La National Missile Defense en débat

 

Jean-Philippe Baulon

Dans un discours prononcé à l’université de George­town le 1er septembre 2000, le président Clinton a annoncé qu’il refusait le déploiement de la National Missile Defense (NMD), compte tenu des doutes qui persistaient quant à l’efficacité du système. Cette décision très attendue fut précédée d’un important débat dont témoigne le nombre des publications consacrées à la question aux États-Unis durant les années 1999 et 2000.

La présente bibliographie tente d’organiser cette abondante littérature en fonction des principaux enjeux de la controverse. Elle ne se limite pas aux écrits les plus récents mais intègre des textes parus depuis le retour de la défense contre les missiles balistiques sur le devant de la scène politique américaine. Elle indique aussi quelques ouvrages consacrés à l’histoire de la défense stratégique puisque la NMD est l’ultime version des pro­grammes conçus, depuis le milieu des années 1950, pour réduire la vulnérabilité du territoire américain à la menace balistique.

Il est nécessaire d’exposer l’état actuel d’un débat sur la NMD qui pourrait rebondir si la nouvelle administration du président George W. Bush prenait une décision de déploiement dans les mois qui viennent. Cet article propose donc un compte-rendu des principales opinions formulées récemment sur la NMD dans l’attente d’une possible recrudescence de la controverse.

La présentation des travaux propres à mettre en perspective et à décrire le système actuel de National Missile Defense constitue un préalable indispensable. La bibliographie s’attache ensuite à illustrer la diversité des thèses qui s’opposent dans trois domaines : la définition de la menace, la faisabilité technologique et l’impact d’un déploiement sur la poursuite de la régulation des armements. Elle finit par exposer les réactions que suscite le projet sur la scène internationale et plus particuliè­rement en Russie, en Asie orientale et méridionale, au Moyen-Orient et en Europe.

La National Missile Defense en perspective

Une littérature considérable est parue depuis les débuts de la défense contre les missiles balistiques il y a près de cinquante ans. La plupart des ouvrages et des articles sont de caractère polémique, car ils ont été rédigés lors de controverses. En fin de compte, seuls quelques travaux restituent véritablement sa dimension historique au sujet.

Un demi-siècle de défense contre les missiles balistiques

Les États-Unis découvrirent dans les années 1950 la menace nouvelle qui pesait sur leur territoire avec le développement par l’URSS de missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) desti­nés à porter des charges thermonucléaires. Cette rupture de l’isolement américain, symbolisée par le lancement de Spoutnik en 1957 et le mythe du “missile gap”, suscita une réflexion dura­ble sur la vulnérabilité et les systèmes susceptibles de la réduire.

Des programmes de recherche et développement sur la défense contre les missiles balistiques furent lancés dès le milieu des années 1950. Donald R. Baucom, historien de la Strategic Defense Initiative Organization (SDIO) puis de la Ballistic Missile Defense Organization (BMDO), relate ce premier cycle de défense contre les missiles balistiques dans The Origins of SDI (1944-1983), une importante recherche qui s’attache à mettre en perspective l’Initiative de Défense Stratégique (IDS)[1]. L’ouvrage présente les travaux entrepris par les administrations Eisenho­wer, Kennedy et Johnson dans le cadre des projets NIKE-ZEUS puis NIKE-X. Il montre comment des progrès technologiques importants dans la maîtrise des interceptions conduisirent en 1967 à la décision de déployer un système opérationnel limité : Sentinel, rebaptisé Safeguard par l’administration Nixon. Les contraintes du traité sur les systèmes antimissiles balistiques (ABM) de 1972 et les progrès des forces offensives imposèrent toutefois son démantèlement en 1976. Donald Baucom consacre la dernière partie de son livre à une réflexion sur les causes de la décision prise par Ronald Reagan de lancer l’IDS.

L’histoire du premier cycle de défense contre les missiles balistiques peut être complétée par The Shield of Faith, la chronique fort polémique de B. Bruce-Briggs[2] ; cet analyste de défense met en cause l’acceptation de la vulnérabilité, donc la logique de dissuasion. L’ouvrage dénonce violemment le manque de conviction des décideurs américains pour mettre en place une véritable défense stratégique et formule des commentaires acer­bes sur les partisans de la régulation des armements. Il se fonde sur des sources hétéroclites (documents officiels, entretiens privés et souvenirs personnels) qui rendent son maniement difficile mais il fourmille de détails et immerge le lecteur dans le milieu en charge des programmes stratégiques américains durant la Guerre froide.

Donald Baucom et Bernard Bruce-Briggs choisissent d’arrê­ter leurs travaux au discours du 23 mars 1983, dans lequel le président Ronald Reagan annonça le lancement de l’IDS. Dans Way Out There in the Blue[3], la journaliste américaine Frances FitzGerald fait l’histoire de ce programme, qui visait à dépasser la dissuasion par la conception d’un très ambitieux système d’interception exploitant des technologies nouvelles et plaçant des composantes en orbite. Elle veut montrer dans quelle mesure le discours américain de sécurité révèle des préoccupations de politique intérieure et une mythologie nationale plutôt que la réalité de l’environnement international. L’auteur part donc de l’élaboration du “discours de la Guerre des étoiles”, dans l’entou­rage de Ronald Reagan et les milieux favorables à la défense stratégique, avant d’évaluer son impact sur les relations américano-soviétiques au terme de la Guerre froide.

La fin de la bipolarité réduisit les projets de l’IDS mais ne signa pas l’arrêt des recherches sur la défense contre les missiles balistiques. Dans Pursuit of the Shield[4], un ouvrage écrit à la mémoire du général Graham, le principal concepteur de l’IDS, K. Scott McMahon - analyste à la Pacific-Sierra Research Corpora­tion - affirme que la Guerre du Golfe permit le retour d’un con­sensus en faveur de la défense contre les missiles balistiques. Le conflit sensibilisa l’opinion américaine et les décideurs à la menace de la prolifération des armes de destruction massive et des vecteurs balistiques. Le “nouveau désordre mondial” - qui semblait avoir succédé à la confrontation des deux Grands- aboutit à une critique des principes de la Guerre froide limitant fortement les défenses stratégiques pour permettre une stabilité fondée sur la dissuasion.

L’administration Clinton demeura initialement réticente à tout projet de défense du territoire national contre les missiles balistiques, mais les Républicains exercèrent une pression crois­sante en faveur d’un déploiement à partir de 1994. Joseph Cirincione expose ce retour de la défense stratégique sur le devant de la scène politique américaine dans un article de Foreign Policy en 1997[5]. Les développements les plus récents, particulièrement le ralliement en 1999 de Bill Clinton à la probable mise en place d’une National Missile Defense (NMD) limitée, sont présentés par Michael Nacht, un ancien directeur adjoint de l’Arms Control and Disarmament Agency (ACDA) dans le Washington Quarterly[6].

La consultation de ces travaux s’avère utile pour reconstituer la généalogie de l’actuelle NMD afin de déterminer la fonction affectée à la défense dans la stratégie nucléaire américaine et l’intérêt que lui accordent les différents acteurs participant à la prise de décision en matière militaire.

Une présentation de la NMD : composantes, coût et avenir du système

Deux articles présentent succinctement les composantes de la NMD et résument les débats dont le système fait l’objet ; ils fournissent une première présentation synthétique du sujet. Le premier, rédigé par trois chercheurs de l’IRIS et paru dans La Revue internationale et stratégique[7], insiste sur les enjeux politi­ques intérieurs d’une défense antimissiles. Le second, publié dans Foreign Affairs par Michael O’Hanlon[8], chercheur à la Brookings Institution, plaide pour la mise en place d’un système limité qui ne remette pas en cause les relations avec la Russie.

La documentation mise en ligne par la BMDO offre une des­cription détaillée de la NMD et des essais dont elle fait l’objet[9]. Le site de l’agence fournit plusieurs schémas illustrant l’architec­ture complexe du système : satellites de détection (DSP et SBIRS à venir), radars d’alerte, radars de discrimination, réseau de gestion de l’engagement et intercepteurs dotés de leur engin-tueur entrant en collision avec l’assaillant (technologie Hit-to-Kill-HTK).

Ces éléments se retrouvent aussi dans National Missile Defense. What Does It All Mean ?[10], un fascicule publié en 2000 par le Center for Defense Information dont un chapitre décrit les technologies employées et évalue leur efficacité, notamment pour distinguer les têtes militaires des leurres et des débris. Cet ouvrage expose aussi les coûts des différentes configurations possibles du système en utilisant les estimations du Congres­sional Budget Office (CBO)[11]. Il analyse ensuite les répercussions internationales d’un déploiement. L’ensemble constitue une mise au point très complète concernant l’état actuel de la NMD.

Enfin, une étude de François Géré, La défense antimissiles du territoire national des États-Unis[12], résume les enjeux de la NMD avant de montrer les implications du système sur le concept de stabilité stratégique et, surtout, de proposer les gran­des lignes d’une réflexion prospective sur l’avenir du système[13].

Les enjeux du débat américain sur la National Missile Defense

À deux reprises déjà, lors du grand débat ABM (1967-1969) et du lancement de l’IDS (1983-1986), la défense contre les missiles balistiques fut l’objet de violentes controverses mettant aux prises décideurs politiques, membres du Congrès, scientifi­ques et responsables militaires. Le débat actuel est moins âpre que les précédents, mais les thèmes de la discussion demeurent identiques ; il est question de la définition de la menace, de la faisabilité du système et du devenir de la régulation des arme­ments. Ces problèmes demeurent étroitement liés dans toutes les analyses.

Les acteurs du débat peuvent être situés sur un arc allant des partisans de la régulation des armements opposés à la NMD (scientifiques du Massachusetts Institute of Technology, de la Federation of American Scientists et de l’Union of Concerned Scientists, chercheurs du Carnegie Endowment) aux adeptes de l’unilatéralisme prônant une mise en place rapide (High Frontier, think-tanks conservateurs) en passant par les tenants d’un déploiement limité qui ne remette pas en cause le principe d’un régime de régulation des armements (chercheurs de la Brookings Institution, responsables de l’ancienne administration Clinton)[14].

La définition de la menace après la Guerre froide

La fin de la Guerre froide rend très improbable une attaque balistique massive contre laquelle une défense serait financière­ment ruineuse et techniquement aléatoire. Elle amène les décideurs américains à prendre en compte un nombre croissant d’acteurs susceptibles de faire peser une menace balistique limi­tée contre des troupes déployées à l’étranger voire, à terme, contre le territoire national des États-Unis. La définition de la menace après la Guerre froide nécessite donc une surveillance de la prolifération, de la diffusion des savoir-faire en matière d’armes de destruction massive et de vecteurs balistiques. Elle implique aussi d’analyser les intentions des États qui cherchent à acquérir de tels équipements.

Dès 1995, David B.H. Denoon estime, dans Ballistic Missile Defense in the Post-Cold War Era[15], que les États-Unis doivent se doter d’une défense antimissiles du territoire national jouant le rôle d’une “assurance-catastrophe” puisque certains États du “tiers-monde” seront amenés, dans quelques années, à disposer de missiles intercontinentaux. Deux ans plus tard, K. Scott McMahon[16] décrit la prolifération des armes bactériologiques, chimiques et nucléaires en insistant sur la menace que consti­tuent certains États dont l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord. Il constate l’incapacité du Missile Technology Control Regime (MTCR) à empêcher ces États de développer des vecteurs balisti­ques, particulièrement à cause de l’assistance chinoise, et conclut que les États-Unis risquent de devenir vulnérables à ces menaces émergentes.

Un courant de pensée partage ces analyses et conteste les rapports de la CIA, les National Intelligence Estimates (NIE), qui repoussent dans le long terme la réalité de la menace. Une com­mission désignée par le Congrès, présidée par Donald Rumsfeld, ancien – et désormais actuel- secrétaire à la Défense, tranche la controverse. Elle remet, en juillet 1998, un rapport[17] qui critique la capacité des services de renseignement à actualiser une menace qui a crû plus rapidement que prévu. Au mois d’août suivant, la tentative de mise en orbite d’un satellite par une fusée nord-coréenne, qui survole le Nord du Japon, vient donner du crédit à cette réévaluation de la menace balistique.

Un relatif consensus s’établit ainsi à partir de l’été 1998 ; il est exprimé par le NIE de 1999[18] : la Corée du Nord, dans une moindre mesure l’Iran et, peut-être, l’Irak pourraient à terme menacer le territoire américain. Certains analystes persistent à critiquer une telle définition de la menace, par exemple Joseph Cirincione[19] qui explique cette insistance sur l’accroissement de la menace par une modification des critères d’évaluation. La plupart des opposants à la NMD choisissent toutefois de porter la discussion sur d’autres thèmes pour argumenter contre son déploiement.

Deux articles, d’horizons politiques différents, illustrent cette thèse désormais dominante sur la menace et la réponse qu’elle appelle. Dans un article paru dans Orbis au printemps 2000[20], Keith B. Payne, président du National Institute for Public Policy, explique que le consensus a permis de surmonter ce qu’il appelle l’“opposition idéologique” de l’administration Clinton et du “lobby de la régulation des armements”. La nouvelle menace des États dits “voyous” (les “rogue states”, devenus les “states of concern”) justifie, à ses yeux, de ne pas seulement s’en remettre à la dissuasion mais de la compléter par une NMD préservant la liberté d’action des États-Unis. De manière plus nuancée, trois chercheurs de la Brookings Institution, Ivo Daalder, James Goldgeier et James Lindsay, signalent, dans Survival[21], le même consensus tout en appelant à un déploiement prudent qui veille à rassurer les partenaires des États-Unis, particulièrement la Russie à laquelle il convient de proposer une révision du traité de 1972 accompagnée d’une réduction des arsenaux stratégiques. Keith B. Payne et les chercheurs de la Brookings refusent toutefois que la décision américaine reste conditionnée par un accord russe ; la sécurité américaine doit primer.

Les principales divergences des auteurs qui évaluent la menace tiennent désormais moins à l’ampleur estimée de la prolifération qu’aux intentions qui pourraient amener des États à frapper le sol américain. Le thème du leader irrationnel, qui n’a pas attendu les “États voyous” et provient d’un questionnement initial concernant les intentions de la Chine nouvellement nucléaire à la fin des années 1960, réapparaît. Nombreux sont ceux qui veulent démontrer que la dissuasion serait peu fiable avec de nouveaux acteurs stratégiques qui ne partageraient pas une rationalité commune. Les conservateurs développent ainsi la figure du dirigeant susceptible de lancer une attaque sur le territoire des États-Unis sans craindre la démesure du rapport de forces et la frappe de représailles qui viendrait punir l’agression.

Lors d’une rencontre organisée, en décembre 1998, par le National Institute for Public Policy, l’ancien Premier Ministre britannique, Margaret Thatcher, souligne que les conditions de la dissuasion ne sont pas réunies face à des “États voyous” qui seraient amenés à exploiter la vulnérabilité des villes occiden­tales[22]. Keith B. Payne, dans son article publié dans Orbis, relève que les nouveaux adversaires sont “variés, peu familiers et peut-être fanatiques” ; il précise que l’absence d’intelligence commune de la menace et de canaux de communication entre décideurs politiques interdit toute analogie avec la relation stratégique soviéto-américaine durant la Guerre froide. Enfin, en des termes très virulents, l’éditorialiste conservateur John Train[23] pressent que la menace proviendra désormais de “fanatiques armés” et que “les États-Unis devraient posséder une défense légère contre les missiles du tiers-monde simplement parce que les fanatiques les construisent”.

Ces auteurs, qui postulent l’irrationalité des dirigeants dont les États développent des moyens balistiques, utilisent cet argument pour réclamer des mesures exceptionnelles destinées à déployer en hâte un système de défense.

La faisabilité du système et le calendrier de déploiement

La controverse sur la NMD devient plus véhémente lors­qu’elle aborde le niveau d’efficacité des technologies employées et le rythme souhaitable du déploiement. Ces sujets forment le cœur du débat car ils confrontent une logique technologique à une logique politique, les aspects techniques et politiques ne revêtant pas la même priorité pour tous les acteurs.

La NMD représente un véritable défi technologique par la complexité des savoir-faire employés dans chaque élément du système et par la difficulté de les intégrer afin de conférer une très haute efficacité à l’ensemble. Cette interrogation concernant la faisabilité est aussi ancienne que la défense contre les missiles balistiques et renvoie non seulement à la capacité d’intercepter “une balle avec une balle” - selon la célèbre formule d’Eisenhower-mais aussi à la possibilité, pour l’agresseur, de pénétrer ou de submerger la défense en augmentant quantitativement et quali­tativement ses forces offensives.

Un article de Hans Bethe et Richard Garwin, mettant en doute l’efficacité du système Sentinel, dans Scientific American (1968)[24], avait porté le débat ABM de la fin des années 1960 devant l’opinion publique. Trente ans plus tard, la faisabilité demeure l’angle d’attaque privilégié des scientifiques de la Foundation of American Scientists (FAS), de l’Union of Concerned Scientists (UCS) et du Massachusetts Institute of Technology (MIT). Ces scientifiques s’appuient fréquemment sur les rapports du général Welch, commandés par la BMDO, qui prédisent que si le déploiement était précipité, les faiblesses actuelles du système conduiraient à son échec[25]. Les rapports Welch[26] invitent les décideurs politiques à définir un calendrier tenant compte des progrès que doivent encore accomplir les systèmes d’interception utilisant la technologie HTK et des essais qui demeurent nécessaires à leur validation.

En août 1999, George Lewis et Theodore Postol, professeurs au MIT, avec John Pike, directeur du Space Policy Project à la FAS, publient, dans Scientific American, un texte qui démontre l’impossibilité persistante d’une défense contre les missiles balistiques[27]. Ils affirment que la NMD pourrait être facilement défaite par des contre-mesures simples, comme les systèmes Sentinel et Safeguard il y a trente ans. Les contre-mesures pouvant être additionnées, la conception d’une défense efficace devrait prendre en compte et tester toutes les combinaisons possibles. Les auteurs concluent que l’architecture actuelle de la NMD ne permet pas de relever un tel défi. Dans un article paru ultérieurement dans Foreign Policy[28], George Lewis, associé à deux autres chercheurs du Security Studies Program (MIT) et de l’UCS, Lisbeth Gronlund et David Wright, précise que les tests en cours ne restituent pas d’éventuelles conditions opération­nelles. Des centaines de tests contre des ICBM, dotés d’aide à la pénétration et lancés en fonction de différents scénarios, seraient nécessaires pour atteindre la fiabilité attendue de 95 %.

Scientifique engagé depuis un demi-siècle dans les program­mes militaires américains, acteur essentiel du débat ABM de 1967-1969 et membre de la récente commission Rumsfeld, Richard Garwin est intervenu à plusieurs reprises, durant l’année 2000, par des articles parus dans le Bulletin of the Atomic Scientists[29], le Washington Quarterly[30] et Arms Control Today[31]. Il reprend les critiques déjà présentées concernant les limites du système et insiste tout particulièrement sur les difficultés de la discrimination, comme il l’avait fait lors du débat Sentinel. Une défense qui tenterait l’interception du missile assaillant à mi-course ne lui semble pas appropriée. Il recommande plutôt le développement d’un système d’interception des ICBM dans leur phase de propulsion (“boost-phase intercept”), alors qu’ils sont encore lents, aisément détectables et avant qu’ils n’aient libéré leurs têtes militaires et leurs aides à la pénétration. Le déploie­ment d’un tel dispositif se révélerait, selon lui, plus facile à réaliser, moins cher, et aurait l’avantage de ne pas inquiéter la Russie. Il nécessiterait, en effet, un positionnement des batteries à proximité des sites de lancement, localisation envisageable dans les cas de la Corée du Nord, de l’Iran et de l’Irak mais impossible dans le cas de la Russie.

La question de la faisabilité est donc soulevée à la fois par des scientifiques, souvent désireux d’introduire ainsi leurs soucis en matière de régulation des armements, et des militaires, inquiets du déploiement précoce d’un système inefficace. Si des acteurs politiques sont sensibles aux contraintes techniques, d’autres font preuve d’une rigueur moindre en la matière et définissent leurs opinions en fonction de leur perception de la vulnérabilité américaine face aux menaces émergentes. Les diverses considérations sur la faisabilité et l’urgence stratégique déterminent des avis divergents sur le calendrier de mise en service de la NMD.

Les scientifiques critiques refusent le déploiement au nom de considérations technologiques et témoignent ainsi, plus fonda­mentalement, d’un attachement persistant à la régulation des armements. Plus nuancés, trois anciens secrétaires ou secrétaires adjoints démocrates à la défense, John Deutch, Harold Brown et John White, élaborent une solution alternative dans Foreign Policy[32]. Leurs recommandations présentent des similitudes avec celles de Richard Garwin et proposent l’utilisation de program­mes de Theater Missile Defense (TMD) pour intercepter les ICBM durant leur phase de propulsion, en particulier pour faire face à la menace nord-coréenne qui reste la plus pressante. Ils invitent à la poursuite de l’effort de recherche et développement en matière de NMD afin de reconsidérer la possibilité d’un déploie­ment en 2005 au vu de l’évolution de la menace, du progrès des technologies et de la renégociation du traité ABM avec les Russes.

La position à laquelle était parvenue l’administration Clinton lors de la signature présidentielle du National Missile Defense Act en 1999 est moins réticente à la NMD mais reste prudente. Elle est exposée dans The Washington Quarterly par le précédent sous-secrétaire à la défense en charge des affaires politiques : Walter B. Slocombe[33]. De manière très claire, il démontre que la dissuasion reste indispensable mais doit être complétée par la mise en place d’une défense limitée, si possible après une modification négociée du traité ABM, qui permettrait aux États-Unis de garder une liberté d’action en Asie et au Moyen-Orient. Cette posture nuancée est proche de celle des chercheurs de la Brookings Institution[34] qui souhaitent le déploie­ment d’une défense qui renforcerait la stabilité stratégique en permettant une protection des États-Unis contre les États proli­férateurs sans remettre en cause la régulation des armements.

L’administration du nouveau président George W. Bush est plus ferme puisqu’elle soutient la mise en place sans délai du système complet, éventuellement étendu aux Alliés, quitte à se retirer unilatéralement des engagements du traité ABM. Elle critique vivement la décision prise par le président Clinton, à l’été 2000, de retarder le début du déploiement.

L’ultime position est celle des adeptes du déploiement immé­diat d’un système, quelle que soit son efficacité, pour fournir une première capacité défensive aux États-Unis. L’ancien secrétaire-adjoint à la défense du président Bush senior pour la politique internationale de sécurité, devenu conseiller-adjoint à la sécurité nationale de George W. Bush, Stephen Hadley, déplore, dans le Washington Quarterly[35], qu’un caractère prioritaire n’ait pas été attribué à la NMD pour permettre aux États-Unis de contrer une menace qui se développerait plus vite que prévu. Il défend le déploiement immédiat d’un premier système qui serait ensuite amélioré sans subir les contraintes d’un traité ABM modifié. Stephen Hadley précise que la NMD fournirait une capacité contre la Chine si elle devait mal réagir à une telle initiative[36].

La question du calendrier et des modalités de déploiement de la NMD reflète l’inégale attention que les acteurs du débat accor­dent aux contraintes technologiques. Elle témoigne également d’un attachement variable à l’engagement des États-Unis dans la régulation des armements.

Le devenir de la régulation des armements

La menace de la destruction mutuelle assurée avait incité les États-Unis et l’URSS à lancer le processus de régulation des armements (arms control) dans les années 1960. La dissuasion impliquait la possession d’une capacité de seconde frappe faisant craindre à l’agresseur des destructions considérables même s’il frappait en premier. Dans ce contexte de commune intelligence de la menace, il devenait envisageable de limiter - par des accords - la nature et le nombre des armes déployées afin de garantir l’“équilibre de la terreur” et d’éviter une course aux armements aussi ruineuse que déstabilisante.

Un “ordre nucléaire” émergea ainsi pour reprendre l’expres­sion de l’internationaliste britannique William Walker. Ce dernier estime, dans International Affairs[37], que les deux piliers de cet ordre furent, restent, le Traité de Non-Prolifération (TNP), signé en 1967, et le traité SALT I limitant les système antimis­siles balistiques (ABM), signé en 1972. Walker montre que la décennie 1986-1995 a permis le renforcement de cet ordre en réduisant la menace nucléaire grâce à une série d’accords de diminution et de contrôle des armements.

Dans un livre récent[38], deux artisans de ces mesures, William Perry et Ashton Carter, secrétaire et secrétaire-adjoint à la défense durant le premier mandat de Bill Clinton, dessinent les grandes lignes d’une stratégie pour les États-Unis : la “défense préventive”. Ils affirment que les États-Unis doivent éviter que des menaces pesant sur leurs intérêts dans certaines régions du monde deviennent des menaces majeures pesant sur le territoire national. À cet effet, ils conseillent la poursuite des accords de désarmement avec la Russie et des initiatives de non-prolifération ; ils recommandent un dialogue, certes ferme, avec une Chine en expansion pour ne pas l’isoler dans un statut d’adversaire. Leur approche tend à la résolution préventive des crises en exploitant l’exceptionnelle capacité d’influence des États-Unis au sein de partenariats multiples définissant des solutions politiques, économiques et militaires. Rédigé lors de la controverse sur la NMD, leur ouvrage ne fait pas mention de la défense stratégique visiblement écartée du catalogue des répon­ses pertinentes aux menaces de l’après-Guerre froide.

Une telle approche, fondée sur la capacité à façonner un environnement international conforme aux intérêts américains de sécurité, semble désormais marginale. William Walker[39] observe que des événements ont remis en cause l’ordre nucléaire dans la seconde moitié des années 1990 ; il évoque ainsi le déve­loppement de la prolifération et une critique croissante de la régulation des armements par la droite américaine. Les thèses de la régulation sont battues en brèche par des hommes politiques qui estiment que des actions unilatérales permettraient d’assurer plus efficacement la sécurité nationale.

Joseph Cirincione analyse la montée en puissance d’un courant politique revendiquant un affranchissement des con­traintes définies par le régime des armements dans le Bulletin of the Atomic Scientists[40]. Ce partisan de la régulation, directeur du Non-Proliferation Projet au Carnegie Endowment[41], montre que les “faucons”, très influents au Congrès, justifient leur rejet du multilatéralisme par les nouvelles menaces et appellent à un démantèlement du régime. Il est possible de saisir l’étendue du débat en utilisant le dossier “Is Arms Control Dead ?”, réalisé par le Washington Quarterly au printemps 2000[42], et de comparer les positions des deux candidats à la récente élection présidentielle en se reportant au “Presidential Electoral Forum” publié par Arms Control Today au mois de septembre dernier[43]. Le débat sur la NMD est indissociable de ce contexte favorable à la dérégulation des armements.

La discussion se porte naturellement sur le traité ABM de 1972, modifié en 1974, qui, fondé sur le principe de la vulnéra­bilité mutuellement acceptée, limite de manière très précise le déploiement de systèmes antimissiles balistiques. Jean Klein a publié une version française du traité[44], avant les précisions de 1997 établissant une distinction entre TMD et NMD. On peut se reporter à l’article de Kalpana Chittarajan, paru en 1998 dans Strategic Analysis[45], qui présente les différentes clauses – dont les compléments de 1997 - et le détail des violations qu’entraî­nerait le déploiement américain d’une NMD, voire de certains systèmes de TMD utilisant des intercepteurs très rapides.

À l’image de la Heritage Foundation[46], une partie de la droite américaine attaque violemment le traité qu’elle présente comme le vestige d’une époque ancienne, conclu avec un État qui n’existe plus dans des conditions stratégiques et technologiques désor­mais révolues. Face à cette remise en cause, certains partisans de la régulation des armements continuent de présenter le traité comme la “pierre d’angle de la stabilité stratégique” mais il est devenu très difficile, depuis les évènements de 1998, de défendre le texte dans son état actuel.

La plupart des auteurs se prononcent donc pour la négocia­tion d’un traité modifié avec la Russie. Dans Survival[47], Dean A. Wilkening, directeur du Science Program au Center for Interna­tional Security and Cooperation, affirme qu’un retrait américain unilatéral du traité ABM serait catastrophique. Il convient, selon lui, de définir un ensemble de propositions incitant la Russie à collaborer, la plus significative étant une réduction des forces offensives américaines au niveau que les Russes pourraient entretenir dans les prochaines années – soit entre 1 000 et 1 500 têtes nucléaires. Parallèlement, un recours à la solution de l’interception dans la phase de propulsion violerait certes le traité ABM mais serait moins inquiétante pour les Russes.

Les articles des chercheurs de la Brookings Institution témoi­gnent du même souci de ménager la relation américano-russe[48]. Ils plaident pour une modification négociée du traité ABM accompagnée de mesures de détente démontrant aux Russes que les États-Unis ne visent pas l’objectif d’une supériorité straté­gique. Ils refusent toutefois de conférer à la Russie un véritable droit de veto sur la poursuite de la NMD et ajoutent donc que les États-Unis devraient passer outre à un éventuel blocage. Comme le soulignent Ivo Daalder, James Goldgeier et James Lindsay, le défi qui attend l’administration américaine est la négociation d’un compromis qui puisse à la fois satisfaire la Russie et obtenir l’adhésion d’un Congrès au sein duquel les partisans d’une déré­gulation demeurent influents.

La NMD ne pose pas seulement la question du traité ABM. Elle implique aussi une réflexion sur la militarisation de l’espace. Charles S. Robb, membre démocrate de la commission des forces armées du Sénat, avertit dans le Washington Quarterly[49] qu’une telle exploitation de l’espace – suivie d’une course aux armements spatiaux – serait très déstabilisante mais aussi préjudiciable aux États-Unis. Une partie de leur puissance s’explique en effet par la capacité à utiliser l’espace à des fins militaires, particulière­ment dans le domaine des communications.

Les répercussions internationales de la National Missile Defense

Le déploiement d’une défense stratégique peut témoigner, pour des observateurs étrangers[50], d’une quête américaine de l’invulnérabilité permettant de dépasser la dissuasion fondée sur la menace de la destruction mutuelle assurée. Cette crainte se réfère à une critique ancienne de la logique dissuasive dans un courant de la pensée stratégique américaine. Ronald Reagan n’avait-il pas, en son temps, dénoncé le caractère immoral d’une paix qui se fondait sur la prise en otage réciproque des popula­tions ? Les puissances nucléaires, plus encore que les États dits “voyous” qui servent à justifier la NMD, s’inquiètent donc de la mise en place d’un système qui risquerait de conférer un statut exceptionnel aux États-Unis et d’ébranler la stabilité stratégique.

Les relations avec la Russie

En dépit des propos rassurants que les dirigeants américains veillent à adresser au gouvernement russe, la NMD est devenue une pomme de discorde majeure entre les deux États. La Russie voit ses capacités de dissuasion s’effriter à cause de son inap­titude à entretenir les 3000 têtes nucléaires que lui accorde le traité START II. Dans un article plaidant pour le maintien du partenariat de sécurité américano-russe, Alexandre Pikayev[51] craint que cette érosion ne s’accentue si les États-Unis déploient un système d’interception dont les performances seraient progressivement accrues. La Russie se verrait alors contrainte de moderniser ses forces offensives et d’augmenter leur niveau d’alerte pour compenser l’émergence d’une capacité américaine de première frappe. Comme le montre Dean Wilkening[52], elle s’appuie résolument sur le traité ABM et la notion de stabilité stratégique pour résister aux projets américains.

Les dirigeants russes répliquent aux initiatives américaines par une rhétorique de confrontation qui peut être illustrée par les pages que signe le ministre russe des Affaires étrangères, Igor Ivanov, dans Foreign Affairs (automne 2000)[53]. I. Ivanov menace de répondre à la NMD par une dénonciation des engagements russes en matière de réduction des arsenaux nucléaires tout en insistant sur l’indispensable poursuite du désarmement avec les États-Unis.

Quelques auteurs, proches des milieux de l’arms control, démentent les thèses officielles et affirment que la menace russe constitue l’objectif inavoué de la NMD. Ils invoquent l’établis­sement par les États-Unis à Vardø (Norvège du Nord), en 1998, d’un radar à très haute résolution (en bande X) du même type que celui employé par la NMD. Dans un article du Bulletin of the Atomic Scientists[54], “The Target Is Russia”, Theodore Postol, prétend que cet outil permettrait de collecter les signatures radars des engins balistiques russes lors de leurs essais. Ces don­nées revêtiraient une importance primordiale si les États-Unis décidaient de mettre en place une défense face à la Russie. L’auteur pense que, au sein d’un tel dispositif, le radar de Vardø serait complémentaire du radar que les États-Unis envisagent de construire à Shemya dans les îles Aléoutiennes (Alaska).

Dans une annexe à l’étude de François Géré sur la NMD[55], Jean Marguin estime toutefois qu’une défense américaine contre les missiles balistiques n’aurait que peu d’effet sur la capacité russe de dissuasion.

La Chine et les équilibres stratégiques asiatiques

Seuls quelques membres républicains du Congrès ont affirmé que la NMD tend à doter les États-Unis d’une capacité défensive contre les ICBM chinois. Pour le reste, les décideurs demeurent d’une extrême prudence et tentent de rassurer la Chine comme en témoignent les propos d’Al Gore et George W. Bush durant la campagne électorale[56]. La République populaire réagit cependant avec une grande violence oratoire aux projets antimissiles américains.

Michael McDevitt explique cette opposition, dans le Washington Quarterly[57], par la vulnérabilité des forces de dissua­sion chinoises et la volonté de disposer d’une arme de chantage susceptible d’interdire les interventions américaines contraires aux intérêts de la Chine dans son environnement proche – en particulier un éventuel soutien militaire direct à Taiwan. Pékin milite donc pour le maintien en l’état du traité ABM qui lui permet de conserver sa capacité de représailles.

L’article d’un professeur du Center for American Studies à l’Université Fudan de Shanghai, Dingli Shen, illustre de manière concise les positions chinoises dans le Bulletin of the Atomic Scientists[58]. La Chine, dit-il, refuse l’argument de la menace nord-coréenne et considère qu’elle est en fait visée par la NMD. Elle ne laissera pas diminuer sa capacité de dissuasion, reposant actuellement sur une vingtaine d’ICBM, et répondra au déploie­ment d’une défense ABM par un développement quantitatif et qualitatif de ses forces offensives – la modernisation de l’arsenal stratégique chinois ayant déjà débuté. Arguant de la difficulté à distinguer TMD et NMD, elle met en garde les États-Unis contre une assistance à Taiwan dans le domaine des systèmes antimis­siles. Thomas Christensen, membre du Security Studies Program au MIT, explique donc dans Orbis[59] que les États-Unis seraient bien inspirés de ne pas inclure Taiwan dans les programmes de TMD ; une telle collaboration aboutirait, selon lui, à réduire la sécurité de l’île.

L’hostilité de la Chine aux programmes de défense antimis­siles concerne aussi le Japon qui, inquiet de la montée en puissance des capacités balistiques nord-coréennes, a engagé une collaboration sur la TMD avec son allié américain. Les Japonais craignent un possible amalgame entre la TMD, qui répond à des intérêts de sécurité qui leur sont propres, et la NMD. Ils sont donc soucieux de poursuivre une indispensable coopération technologique avec les États-Unis tout en évitant une confron­tation avec la Chine. L’article publié dans le Washington Quar­terly par Yoichi Funabashi[60], directeur du projet Alliance Tomor­row à la Tokyo Foundation, témoigne de cette prudence japonaise et appelle les deux alliés à clarifier la distinction entre TMD et NMD. Cette position est développée dans Asian Survey[61] par un assistant de recherche du projet Alliance Tomorrow, Kori Urayama, qui considère que le Japon doit poursuivre ses pro­grammes de TMD pour se protéger de la menace nord-coréenne tout en engageant un dialogue de sécurité avec la Chine et en établissant avec elle des mesures de confiance.

L’Inde est l’autre puissance asiatique soucieuse des réactions chinoises à la NMD. Elle craint tout particulièrement que la République populaire ne réponde à une défense américaine par une montée en puissance de son arsenal offensif, accentuant ainsi l’asymétrie entre les forces stratégiques de part et d’autre de l’Himalaya. Dans le Washington Quarterly[62], un ancien analyste professeur au Center for Policy Research de New Dehli, Brahma Chellaney, indique que l’Inde devra suivre l’éventuelle croissance des arsenaux pour garantir sa capacité de seconde frappe et maîtriser les technologies des aides à la pénétration, devenues indispensables avec l’apparition de défenses stratégiques.

La NMD entraîne donc des répercussions en cascade sur la scène stratégique asiatique ; Joseph Cirincione en propose une synthèse dans Foreign Policy[63]. Il affirme que l’introduction de systèmes antimissiles stimulera la croissance des arsenaux, entraînant une prolifération des missiles et des contre-mesures. Cirincione met en garde contre une “réaction en chaîne asiatique” que la diplomatie aura du mal à maîtriser dans un environne­ment stratégique bouleversé par les essais nucléaires indiens et pakistanais et le tir d’une fusée nord-coréenne en 1998.

Israël et la prolifération balistique au Moyen-Orient

Les États-Unis désignent trois États susceptibles de consti­tuer une menace balistique. Si la Corée du Nord les inquiète en premier lieu, ils estiment que la menace iranienne est probable et que la menace irakienne est possible.

Les conséquences d’une décision de déploiement de la NMD sur les relations américano-iraniennes, déjà tendues, seront limi­tées et la République islamique ne devrait pas réagir en dévelop­pant son arsenal estime Anoushivaran Ehteshami dans le Washington Quarterly[64]. Les Iraniens s’inquiéteront plutôt d’un renforcement de la coopération des États-Unis avec Israël sur les programmes de TMD.

Israël, situé dans un Moyen-Orient agité par la prolifération des armes de destruction massive et des vecteurs balistiques, touché par des frappes de missiles SCUD irakiens en 1991, a commencé à déployer le système ARROW grâce à l’assistance américaine[65]. Efraim Karsh[66], professeur au King’s College, estime que les dirigeants israéliens espèrent des retombées posi­tives d’une décision américaine de déploiement : une coopération renforcée sur la TMD et une moindre inquiétude américaine sur le programme nucléaire de l’État hébreu.

Les réticences des alliés européens

Les États-Unis coopèrent avec certains États européens sur la TMD, en particulier avec l’Allemagne et l’Italie dans le cadre du programme MEADS dont la France s’est retirée dès 1995. David Martin, directeur adjoint de la BMDO, expose ces colla­borations dans Comparative Strategy[67] et indique qu’elles visent à partager les coûts, les risques et les bénéfices du proces­sus de recherche et développement. Il ajoute, et c’est là peut-être le plus important, que cette collaboration est indispensable au dévelop­pement de l’interopérabilité entre les systèmes d’alliés appelés à mener des opérations militaires conjointes.

La coopération entre Américains et Européens sur des sys­tèmes antimissiles n’empêche pas les incompréhensions de part et d’autre de l’Atlantique. François Heisbourg[68] souligne que la NMD constitue, avec la politique européenne de défense, un des deux grands sujets de discorde transatlantique. Il explique la méfiance des alliés européens par une certaine ignorance, par la crainte que la NMD ne vienne contrarier leurs intérêts et par une définition différente de la menace qui proviendrait de l’Iran, de l’Irak ou encore de la Libye (“Le voyou de l’un est le partenaire de l’autre”). Il prévoit des réactions européennes très dures en cas de retrait unilatéral des États-Unis du Traité ABM mais estime que les Européens souscriraient probablement à une NMD déployée à l’issue d’une négociation avec les Russes.

Le débat européen sur la NMD fait aussi l’objet d’une analyse approfondie par Camille Grand, dans Arms Control Today[69], qui en définit les particularités : un fort attachement au traité ABM, une faible priorité accordée aux coûteux programmes de défense contre les missiles balistiques et une autre perception de la menace. Il insiste sur une culture stratégique -distincte de celle des États-Unis - qui intègre, pour des raisons historiques, une certaine acceptation de la vulnérabilité et ne considère donc pas la menace balistique comme le plus pressant des dangers. Les dirigeants européens soulignent plutôt le risque de décou­plage au sein de l’Alliance atlantique, d’interruption du désar­mement avec la Russie et de remise en cause de la stabilité stratégique. La France et le Royaume-Uni y ajoutent des craintes concernant leurs capacités de dissuasion à long terme. Comme François Heisbourg, Camille Grand conclut que les Européens n’accepteraient qu’une NMD déployée au terme d’une modifi­cation négociée du Traité ABM et accompagnée d’un vaste pro­gramme d’arms control et de non-prolifération.

Notre nation a besoin d’une stratégie claire pour faire face aux menaces du xxie siècle – des menaces qui sont plus répandues et moins certaines. Elles vont des terroristes qui posent des bombes aux tyrans qui sont déterminés à développer des armes de destruction massive dans les États voyous. Pour protéger notre propre peuple, nos alliés et nos amis, nous devons développer et nous devons déployer des défenses efficaces contre les missiles”. Ces propos de George W. Bush, adressés au Congrès le 27 février 2001, illustrent la volonté de la nouvelle administration de conduire à son terme le programme de défense contre les missiles balistiques. Le président américain a précisé ses projets lors de son discours du 1er mai 2001, à la National Defense University, dans lequel il a maintenu son intention d’affranchir les États-Unis des contraintes du traité ABM tout en ménageant les alliés et la Russie avec qui des consultations seront assurées. Le déploiement de la NMD, dans son architec­ture actuelle, serait accompagné d’une recherche sur les systèmes de défense terminale et d’interception en phase de propulsion afin d’aboutir à la mise en place d’une défense multicouches (“layered-defense”).

En dépit des doutes qui persistent quant à l’efficacité du système, la controverse sur l’opportunité de la NMD semble tranchée même si le calendrier de déploiement reste à fixer. Il revient donc aux États-Unis de définir, dans une doctrine straté­gique, les relations avec leurs alliés, leurs “partenaires” et leurs “adversaires” dans un monde où une défense compléterait la dissuasion et où les armements stratégiques feraient l’objet d’une dérégulation.

Le débat concernant la défense contre les missiles balistiques pourrait dès lors dépasser les thèmes de la menace, de la faisa­bilité et de la régulation des armements pour amener à une interrogation sur les notions de dissuasion et de stabilité straté­gique. Conçues lors de la bipolarité, elles méritent d’être redéfi­nies dans un environnement marqué par la prolifération balisti­que et l’émergence de défenses antimissiles. Un travail collectif récent du Center for Nonproliferation Studies[70] initie cette actua­lisation des concepts fondamentaux de la stratégie nucléaire. Hors des États-Unis, la controverse devrait aussi porter sur les fondements du leadership américain et sur les conséquences politiques attendues de la suprématie technologique.

 



[1]      Donald R. Baucom, The Origins of SDI, 1944-1983, Lawrence-Kansas, University Press of Kansas, 1992.

[2]      Bernard Bruce-Briggs, The Shield of Faith. A Chronicle of Strategic Defense from Zeppelins to Star Wars, New York, Simon & Schuster, 1988.

[3]      Frances Fitz Gerald, Way Out There in the Blue. Reagan, Star Wars and the End of the Cold War, New York, Simon & Schuster, 2000.

[4]      K. Scott McMahon, Pursuit of the Shield. The U.S. Quest for Limited Ballistic Missile Defense, Lanham, University Press of America, 1997.

[5]       Joseph Cirincione, “Why the Right Lost the Missile Defense Debate”, Foreign Policy, n° 106, printemps 1997.

[6]       Michael Nacht, “The Politics : How Did We Get Here”, The Washington Quarterly, vol. 23, n° 3, été 2000.

[7]       Florence Gaillard, Arnaud Dubien, Georges Le Guelte, “La défense antimissiles, ou l’éternel retour”, La Revue internationale et stratégique, n° 40, hiver 2000-2001.

[8]       Michael O’Hanlon, “Star Wars Strikes Back”, Foreign Affairs, vol. 78, n° 6, novembre-décembre 1999.

[9]       Consulter le site de la BMDO acq.osd.mil/bmdo et plus particulière­ment les pages très détaillées consacrées à la NMD et à son programme d’essai : acq.osd.mil/bmdo/bmdolink/html/nmd.html.

[10]     National Missile Defense. What Does It All Mean ?, CDI Issue Brief, Washington, Center for Defense Information, septembre 2000.

[11]     Congressional Budget Office, Budgetary and Technical Implications for the Administration’s Plan for National Missile Defense, avril 2000. Ce document présente de manière détaillée les trois dispositifs envisagés, estime leurs coûts respectifs et émet des recommandations sur le calendrier de recherche et développement : cbo.gov/showdoc.

[12]     François Géré, La défense antimissiles du territoire national des États-Unis (NMD). Le mythe, la réalité et les implications stratégiques internatio­nales, Fondation pour la Recherche Stratégique, Recherches et documents, n° 16, septembre 2000.

[13]     L’étude peut être téléchargée sur le site de la FRS, frstrategie.org.

[14]     Pour une synthèse du débat proprement politique au Congrès, se référer à Steven A. Hildreth, Amy F. Woolf, National Missile Defense : Issues for Congress, CRS Issue Brief for Congress, Congressional Research Service, 21 février 2001.

[15]     David B.H. Denoon, Ballistic Missile Defense in the Post-Cold War Era, Boulder, Westview Press, 1995.

[16]     K. Scott McMahon, Pursuit of the Shield. The U.S. Quest for Limited Ballistic Missile Defense, Lanham, University Press of America, 1997.

[17]     Report of the Commission to Assess the Ballistic Missile Threat to the United States, 15 juillet 1998. Pour un résumé non-classifié : house.gov/ hasc/testimony/105thcongress/BMThreat.htm.

[18]     “Foreign Missile Developments and the Ballistic Missile Threat to the United States Through 2015”, cia.gov/publications/nie/nie99msl.html.

[19]     Joseph Cirincione, “Assessing the Assessment : The 1999 National Intelligence Estimate of the Ballistic Missile Threat”, The Non Proliferation Review, vol. 7, n° 1, printemps 2000.

[20]     Keith B. Payne, “The Case for National Missile Defense”, Orbis, vol. 44, n° 2, printemps 2000.

[21]     Ivo H. Daalder, James M. Goldgeier, James M. Lindsay, “Deploying NMD : Not Whether, But How”, Survival, vol. 42, n° 1, printemps 2000.

[22]     Margaret Thatcher, “Deterrence is not Enough”, Comparative Strategy, vol. 18, n° 3, 1999.

[23]     John Train, “Facing the Risks : A Realistic Look at Missile Defense”, Strategic Review, vol. XXVIII, n° 1, été 2000.

[24]     Hans Bethe, Richard Garwin, “Anti-Ballistic Missile Systems”, Scien­tific American, mai 1968.

[25]     Joseph Cirincione, “Rush to Failure”, The Bulletin of the Atomic Scientists, vol. 54, n° 3, mai-juin 1998.

[26]     Report of the Panel on Reducing Risk in Ballistic Missile Defense Flight Test Programs, 27 février 1998. Report of the National Missile Defense Review Committee, 16 novembre 1999. Les pages web du Space Policy Project de la FAS permettent d’accéder à ces documents : fas.org/spp.

[27]     George N. Lewis, Theodore A. Postol, John Pike, “Why National Missile Defense Won’t Work”, Scientific American, vol. 281, n° 2, août 1999.

[28]     George N. Lewis, Lisbeth Gronlund, David Wright, “National Missile Defense : An Indefendible System”, Foreign Policy, n° 117, hiver 1999-2000.

[29]     Richard L. Garwin, “The Wrong Plan”, The Bulletin of the Atomic Scientists, vol. 56, n° 2, mars-avril 2000.

[30]     Richard L. Garwin, “A Defense That Will Not Defend”, The Washington Quarterly, vol. 23, n° 3, été 2000.

[31]     Richard L. Garwin, “Boost-Phase Intercept : A Better Alternative”, Arms Control Today, vol. 30, n° 7, septembre 2000.

[32]     John Deutch, Harold Brown, John P. White, “National Missile Defense : Is There Another Way”, Foreign Policy, n° 119, été 2000.

[33]     Walter B. Slocombe, “The Administration’s Approach”, The Washington Quarterly, vol. 23, n° 3, été 2000.

[34]     Ivo H. Daalder, James M. Goldgeier, James M. Lindsay, “Deploying NMD : Not Whether, But How”, Survival, vol. 42, n° 1, printemps 2000.

[35]     Stephen J. Hadley, “A Call to Deploy”, The Washington Quarterly, vol. 23, n° 3, été 2000.

[36]     Ces propos ont été tenus alors que la nouvelle administration n’était pas en fonction.

[37]     William Walker, “Nuclear order and disorder”, International Affairs, vol. 76, n° 4, octobre 2000.

[38]     Ashton B. Carter, William J. Perry, Preventive Defense. A New Security Strategy for America, Washington, Brookings Institution Press, 1999.

[39]     William Walker, “Nuclear order and disorder”, International Affairs, vol. 76, n° 4, octobre 2000.

[40]     Joseph Cirincione, “The Assault on Arms Control”, The Bulletin of the Atomic Scientists, vol. 52, n° 2, janvier-février 2000.

[41]     Pour suivre le projet et consulter les pages qu’il consacre à la NMD : ceip.org/files/projects/npp.

[42]     John Steinbruner, “Renovating Arms Control Through Reassurance”, The Washington Quarterly, vol. 23, n° 2, printemps 2000 ; James Schlesin­ger, “The Demise of Arms Control ?”, The Washington Quarterly, vol. 23, n° 2, printemps 2000.

[43]     “Presidential Election Forum : The Candidates on Arms Control”, Arms Control Today, vol. 30, n° 7, septembre 2000.

[44]     Maîtrise des armements et désarmement. Les accords conclus depuis 1945, Les études de la documentation française, 1991.

[45]     Kalpana Chittarajan, “The ABM Treaty and U.S. NMD”, Strategic Analysis, mai 1998.

[46]     Consulter les documents mis en ligne par la fondation sur les pages consacrées à la défense contre les missiles balistiques, heritage.org/library/ keyissues/missiledefense.

[47]     Dean A. Wilkening, “Amending the ABM Treaty”, Survival, vol. 42, n° 1, printemps 2000.

[48]     Ivo H. Daalder, James M. Goldgeier, James M. Lindsay, “Deploying NMD : Not Whether, But How”, Survival, vol. 42, n° 1, printemps 2000.

[49]     Charles S. Robb, “Star Wars II”, The Washington Quarterly, vol. 22, n° 2, hiver 1999.

[50]     Cette perception peut être illustrée par le Rapport d’information sur les projets américains de défense antimissile remis le 28 mars 2001 par Paul Quilès, président de la Commission de la Défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale ; voir en particulier le chapitre : “Les fonde­ments idéologiques : la défense antimissile dans la mythologie américaine”. Le rapport est disponible sur le site web de l’Assemblée nationale, assemblee-nationale.fr/rap-info/i2961.asp.

[51]     Alexander A. Pikayev, “Moscow’s Matrix”, The Washington Quarterly, vol. 23, n° 3, été 2000.

[52]     Dean A. Wilkening, “Amending the ABM Treaty”, Survival, vol. 42, n° 1, printemps 2000.

[53]     Igor Ivanov, “The Missile-Defense Mistake”, Foreign Affairs, vol. 79, n° 5, septembre-octobre 2000.

[54]     Theodore A. Postol, “The Target Is Russia”, The Bulletin of the Atomic Scientists, vol. 56, n° 2, mars-avril 2000.

[55]     François Géré, La défense antimissiles du territoire national des États-Unis (NMD). Le mythe, la réalité et les implications stratégiques internatio­nales, Fondation pour la Recherche Stratégique, Recherches et documents, n° 16, septembre 2000.

[56]     “Presidential Election Forum : The Candidates on Arms Control”, Arms Control Today, vol. 30, n° 7, septembre 2000

[57]     Michael Mcdevitt, “Beijing’s Bind”, The Washington Quarterly, vol. 23, n° 3, été 2000.

[58]     Dingli Shen, “What Missile Defense Says to China”, The Bulletin of the Atomic Scientists, vol. 56, n° 4, juillet-août 2000.

[59]     Thomas J. Christensen, “Theater Missile Defense and Taiwan’s Security”, Orbis, vol. 44, n° 1, hiver 2000.

[60]     Yoichi Funabashi, “Tokyo’s Temperance”, The Washington Quarterly, vol. 23, n° 3, été 2000.

[61]     Kori J. Urayama, “Chinese Perspectives on Theater Missile Defense : Policy Implications for Japan”, Asian Survey, vol. XL, n° 4, juillet-août 2000.

[62]     Brahma Chellaney, “New Dehli’s Dilemma”, The Washington Quarterly, vol. 23, n° 3, été 2000.

[63]     Joseph Cirincione, “The Asian Nuclear Chain Reaction”, Foreign Policy, n° 118, printemps 2000.

[64]     Anoushiravan Ehteshami, “Tehran’s Tocsin”, The Washington Quarterly, vol. 23, n° 3, été 2000.

[65]     Hill McGrow, “Israel Lobbies Hard for Antimissile Defense”, Aviation Week & Space Technology, vol. 149, n° 12, 21 septembre 1998.

[66]     Efraim Karsh, “Israel’s Imperative”, The Washington Quarterly, vol. 23, n° 3, été 2000.

[67]     David Martin, “International Cooperation : A ‘Smart Weapon’ in the Revolution in Strategic Affairs”, Comparative Strategy, vol. 18, n° 3, 1999.

[68]     François Heisbourg, “Brussel’s Burden”, The Washington Quarterly, vol. 23, n° 3, été 2000.

[69]     Camille Grand, “Missile Defense : The View of the Other Side of the Atlantic”, Arms Control Today, vol. 30, n° 7, septembre 2000.

[70]     International Perspectives on Missile Proliferation and Defenses, Cen­ter for Nonproliferation Studies, Occasional Paper n° 5, Monterey Institute of International Studies-University of Southampton, mars 2001, cns.miis. edu/pubs/opapers/op5/op5.pdf.

 

 

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