LE “BOUCLIER ANTIMISSILES” AMÉRICAIN : TENANTS ET ABOUTISSANTS

Marcel Duval

Le nouveau président des États-Unis aura à décider de la mise en place effective ou non d’un “Bouclier antimissiles” (Missiles Shield), destiné à protéger le territoire national américain (National Missile Defense : NMD), projet au sujet duquel les deux partis aspirant à la Présidence paraissaient d’accord sur le principe, sinon sur son ampleur et sur son urgence. La décision qui sera alors prise aura des consé­quences considérables pour la pérennité de la stratégie de dissua­sion nucléaire et pour la poursuite des processus de “maîtrise des armements” (Arms Control), mais aussi pour la stabilité des alliances existantes et pour les relations futures entre l’Occident et l’Asie. Il nous a donc paru intéressant de tenter, ci-après, de faire le point des tenants et aboutissants de ce grand dessein américain, imaginé il y a déjà plus de vingt ans.

La contrainte : le traité ABM

Nos lecteurs savent que les États-Unis et l’Union soviétique, dont la Fédération de Russie reconnaît être l’héritière des enga­gements qu’elle a pris, sont convenus entre eux, par le traité dit “ABM” conclu en mai 1972, de limiter la mise en place sur leurs territoires respectifs de dispositifs antimissiles balistiques. Ce traité, dont les États-Unis avaient pris l’initiative, ne l’autorisait en effet, pour chaque pays, que sur deux sites, à savoir leur capitale et un unique groupement de missiles balistiques straté­giques. Par ailleurs le traité ABM a précisé que les systèmes d’armes des dispositifs antimissiles en question doivent se trou­ver à l’intérieur d’une zone de 100 km de rayon autour de chaque site autorisé, ne doivent pas comporter plus de 100 systèmes d’armes, lesquels ne peuvent être porteurs que d’une seule tête antimissile, qui à l’époque, pour être efficace, ne pouvait être que nucléaire. Enfin le traité ABM interdit le déploiement de systèmes antimissiles mobiles, que ce soit sur terre, sur mer, dans les airs ou dans l’espace. Ajoutons que, en juillet 1974, les deux partis ont amendé le traité par un protocole qui réduit à un seul site par pays, la faculté de mettre en place un dispositif ABM. Les Soviétiques avaient alors choisi Moscou et les Améri­cains le groupement de silos stratégiques de Grand Forks (North Dakota). Mais ces derniers ont démantelé leur dispositif en 1976, alors que les Russes ont maintenu jusqu’à maintenant le leur autour de Moscou, ce qui mérite d’être souligné parce que peu connu. Ce dispositif a même été modernisé pendant les années 1980 ; il comporte actuellement 100 systèmes d’une portée de 300 km, à têtes nucléaires et on estime que la Russie possède environ un millier de ces têtes dans son arsenal.

Et puisque le projet actuel de défense antimissiles de l’ensemble du territoire national américain (NMD) est en contra­diction flagrante avec le traité ABM, il convient de mentionner que ce traité avait prévu la création d’une Commission consul­tative permanente pour suivre son application, et aussi son éventuelle adaptation aux nouvelles conditions stratégiques. Il est également intéressant de noter que, le jour même de la conclusion du traité ABM, les États-Unis et l’Union soviétique ont conclu la convention SALT I, dite alors “provisoire” puis­qu’elle ne se proposait que d’amorcer un processus de limitation conjointe de leurs armements stratégiques, lequel processus aboutira en 1979 au traité SALT II, admettant le principe de leur parité. Mais, ce qui est plus intéressant encore, c’est au cours de ces négociations que les Russes reconnaîtront l’effet pacifiant qui résulte de la “Destruction Mutuelle Assurée” (MAD), et qu’ils se convertiront ainsi à la stratégie de dissuasion nucléaire, comme l’a raconté Paul Nitze, qui fut leur négociateur du côté américain. Ce dernier relate aussi les problèmes que posèrent, au cours de ces négociations, les capacités nouvelles de détection à grande distance des radars du type Large Phased Array (LPAR), alors que leur implantation n’avait pas été prévue dans le traité ABM, en dehors de l’unique site défendu. Ainsi s’explique l’émotion que provoqua en 1980, aux États-Unis, la découverte de l’implan­tation d’un radar de l’espèce à Kras­noiarsk, en Sibérie centrale. Ceci explique aussi les objections que soulèvent aujourd’hui les Russes au sujet de l’existence de radars américains d’“alerte avancée” (early warning) sur des territoires étrangers, puisqu’ils ne sont pas en contravention avec le traité ABM, n’étant pas implantés sur le territoire national des États-Unis. Il apparaît ainsi que ce traité n’avait pas tout prévu.

Un précédent : la “guerre des ÉTOILES”

Comme nos lecteurs le savent aussi, le projet actuel de déployer un dispositif antimissiles balistiques pour protéger l’ensemble du territoire américain n’est pas une nouveauté, puisqu’au début des années 90, alarmé par les progrès dans le développement des technologies antimissiles que les services de renseignement américains avaient constatés en Union soviétique, un général, ancien directeur de la Defense Intelligence Agency, créa, sous l’appellation de High Frontier, ce qu’on appellerait chez nous une association, pour faire campagne afin que les États-Unis entreprennent de mettre en place, à partir de satelli­tes déployés dans l’espace, un dispositif de défense antimissiles balistiques couvrant leur territoire national (Global Ballistic Missile Defense : GBMD). Dès son élection, le président Reagan reprit l’idée à son compte, et en mars 1983, (encouragé a-t-on dit, par Teller, le réalisateur de la bombe thermonucléaire améri­caine), il annonça à grand spectacle ce qu’il appela sa Strategic Defense Initiative (SDI), que les médias s’empressèrent de bapti­ser Stars War, puis en français Guerre des étoiles. Un SDI Office fut alors créé au Pentagone pour étudier la faisabilité du projet et faire rapport ensuite au Congrès, sans l’accord duquel, il faut se le rappeler, aucun programme technique d’une certaine ampleur ne peut être entrepris, puisqu’il est le maître absolu des budgets.

Ce projet souleva bien entendu les protestations de l’Union soviétique, puisqu’il était de toute évidence en contradiction avec le traité ABM, et aussi avec un traité de 1967 qui régit les activités militaires dans l’espace extra atmosphérique, celui-là conclu sur le plan international. Mais les réactions furent en définitive assez modérées, puisqu’en juin 1984 l’Union soviétique proposa aux États-Unis de discuter avec eux de la “militarisation de l’espace”, ce qu’ils acceptèrent à la condition que les discus­sions portent aussi sur la réduction des armements stratégiques. Et finalement ces négociations (qui se compliquèrent un moment par suite du nouveau problème résultant du déploiement par l’Union soviétique de ses missiles balistiques nucléaires SS 20, dont la portée intermédiaire menaçait seulement l’Europe), abou­tiront, une fois encore, à des accords bilatéraux entre les États-Unis et l’Union soviétique, s’interdisant mutuellement, d’une part, la possession de missiles de portée intermédiaire (traité INF de 1987) et acceptant, d’autre part, une réduction conjointe de leurs armements nucléaires stratégiques (traité START I de 1991). Comme quoi les velléités de “Défense antimissiles” et les niveaux des arsenaux stratégiques s’avèrent intimement liés, comme le veut d’ailleurs le bon sens.

Mais la fin de la Guerre froide et l’irruption de la guerre du Golfe allaient amener le président Bush à décider, en 1991, que le projet de son prédécesseur devait être remanié, de façon à assurer non seulement la protection contre des missiles balisti­ques du territoire des États-Unis, mais aussi celle de leurs forces déployées sur des théâtres d’opérations extérieures (Theatre Missile Defense : TMD) ; et en outre, qu’il devait être conçu de façon à ne prendre en compte que l’éventualité de frappes “limitées” (Global Protection Against Limited Strikes : GPALS). Il convient de noter que ce nouveau projet devait encore compren­dre des intercepteurs de missiles situés dans l’espace (Brillant Pebbles), en plus des systèmes d’interception basés à terre ; il était donc, comme le SDI, en contravention avec les traités en cours. Mais, en juin 1992, George Bush et Boris Eltsine se mirent d’accord pour confier à la Standing Consultative Commission, prévue par le traité ABM, la charge d’examiner les interpréta­tions possibles de ce traité et son éventuelle évolution. Un rapprochement des points de vue parut alors se dessiner au sujet de la défense antimissiles de théâtre, et même au sujet de la défense antimissiles du territoire national, en évoquant pour cette dernière la mise en commun d’un système de détection des missiles balistiques (Global Early Warning) ; idée qui réapparaî­tra de nos jours, comme nous le verrons plus loin.

Le projet actuel : un Bouclier ANTIMISSILES National

Au début de l’année 1993, peu après sa prise de fonction, le nouveau président des États-Unis, Bill Clinton, annonça qu’il allait, lui aussi, modifier le programme de défense antimissiles de son prédécesseur, en donnant désormais la priorité à la Défense antimissiles de théâtre (TMD), c’est-à-dire à la protec­tion sur des théâtres d’opérations extérieures des forces améri­caines, et aussi alliées, qui y seraient déployées. Il annonça également qu’il allait poursuivre les négociations en cours avec la Russie, afin de lui faire admettre une interprétation du traité ABM qui autoriserait les systèmes TMD, afin de tenir compte de l’évolution des menaces et des technologies depuis la conclusion du traité. Et ces négociations allaient effectivement évoluer favorablement, puisqu’elles aboutiront en 1997 à une déclaration commune entre les présidents Clinton et Eltsine (Joint State­ment) reconnaissant les différences de finalité, et par suite de performances, qui existent entre “Défense antimissiles nationale (NMD)” et “Défense antimissiles de théâtre (TMD)” ; et admet­tant par ailleurs que si ces dernières pouvaient être déployées, elles devaient être limitées aux théâtres où la menace le justifie effectivement.

Mais la majorité républicaine du Congrès s’insurgea contre la conclusion d’un tel accord, alors qu’il s’agissait d’un sujet concernant directement la Défense nationale. Et elle exigea que la priorité soit donnée à un programme de défense antimissiles de l’ensemble du territoire national (NMD), en modifiant à cette fin le budget de la Défense, et en précisant que le développement des moyens appropriés devait être mené de façon telle que le dispositif puisse être opérationnel en 2003. Le président Clinton usa de son droit de veto, en excipant que le programme ainsi envisagé mettrait en question la ratification par la Russie du traité START II sur la réduction des arsenaux stratégiques, conclu en janvier 1993 par son prédécesseur. Il entreprit cependant une Comprehensive Review de son programme, qui, sans renoncer à la priorité qu’il entendait donner à la TMD, prévoyait le développement de capacités NMD limitées à la défense du territoire national contre des missiles peu nombreux (une vingtaine) lancés par un Rogue State (“État voyou”), c’est-à-dire par un État en marge de la communauté internationale. Il prévoyait aussi que les premiers essais de ces capacités seraient effectués de façon telle que la décision de les déployer puisse être prise en l’an 2000, et que leur déploiement effectif puisse commencer 3 ans après (c’est ce qu’on a appelé aux États-Unis le programme 3 + 3).

Les controverses de l’Administration Clinton avec le Congrès au sujet de l’ampleur du programme et de son urgence ne s’en sont pas moins poursuivies jusqu’en mai 1999, où ce dernier vota le “National Missile Defense Act” qui édictait : “C’est la politique des États-Unis de déployer effectivement dès que cela sera techno­logiquement possible, un dispositif NMD capable de défendre l’ensemble du territoire des États-Unis contre des attaques limi­tées de missiles balistiques”. En signant cette loi, le président Clinton déclara que sa décision d’ordonner ce déploiement dépen­drait des considérations suivantes : a) Confirmation que la menace de missiles adverses contre le territoire des États-Unis existe bien à court terme. b) Confirmation que les systèmes de défense en développement sont réalisables technologiquement et seront efficaces opérationnellement. c) Progrès effectués dans la réalisation des objectifs des États-Unis concernant l’Arms Control, y compris les modifications du traité ABM qui pour­raient s’avérer nécessaires pour rendre possible le déploiement du dispositif NMD prévu. Et, comme l’on sait, après une Deploy­ment Faisability Review effectuée à la suite des échecs de plu­sieurs essais des nouveaux systèmes d’armes conçus pour la NMD, le président Clinton décida, le 1er septembre 2000, de transférer à son successeur la responsabilité d’ordonner le déploiement effectif du “Bouclier antimissiles” américain.

Le prétexte : une menace venant des “États voyous”

Le programme américain de défense antimissiles de théâtre (TMD) paraît justifié, dans la mesure où les forces américaines déployées sur un théâtre d’opérations extérieures peuvent être effectivement menacées de la sorte, et cela un peu partout dans le monde puisque beaucoup de pays, même en voie de développe­ment, sont munis de missiles balistiques à courte portée, notam­ment du type SCUD, ex-Soviétique. Or ces missiles pourraient être effectivement munis de têtes chimiques ou bactériologiques, puisque, malgré les traités internationaux qui les interdisent, il est assez facile d’en fabriquer clandestinement. Mais, en ce qui concerne la menace provenant de missiles balistiques à longue portée capables d’atteindre le territoire national des États-Unis, qui sert de prétexte au projet NMD, le risque paraît beaucoup moins évident, même à moyen terme, si l’on excepte bien entendu le retour d’un climat de Guerre froide avec la Russie, ou l’avènement d’un climat analogue avec la Chine. Et pourtant une Commission du Congrès bipartisane, dite Commission Rumsfeld du nom de son président qui avait été secrétaire à la Défense du président Ford (c’est-à-dire appartenant au parti Républicain), a conclu en mai 1998, qu’une telle menace existait effectivement, venant à court terme de la Corée du Nord et à plus long terme de l’Iran, c’est-à-dire des deux pays placés en tête de la liste américaine des Rogue States.

Pour ce qui nous concerne, nous éliminerons tout de suite l’Iran, en tout cas pour le moyen terme. En effet, si ce pays a entrepris effectivement de se doter de missiles à moyenne portée, comme l’a prouvé l’essai qu’il a effectué en juillet 1998 de son missile Sahab 3 fabriqué localement, mais dit-on à partir d’une technologie nord-coréenne et avec la complicité de la Chine (lequel missile a atteint une portée de 1 300 km), il ne paraît pas en mesure de menacer à court terme les États-Unis, puisque Washington se situe à quelques 10 000 km de Téhéran, et par surcroît dans son ouest, ce qui rend l’exploit plus difficile, sans parler des problèmes que posent au constructeur la tenue ther­modynamique du corps de rentrée sur une telle trajectoire. Il paraît ainsi évident que l’adversaire envisagé actuellement par l’Iran est en fait Israël, lequel possède quant à lui, et depuis longtemps, des missiles de portée intermédiaire, pouvant être armés de têtes nucléaires. Si cette situation peut être effective­ment un motif pour que l’Iran cherche à s’en doter lui aussi, rien n’indique qu’il ait commencé à le faire ; sinon qu’il a entrepris depuis longtemps la construction d’une centrale nucléaire à finalité énergétique et de conception non-proliférante, laquelle centrale est en cours de finition avec l’aide technique de la Russie. L’accès de l’Iran à l’arme nucléaire n’est ainsi concevable qu’à échéance d’une dizaine d’années, et alors avec l’aide très active de la Russie, ce qui donnerait à cette menace une toute autre dimension.

Reste donc essentiellement la Corée du Nord, qui bien qu’adhérant au traité de non-prolifération (TNP), avait entrepris un programme nucléaire à finalité militaire. Mais celui-ci a été arrêté en 1994, et, semble-t-il, effectivement puisque sous surveillance de l’Agence internationale de l’Énergie Atomique (AIEA), en application d’un “accord-cadre” conclu avec les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud. Par cet accord, ces trois pays s’engageaient à aider la Corée du Nord dans ses besoins en énergie électrique, en lui fournissant, dans un premier temps, du pétrole, et ensuite, en lui livrant une centrale nucléaire non “proliférante”, c’est-à-dire ne fabriquant pas du plutonium comme celle que la Corée du Nord avait commencé à construire auparavant. Par contre, il est notoire que la Corée du Nord fabrique des missiles balistiques et exporte leurs technologies. Les résultats qu’elle a atteint dans ce domaine sont même spectaculaires, puisque, en 1998, elle a essayé, bien que sans succès, de mettre un satellite sur orbite avec son missile Taepo-Dong (TD1), armé pour la circonstance d’un 3e étage, ce qui peut laisser entrevoir, à terme, une capacité de portée interconti­nentale. Par ailleurs, la Corée du Nord a actuellement en déve­loppement un missile TD2, qui aurait une portée intermédiaire et pourrait ainsi atteindre déjà l’Alaska, sinon Los Angeles qui est situé à quelque 10 000 km de Pyong Yang.

Mais, comme lors de l’alerte au sujet de son programme nucléaire, les États-Unis ont entrepris avec la Corée du Nord, par l’intermédiaire d’un ancien secrétaire à la Défense, William Perry, des négociations confidentielles, par lesquelles ils cher­chent à obtenir l’arrêt de son programme de développement de missiles balistiques moyennant des compensations, là encore économiques. En juillet dernier, on a annoncé que la Corée du Nord avait effectivement accepté ces propositions américaines, et Vladimir Poutine, sortant d’une entrevue avec ses dirigeants, l’avait confirmé, en précisant que ces compensations seraient constituées par des lancements gratuits de satellites de commu­nication nord-coréens, effectués par des pays qui en ont les moyens. S’il est vrai que le président de la Corée du Nord a démenti son acceptation, en précisant qu’il s’agissait d’une plaisanterie non comprise par son interlocuteur, il est notoire que les relations de ce pays avec le monde extérieur s’améliorent actuellement, et il apparaît même que son rapprochement, en tout cas sur les plans psychologique et économique, est sérieu­sement amorcé avec la Corée du Sud, et même avec les États-Unis, puisque le secrétaire d’État américain s’y est rendu en visite officielle en octobre 2000.

On peut alors se demander si la mise en accusation de la Corée du Nord, pour justifier le programme de défense antimis­siles du territoire national américain, ne serait pas une façon pudique de désigner la menace que, le cas échéant, pourrait effec­tivement faire peser sur l’ensemble du territoire des États-Unis, l’arsenal nucléaire de la Chine. Il est notoire, en effet, que celui-ci est en cours de développement en qualité et en nombre, alors qu’il ne dispose actuellement que d’une vingtaine de missiles de portée intercontinentale (DF5), qui sont de conception ancienne (propulseurs liquides) et armés d’une seule tête nucléaire (il est vrai de puissance mégatonnique).

Le dispositif prévu : ses aléas technologiques

Comme l’a souligné la “non-décision” du président Clinton évoquée plus haut, le déploiement effectif d’un dispositif de défense du territoire des États-Unis dépend avant tout de la mise au point des systèmes de détection et d’interception des missiles adverses qui sont en développement à cette fin ; aussi convient-il de faire le point de la situation actuelle dans ce domaine.

Mais auparavant, pour être clair, il convient probablement de rappeler quelles sont, le long de la trajectoire d’un missile balistique, puis de sa tête armée, les phases les plus favorables à leur détection et à leur interception par des systèmes adverses. Cette trajectoire comporte en effet 3 phases qui ont chacune leurs avantages et leurs inconvénients à cet égard. La phase de lance­ment est ainsi la plus favorable pour la détection du missile muni encore de sa tête armée, en raison du rayonnement infrarouge de son moteur de propulsion, et aussi de sa relative lenteur pendant cette phase. Elle est suivie par une phase beaucoup plus longue, au cours de laquelle la/ou les têtes nucléaires, ainsi que les leurres qui peuvent les accompagner, se déplacent le long de la trajectoire balistique programmée, dont l’itinéraire peut être reconstitué par l’adversaire. Et enfin, survient la phase de rentrée dans l’atmosphère précédant l’impact, qui est très courte, mais au cours de laquelle la tête nucléaire, séparée de ses leurres, est détectable, là encore par son rayonnement infra­rouge ; et où elle est par ailleurs, vulnérable au moindre impact, en raison de sa très grande vitesse.

Il est important d’avoir à l’esprit que la SDI du président Reagan était conçue pour s’attaquer aux missiles adverses à la fin de leur phase de lancement, et éventuellement ensuite à mi-course pour ceux qui auraient survécu. À cette fin, elle prévoyait de placer en permanence, sur des orbites spatiaux, un grand nombre de chasseurs (Trucks), porteurs chacun de fusées d’inter­ception auto guidées par infrarouge (Kill Vehicles). Le dispositif devait être complété par des satellites géostationnaires affectés à la détection du lancement des missiles adverses. Enfin, une défense ponctuelle était prévue autour des sites à protéger en priorité, laquelle devait être assurée par des lanceurs de mitrail­les ou de petites fusées (Swarm Jets).

Le dispositif prévu pour le NMD, qui ne prétend, quant à lui, assurer une protection du territoire national que contre des frappes “limitées” (au maximum une vingtaine de missiles et armés seulement d’une tête unique, accompagnée éventuellement de leurres élémentaires), est très différent dans sa conception. En effet, il repose d’abord sur la mise au point de missiles intercep­teurs de grande puissance, implantés à terre (Ground Based Interceptors : GBI), munis chacun d’une tête détachable remplie de fusées autoguidées par senseurs optiques et infrarouges, vers la tête militaire du missile adverse se déplaçant sur sa trajectoire balistique (Extra atmosphere Kill Vehicle : EKW). Il utilisera les dispositifs déjà existants de satellites géostationnaires et de radars Early Warning pour la détection des lancements de missiles adverses et la prévision de leurs futures trajectoires. Ceux-ci seront suivis par des radars de la Bande X à grande résolution, lesquels seront capables de discriminer la tête militaire de ces missiles des leurres qui peuvent l’accompagner. Un Centre de Commandement, Contrôle et Communication (C3), implanté à Cheyenne (Colorado), où se trouve déjà le Quartier Général de la Défense Aérospatiale (Aérospace HQ), pilotera l’ensemble du dispositif, à l’aide de stations relais convenable­ment disposées. Il est prévu, en outre, de multiplier et moder­niser les stations de radars early warning et de mettre en place un dispositif spécial de satellites à basse altitude pour la détection et le suivi par infrarouge des missiles adverses (Sbirs Low). La première tranche de ce dispositif, orientée vers l’Asie du Nord-Est comme nous l’avons dit, comportera, dans un premier temps, 20 intercepteurs (leur nombre devant être porté par la suite à 100) implantés au centre de l’Alaska, un radar de la Bande X implanté à Shemya dans les Aléoutiennes (auquel seront ajoutés ultérieurement 4 autres radars du même type), 5 radars Early Warning qui existent déjà (mais qui seront améliorés) implantés respectivement en Alaska, Californie, Massachusetts, Groenland (Thulé) et Grande-Bretagne (Flying­dales). Enfin il est prévu de mettre en place ultérieurement un autre dispositif analogue, dont les missiles intercepteurs seront implantés à Grand Forks (North Dakota) et qui sera, quant à lui, orienté vers le Moyen-Orient.

Mais il se trouve que tous ces déploiements sont à échéance encore indéterminée, puisque le développement des missiles intercepteurs, qui sont à la base du système, se heurte à de sérieuses difficultés. C’est ainsi qu’après 3 essais récents d’inter­ception réelle, 2 se sont soldés par des échecs spectaculaires, dont le dernier le 8 juillet 2000. Et comme nous l’avons vu, le président Clinton en a pris prétexte pour transmettre à son successeur la décision d’entreprendre effectivement le déploie­ment du NMD. Il a justifié sa “non-décision” ainsi : “En l’état des informations dont je dispose aujourd’hui, je ne peux pas conclure que les technologies et par suite l’efficacité opérationnelle de ce système soient assez fiables pour que je sois en mesure d’ordonner son déploiement”. On peut alors se demander, comme l’on fait plusieurs éditorialistes américains réputés, si le concept techno­logique lui-même de “Bouclier antimissiles national” n’est pas en définitive erroné, d’autant qu’il n’est pas applicable à des missiles porteurs de têtes nucléaires multiples, accompagnés de leurres assez sophistiqués.

Les réactions Russes : franchement hostiles

Le pays qui a réagi le plus vivement au projet américain a été, on le sait, la Russie, et cela bien qu’il ne soit pas de toute évidence, en tout cas dans sa conception actuelle, dirigé contre une menace venant de son arsenal stratégique, et, en toute hypothèse, ne serait pas capable d’y parer. Mais il y va de sa prétention d’être encore une superpuissance, puisqu’elle avait autrefois, sur un pied d’égalité, conclu avec les États-Unis le traité ABM, lequel en interdisant la défense antimissiles straté­giques de leur territoires respectifs, avait entériné, comme nous l’avons déjà noté, l’acceptation par les deux pays de la stratégie de dissuasion nucléaire mutuelle, et amorcé ainsi celle de la parité de leurs arsenaux stratégiques, qu’entérineront les traités SALT puis START ; c’est-à-dire la reconnaissance de leur statut commun de superpuissance.

Cependant les négociations entreprises par les États-Unis avec la Russie, avaient d’abord paru prometteuses, puisqu’en août 1997 nous l’avons vu, Boris Eltsine avait admis formel­lement que les systèmes de défense antimissiles de théâtre ne devraient plus relever du traité ABM, et qu’un Joint Statement avait alors été signé de part et d’autre à ce sujet. Cet accord, soit dit en passant, n’a pas été ratifié par le Sénat américain, qui, à cette occasion a contesté que la Russie soit partie au traité ABM, puisqu’il avait été conclu avec l’Union soviétique. En septembre de l’année suivante, lors d’un sommet des deux chefs d’État, Boris Eltsine avait paru disposé à admettre aussi que les États-Unis se dotent d’un dispositif de défense antimissiles contre des frappes limitées venant de l’ouest, c’est-à-dire d’Asie, moyennant la mise en commun des capacités d’Early Warning des deux pays, et un Joint Statement avait été aussi signé à ce sujet. Les États-Unis avaient été alors jusqu’à proposer à la Russie de l’assister dans l’installation d’un radar ayant cette capacité à Irkoutsk, c’est-à-dire orienté lui aussi vers l’Asie. Enfin, en juin 1999, après qu’un Russian - US Strategic Stability Working Group avait été constitué, les deux présidents avaient, dans un nouveau Joint Statement, affirmé leur attachement au traité ABM en tant que garant de la stabilité stratégique, dans la perspective d’une réduction concertée des arsenaux stratégiques dans le monde.

En juin de l’année suivante, le nouveau président russe, Vladimir Poutine, qui venait d’obtenir enfin la ratification par la Douma du traité START II conclu avec les États-Unis en 1993, souhaitait visiblement aller plus loin dans la réduction conjointe des arsenaux nucléaires stratégiques des deux pays, et cela afin de réduire la charge financière qu’impose à la Russie cette parité. Il sembla alors vouloir adopter une attitude compréhensive à l’égard du projet de NMD, puisqu’il accepta la proposition améri­caine de créer un centre conjoint pour la détection des lance­ments de missiles dans le monde (Joint Data Exchange Center : JDEC). Mais il allait entreprendre, presque immédiatement, une offensive tous azimuts contre la NMD, en proposant d’abord aux pays européens appartenant à l’OTAN d’organiser en commun la défense antimissiles de leur continent. Ensuite, il rechercha l’appui des États ayant appartenu autrefois à l’Union soviétique et devenus indépendants, pour condamner toute modification éventuelle du traité ABM. Puis, il se rendit en Chine, où il signa avec le président Jiang une déclaration condamnant le projet de NMD, dans laquelle les États-Unis étaient accusés de “vouloir s’attribuer ainsi la suprématie mondiale en matière militaire et de sécurité” ; ajoutant que toute entorse au traité ABM “ne manque­rait pas de déclencher une nouvelle course aux armements”. Un commentateur russe autorisé ajouta même cet avertissement : “Si les Américains déploient leur système de défense antimissiles, Poutine dénoncera tous les traités conclus avec eux, au sujet de la réduction des armements stratégiques”. Ensuite, le président russe se rendit en Corée du Nord, dont il rapporta la proposition de son président, évoquée plus haut, d’arrêter son programme de développement de missiles balistiques, moyennant des compensa­tions, proposition qui fut, nous l’avons dit, démentie peu après par son auteur. Au cours du sommet des G8 qui se tint peu de temps après à Okinawa, il apparut que toute perspective d’accord avec la Russie sur ce dossier était, pour le moment, dans l’impas­se. Ceci constitua probablement, avec la constatation de l’impasse technologique dans laquelle se trouvait le projet, un argument supplémentaire pour la non-décision du président Clinton.

Les autres réactions internationales : plus que réservées

Les réactions de la Chine au projet de NMD américain ont été, elles aussi, franchement hostiles, ce qui est normal, puisqu’il lui est apparu, comme à nous, qu’il pourrait, en fait, être dirigé contre ses propres missiles stratégiques ; d’autant qu’il est notoire qu’elle développe son arsenal nucléaire, alors qu’il n’est capable actuellement que de frappes “limitées”. Mais ce qui l’inquiète plus immédiatement, c’est que les systèmes d’armes en question puissent être mis à la disposition de Taïwan, ce qui soulèverait dangereusement le problème de l’avenir de son statut. Et il en est de même, mais de façon moins immédiate, pour le Japon, lequel a pu constater, lors de l’essai manqué du lancement du satellite nord coréen, qu’il était vulnérable aux missiles venant du continent asiatique. On a pu entendre, à cette occasion, un responsable japonais évoquer l’éventualité de l’accès de son pays à l’arme nucléaire, ce dont celui-ci est techniquement capable, on le sait, à très court terme. Et, pour en finir avec la zone Pacifique, il convient de noter que le gouvernement australien paraît, quant à lui, soutenir le projet du Bouclier antimissiles américain. La grande île y est d’ailleurs virtuelle­ment impliquée, ce qui ne manque pas de soulever des inquié­tudes locales, dans la mesure où le radar early warning implanté à Pine Gap, au centre de l’Australie, est déjà utilisé en commun avec les États-Unis ; le secrétaire à la Défense américain s’est rendu en visite à Sydney, en juillet dernier, probablement pour en parler.

Si nous passons maintenant en Europe, nous constatons que les États-Unis n’ont pas cessé, depuis plusieurs années, de mettre en garde leurs alliés de l’OTAN, contre les menaces venant de la prolifération des armes de destruction massive dans ceux qu’ils appellent les Rogue States. Ils ont multiplié à cet effet les instances chargées de s’en occuper au sein du secrétariat général de Bruxelles ; cherchant même à faire de cette menace une priorité, lors de la refonte du “concept stratégique” entrepris à l’occasion du 50e anniversaire de la création de l’Alliance. L’argumentation américaine n’a jamais cessé de faire un amalga­me entre les différentes catégories d’armes de destruction mas­sive, c’est-à-dire, d’une part chimiques-biologiques, et d’autre part, nucléaires, alors qu’elles ne sont pas comparables tant dans leur emploi que dans leurs effets. Et de faire aussi l’amalgame de leurs lanceurs, alors qu’il est évident que, si les forces euro­péennes doivent se préoccuper de la menace venant des missiles balistiques de théâtre, on voit mal quels missiles balistiques stratégiques pourraient, à moyen terme, menacer les pays européens ; mis à part, bien entendu, ceux de la Russie. Cela n’a pas empêché les États-Unis de continuer à mener à ce sujet une campagne active en Europe, surtout depuis le début de l’année 2000, afin de convaincre ses gouvernements de l’importance, pour leur propre sécurité, de la mise en place de la NMD. L’argument majeur qu’a employé à ce sujet le secrétaire à la Défense américain, lors de ses visites en Europe en décembre et en février 2000, est que le Bouclier antimissiles, en protégeant les États-Unis contre un chantage nucléaire, garantissait leur volonté de venir au secours de l’Europe, en cas de besoin. Mais cet argument n’a pas paru convaincant, puisque la plupart des pays européens estiment au contraire que la mise en place du NMD entraînerait un “découplage” de fait entre les États-Unis et leurs alliés sur le continent, tout en risquant fort de relancer la course aux armements stratégiques entre les États-Unis et la Russie, et par suite la menace qui en résulterait pour l’Europe. En tous cas, ils ont salué avec soulagement la “non-décision” du président Clinton, la qualifiant de “sage” ou de “mesurée”, alors que, de leur côté, Moscou la jugeait “positive” et Pékin “rationnelle”.

Mais une analyse plus fine de l’attitude des pays européens à l’égard du projet américain ne manque pas d’intérêt. Nous constatons en effet que la Grande-Bretagne, fidèle à ses special relationships, a adopté, jusqu’à présent, une attitude assez ambiguë ; “Notre rôle dans cette affaire, a dit Tony Blair lors d’une récente rencontre avec Vladimir Poutine, est de contribuer à la compréhension des points de vue de part et d’autre”. La Grande-Bretagne a déjà approuvé, “à titre expérimental”, l’emploi par la NMD du radar early warning américain qui est implanté depuis longtemps dans le Yorkshire. L’Allemagne, quant à elle, s’est montrée prudente sur ce dossier, puisque, à l’issue d’une rencontre avec Vladimir Poutine, qui avait suggéré la mise en place de l’Atlantique à l’Oural d’un système commun de défense antimissiles contre des frappes limitées, Gerard Schröder a déclaré : “Ces propositions méritent d’être prises en considéra­tion”.

Bien évidemment, c’est la France qui a été la plus ouverte­ment réticente, puisque son président a déclaré : “Comment convaincre les autres pays de ne pas empiler de nouvelles armes, alors que le pays le plus puissant du monde affirme qu’il faut développer de nouvelles technologies compromettant l’équilibre en question ?” Ajoutons qu’un État européen, le Danemark, se trouve déjà impliqué dans cette affaire, puisqu’en septembre dernier, l’ambassadeur de Russie à Copenhague s’est rendu au Groenland pour convaincre son Premier ministre de ne pas accepter l’emploi par le NMD du radar américain early warning implanté depuis longtemps à Thulé. Et le même problème pourrait se poser prochainement pour la Norvège avec le radar qui est en construction à Vado, en bordure de la mer de Barents. Il se pose par ailleurs déjà pour le Canada, puisque le ministre russe des Affaires étrangères s’y est rendu récemment pour présenter à son gouvernement la même requête qu’à celui du Danemark, au sujet de son dispositif de radars orientés vers le nord, lequel est déjà intégré dans le système de défense aérospa­tiale nord américain (NORAD). Comme quoi il n’y a pas qu’en Europe que le projet NMD provoque des inquiétudes parmi les plus fidèles alliés des États-Unis.

Perspectives d’AVENIR : Politiques, Technologies, MAÎTRISE des Armements

Le projet d’un Bouclier antimissiles national a, depuis la présidence Reagan, une forte imprégnation de politique inté­rieure, puisqu’il donne au parti Républicain l’occasion de montrer qu’il est plus soucieux que son rival démocrate de la sécurité des citoyens américains, tout en manifestant sa tendance historique à l’unilatéralisme sur le plan international. Déjà, à l’époque de la Guerre des étoiles, ses prophètes avaient proclamé les mérites de l’Assured Survival par rapport aux horreurs de la Mutual Assured Destruction, laquelle supposait en outre un dialogue, au moins indirect, avec l’adversaire. Et ce n’est pas pour rien que le président Clinton avait choisi pour être son secrétaire à la Défense, William Cohen, qui appartenait notoirement au parti Républicain ; il sera d’ailleurs, au sein de l’Administration, le dernier à défendre la nécessité d’un déploiement à court terme de la NMD. Lorsque Bill Clinton décida d’en transmettre la respon­sabilité à son successeur, le candidat républicain à cette succes­sion, George Bush, déclara immédiatement qu’il procéderait “le plus tôt possible”, à ce déploiement et qu’il envisageait un disposi­tif plus “ambitieux” pour protéger les États-Unis, et “aussi leurs Alliés”. Et il ajouta : “Le traité ABM correspond à une époque révolue, et pour moi, il ne s’agira pas de défendre un traité, mais bien le peuple américain”. Quant à son rival, Al Gore, il s’est engagé “à travailler dur pour convaincre Moscou d’accepter une modification du traité ABM” ; tout en ajoutant qu’“il ne laissera pas la Russie mettre un veto à la mise en place d’un système dont le bon fonctionnement aura été démontré”.

Ceci étant rappelé, il faut constater que l’avenir du Bouclier antimissiles n’a joué aucun rôle dans la récente campagne électorale, laquelle est restée dominée par les controverses des deux candidats sur les problèmes de politique intérieure aux effets immédiats. Et pourtant la Défense n’a pas été totalement oubliée dans les débats, et cela d’autant moins que George Bush a choisi comme running mate pour la vice-présidence, Dick Cheney, l’ancien secrétaire à la Défense de son père pendant la guerre du Golfe. Mais ce dernier s’est borné à promettre une plus grande attention à la préparation des forces armées à leurs éventuelles missions (readiness). Et telle a été aussi la position du haut commandement, qui, en la matière, donne visiblement la priorité à la “Défense antimissiles de théâtre” (TMD). Encore que le système d’armes proposé par l’armée de terre pour la “défense de théâtre à haute altitude (THAAD)” soit le Superpatriot (PAC 3), qui paraît se heurter aux mêmes difficultés technologiques que l’“Intercepteur” du NMD, alors qu’il est basé sur le même principe, c’est-à-dire Hit to Kill. Par ailleurs, comme souvent aux États-Unis, il est apparu, à propos de la défense antimissiles de théâtre, une compétition entre les trois armées, puisque la Navy et l’Air Force ont elles aussi des systèmes TMD en dévelop­pement ; et nous serons amené à parler plus loin de celui de la Marine. Il y a enfin, comme de bien entendu, compétition au niveau du haut commandement pour les futurs budgets mili­taires ; alors que le coût prévu pour la NMD est actuellement évalué à 60 milliards de dollars, et que de l’avis général, il serait probablement largement dépassé, compte-tenu des problèmes technologiques rencontrés. Cette perspective ne paraît pas toute­fois prohibitive, si l’on se rappelle que le budget américain de la Défense pour l’année 2000 se monte à 274 milliards de dollars.

Mais, comme l’ont fait pas mal de commentateurs réputés, on peut se demander si la technologie adoptée jusqu’à présent pour la NMD ne serait pas dans une impasse ; encore que ses défenseurs proclament que rien n’est hors de portée pour les savants américains, comme l’ont démontré les précédents grands programmes réussis des États-Unis qui se sont heurtés, eux aussi, à des difficultés. Il n’en reste pas moins que l’Heritage Foundation, ce lobby nationaliste qui avait été autrefois le prophète de la “Guerre des étoiles" du président Reagan, fait campagne actuellement, et a même déposé à cette fin devant le Congrès, pour que le dispositif basé à terre, actuellement prévu, soit complété, voire même remplacé, par un dispositif déployé sur mer, inspiré du système Navy Theater Wide (NTW) en dévelop­pement, qui, selon elle, serait beaucoup plus prometteur. Il permettrait en tout cas d’attaquer les missiles adverses pendant la phase de leur lancement ; et cela surtout s’il était complété par un dispositif déployé dans l’espace comme l’avait prévu la SDI. Les controverses entre spécialistes se sont alors multipliées à ce sujet ; et l’ancien secrétaire à la Défense de Jimmy Carter, c’est-à-dire un démocrate, Harold Brown, a pris parti dans le même sens.

La troisième perspective concernant l’avenir du NMD qu’il convient de considérer, est l’impact que le projet américain ne peut manquer d’avoir sur l’avenir des processus de limitation des arsenaux stratégiques à travers le monde, c’est-à-dire sur ce qu’il est convenu d’appeler l’Arms Control. Il est en effet indubitable, nous l’avons déjà souligné, que le traité ABM, actuellement encore en vigueur entre les États-Unis et la Russie, interdit for­mellement tous les systèmes de défense antimissiles balistiques stratégiques qui peuvent être envisagés. Et il est non moins évident que c’est cette interdiction qui a été à l’origine du pro­cessus engagé par les deux pays pour limiter, de façon équilibrée, en nombre et en performances, leurs arsenaux respectifs, ainsi que pour faire admettre la mise en place de dispositifs internatio­naux ou multinationaux destinés à empêcher la prolifération des armes de destruction massive ; tel le traité interdisant totale­ment les essais nucléaires (CTBT), que le Congrès américain a par ailleurs refusé de ratifier, ce qui bloque son entrée en vigueur ; là encore dans ce domaine, la balle est donc de toute évidence dans le camp des États-Unis. La seule chance pour la conclusion d’un deal à ce sujet avec la Russie paraît être que cette dernière aspire visiblement, pour des raisons budgétaires, à la réduction de son propre arsenal stratégique, lequel est en instance d’obsolescence. Il en existe cependant peut-être une autre, celle qui pourrait résulter du fait, trop souvent oublié, que la Russie est la seule à posséder une défense ABM autour de sa capitale, comme l’autorisait le traité du même nom. À ce sujet, on peut d’ailleurs s’étonner que les États-Unis n’aient pas choisi le site de Grand Forks pour implanter les premiers intercepteurs de leur NMD, puisque le traité ABM l’avait autorisé et que c’est spontanément qu’ils y avaient renoncé.

Il est vrai que l’Alaska est plus proche que le Dakota du Nord de la Corée du Nord, et par suite de la Chine. C’est ainsi qu’il apparaît que le danger le plus immédiat d’une course aux armements stratégiques se trouve de toute évidence en Asie du Nord-Est. Mais on peut peut-être entrevoir une éclaircie à ce sujet dans le rapprochement qui semble commencer à se dessiner actuellement entre les États-Unis et la Chine, non seulement sur le plan économique, mais aussi depuis peu, sur le plan des arme­ments stratégiques, puisque des négociations sont actuellement en cours, parallèlement avec celles de la Corée du Nord dont nous avons parlé plus haut, pour que ces deux pays renoncent à leurs exportations de technologies balistiques. Comme quoi le vrai problème, tant politique que stratégique, soulevé par le projet de Bouclier antimissiles américain paraît se situer en fait sur le théâtre Asie-Pacifique, plutôt que sur celui s’étendant de l’Atlantique à l’Oural.

L’équipe que vient de choisir George Bush pour piloter les futures orientations de la politique de défense américaine est composée d’anciens avocats déclarés de la mise en place rapide d’un Bouclier antimissiles national. Elle comprend en effet, outre le vice-président Dick Cheney, (ancien secrétaire à la Défense de son père), comme secrétaire à la Défense, Don Rumsfeld (ancien président de la Commission portant son nom dont il a été question plus haut), qui avait dénoncé le péril venant des missiles balistiques en possession d’“États voyous”, et, comme secrétaire d’État, le général Colin Powell (ancien président des Joint Chiefs of Staff pendant la guerre du Golfe). Il est vrai que la nouvelle Administration aura à faire, en tout cas dans ses débuts, à un Congrès sans majorité nettement dominante ; et aussi, que la technologie actuellement adoptée pour le futur Bouclier devra probablement être considérée. Mais il faut conserver à l’esprit la hantise qu’ont toujours manifestée les Américains d’être menacés par des actions terroristes sur leur propre territoire, ainsi que la confiance absolue qu’ils conservent dans leurs capacités technologiques à réaliser de grands projets, et l’influence déterminante qu’ont eue souvent pour les prises de décision en la matière, les grands groupes industriels nationaux, dont les plus importants sont justement impliqués dans la NMD.

Quelques réflexions

À travers les avatars de ce projet de Bouclier antimissiles américain, nous est offerte, pensons-nous, une occasion excep­tionnelle d’essayer de mieux comprendre comment s’opèrent aux États-Unis les prises de décision, quand il s’agit des options majeures relatives à la diplomatie et à la stratégie. En effet, il nous est souvent difficile de saisir les subtilités de ce régime présidentiel, dans lequel comptent seulement deux partis politi­ques, rivaux par leurs traditions et leur clientèle, plutôt que par leur idéologie, et qui s’affrontent uniquement dans un Congrès, tout puissant en matière budgétaire, auquel le président peut cependant opposer son veto ; mais dans lequel le Sénat est en définitive l’ultime décideur en matière diplomatique, suivant des critères qui donnent la priorité à l’économie et à la démocratie, telles que pratiquées aux États-Unis. Cette affaire nous offre aussi l’occasion d’observer les relations subtiles qui existent entre le Département d’État, attentif au respect des grands principes, et le Pentagone, soucieux de réalisme et d’efficacité, la synthèse étant plus ou moins faite au sein du Conseil national de sécurité, où le président décide, sous réserve cependant de l’approbation du Congrès, à moins d’urgence nationale. Et il faut aussi faire mention de l’influence des lobbies, qui n’hésitent pas à manifester leurs rapports avec les grands groupes industriels, lesquels sont souvent appuyés ouvertement par les sénateurs des États sur lesquels sont implantés leurs entreprises. Toutes ces particula­rités, et notamment la dernière, se sont manifestées dans l’affaire de la NMD.

Le deuxième sujet de réflexion que nous offre, pensons-nous aussi, cette affaire, concerne l’avenir du concept de dissuasion nucléaire, puisque la mise en place de boucliers antimissiles ne peut que la dégrader, en tendant à minimiser, voire à annihiler, la menace de représailles “insupportables”, en cas d’agression par d’autres moyens. En outre, cette mise en place ne peut qu’inciter ceux qui adhèrent à ce concept de dissuasion à multiplier et à perfectionner leurs propres moyens de représailles, pour être à même de la surmonter. L’exemple français est d’ailleurs caracté­ristique à ce sujet, puisque c’est l’existence d’un système ABM autour de Moscou qui a incité notre pays à développer son arse­nal nucléaire, et, en particulier, à armer ses missiles balistiques stratégiques de têtes militaires multiples et d’aides à la pénétra­tion. Il est donc indubitable que la mise en place de boucliers antimissiles ne peut que relancer la course aux armements nucléaires, et plus généralement aux armes de destruction massi­ve, tant en nombre qu’en sophistication. Reste le problème qu’on ose à peine soulever, puisqu’on risque alors de se faire accuser de “racisme”, et que d’ailleurs l’expérience seule pourrait résoudre, à savoir : le concept d’une dissuasion pacifiante est-il assimilable par des cultures très différentes des nôtres, en particulier par celles qui croient (vraiment) que mourir pour une juste cause leur garantit l’accès immédiat à la vie éternelle ?

Se pose alors le problème de la prolifération, en particulier nucléaire, dans les États of concern, puisque c’est ainsi qu’il con­vient d’appeler désormais les Rogue States. Ce genre de prolifé­ration, qui ne paraît pas actuellement inquiétant sauf en Asie, ne peut être empêché que par l’application et par l’éventuel renforcement des mesures internationales déjà mises en place à cette fin. À cet égard, le refus par le Sénat américain de ratifier le traité interdisant totalement les essais nucléaires (CTBT), approuvé par la quasi totalité de la Communauté internationale à l’initiative des États-Unis, constitue un bien mauvais exemple. Et cela, alors qu’ils ont entrepris les démarches dont nous avons parlé, pour que la Chine et la Corée du Nord se rallient aux principes édictés par la convention multilatérale interdisant les exportations de technologies balistiques dangereu­ses (MTCR). Mais il faut être conscient que toutes les mesures ainsi prises pour interdire la diffusion des armes de destruction massive obligeront, à plus ou moins long terme, ceux qui en possèdent à donner l’exemple, comme l’ont montré encore récem­ment les discussions portant sur l’application du traité de non-proliféra­tion (NTP), prorogé indéfiniment il y a cinq ans à la quasi unanimité de la Communauté internationale, alors qu’il interdit la possession de l’arme nucléaire à 183 pays, sur les 188 qui l’ont signé.

Cette constatation nous amène à faire, en guise de conclu­sion et avec la modestie qui convient, la suggestion suivante. Puisque la France, plus que quiconque, a montré l’exemple à ce sujet, en réduisant spontanément son arsenal nucléaire à la “stricte suffisance”, puis en démantelant, non moins spontané­ment, ses stocks d’armes chimiques, et, enfin, en étant irrépro­chable dans ses exportations de technologies sensibles, elle nous paraît avoir acquis ainsi une position morale qui lui permettrait de proposer à ses partenaires de l’Union européenne de mettre au point, en commun, une politique de non-prolifération qui leur soit propre, au lieu d’en laisser le monopole aux États-Unis, comme c’est le cas jusqu’à maintenant. Une telle initiative donnerait en outre à notre pays l’occasion d’amorcer avec nos partenaires un dialogue sur l’éventualité de mettre en place une “dissuasion concertée”, qui soit, elle aussi propre à l’Europe ; et sans laquelle cette dernière ne peut prétendre à être considérée comme une puissance mondiale, tant que les États-Unis, la Russie et la Chine n’auront pas renoncé à leur propre arsenal. Mais l’Europe veut-elle encore devenir une puissance mondiale, au vrai sens du terme ? Telle est en définitive la vraie question.

 

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