ÉDITORIAL : Déclin du nucléaire ?

 

Hervé Coutau-Bégarie

 

C’est un lieu commun aujourd’hui que de constater le déclin de l’arme nucléaire, stratégiquement inapte à répondre aux menaces auxquelles les États sont désormais confrontés et politiquement de plus en plus contre-productive en raison du rejet massif qu’elle suscite. Les indices en ce sens ne manquent pas et ils sont loin d’être sans fondement. L’effondrement de l’Union soviétique a laissé place à un système international dans lequel l’hypothèse stratégique majeure n’est plus un conflit de grande envergure entre deux blocs antagonistes mais des conflits limités, au moins pour l’une des deux parties, dans lesquels la menace d’emploi de l’arme nucléaire n’est guère crédible, hormis le cas, certes inquiétant, mais tout de même marginal, de dissuasion d’une menace chimique ou bactériologique. Surtout, dans ce nouveau système international, les menaces principales sont les mafias, la drogue, les flux migratoires incontrôlés… phénomènes qui exigent des réponses politiques, plutôt que militaires.

Les États l’ont compris puisque les budgets militaires sont en baisse très sensible par rapport aux niveaux atteints au sommet de la guerre froide et le nucléaire en fait largement les frais : les arsenaux stratégiques ont entrepris une réduction substantielle, et parfois même spectaculaire : les États-Unis et la Russie n’ont plus que 2 500 à 3 000 têtes nucléaires stratégiques au lieu des 12 à 15 000 qu’elles avaient au début des années 80, il y a seulement vingt ans. Les plafonds du traité START II, que l’on pensait ne pouvoir atteindre qu’au terme d’une longue période transitoire, ont été crevés beaucoup plus vite que prévu et le mouvement pourrait encore s’amplifier puisque l’on évoque déjà des START III ou IV qui pourraient descendre jusqu’à un millier de têtes seulement. Les armes nucléaires tactiques ou pré-stratégiques connaissent un déclin encore plus marqué qui semble inexorable. Le traité de non-prolifération a été reconduit sans limitation de durée. Les zones dénucléarisées, dont les puis­sances nucléaires s’accommodaient auparavant fort mal, sont entrées dans le paysage et les essais nucléaires sont devenus fort rares au point que l’on a même failli aboutir à leur interdiction complète par un traité (le traité d’interdiction complète des essais nucléaires), qui serait déjà en vigueur sans les problèmes internes à la machine politique amé­ricaine qui ont conduit un Congrès, volontiers présenté comme démagogue, à refuser la ratification souhaitée par l’administra­tion Clinton. L’opinion dominante voudrait y voir un coup d’arrêt momentané, une nou­velle administration pouvant reprendre le dossier et le faire aboutir dans l’intérêt des États-Unis, eux qui avaient été précisé­ment à l’origine de ce traité. Les arsenaux nucléaires devien­draient donc progressivement résiduels, ayant perdu toute légiti­mité politique et la plus grande partie de leur fonction stratégique.

Tel est le tableau qui nous est souvent présenté et qui confir­merait le succès du mouvement de contestation anti-nucléaire qui s’est déclenché de manière spectaculaire lors de la querelle des euromissiles à la fin des années 70 (avec les encouragements de la diplomatie soviétique) et qui s’est poursuivi jusqu’à aujour­d’hui, sous des formes plus discrètes mais finalement efficaces.

Il est cependant permis de se demander si ce bilan ne présente pas quelques lacunes. En matière nucléaire, comme en comptabilité, il faut toujours raisonner en partie double. L’arme nucléaire n’est plus au centre de nos préoccupations, comme elle a pu l’être au temps des négociations SALT parce que le système international a changé ; la dissuasion a perdu une large part de sa signification puisqu’il n’y a plus de bloc antagoniste à dissua­der et que les États voyous comme l’Irak, l’Iran ou la Corée du Nord ne sont qu’un très pâle substitut. Cela ne signifie pas pour autant que les armes nucléaires soient devenues caduques. Leur terrible pouvoir de destruction demeure et, avec lui, leur signi­fication politique. C’est l’une des constantes les plus remarqua­bles de la politique étrangère américaine que sa lutte acharnée contre la prolifération nucléaire. Il suffit de songer à toutes les pressions mises en œuvre pour obtenir le renouvellement du TNP, le renforcement des régimes d’exportation de matières et technologies sensibles… Déploierait-on de tels efforts pour enrayer la diffusion d’une arme qui n’a plus ni efficacité, ni signification ? Cela serait tout de même paradoxal.

Les États-Unis ne sont d’ailleurs pas les seuls à penser ainsi puisque l’on a vu récemment l’Inde et le Pakistan accéder au rang de puissances nucléaires au prix d’un effort technique et financier considérable et en bravant les États-Unis qui, soit dit au passage, malgré le perfectionnement extraordinaire de leurs moyens d’observation, ont été incapables de prévoir et donc de prévenir les essais, répétant l’échec de prévision qui avait accom­pagné les premiers essais soviétiques et chinois. Preuve que la technique ne constitue pas une réponse automatique à tous les problèmes et que la part d’intelligence (dans le vrai sens du terme) stratégique ou politique demeure.

Si déclin il y a, il ne peut être que relatif. L’arme nucléaire n’a plus son statut d’antan c’est vrai, elle n’en demeure pas moins un symbole et un instrument de la puissance. C’est la possession d’une force de dissuasion nationale qui légitime le siège de la France et de la Grande-Bretagne au Conseil de sécu­rité, siège que certains pays voudraient volontiers leur enlever pour le transférer à l’Union européenne ou dans le cadre d’une réforme globale du Conseil de sécurité. Comme viennent de le montrer le général Poirier et François Géré dans leur essai sur l’avenir des armes nucléaires françaises, dans une situation d’attente stratégique il est impératif de maintenir une veille technologique permettant de maintenir les capacités à niveau et d’opérer en cas de besoin une remontée en puissance rapide. En outre, les forces nucléaires françaises et britanniques peuvent éventuellement servir d’embryon à une force européenne, en tout cas elles fournissent un atout que l’Europe peut éventuellement utiliser dans sa relation toujours complexe avec les États-Unis[1].

Moins spectaculaire qu’auparavant, l’effort de recherche se poursuit et on ne peut exclure une relance à la course aux armements nucléaires sous l’impulsion paradoxale du program­me américain de défense anti-missiles, officiellement dirigé contre des États voyous, mais qui pourrait servir de banc d’essai pour un système aux capacités accrues et donc contre les arsenaux russe et chinois. Leur “insularité” ainsi rétablie, les États-Unis disposeraient alors d’une liberté d’action encore plus grande et ils pourraient faire sentir avec encore plus de poids leur hégémonie. C’est pour cette raison que la Russie et la Chine ne veulent à aucun prix de ce système : la Russie parce qu’elle s’accroche au nucléaire comme ultime témoin de son statut de superpuissance et comme dernier moyen de sa parité stratégique avec les États-Unis consacrée par les traités SALT ; la Chine parce que sa force de frappe reste rudimentaire, et que la grandeur de ses ambitions risque d’être encore longtemps contra­riée par la faiblesse relative de ses moyens.

On pourrait pousser l’analyse un peu plus loin. Ce thème du déclin du nucléaire, que l’on présente comme caractéristique de l’après-guerre froide, est loin d’être une nouveauté absolue. Au contraire, c’est un thème récurrent : dès 1973, l’un des straté­gistes américains les plus respectés, Thomas Schelling, parlait du déclin de la dissuasion[2]. Plus que d’un thème lié à des modifi­cations dans le système international ne faut-il pas plutôt y voir la traduction politico-stratégique d’une contestation a priori de l’arme nucléaire, d’une refus à fondement moral d’une arme qui échappe aux catégories ordinaires pour poser la question straté­gique dans des termes inacceptables, en tout cas récusant la liaison entre guerre et politique ? Les théoriciens les plus subtils qui n’acceptent pas cette négation de la rationalité de la guerre et les propagandistes qui condamnent cette incarnation technique du mal à partir d’un raisonnement moral ou idéologique se retrouvent ainsi, comme il arrive souvent, dans une même condamnation qui s’incarne simplement dans des modalités diffé­rentes : un discours complexe revêtu des apparences de la scientificité d’un côté, une propagande susceptible d’atteindre les émotions du plus grand nombre de l’autre.

Le raisonnement stratégique doit se tenir à l’écart de ces deux extrêmes que l’on pourrait qualifier de dogmatisme scien­tiste et de populisme stratégique. Il faut retrouver le sens com­mun cher à Clausewitz : l’arme nucléaire n’a plus le rôle central qu’elle a pu avoir au temps de la guerre froide : elle n’en continue pas moins à exister et ses caractéristiques spécifiques comman­dent de lui conserver son statut à part, tant dans la définition stratégique de sa doctrine d’emploi (de non-emploi) que dans l’énoncé de la politique qui doit la légitimer et permettre d’en tirer des bénéfices internationaux.

En tout cas, ce qui l’ont n’entendent pas y renoncer, ce qui ne l’ont pas font tous les efforts pour l’acquérir, le problème demeure et requiert la plus grande vigilance en gardant toutes les options ouvertes. Cette vigilance a probablement manqué lorsque, pour compenser l’impact désastreux de la reprise des essais dans le Pacifique, la France a décidé de procéder au démantèlement de son centre d’expérimentations pour ne plus retenir que les procédés encore incertains de simulation (mesure définitive et dangereuse qu’aucune autre puissance nucléaire n’a prise et dont le refus de ratification du traité d’interdiction complète des essais est venu montrer le caractère prématuré). On sait, de source à peu près sûre, que les États-Unis et probable­ment la Russie continuent à procéder, de manière clandestine, à des essais nucléaires de très faible puissance, en dessous du kilotonne, dits hydrodynamiques et pratiquement indétectables (la puissance de la charge est trop faible pour qu’on puisse la différencier de mouvements sismiques naturels). La seule chose qui nous reste à faire est de tirer le meilleur parti de notre arme nucléaire pendant que nous le pouvons encore et de tout faire pour que le pari de la simulation puisse être tenu.

Le déclin quantitatif des arsenaux ne fait que rendre la réflexion plus nécessaire pour tirer le meilleur parti de capacités qui n’ont plus l’ampleur atteinte il y a 10 ou 20 ans.

 



[1]    Lucien Poirier et François Géré, L’attente et la réserve, Paris, ISC-Économica, 2001.

[2]    Thomas C. Schelling, “The Waning of Deterrence”, Perspectives in Defense Managment, 1973.

 

 

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