l’élargissement de l’OTAN de 1993 à 1999 FACTEUR DE RAPPROCHEMENT ENTRE LA CHINE ET LA RUSSIE

 

Nathalie Hoffmann

 

Depuis qu’elle a été évoquée en 1993, la question de l’élargissement de l’Alliance atlantique à plusieurs pays autrefois sous la coupe du bloc soviétique a suscité à Moscou, mais aussi à Pékin, une multitude d’interro­gations et d’inquiétudes. Alors qu’un élargissement de l’Union européenne (UE) voire de l’Union de l’Europe occidentale (UEO) à différents pays d’Europe orientale ne soulevait pas d’objection pour Moscou et Pékin il n’en allait pas de même avec un élargis­sement de l’OTAN. Celui-ci posait, en effet, de nombreux problè­mes tant à la Russie qu’à la Chine. Plusieurs éléments étaient mis en relief, le leadership des États-Unis sur cette structure restant, malgré tout, le nœud de la question. La République populaire de Chine (RPC) pour sa part, bien qu’apparemment moins concernée par cette question que ne l’est Moscou, considère que cet élargissement de l’OTAN, constitue pour le camp occiden­tal - et en premier lieu pour les États-Unis - un renforcement de puissance susceptible de modifier l’équilibre stratégique actuel en la seule faveur de Washington. Nous nous proposons donc d’exa­miner les positions chinoises en la matière et de voir quels ont été les points soulevés par Pékin et leur impact sur les relations sino-russes.

La question de l’élargissement de l’Alliance atlantique

Le cadre

Comme l’indique Nicole Gnesotto, la question de l’élargisse­ment de l’OTAN peut trouver deux justifications. On peut consi­dérer que la guerre froide achevée, l’élargissement de l’Alliance atlantique peut permettre une réconciliation entre les anciens adversaires (ce qui avait été le cas entre la France et l’Allemagne[1]) ou estimer, au contraire, qu’il permettra aux États-Unis de mener une politique hégémonique malgré la fin de la guerre froide.

D’une certaine manière, que la Chine s’en tienne à l’une ou l’autre des deux hypothèses soutenant l’élargissement de l’OTAN ne change pas radicalement les conclusions que Pékin peut en retirer. En effet, quelle que soit l’analyse des motifs qui ont conduit à cette politique d’élargissement, sa mise en œuvre entraîne une modification de la donne stratégique. Ce faisant, elle impose au régime chinois une nouvelle analyse de son environnement et la nécessité d’y faire face par la mise en place d’une politique adaptée.

Cette situation est d’autant plus importante que dans le contexte d’une année 1999 lourde de symboles pour le régime communiste chinois[2], plusieurs éléments peuvent être analysés négativement par Pékin ou, à tout le moins, l’irriter :

  la symbolique de la date retenue finalement pour procé­der à un élargissement de l’Alliance à de nouveaux membres (le cinquantième anniversaire de l’OTAN et pratiquement le dixième anniversaire de la chute du mur de Berlin[3]) ;

  le choix des nouveaux membres ;

  la possibilité d’élargissement à de nouveaux membres ;

  l’inconnue quant à une adhésion de la Russie elle-même[4].

Les États-Unis ont certes pris grand soin de ménager la susceptibilité russe en préservant son statut de “grande puis­sance” mais la Chine de son côté s’est vue, une nouvelle fois, mise à l’écart de ces dernières. Or, en refusant de lui reconnaître ce statut auquel le régime communiste chinois aspire pourtant depuis sa victoire sur les troupes nationalistes en 1949, les États-Unis prenaient le risque de pousser Pékin à prendre des mesures allant à l’opposé de leurs intérêts. Nous en donnerons des exemples par la suite.

En plus, et ce fait ne pouvait, que pousser la RPC à avoir une interprétation négative des intentions américaines : bien qu’en­gagés dans une politique de dialogue avec les Russes, les Améri­cains ne renonçaient pas pour autant aux moyens diplomatiques ou militaires dont ils disposaient pour promouvoir leurs intérêts[5] en Europe mais aussi ... en Asie[6]. Il fallait également y ajouter que très rapidement, les États-Unis allaient considérer que l’extension de l’OTAN à de nouveaux membres ainsi qu’à de nouvelles missions faisait partie intégrante de l’influence américaine sur les pays européens.

Cette perception de la situation a donc, sans aucun doute, contribué à entretenir le mouvement de rapprochement entre la Chine et la Russie, amorcé dès le deuxième semestre de 1989 avant les événements de la place Tian An Men. Elle a également vraisemblablement participé au fait que des prises de positions communes aient été adoptées sur les différentes facettes de l’élargissement de l’OTAN ainsi que sur de nombreux dossiers.

Les raisons de l’opposition russe et chinoise à l’élargisse­ment de l’OTAN

Ainsi que le dit Xue Gang, chercheur de l’Institut chinois d’études stratégiques internationales[7], la Russie a, dès 1993, montré son opposition aux projets d’élargissement de l’OTAN. L’opposition russe était dictée par la volonté de protéger à la fois sa position stratégique en Europe et sa sécurité face à un “grignotage stratégique progressif” de la part de l’OTAN alors que les questions économiques - qui auraient du, à la fin de la guerre froide, recevoir une plus grande attention- étaient, quant à elles, repoussées à une date ultérieure[8]. Elle ne pouvait, dans cette manière de voir, qu’être suivie par la Chine... Xue Gang distingue donc trois phases dans les positions russes face à la question de l’élargissement :

  le rapprochement avec l’OTAN dans le cadre du partenariat pour la paix (juillet 1994) ;

  la menace du recours à des actions politiques et militaires (mi-septembre 1995) ;

  l’imposition par la Russie de certaines de ses vues stratégiques concernant l’expansion de l’OTAN (à partir du deuxième semestre 1996).

Lors de la première étape, la Russie allait en quelque sorte chercher à retarder le processus d’élargissement de l’OTAN. Elle allait, pour ce faire, contrer le projet avancé en janvier 1994 par les pays de l’Alliance atlantique aux anciens membres du Pacte de Varsovie (l’établissement d’un partenariat pour la paix -PPP) en demandant, au mois de juillet de la même année, une trans­formation complète de l’organisation de la sécurité régionale en Europe. Comme les pays occidentaux y répondaient par la néga­tive et mettaient en place le calendrier concernant l’élargisse­ment de l’OTAN aux pays est-européens, la signature des docu­ments ayant trait aux relations Russie-OTAN[9] fut reportée tout comme la participation officielle de la Russie au partenariat pour la paix.

La modification de la politique des pays de l’OTAN vis-à-vis de l’ex-Yougoslavie à l’automne 1995 allait provoquer de nou­velles réactions de la part de Moscou. En lançant, au mois de septembre 1995, une série de raids aériens contre les Serbes en Bosnie-Herzégovine, l’OTAN étendait en effet son mandat au théâtre Centre et Est-Europe, contre l’avis de la Russie et contre un allié de celle-ci... La Chine de son côté s’insurgeait contre le recours à la force décidé par les États-Unis.

L’OTAN allait également rendre publique son intention d’étendre l’Alliance à de nouveaux pays, évoquer la possibilité d’un déploiement de troupes mais aussi d’armes nucléaires dans les pays concernés. Ces déclarations allaient conduire la Russie à proclamer sa volonté de mettre en place une alliance militaire similaire au Pacte de Varsovie et susciter une nouvelle opposition de la part de Pékin. A la mi-septembre, le président Eltsine paraphait donc le document sur les orientations stratégiques de la CEI[10] tandis que se posait la question de la réaction russe en fonction du choix des futurs candidats à l’adhésion.

A partir du deuxième semestre de l’année 1996, la position de la Russie entre dans une nouvelle phase et va quelque peu se modifier. Incapable d’empêcher l’élargissement (et alors que la question de son utilité demeure soulevée[11]) Moscou demandait désormais à l’OTAN des “garanties” qui prennent en compte ses intérêts stratégiques. Plusieurs personnalités allaient même jusqu’à évoquer les risques de déstabilisation qui pesaient sur un gouvernement russe affaibli ainsi que les dangers provoqués par le processus d’élargissement de l’OTAN sur une montée des extrémismes très envisageable selon eux[12]. La Russie demandait ainsi qu’il n’y ait pas de déploiement de forces ni d’armes nucléaires sur le territoire des nouveaux membres de l’Alliance, que les États baltes ne fassent pas partie des candidats à l’adhé­sion, que Moscou soit consultée dans le cadre de l’élargissement de l’Alliance[13] mais aussi que cette dernière instaure des relations formelles avec elle.

En parallèle, la Russie mettait en place une stratégie visant à faire contrepoids à l’élargissement de l’OTAN. Elle instaurait un système de défense collective parmi les pays de la CEI, mettait un frein au désarmement nucléaire[14] (le Parlement russe - la Douma - refusait ainsi de ratifier START II) et développait de manière considérable ses relations extérieures avec les pays d’Orient dont la Chine.

Elle finissait par obtenir gain de cause sur la question du déploiement des armes nucléaires (au mois de décembre 1996) et sur celle du stationnement de forces de l’OTAN sur le sol des nouveaux membres de l’Alliance (en mars 1997)[15]. Enfin, de nouvelles propositions lui étaient faites dans le domaine de la réduction des armements en Europe.

Le rapprochement Russie-OTAN... et ses réper­cussions sur les positions chinoises

Un rapprochement forcé entraînant une redéfinition
de la politique étrangère russe

En mars 1997, lors du sommet Clinton-Eltsine à Helsinki, bien que demeurant hostile à tout élargissement de l’OTAN en direction des pays d’Europe orientale, le changement d’attitude de la Russie allait démontrer que Moscou ne pouvait s’opposer à la volonté américaine. Elle signait donc, à la fin du sommet, un “Acte fondateur” établissant ses relations avec l’Organisation atlantique[16]. Nombre de désaccords demeuraient toutefois, no­tamment sur la question de la non-adhésion de certains pays de l’ex-URSS, principalement les États baltes et l’Ukraine. Le président russe aurait, néanmoins obtenu à cette occasion, des garanties sur le fait qu’aucune “décision importante” (mais ce terme reste vague) ne serait prise sans la participation de la Russie.

Malgré les “garanties” obtenues à Helsinki, le président russe s’attachait rapidement à redéfinir la place de la Russie dans son environnement. Il donnait ainsi un éclat tout particulier à la visite qu’effectuait, fin avril 1997, le président chinois Jiang Zemin. Les deux dirigeants signaient en effet un texte dans lequel ils décrivaient leur vision de l’après-guerre froide et leur refus commun de “voir le nouvel ordre mondial dominé par un seul pays[17].

Réaffirmant l’importance du partenariat stratégique russo-chinois, Boris Eltsine se félicitait également de l’essor des rela­tions “au sein du triangle stratégique Moscou-Pékin-Delhi” et souhaitait aussi voir s’ouvrir les relations extérieures russes sur des pays comme l’Iran.

Mais cela n’empêchait toutefois pas le président russe de saluer, à la mi-mai 1997, la conclusion d’un nouvel accord entre l’OTAN et la Russie : le futur Acte fondateur qui devait être signé le 27 mai 1997 à Paris et qui lierait la Russie aux seize pays de l’OTAN. Les relations tissées entre les deux pays depuis l’éclate­ment de l’URSS permettaient à la Chine d’accueillir favorable­ment cette décision[18].

Outre le fait que les deux pays avaient réussi, depuis 1991, à mettre en place des relations qu’ils qualifiaient de “mutuellement profitables” à la fois dans les domaines de l’économie et de la défense, ils insistaient tous les deux sur l’identité de leurs vues en matière de questions internationales et en tout premier lieu sur ce à quoi ne devait pas correspondre le nouvel ordre mondial.

Tous deux refusaient en effet l’émergence d’un monde unipo­laire, l’apparition de nouvelles lignes d’opposition entre les pays qui reprendraient les anciennes lignes de confrontation, la domi­nation de pays par d’autres. La coexistence pacifique, insistait Pékin, devait constituer la base des relations internationales modernes. La souveraineté nationale devait être respectée, les ingérences extérieures condamnées et le mode de règlement paci­fique des crises devait être privilégié par dessus tout, le recours à la force ou la menace du recours à la force étant condamné tout comme l’étaient les sanctions économiques ainsi que, précisait Pékin, toute intervention armée menée au nom d’une quelconque organisation régionale sans mandat de l’ONU[19].

Dans tous ces domaines, les deux pays estimaient pouvoir apporter une contribution des plus significatives et ils allaient en effet attacher une importance toute particulière au règlement de crises régionales dans différentes parties du monde, au Proche-Orient, en ex-Yougoslavie, en Afrique ou en Asie méridionale.

Du fait de cette grande proximité de vues entre les deux voisins, Pékin ne voyait donc aucune raison de s’opposer à l’éta­blissement d’un dialogue plus suivi entre la Russie et les pays de l’OTAN et elle annonçait ainsi qu’elle espérait qu’il permettrait à Moscou de renforcer ses relations avec les pays européens[20]. Cela n’empêchait pas la RPC de préciser qu’elle soutenait la Russie dans ses droits et intérêts, qu’elle comprenait parfaitement la position de Moscou face à la question de l’élargissement de l’OTAN qui, selon elle, donnait aux deux pays un motif de conver­gence stratégique supplémentaire[21]. Elle insistait d’ailleurs lourdement sur le fait que les actions de l’Alliance ne corres­pondaient ni avec les intérêts de sécurité ni avec les souhaits des pays concernés et qu’elles devraient plutôt mener une politique de stabilisation et de paix en Europe et dans le monde.

Prudente, Moscou se réservait donc la possibilité d’adopter des “réserves” et de revoir ses relations avec l’OTAN au cas où l’organisation déciderait de s’élargir à des pays de l’ex-URSS. C’est dans ce cadre-là qu’elle pensait mettre en place une union avec la Biélorussie, concevoir un nouveau concept de doctrine de sécurité demeurant basé sur le principe de la dissuasion et développer ses relations avec l’Asie...

Le 12 juin 1997, les États-Unis faisaient savoir que la liste des premiers pays à être admis au sein de l’OTAN serait limitée à la Pologne, la Hongrie et la république tchèque[22] à l’exception de tout autre que les États-Unis n’estimaient pas prêts, en effet, à remplir les conditions d’une participation à l’OTAN. Cette décision allait être entérinée lors du sommet de Madrid au mois de juillet 1997.

Vers une opposition Russie-OTAN de plus en plus mar­quée et une communauté de vue Chine-Russie de plus en plus grande

Les relations entre l’Alliance et la Russie allaient, à partir du sommet de Madrid de juillet 1997, entrer progressivement dans une phase de normalisation. Cela ne devait cependant pas empêcher notamment en Asie, certains pays, et parmi eux le Japon, de craindre que l’élargissement de l’OTAN ne produise des effets plus déstabilisants que stabilisants. Ils redoutaient notamment qu’il ne conduise à déstabiliser la Chine ou bien à réactiver une alliance entre Moscou et Pékin[23].

Toutefois, c’est de Russie que devaient provenir quelques inquiétudes à l’été 1998. Moscou s’affirmait en effet “très préoccu­pée par l’activité grandissante du bloc de l’Atlantique nord dans les anciennes républiques d’Asie centrale[24] et notamment les plans d’extension de la coopération dans le cadre du programme de partenariat pour la paix (PPP).

Élément central de la coopération entre les pays de l’Alliance et ses partenaires, le PPP, lancé lors du sommet de l’OTAN à Bruxelles en 1994, avait pour objectif de promouvoir la coopéra­tion militaire afin, en final, de favoriser une approche commune de la sécurité dans la région euro-atlantique. Il avait été complété en mai 1997, après la tenue de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’OTAN à Sintra, au Portugal, par la création d’un Conseil de partenariat euro-atlantique (CPEA) constituant un forum de consultation et de coopération sur les questions liées à la défense et la sécurité[25].

Moscou avait donc prêté une grande attention aux visites effectuées par le secrétaire général de l’OTAN et le président du comité militaire de l’Alliance dans les républiques d’Asie centrale entre le mois de mars et le mois de juillet 1998. Ces visites suivaient, de fait, la mise en place, effective depuis le lancement du PPP, d’un bataillon de maintien de la paix composé de militaires ouzbeks, kazaks et kirghizes, la réalisation de manœu­vres communes avec des unités de pays membres de l’OTAN ainsi que l’évocation d’une possible formation d’officiers ou de moderni­sation du matériel de certains pays de la région[26].

La Russie redoutait donc que ce rapprochement entre l’Alliance et les républiques d’Asie centrale ne se traduise, à terme, par un affaiblissement des positions économiques, politi­ques et militaires de la Russie dans la zone, les États-Unis con­firmant par ce biais leur intérêt pour ces pays. Dans cette optique, la Chine ne pouvait que se montrer, elle aussi, un peu plus inquiète des facilités que l’OTAN pouvait se voir reconnues à ses propres marches... d’autant que ses relations avec les États-Unis demeuraient pour le moins houleuses.

C’est dans ce contexte que l’opposition entre les pays occiden­taux proches de l’OTAN et la Russie allait s’amplifier. Deux dossiers d’actualité internationale vont en être la cause : l’ex-Yougoslavie d’une part, la politique américaine dans le Golfe de l’autre.

La rencontre entre le président russe et le président yougos­lave qui se tint à Moscou à la mi-juin 1998 ne devait pas donner de résultats “suffisamment satisfaisants”. La communauté inter­nationale souhaitait obtenir le retrait des forces de sécurité serbes stationnées au Kosovo, elle n’obtenait pourtant que l’enga­gement du président Milosevic de reprendre les négociations avec les représentants de la communauté albanaise tandis que le Monténégro adoptait une résolution demandant l’application des exigences de la communauté internationale et que les Albanais du Kosovo réitéraient leurs appels à l’intervention de l’OTAN[27].

La question yougoslave allait, une fois de plus, donner l’occasion à la Chine d’apporter son soutien à Moscou. Les deux pays estimaient en effet que le recours à la force que certains des pays du groupe de contact (qui comprend l’Allemagne, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l’Italie et la Russie), souhaitaient mettre en œuvre devait être subordonné à une autorisation de l’ONU. Or, la Russie et la Chine, toutes les deux membres du Conseil de Sécurité et dotées d’un droit de veto, y étaient fermement opposées[28].

Les autorités russes allaient proposer qu’une force interna­tionale d’intervention soit constituée en dernier recours. L’objec­tif était multiple. Les Russes cherchaient tout à la fois à éviter que les États-Unis ne fassent, selon l’expression de Sophie Shihab[29], “cavalier seul” dans les Balkans et ne répètent l’inter­vention en Bosnie. Mais ils voulaient également éviter de se retrouver marginalisés par les décisions de l’OTAN et craignaient que les événements n’aboutissent à imposer durablement la pré­sence et l’influence des États-Unis dans une zone où ils n’avaient pas été des acteurs à part entière lors des premières guerres mondiales. Ils redoutaient également qu’une intervention n’encourage d’autres séparatismes, qu’ils se trouvent dans les Balkans ou bien dans la sphère d’influence russe traditionnelle (Tchétchénie notamment) ce en quoi ils devaient, vraisemblable­ment être rejoints par la Chine.

Dans le cas du dossier irakien, l’opposition Russie-États-Unis allait avoir des répercussions directes sur les relations entre Moscou et l’Alliance atlantique (et provoquer, dans le même temps, un nouveau rapprochement entre la Russie et la Chine). C’est en effet l’OTAN qui devait, en décembre 1998, faire les frais de l’opposition russe à la politique américaine dans le Golfe. Le déclenchement de l’opération “Desert Fox” devait en effet entraî­ner la suspension de la participation du ministre de la Défense russe à un comité Russie-OTAN qui devait se tenir à Bruxelles[30].

Les Russes estimaient en effet qu’il ne servait à rien de participer à ce type de comité si leur position concernant les grandes questions internationales, en l’occurrence sur les frappes contre l’Irak, n’était pas écoutée. De fait, l’opposition entre Washington et Moscou remontait à déjà plusieurs années. Elle s’avérait patente lorsque, au mois de novembre 1998, les mem­bres du Conseil de Sécurité se retrouvaient opposés en deux camps : d’un côté les États-Unis et la Grande-Bretagne, de l’autre la France, la Russie et la Chine[31], favorables à l’acceptation irakienne de reprendre la coopération avec l’UNSCOM.

Le résultat en fut quasi-immédiat, les représentants chinois et russes profitant de leur participation au sommet de l’APEC à Kuala Lumpur pour discuter de la crise irakienne. Les deux ministres des Affaires étrangères demandaient ainsi qu’une plus grande diplomatie soit mise en place pour aplanir le contentieux entre l’Irak et les Nations unies[32]. Ces déclarations communes étaient même aussitôt relayées par l’ambassadeur de Russie en Chine qui annonçait que le sommet bilatéral prévu du 22 au 25 novembre 1998 en Russie entre les deux présidents aurait notamment pour objectif de forger “un nouvel ordre mondial visant à réduire l’influence américaine”. Il déclarait également que, selon lui, “les deux pays partagent des opinions similaires ou identiques sur de nombreuses questions de politique étrangère[33]. Il n’était pas à proprement parler question d’une alliance entre les deux pays mais plutôt d’entretenir les avancées positives du “partenariat stratégique” instauré en 1996.

Le déclenchement de l’opération “Desert Fox” le 16 décembre 1998, par les États-Unis et la Grande-Bretagne allait provoquer l’indignation de la Chine et de la Russie qui réclamaient toutes deux l’arrêt des bombardements[34]. La Chine estimait même qu’il s’agissait d’un dangereux précédent qui risquait de provoquer une escalade du conflit[35]. L’opération allait en tout cas remettre à l’ordre du jour à Moscou la création du triangle stratégique avec la Chine et l’Inde (malgré des relations toujours difficiles entre les deux derniers)[36] et conduire la Chine et la Russie à dénoncer lors d’un forum sur la défense à Munich, au début du mois de février 1999, l’élargissement des blocs militaires “qui ne contri­buent pas au développement de la paix[37].

L’évolution du dossier yougoslave n’allait pas permettre aux relations entre la Russie, la Chine et l’OTAN de s’améliorer. En effet, la menace de recours à la force faite par le Conseil de l’OTAN à la fin du mois de janvier 1999 au cas où les différentes parties à la crise refuseraient de participer à la conférence de Rambouillet, même si elle avait été faite pour amener les différentes parties à la table des négociations, n’avait aucune chance de recevoir le soutien de Moscou et Pékin. Les résultats de la conférence qui se tint du 6 au 23 février 1999 n’allaient cependant donner qu’un résultat mitigé. Il était en effet décidé de remettre au 15 mars, la tenue d’une nouvelle réunion qui aurait lieu à Paris. Ajournée dès le 19 mars, elle allait être à la source d’une nouvelle intervention dans les Balkans... à laquelle Chine et Russie se montraient résolument hostiles[38].

Quelques perspectives

On peut donc identifier des permanences dans les prises de position chinoises qui doivent servir de grille de lecture face aux réactions du régime et d’indices pour l’avenir :

           dans le cadre du processus d’élargissement de l’Alliance atlantique, la Chine se voit exclue du jeu diplomatique interna­tional alors qu’elle ne veut pas se contenter d’une position de puissance asiatique mais se voir reconnaître celle de puissance mondiale ;

           elle rejette de manière systématique (comme elle l’a fait par exemple dans le cas des crises irakiennes), le recours à la force qui lui rappelle les interventions étrangères contre un Empire chinois déclinant (et qui avaient conduit aux “Traités inégaux”) ou, à la période contemporaine, les opérations menées au nom de l’ONU des années 1950 aux années 1970 (contre lesquelles elle s’était également insurgée) ;

           elle rejette également les interventions militaires sur le sol de pays qu’elle considère comme “souverains” et les qualifie d’ingérence et de “violation du droit international”.

Derrière ces prises de position, il s’agit en fait pour Pékin d’éviter, à terme, qu’en soutenant la mise en œuvre de ce genre de mesures par la communauté internationale (mais surtout par les États-Unis), la Chine ne cautionne des interventions qui pourraient peut-être être envisagées par certains pays... à son encontre ?

Si l’on observe la position chinoise face à “l’élargissement géographique” de l’OTAN, on s’aperçoit que Pékin analyse ce “grignotage territorial” progressif comme dirigé contre la sphère russe au moment où justement celle-ci est la plus faible. Cette situation ne pouvait que susciter la sympathie de Pékin envers un voisin avec lequel elle s’était réconciliée mais être également source d’inquiétude car elle analyse ce processus comme risquant de remettre en cause l’unité de l’ensemble géopolitique né de l’éclatement de l’URSS et susciter l’émergence de nouvelles entités ?

Enfin, un autre volet de l’élargissement de l’OTAN constitue lui aussi une source supplémentaire d’inquiétude pour Pékin. Les Américains ont demandé, au début du mois de décembre 1998, à leurs alliés européens d’élargir le champ des missions de l’OTAN “afin de s’adapter aux nouvelles menaces du xxie siècle”. L’admi­nistration américaine cherchait ainsi à faire avaliser par les membres de l’Alliance atlantique leur politique de lutte contre, notamment, les armes de destruction massive[39]. Cette exigence mettait en tout cas l’ensemble des membres de l’OTAN devant le problème de la définition d’un nouveau concept stratégique. Si tous les membres étaient d’accord pour mettre à jour le concept de l’Alliance qui datait déjà de 1991, les positions divergeaient complètement quant à la nouvelle définition des missions et à ses mandats[40]. La Chine pouvait, en tout cas, craindre que ce nouveau concept stratégique ne finisse, en devenant d’application générale (et de plus en plus contraignante) et plus seulement américaine, par lui être opposé par un nombre croissant de pays. Les États-Unis avaient-ils alors trouvé le moyen d’imposer à leurs alliés leurs orientations et de faire en sorte d’avoir les moyens de leur dicter leur ligne de conduite ?

Ce faisant, la Chine risque-elle alors de se retrouver dans le même état d’esprit que lorsque ses dirigeants disaient que “les agressions impérialistes ont détruit les illusions des Chinois qui comptaient s’instruire auprès de l’Occident” ?

Sa position face à l’élargissement de l’OTAN et le refus manifeste des États-Unis de la considérer comme une grande puissance y compris sur un dossier “européen” comme celui de l’OTAN, ne risque-t-elle pas de renforcer ses relations avec la Russie ?

Reprendra-t-elle alors ce vieux principe historique établi par Mao[41] : “à l’extérieur (du pays) il faut nous unir dans une lutte commune avec toutes les nations du monde qui nous traitent sur un pied d’égalité” ?

 



[1]      Nicole Gnesotto, “Élargissement de l’OTAN : une responsabilité européenne”, Politique étrangère, 1/97, pp. 125-136.

[2]      L’année 1999 est en effet marquée par plusieurs dates anniversaires pour le régime chinois : en octobre sera célébré le cinquantième anniversaire du régime, en mars, le quarantième anniversaire du soulèvement au Tibet et de la fuite du dalaï-lama en Inde et le dixième anniversaire des émeutes de Lhassa qui conduisirent à l’imposition de la loi martiale, en juin, le dixième anniversaire des événements de la place Tian An Men, en juillet, le deuxième anniversaire de la réintégration de Hong Kong tandis qu’en décembre Macao réintégrera à son tour la Chine.

[3]      L’année 1989 avait été une année particulièrement néfaste pour la Chine tant d’un point de vue intérieur qu’extérieur. A l’intérieur des frontières chinoises, on assistait en effet à une montée de la contestation tandis qu’à l’extérieur le système communiste était remis en cause en Europe provoquant une très nette “marginalisation” des régimes de ce type de par le monde.

[4]      En effet, comme le souligne Nicole Gnesotto, l’administration améri­caine allait, à plusieurs reprises, affirmer l’importance de l’élargissement de l’OTAN et ses répercussions sur les relations Est-Ouest. Warren Christo­pher déclare ainsi le 7 septembre 1996 qu’il faut construire “une relation profondément nouvelle entre la Russie et la nouvelle OTAN” dans le cadre d’une nouvelle communauté atlantique”. Bill Clinton déclare le 22 octobre 1996 “la Russie a aujourd’hui une occasion historique d’aider à la cons­truction de cette Europe pacifique et unie, et de jouer le rôle d’un partenaire égal, respecté et victorieux dans cette Europe future”. Le département d’État indique dans un de ses rapports au Congrès en février 1997 que “les États-Unis et leurs alliés s’engagent à construire un partenariat stratégique durable avec une Russie démocratique, et à faire tout leur possible pour que la Russie participe pleinement et de façon constructive au nouveau système de sécurité européen”. Madeleine Albright déclare quant à elle, en février 1997, “Une Europe pacifique et unie, fonctionnant en partenaire des États-Unis, qui accueille chacune des nouvelles démocraties du continent européen au sein de notre communauté atlantique (...). L’élargissement de l’OTAN est porté par la nécessité de créer une Europe intégrée - une Europe qui inclut et non pas qui exclut la Russie”.

[5]      Rapport au Congrès cité par Nicole Gnesotto, art. cit., p. 128.

[6]      Remémorant vraisemblablement à Pékin le souvenir des batailles qui s’étaient déroulées autour des questions portant sur la sécurité européenne au cours des années soixante-dix et quatre-vingt. Voir notamment François Godement (dir.), Le désarmement nucléaire en Asie, L’autre volet de l’accord FNI, Travaux et recherches de l’IFRI, Masson, 1990.

[7]      Xue Gang, “Russia and NATO’s Eastward Expansion”, International Strategic Studies, 2/1997, pp. 31-36.

[8]      Tony Barber indiquait ainsi (“Forget the bear, look to the Balkans”, The Independent, 6 février 1997) que les Russes auraient peut-être montré une hostilité plus modérée aux projets d’élargissement de l’OTAN aux pays est-européens si ces derniers avaient auparavant intégré l’Union européen­ne. Mais en choisissant de faire progresser le volet sécuritaire avant le volet économique alors qu’aucune menace ne pesait sur les pays concernés par l’élargissement -alors que dans le même temps les zones de crises les plus importantes pour l’Europe se trouvaient concentrées dans la zone Balkans-mer Égée - les membres de l’Alliance envoyaient un signal menaçant à la Russie. Voir également Ian Davidson, “In the fast lane”, Finan­cial Times, 19 février 1997.

[9]      Le plan concernant la coopération militaire d’une part ainsi que celui portant sur l’instauration des consultations entre la Russie et l’OTAN.

[10]     Xue Gang, art. cit., p. 32.

[11]     Mikhail Gorbachev, “Let’s Be Serious : There’s No Good Reason to Enlarge NATO”, International Herald Tribune, 18 janvier 1997.

[12]     Jim Hoagland et David Hoffman, “Chernomyrdin Warns U.S. of Russia’s NATO Phobia”, 4 février 1997.

[13]     Voir notamment Krzysztof Pilawski, “Buying Russia’s Consent”, The Warsaw Voice, 2 février 1997.

[14]     Concernant les positions chinoises sur les questions de désarmement, voir Constance Lorentz, “Position chinoise en matière de désar­mement : permanences et évolution”, Revue internationale et stratégique, 30, été 1998, pp. 140-152.

[15]     “Les concessions limitées de l’OTAN à la Russie”, AFP, 18 mars 1997.

[16]     Sophie Shihab, “États-Unis : la Russie veut couper court à toute nouvelle extension de l’Alliance atlantique”, Le Monde, 26 mars 1997.

[17]     J. Christophe Puech, “Russie : Moscou et Pékin pour un nouvel ordre mondial sans hégémonie”, Reuter, 23 avril 1997.

[18]     Voir Sun Enyan, “A Tentative Analysis of the Development of Sino-Russian Strategic Partnership and its Realistic Foundation”, International Strategic Studies, 2/97, pp. 25-30.

[19]     Sun Enyan, art. cit., p. 28.

[20]     “Russie : OTAN-Eltsine, Bonn et Pékin saluent l’accord”, Reuter, 15 mai 1997.

[21]     Voir aussi Rajan Menon, “The Strategic Convergence Between Russia and China”, Survival, vol. 39, n° 2, été 1997, pp. 101-125.

[22]     Laurent Zecchini, “Washington récuse formellement la candidature de la Roumanie et de la Slovénie à l’Alliance atlantique”, Le Monde, 14 juin 1997.

[23]     “Japon : OTAN-Solana rassure et explique l’élargissement à l’Asie”, Reuter, 15 octobre 1997.

[24]     Valentin Kounine, “L’OTAN intensifie son activité en Asie centrale”, Actualités russes, 24 juillet 1998.

[25]     Sergio Balanzino, “Un an après Sintra : assurer la sécurité en coopération grâce au CPEA et au PPP”, Revue de l’OTAN, automne 1998, pp. 4-8.

[26]     Valentin Kounine, art. cit.

[27]     “Russie : Belgrade perd sa dernière chance”, Al Ahram Hebdo, 1er juillet 1998.

[28]     Hans-Jürgen Moritz, “Russie : Moscou reste hostile à une intervention militaire au Kosovo”, Reuter, 11 juillet 1998 et “Russie : Kosovo-Moscou opposera son veto à la force, Pékin contre aussi”, 6 octobre 1998.

[29]     Sophie Shihab, “Russie : les forces serbes mènent une politique de la terre brûlée au Kosovo-Le Kremlin envisage de participer à une opération de paix”, Le Monde, 7 août 1998.

[30]     “Les frappes sur l’Irak enveniment les rapports russo-américains”, Reuter, 18 décembre 1998.

[31]     “France : l’offre irakienne divise le Conseil de Sécurité”, Reuter, 15 novembre 1998.

[32]     “Russie et Chine demandent plus de diplomatie avec l’Irak”, Reuter, 16 novembre 1998.

[33]     “Chine-Russie : un sommet pour réduire l’influence américaine”, Reuter, 16 novembre 1998.

[34]     “Les USA et la GB déclenchent des frappes contre l’Irak”, Reuter, 17 décembre 1998.

[35]     “Les frappes sur l’Irak enveniment les rapports russo-américains”, Reuter du 18 décembre 1998, François Bonnet, “Nations unies : Moscou multiplie protestations et avertissements”, Le Monde, 19 décembre 1998.

[36]     “Russie : Primakov en faveur d’un triangle stratégique Inde-Chine-Russie”, et “Inde : Analyse - le triangle stratégique asiatique, figure géopolitique impossible ?”, Reuter, 21 décembre 1998, “Russie : Financial Times - Quand la Russie fait les yeux doux à Delhi”, Reuter, 24 décembre 1998.

[37]     “La Russie et la Chine dénoncent l’élargissement des blocs militaires”, Les Échos, 8 février 1999.

[38]     L’hostilité y était d’autant plus grande pour la Chine que celle-ci y voyait l’aboutissement des actions diplomatiques américaines et qu’elle avait eu différents motifs de s’opposer à Washington dans les semaines qui avaient précédé qu’il s’agisse de la question du système de défense que les Américains souhaitaient mettre en place en Asie du Nord-Est, de la ques­tion des droits de l’Homme ou, plus indirectement, de la reconnaissance diplomatique de Taiwan par la Macédoine (ce qui avait donné lieu au veto chinois à la reconduction de la Forpronu).

[39]     Voir notamment Steven Erlanger, “U.S. Urging Allies To Refocus NATO, Europe Skeptical About Aiming At Weapons of Mass Destruction”, International Herald Tribune, 7 décembre 1998, William Drozdiak, “Follow U.S. Strategy, Albright Urges NATO, Future Threats Require New Vision, She Says”, International Herald Tribune, 9 décembre 1998, Afsané Bassir Pour, Patrice de Beer, Alain Frachon, “Nous ne voulons pas que l’identité européenne de défense sape la vitalité de l’OTAN”, Le Monde, 9 décembre 1998.

[40]     Luc Rosenzweig, “La définition d’un « nouveau concept stratégique » divise les alliés”, Le Monde, 9 décembre 1998.

[41]     Mao Zedong, “La Dictature démocratique populaire”, discours prononcé le 1er juillet 1949, à la tribune du Comité central du Parti Communiste Chinois à l’occasion du 28e anniversaire de sa fondation.

 

 

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