la direction des applications militaires du commissariat à l’Énergie ATOMIQUE 1958-2000[1]

Jean-Damien Pô

- I -

En entreprenant cette thèse, j’avais à l’esprit deux objectifs.

Le premier était de contribuer à une histoire de l’armement nucléaire français depuis ses origines jusqu’à nos jours, en me concentrant davantage sur la partie “charges” que sur la partie “vecteurs”. Je voulais éclairer les logiques à l’œuvre dans le développement de cet arsenal, en prenant en compte les dimen­sions politique, diplomatique, militaire, technologique et finan­cière du problème, et en mettant en évidence les interactions entre ces différentes dimensions.

Mon second objectif relevait davantage de la sociologie histo­rique : il était d’éclairer la figure de l’atomiste français, et surtout d’évaluer le rôle de celui-ci dans la définition de la politique nucléaire militaire nationale. Cette ambition rejoignait, sur un mode mineur et dans une perspective d’historien, celle qui a animé, dès la fin des années 50, un certain nombre d’auteurs importants de la science politique américaine - je pense en particulier à Robert Gilpin et à son ouvrage fondateur, American Scientists and Nuclear Weapons Policy. Autrement dit, j’ai voulu ajouter à une étude des réalisations de la DAM (les armes nucléaires) une étude sur les acteurs de la DAM, c’est-à-dire sur les atomistes (scientifiques, ingénieurs, administrateurs). J’ai cherché à définir la place de ces atomistes dans le processus de décision, en la confrontant à celle du pouvoir politique et à celle de l’institution militaire.

- II -

Voilà, rapidement présentés, quels ont été les deux axes qui ont orienté ma recherche. Pour conduire celle-ci, je me suis fondé sur un ensemble assez vaste de sources primaires (je pense aux importantes archives du CEA, à un certain nombre de fonds privés auxquels j’ai eu accès, et à une série d’entretiens auxquels j’ai procédé avec d’anciens responsables du programme nucléaire français). Je me suis aussi fondé sur une littérature secondaire finalement assez abondante, qui mêle témoignages, études critiques et documents institutionnels.

Très vite, dès les premières semaines de ma recherche, j’ai été confronté à un certain nombre de problèmes méthodologiques lourds. Il me semble que cette soutenance doit être l’occasion de les présenter et de les soumettre à votre réflexion. J’emprun­terai, pour ce faire, à un texte de Michel Foucault publié en 1971, qui est la retranscription de sa leçon inaugurale au Collège de France. S’attachant à analyser les procédures de normalisation du discours, MF en vient très vite au rôle de l’interdit, dont il recense trois formes :

On sait bien qu’on n’a pas le droit de tout dire, qu’on ne peut pas parler de tout dans n’importe quelle circons­tance, que n’importe qui, enfin, ne peut pas parler de n’importe quoi. Tabou de l’objet, rituel de la circonstance, droit privilégié ou exclusif du sujet qui parle : on a là le jeu de trois types d’interdits qui se croisent, se renforcent ou se compensent, formant une grille complexe qui ne cesse de se modifier.

Mon impression initiale, sur laquelle d’ailleurs je ne suis pas revenu, était que le nucléaire, et en particulier le nucléaire militaire, est, de tous les domaines de l’action publique, l’un de ceux où ces interdits se font les plus pressants. Je vais étayer mes propos en reprenant successivement les trois types d’interdit énumérés par Michel Foucault.

D’abord, le tabou de l’objet. Je ne m’y attarderai pas, car c’est le plus évident. Il se présente sous deux formes. La première est celle de la contrainte légale : par souci d’assurer le respect de ses engagements internationaux en matière de non-prolifération, par souci surtout de préserver sa propre sécurité à long terme, la France a prévu de lourdes sanctions pénales pour dissuader quiconque serait tenté de révéler les " secrets de fabrication " de ses armes. Le secret nucléaire apparaît comme le noyau dur du secret-défense, et de toute la législation qui gravite autour.

La deuxième forme sous laquelle se présente le tabou de l’objet est plus subtile parce que plus diffuse et intériorisée. Elle renvoie aux circonstances historiques singulières qui présidèrent à la mise en place de l’armement nucléaire français. Je pense ici à l’hostilité du contexte politique national : pour la grande majo­rité d’entre eux, socialistes, communistes et démocrates-chrétiens s’opposent fermement, jusque dans le courant des années 70, aux initiatives du gouvernement dans le domaine des applications militaires de l’énergie atomique. Je pense aussi à l’hostilité du contexte diplomatique : au moins jusqu’à la déclaration d’Ottawa, en 1974, les États-Unis exercent, conjointement avec l’Union soviétique, de fortes pressions sur la France, au nom de la lutte contre la prolifération verticale. Dans ces circonstances, le secret dont on a entouré le nucléaire français a exercé aussi une fonc­tion politique de neutralisation des oppositions politiques et diplomatiques. Dans mon introduction, je cite un propos du géné­ral de Gaulle à Alain Peyreffite, rapporté par celui-ci dans le iiie volume de ses entretiens avec le Général, qui me paraît très significatif à cet égard : à Peyrefitte, alors ministre de tutelle du CEA, qui lui suggère de lancer “une grande campagne d’expli­cation, pour l’opinion intérieure et extérieure”, sur les expérimen­tations nucléaires françaises, de Gaulle rétorque : “Comment pouvez-vous me demander ça ? Vous n’arriverez pas à renverser l’opinion en France. Elle est hostile à la force de dissuasion. Elle le restera, tant qu’une série de faits accomplis ne l’auront pas faite entrer peu à peu dans les esprits, comme un fait irréversible et inéluctable, auquel même l’opposition finira par se rallier (...) Rien ne vaut le secret”.

Le propos du général de Gaulle date de mars 1966, mais je crois que la culture nucléaire nationale est encore profondément marquée par cette pratique consciente et volontaire du secret. A ses débuts, dans les dernières années de la ive République, le programme nucléaire français est tenu dans l’ombre, au point même de n’avoir pas d’existence officielle. Presque un demi-siècle plus tard, les choses ont évidemment changé, mais ce programme reste mal connu, et ceci essentiellement parce que l’État n’a pas voulu qu’il le soit mieux, pas plus d’ailleurs dans son versant civil que dans son versant militaire. Travaillant comme historien sur le nucléaire, j’ai donc été contraint de m’adapter à un mode d’accès à l’information très paradoxal, où l’incroyable profusion de la littérature ouverte, presque toujours en langue anglaise et la plupart du temps disponible en ligne, contraste avec la grande pauvreté des fonds d’archives qui sont mis, en France, à la disposition des chercheurs.

Le deuxième type d’interdit que je voudrais présenter nous concerne aujourd’hui très directement : c’est celui qui renvoie à ce que Michel Foucault appelle “le rituel de la circonstance”. Est-il possible de faire de l’histoire nucléaire dans le cadre de l’Univer­sité, de soutenir une thèse d’histoire nucléaire ? Cette interroga­tion m’a conduit à distinguer deux types de problèmes.

Le premier est d’ordre sociologique : il concerne la méfiance traditionnelle qu’opposeraient les départements d’histoire à l’Université aux chercheurs qui choisissent des sujets de thèse trop contemporains. Je ne m’attarderai pas sur ce point : il me semble en effet que, ces dernières décennies, une multitude de travaux de grande qualité ont clairement prouvé que la gageure n’avait rien d’impossible, pour peu qu’on définisse au préalable les limites de l’entreprise, et qu’on en précise les méthodes.

Le second type de problème est autrement plus redoutable, puisqu’il est d’ordre méthodologique, et qu’il conduit à aborder la question évidemment très délicate de l’accès aux archives. Je m’étends dessus assez longuement dans mon introduction. Je me contenterai de souligner ici l’inadaptation  du régime législatif créé par la loi de 1979 (du moins tel qu’il est aujourd’hui appli­qué), et l’intérêt qu’il y aurait à le faire évoluer (ou à faire évoluer son application) dans le sens d’une plus grande ratio­nalité et d’une plus grande souplesse.

Pour autant, j’ai bien conscience de ce que l’exigence de transparence, en matière de nucléaire militaire, rencontre vite ses limites. Le nucléaire est un domaine de l’action publique où le régime d’accès à l’information est inévitablement très restrictif - et il ne peut pas en être autrement. Lorsque je parle de sou­plesse, je parle donc, en fait, de pragmatisme, et de sélectivité dans le régime d’accès aux archives publiques. L’idéal - mais je ne sous-estime pas les difficultés pratiques d’un tel projet - serait de pouvoir établir une discrimination entre les aspects scientifi­ques, techniques et opérationnels du nucléaire, qui doivent natu­rellement faire l’objet d’une très sévère protection (encore qu’une grande partie des informations qu’ils recouvrent soit déjà tombée dans le domaine public, mais c’est un autre problème), et les as­pects politiques, diplomatiques ou financiers, qui devraient pou­voir servir de matériaux pour l’analyse historique et stratégique.

Le troisième et dernier type d’interdit recensé par Michel Foucault concerne le droit privilégié ou exclusif du sujet qui parle. Il nous renvoie au problème de la relation entre l’historien et les témoins. Les témoins du nucléaire français sont nombreux, souvent savants et compétents, souvent aussi discrets. Il m’a fallu aller recueillir leur parole, la confronter aux documents écrits et aux autres témoignages dans un travail critique cons­tant. Il m’a fallu me nourrir de ces archives orales et m’en déta­cher sans cesse - mais je sais bien que je parle là d’une pratique familière à tous les historiens du temps présent.

Les écueils, on le voit, n’ont pas manqué. Je n’ai néanmoins jamais cessé de penser que le sujet de cette thèse méritait que l’on s’y consacre - et ceci pour au moins deux raisons.

D’abord parce que le relâchement de la menace de guerre en Europe ne doit pas nous cacher la nécessité de penser les formes de la guerre de demain ; et que cet effort implique notamment de pouvoir mettre à distance le nucléaire, de pouvoir en faire un objet d’étude, non seulement pour l’histoire mais pour l’ensemble des sciences sociales. À mesure que je progressais dans ma recherche, j’ai pu constater qu’un certain nombre de mes dévelop­pements entraient en résonance avec des questions très actuelles. Les problèmes que pose à la France le développement des défenses anti-missiles, par exemple, ne sont nés ni avec la NMD, ni même avec l’Initiative de Défense Stratégique de 1983 : les bonnes questions sont posées de façon très claire dès le tout début des années 70 par un certain nombre de responsables, au premier rang desquels le directeur des applications militaires du CEA, Jacques Robert, dans un article paru dans la Revue de défense nationale. Ce que je tente de démontrer, à travers cet exemple, c’est tout simplement que l’histoire peut être - et même doit être - mise au service de la stratégie, qu’elle doit aider à penser la stratégie - même si pour elle, cela ne saurait évidem­ment être considéré comme une fin en soi. Au demeurant, j’ai bien conscience que je n’énonce là rien de très nouveau : Clause­witz déjà invitait ses lecteurs à procéder ainsi au lendemain des guerres de l’Empire.

Au travers de cette thèse, j’ai souhaité aussi apporter une contribution à la diffusion en France d’une culture du fait nucléaire. Pour les raisons que j’ai citées, l’opinion publique fran­çaise est très peu familière des armes nucléaires, de la stratégie qu’elles servent, des infrastructures scientifiques et techniques où elles sont fabriquées, du profil de ceux qui les conçoivent. Cette ignorance, on doit bien le constater, n’a fait qu’exacerber les antagonismes de principe. Faudrait-il se résigner à ce que soit perçu comme une contradiction le fait, pour un pays, de s’affir­mer à la fois, et sans complexes, comme puissance nucléaire et comme démocratie moderne ? Pour ma part, je ne le pense pas. J’ai tendance à considérer qu’il est tout à fait possible de concilier ces deux ambitions, mais que cela implique seulement de ne pas agir comme si les armes nucléaires étaient d’autant plus efficaces qu’on en parle moins. On ne peut pas se désintéresser des moyens sur lesquels une nation entend fonder, en cas de crise, sa propre survie. Dans cette perspective, la pratique de l’historien peut revêtir une dimension civique, à laquelle je ne suis évidem­ment pas resté insensible.

- III -

Les principales conclusions que je tire de ce travail sont de deux ordres.

Les premières concernent les armements proprement dits, et leur évolution. En étudiant les finalités du programme nucléaire français, j’ai souligné sa fonction plus diplomatique que militaire (Lucien Poirier écrit très justement que “l’arme nucléaire est une arme de statut politique”), mais j’ai rappelé aussi l’étroite corréla­tion qu’il y avait entre sa valeur diplomatique et sa crédibilité militaire. Tout au long de la guerre froide, l’ambition d’être en mesure de dissuader à elle seule une agression de l’Union soviéti­que contre son territoire a déterminé les choix nucléaires de la France. Elle a déterminé la physionomie de son arsenal, à la fois dans sa composition (je pense à la prédominance des forces stratégiques) et dans ses priorités successives (capacité de destruction des armes, puis capacité de pénétration des défenses adverses).

J’ai ensuite tenté de mettre en lumière les contraintes qui ont pesé, au moins jusqu’au début des années 70, sur le pro­gramme nucléaire français. Contrainte des moyens, d’abord, qui s’exerce sur le plan financier mais aussi sur le plan scientifique, puisqu’à la différence des autres puissances nucléaires, la France a rencontré les plus grandes difficultés à rassembler les compé­tences nécessaires à la conduite de son programme ; c’est même l’un des problèmes les plus sérieux qui se pose au CEA, au moins jusque dans les années 70, et qui se manifeste d’une façon quasiment dramatique lorsque la France cherche à accéder à la capacité thermonucléaire. Mais surtout contrainte de l’urgence, qui s’explique pour les raisons à la fois politiques et diploma­tiques que j’ai citées. C’est la conjonction de ces oppositions inté­rieures et extérieures qui explique les médiocres performances (les ingénieurs parlent de “rusticité”) des premières armes nucléaires françaises.

J’ai insisté assez fortement, dans ma thèse, sur un moment qui me semble décisif dans l’histoire de l’armement nucléaire français ; c’est celui qui court de 1968 à 1972, et qui voit la France à la croisée des chemins. Le choix qui s’offre à elle, au lendemain de l’expérimentation de sa première bombe H qui la consacre comme puissance nucléaire à part entière, peut être pré­senté ainsi : soit elle relâche son effort, après un long cycle tech­nologique et financier de dix ans ; soit elle le poursuit, au risque de suivre les États-Unis et l’URSS dans une course aux arme­ments dont elle ne cesse précisément de dénoncer l’absurdité.

Les orientations finalement retenues par la France m’inspi­rent deux types de constats.

Le premier, d’ordre politique, est qu’il faut réévaluer l’action de Georges Pompidou, en tant que président, dans le domaine stratégique. Certains ont stigmatisé, à tort me semble-t-il, son supposé tropisme atlantiste et le primat qu’il aurait accordé à l’économie des moyens ; en fait, c’est à Georges Pompidou qu’il revient, non seulement d’avoir validé les orientations de son prédécesseur, mais aussi et surtout d’avoir lancé des programmes ambitieux (je pense en particulier au programme de missile à têtes multiples) qui ont assuré à la dissuasion nucléaire française une crédibilité opérationnelle jusqu’alors très incertaine.

Le second constat que m’inspire le choix français est d’ordre technologico-stratégique : à partir du début des années 70, la France choisit délibérément d’indexer son effort nucléaire sur l’évolution des armements soviétiques - évolution qui est elle-même liée par un rapport dialectique à celle des armements américains. Cette logique d’indexation permet de rendre compte des orientations successives ou combinées du programme nucléaire français dans les années 70 et 80 : recherche de l’invul­nérabilité des vecteurs, modernisation continue des armements stratégiques (mirvage des têtes, ajout d’aides à la pénétration des défenses adverses, durcissement des corps de rentrée), enfin croissance du volume de l’arsenal, qui fait plus que tripler en dix ans. Dans ma conclusion, je me suis néanmoins attaché à mettre en évidence les limites de cette logique d’indexation : l’indexation est forcément biaisée, d’abord parce que l’état des forces de l’adversaire n’est jamais parfaitement connu, et ensuite parce que d’autres logiques rentrent en ligne de compte, et notamment ce que j’ai appelé l’“effet de miroir” - phénomène non plus réactif mais osmotique ; et pour la France, l’effet de miroir a joué, me semble-t-il, davantage vis-à-vis des États-Unis que vis-à-vis de l’Union soviétique.

Le dernier point sur lequel je voudrais insister, dans cette première série de conclusions, c’est l’extrême difficulté qu’a la France, tout au long des années 70 et des années 80, à définir la place de l’armement nucléaire tactique au sein de sa doctrine. Le général de Gaulle identifie l’exigence d’indépendance stratégique à la dissuasion stratégique, mais c’est alors moins par choix que par nécessité, parce que la France ne peut pas mener de front trois programmes stratégiques et un programme tactique. Par la suite, cette relation pragmatiquement définie tend progressive­ment à devenir un principe, si bien que l’arme tactique, dont le déploiement est intervenu entre-temps, ne se voit pas assigner de fonction clairement définie. Sa définition reste plus négative que positive : elle ne doit pas devenir une “super-artillerie”, un moyen de mener et de gagner la guerre nucléaire, mais elle ne doit pas non plus avoir une fonction seulement symbolique. Il y a là une ambiguïté fondamentale, qui traduit les difficultés de la France à concilier, au niveau opérationnel, son ambition d’indépendance stratégique et son ancrage au sein de l’Alliance atlantique.

La seconde série de conclusions auxquelles j’ai abouti concerne les atomistes et leur place dans la prise de décision.

J’ai d’abord essayé de caractériser les relations entre les deux partenaires chargés de la mise en œuvre du programme nucléaire français, à savoir le CEA et le ministère de la Défense. Relations placées sous le signe de la coopération, bien entendu ; mais relations aussi tendues et souvent difficiles en raison de leur caractère asymétrique. Depuis 1955, en effet, c’est le minis­tère de la Défense qui finance par transfert de crédits budgé­taires les activités militaires du CEA, mais il n’a sur le CEA aucune autorité, et le CEA est son alter ego dans la mise en œuvre de l’armement nucléaire français. Cette asymétrie, qui a alimenté jusqu’à aujourd’hui d’interminables controverses, je l’ai analysée comme l’une des manifestations du processus d’affai­blissement de l’institution militaire engagé depuis 1940 ; proces­sus auquel contribue aussi, sur un tout autre plan, la tendance concomitante à l’extension des pouvoirs militaires du président de la République.

J’ai ensuite tenté d’évaluer de façon plus globale les pouvoirs du CEA. Je ne reprendrai pas cette analyse dans les détails, et je me contenterai seulement de souligner un point : à travers l’examen de plus de quarante années de son histoire, il apparaît clairement que si le CEA n’est pas le deus ex machina de la politique nucléaire que certains se sont plu à décrire, il dispose néanmoins d’une marge de manœuvre qui fait de lui davantage qu’un simple organe d’exécution de la politique nucléaire natio­nale. Tenu à l’impartialité dans ses rapports avec le pouvoir politique et à la fiabilité dans ses appréciations techniques, le CEA n’est pas contraint à la neutralité dans son appréciation du contexte stratégique international. Il y a plusieurs raisons à cela. Certaines sont politiques et administratives : le CEA a toujours très bien su, en s’appuyant sur certaines dispositions de son ordonnance fondatrice, préserver une certaine autonomie vis-à-vis du pouvoir politique, et qu’il a pu ainsi conduire de longs programmes de façon continue, par-delà les alternances politi­ques (je pense en particulier à celle de 1974 et à celle de 1981), et conserver une certaine latitude dans la définition de ses axes de recherche. Il y a là une sorte de tradition administrative extrê­mement singulière, à laquelle, je crois, l’action de Pierre Guillau­mat, dans les années 50 et même après son départ du CEA, n’est pas étrangère.

Ceci étant, il faut aussi insister sur l’interdépendance fonda­mentale des enjeux technologiques et stratégiques. Dans le pro­cessus d’élaboration d’une arme nucléaire, on ne peut pas séparer la question des fins de celle des moyens ; c’est aussi cela qui donne sa complexité, son caractère si peu linéaire, au processus de la prise de décision.

 



[1]      Exposé introductif à la soutenance de la thèse de doctorat en histoire sur ce sujet, le 22 juin 2000.

 

 

 

 

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