Éditorial

Hervé Coutau-Bégarie 

 

N'y-a-t-il pas quelque inconscience, sinon indécence, à consacrer un numéro entier à des penseurs militaires désuets, sinon pour certains antédiluviens, alors que toute notre attention devrait être tournée vers les problèmes dramatiques de l’heure ? Face à la menace du terrorisme, face au problème de la pacification en Irak, quel intérêt peut-on trouver à des auteurs du xviiie ou du xixe siècle ? Cette question est si souvent soulevée, qu’il est nécessaire d’y répondre encore, sans espoir que ladite réponse puisse servir au-delà du présent numéro. La théorie a sa logique propre, indépendante des contingences de l’actualité. Si l’on devait ne s’y livrer que dans les périodes calmes, ce serait le meilleur moyen de n’en faire jamais. Or, cette théorie a une utilité évidente, indiscutable, elle ne peut être mise entre parenthèses à chaque crise, surtout lorsque celles-ci ont tendance à se succéder à un rythme accéléré.

Au reste, faut-il tellement s’exciter sur les événe­ments d’Irak et du Moyen-Orient ? Je ne veux surtout pas dire par là que leur importance est exagérée, mais simplement que, le plus souvent, l’analyste ne dispose pas des éléments d’information nécessaires à une étude se voulant scientifique et objective. Le problème des armes de destruction massive suffit à montrer l’inanité de tout ce que les médias ont pu colporter avant, pendant et juste après le conflit, pour ne rien dire d’épisodes d’opérette comme le sauvetage du soldat Jessica Lynch, qui relèvent du bourrage de crane le plus grotesque. Stratégique consacrera une livraison aux événements du Moyen-Orient quand les passions se seront un peu apaisées et quand la documentation permettra d’aborder le problème de manière compréhensive comme disait Max Weber. En attendant, l’Institut de Stratégie Comparée s’en tient à sa mission, à l’écart des tourments médiatiques : il cherche à mieux comprendre la théorie stratégique, l’histoire de la pensée stratégique…

Ce numéro fait suite aux deux numéros sur la pensée stratégique (n° 49 et 76). Il n’est pas question de proposer une troisième tranche sur la pensée stratégique dès lors que les auteurs évoqués sont, pour la plupart, des tacticiens. Cela est vrai tant des théoriciens de la petite guerre en Angleterre étudiés par Sandrine Picaud, que des auteurs français face à la guerre des Boers étudiés par Dimitry Queloz. Certains auteurs traitent à la fois de stratégie et de tactique, c’est le cas du commandant William C. Sherman, l’un des théoriciens les plus méconnus de l’arme aérienne naissante, que Serge Gadal fait enfin connaître au lecteur français, ou des auteurs français face au choc de la défaite de 1940 évoqués par Christian Malis.

La matière est inépuisable, il suffit de chercher des auteurs pour en trouver. La littérature militaire est innombrable, aucune bibliographie ne peut prétendre en faire le tour. Beaucoup de “pages blanches” de la pensée militaire révèlent plus les lacunes de notre connaissance que la faiblesse des écrivains de l’époque ou du domaine considéré. Pour ne citer qu’un exemple, tout le monde croyait que la petite guerre n’avait pas intéressé les auteurs anglais du xviiie siècle ; d’ailleurs, l’expression small war ne s’impose qu’à la fin du xixe siècle, surtout avec le chef d’œuvre de C.E. Callwell, small war, publié en 1900. L’étude de Sandrine Picaud opère un magistral renversement de perspective et ajoute un chapitre inédit à l’histoire de la théorie de la petite guerre.

On pourrait objecter qu’il ne s’agit que d’auteurs secondaires, sans originalité ni influence. Mais voici William C. Sherman, vrai théoricien de la puissance aérienne, alors que son illustre prédécesseur Mitchell n’en était que le propagandiste. Totalement oublié, il ne fut pas sans influence, tant par son enseignement au sein de l’Air Corps Tactical School, véritable laboratoire doctrinal de la future US Air Force, que par son unique livre. Sa redécouverte est-elle seulement anecdotique ? D’un point de vue historique, il est bien le (plutôt un) “chaînon manquant” comme le dit Serge Gadal. D’un point de vue théorique, il se lit encore avec profit.

Stratégique entend bien poursuivre ce défrichement. Elle livrera en 2004 un numéro sur les penseurs du xviie siècle, qui permettra de découvrir (ou plus rarement, de mieux connaître) des penseurs aujourd’hui négligés (Henri de Rohan, qui mérite de figurer parmi les plus grands) ou carrément oubliés (le marquis de Puységur, père du maréchal ; le maréchal du Plessis), ainsi que les premiers théoriciens de la petite guerre, en attendant des études, encore à venir, sur le sieur du Praissac ou Paul Hay du Chastelet ; pour ne rien dire des écoles étrangères superbement ignorées en France : il y a peu d’auteurs italiens en ce siècle, mais il y en a, et de bonne qualité (Gualdo Priorato…), l’école espagnole, après l’âge d’or du xvie siècle, reste d’une abondance qui n’exclut nullement une haute tenue. Un autre numéro révèlera, le mot n’est pas trop fort, l’école suédoise dont nul ne soupçonne l’existence : elle est pourtant bien réelle, et nullement négligeable. Il faudrait en faire autant pour l’école danoise, aussi ancienne que riche, ou l’école hollandaise, jamais citée alors qu’elle n’est pas dénué d’intérêt. Ce n’est que par ce travail de fourmi que l’on parviendra à connaître l’histoire de la pensée stratégique et tactique et, par là, à en approfondir la théorie.

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