L’Asie demain.
Permanences et mutations
[1]

Général Alain Lamballe

 

Ecrit à plusieurs mains, L’Asie demain. Perma­nences et mutations, est un petit livre de 236 pages qui fourmillent d’informations sur ce vaste continent d’une superficie proche de 32 millions de km² et peuplé de près de 3,8 milliards d’habitants (soit plus de 60 % de la population mondiale) . Il rassemble des présentations, réactualisées, faites lors d’une journée d’étude, le 10 octobre 2002 et quelques autres études. Certains pourront reprocher aux auteurs, membres d’Asie 21 pour la plupart (groupe d’études, comprenant des personnes d’origines professionnelles diverses, ratta­ché à Futuribles international), tous experts confirmés, quelques répétitions, normales pour ce genre d’ouvrage, et le manque d’un index qui aurait été bien utile compte tenu de la multiplicité des sujets traités. Ces regrets ne nuisent pas à la valeur globale du livre, complété fort utilement par des annexes bien rédigées et claires et une bibliographie abondante, qui inclut les sources internet. Tous les lecteurs, spécialistes de l’Asie ou non, pourront clarifier leurs connaissances et trouver matière à réflexion.

L’étude écarte l’Asie du Sud, dont il est cependant fait mention de temps à autre mais marginalement. Elle porte essentiellement sur l’Asie du Sud-Est et l’Asie extrême-orientale, avec quelques parties consacrées à l’Asie centrale. La Chine y occupe une place majeure sans que le rôle du Japon ne soit négligé. Les relations de ces Asies avec les États-Unis, la Russie et l’Europe sont examinées avec détails.

Les divers espaces asiatiques, les nombreuses orga­nisations, politiques, économiques et sécuritaires sont analysés. Les définitions sont variables, selon l’histoire et la géographie des pays qui les proposent. L’absence de regroupements et de traités de sécurité collective en Asie du Nord-Est, malgré la persistance du problème nord-coréen, susceptible d’encourager le Japon à se doter d’armes nucléaires, frappe (page 170), par comparaison avec la pléthore d’institutions existant en Asie du Sud-Est (Association of South-East Asia Nations-ASEAN, ASEAN Regional Forum, projet de développement du bassin du Mékong…). De grands ensembles économiques à l’échelle du continent asiatique n’existent pas encore mais pourraient être en gestation. Des recompositions sont en cours, au sein desquelles la Chine est toujours présente (par exemple ASEAN + Chine).

Pour la Chine, seuls les États-Unis comptent, l’Europe ne lui paraissant pas crédible parce que divisée et dominée par les Américains. Les États-Unis considè­rent que la Chine s’affirmera de plus en plus comme un rival car elle maîtrise de mieux en mieux les technologies nouvelles (l’envoi récent d’un homme dans l’espace constitue un symbole). Le Japon, l’Europe et les États-Unis auront du mal à maintenir leur prépondérance face à ce nouveau compétiteur. La Chine est un client potentiel avec un marché de grande taille mais se positionne aussi en concurrent redoutable. La Chine en Asie du Sud-Est et le Japon en Chine se classent parmi les principaux pays investisseurs. Globalement la Chine draine de plus en plus d’investissements au détriment de l’Asie du Sud-Est. Elle exporte des produits de consommation courante, à bas prix, en Asie centrale, en Asie du Sud-Est et dans la Russie d’extrême-orient. Son économie s’intègre de plus en plus dans les échanges asiatiques. Ce dynamisme, qui s’appuie sur une diaspora en cours de “resinisation”, peut engendrer des consé­quences négatives pour l’Inde et le Vietnam dont les industries pourraient perdre leur compétitivité. Avec le Myanmar, la Chine a obtenu une concession portuaire au sud de Sittwe pour ses navires de commerce. Peut-être plus tard, Beijing établira-t-il aussi dans ce port de l’Océan Indien une base pour sa marine de guerre. Les liaisons routières et ferroviaires entre le Yunnan et les divers pays du Sud-Est asiatique se développent. La province du Yunnan se trouve ainsi quelque peu désenclavée. Bien qu’aucun auteur de l’ouvrage ne le mentionne, l’Inde pourrait prendre ombrage de cette politique, pouvant être qualifiée de contournement, par l’est (resserrement des liens avec le Myanmar et le Bangladesh) et par l’ouest (maintien de relations privilé­giées avec le Pakistan). Arrivée massive de produits chinois, fréquentation de ports par la marine marchande chinoise et peut-être à terme présence militaire, dévelop­pement des axes de communication terrestres sont sus­ceptibles d’inquiéter New Delhi, même si un rapproche­ment se dessine entre les deux géants, en termes de superficie et de population, de l’Asie.

Désormais membre de l’Organisation Mondiale du Commerce, la Chine développe ses réseaux commerciaux dans le monde entier et s’ouvre à la concurrence étrangère tout en s’efforçant de protéger certains pans de son économie, par des moyens non tarifaires (phytosa­nitaires par exemple). Cherchant à gagner sur tous les tableaux, la Chine progresse, même si son taux de crois­sance est peut-être plus faible qu’annoncé parce que les statistiques restent peu fiables. Mais des faits négatifs noircissent le tableau. Le secteur bancaire demeure le maillon faible. L’environnement se dégrade sans que des mesures de protection efficaces soient mises en vigueur. La dépendance énergétique, en pétrole et en gaz, s’accroît. En fait, un quart seulement de la population connaît une hausse du niveau de vie. Un autre quart vit dans la précarité. La moitié restante ne constate pas d’amélioration sensible. Le fossé ne se comble pas entre les zones côtières, bien développées et l’intérieur, à la traîne. La question se pose : le parti communiste pourrait-il faire face à un mécontentement populaire ?

L’Asie prend conscience de sa force. Elle possède, certes avec des variantes, des atouts : population nom­breuse et laborieuse, parfois éduquée, qui coûte peu cher et respecte la hiérarchie, taux d’épargne non négligeable. Mais des obstacles demeurent, notamment la corruption et la présence de foyers irrédentistes, le plus souvent musulmans. Certes, elle a connu une crise en 1997. Mais les défaillances du système capitaliste apparues au grand jour avec des faillites retentissantes de grandes entre­prises et les krachs boursiers redonnent vie au modèle asiatique basé sur des structures étatiques fortes et volontaristes. À terme, l’urbanisation rapide en cours qui s’accompagne de l’émancipation des femmes pourrait favoriser une certaine forme d’ouverture et de libéralisa­tion des institutions.

L’Amérique, obsédée par sa sécurité, est perçue comme une puissance impérialiste mais qui s’accommode assez bien, tous comptes faits, des régimes à tendance dictatoriale, jugés comme mieux à même de venir à bout des menaces terroristes. L’Indonésie et les Philippines lui paraissent suspectes du simple fait qu’elles possèdent des populations musulmanes, majoritairement pour la première, minoritairement pour la seconde. En fait, l’Asie n’est pas en reste dans ce combat contre les forces extrémistes islamiques. L’Organisation de Shanghai pour la Coopération, qui comprend la Chine, la Russie, le Tadjikistan, le Kirghizistan, le Kazakhstan et l’Ouzbé­kistan, coordonne les opérations de sécurité régionale. La Chine a besoin de stabilité pour consolider son économie. Soucieuse d’acquérir la confiance de ses voisins et de montrer sa bonne volonté au monde, elle met en sourdine ses revendications sur Taiwan et les îles Spratley en mer de Chine méridionale. Un accord sur la délimitation de la frontière maritime dans le golfe du Tonkin a même été conclu avec le Vietnam fin 2001. Beijing est certes sen­sible aux menaces d’encerclement des Américains, qui conservent des troupes au Japon et en Corée du Sud, fournissent une aide militaire à Taiwan et s’implantent en Asie centrale. Toutefois, la Chine préfère coopérer avec eux dans le domaine sécuritaire comme dans les domaines économique et technologique. Elle maintient aussi ses liens avec la Russie qui lui fournit des équipe­ments militaires, parfois sophistiqués, et est susceptible de l’approvisionner en pétrole et gaz, à partir de ses gisements sibériens.

L’Asie s’impose dans tous les pays européens. Elle devient à la mode. Ses produits et pratiques culturelles s’implantent de plus en plus. Inconsciemment peut-être, les Européens cherchent ainsi à contrebalancer l’in­fluence prépondérante de la culture américaine. Les touristes asiatiques deviennent plus nombreux. Cette affirmation a été confirmée par un article paru dans Le Figaro du 30 octobre 2003, “L’Europe s’apprête à créer un visa spécial pour les touristes chinois”, qui mentionne le nombre croissant de voyageurs de la République Popu­laire de Chine se rendant à l’étranger, notamment sur notre continent. L’Europe intéresse l’Asie car elle est dépositaire de savoirs faire technologiques, à un moindre degré certes que les États-Unis mais néanmoins fort utiles dans certains domaines comme la protection de l’environnement et l’espace (en particulier la participa­tion chinoise au financement et au lancement de satel­lites Galileo a été annoncée après la parution de l’ouvrage). On pourrait dire, ce que n’indiquent pas les auteurs explicitement, que la Chine veut multiplier ses partenaires en matière de coopération technologique pour ne pas dépendre uniquement des Américains. Partout en Asie, les investissements directs étrangers sont en augmentation, mais ceux en provenance d’Europe restent très faibles. Par ailleurs, l’Europe s’efforce de promouvoir les droits de l’homme, exercice jugé difficile par nombre de pays asiatiques, compte tenu de la néces­sité de lutter contre le terrorisme. La troïka de l’Union Européenne entretient des relations suivies avec trois pays asiatiques, le Japon, la Chine et l’Inde. Les réunions entre les quinze membres de l’Union Européenne et dix pays d’Asie (Asia-Europe Meetings ou ASEM) contri­buent au resserrement des liens. Les problèmes de l’immigration y sont débattus. L’Europe participe aussi aux réunions du Forum de l’ASEAN où sont abordés les questions de sécurité. Mais, malgré ces contacts, l’Europe demeure souvent absente en tant que telle dans une grande partie de l’Asie. Certaines nations européennes tirent profit des subsides communautaires pour dévelop­per une coopération avec des partenaires asiatiques. C’est le cas du Royaume-Uni, des Pays-Bas et de l’Italie. La France reste en retrait.



[1]     Asie 21, L’Asie demain. Permanences et mutations, Futuribles international, L’Harmattan, 2003.

 

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