La pensée militaire française et les
enseignements tactiques
de la guerre des Boers

 

Dimitry Queloz

La guerre des Boers (1899-1902) a soulevé, au sein de la pensée militaire française du début du xxe siècle, un débat passionné au cours duquel beaucoup d’écrivains militaires ont pris position. À cette époque, la doctrine militaire française est dominée par une école de pensée que nous pouvons appeler “école de la manœuvre napoléonienne”[1]. Issue des études réalisées par des militaires ayant fondé l’enseignement de l’Ecole supérieure de guerre[2], elle a constitué sa doctrine au moment où l’armement connais­sait quatre évolutions fondamentales : l’apparition de la poudre sans fumée et des explosifs puissants, ainsi que le développement du canon à tir rapide et de la mitrailleuse.

D’une manière synthétique, nous pouvons briève­ment présenter les caractéristiques principales de cette école de pensée de la manière suivante[3]. L’unité engagée (armée ou corps d’armée) s’avance en direction de l’adver­saire en articulant ses forces en une “avant-garde” et un “gros” comportant une “réserve”. L’avant-garde a pour mission de repérer l’adversaire, d’en déterminer la force, de l’obliger à se déployer et de le fixer sur toute la longueur du front. Le gros, protégé par l’avant-garde, une fois le combat engagé par cette dernière, a pour mission de se déployer et d’user l’ennemi en respectant le principe de l’économie des forces. Une fois cet objectif atteint et la supériorité du feu assurée, la réserve est alors engagée dans une attaque (l’“attaque décisive”) brutale (emploi de la surprise) et massive (supériorité affirmée en infanterie et en artillerie), sur une partie du front ou sur le flanc, cette dernière option “réalis(ant) une des conditions les plus favorables pour obtenir le succès”, créant ainsi l’“événement” napoléonien qui conduit à la désagrégation des forces ennemies que l’on achève par la poursuite, confiée principalement à la cavalerie et à l’artillerie.

Dans le cadre des changements mentionnés, tout conflit mettant en action les nouvelles armes devenait fort intéressant pour évaluer la pertinence de la doctrine et l’adapter le cas échéant. La guerre des Boers (1899-1902), première guerre remplissant presque complète­ment ces conditions[4], a donné lieu à de vifs débats entre de nombreux auteurs.

Dans cet article, nous nous limiterons à l’analyse de cinq penseurs au travers de leurs études particulières sur ce conflit. Le cadre sera celui de la tactique.

Nous avons choisi tout d’abord le général Négrier[5], partisan d’une réforme en matière de tactique, en raison de sa position militaire et des remous qu’a provoquée la publication de son article dans la Revue des Deux Mondes[6]. Ce texte est à mettre en rapport avec les trois autres articles. Ensemble, ils permettent de comprendre de manière globale la pensée de l’écrivain, qui se montre de plus en plus affirmatif dans ses thèses au fur et à mesure de leur parution.

Dans le parti de l’école de la manœuvre napoléo­nienne, qui considère qu’il n’y a pas de modification significative à apporter à la doctrine française suite à la guerre, nous avons choisi quatre auteurs : les généraux Bonnal[7] et Langlois[8] et les capitaines Gilbert[9] et Fournier[10]. Les textes de Langlois[11] et de Bonnal[12], de par la fonction militaire et l’influence de leurs auteurs, représentent la doctrine officielle de l’armée française de l’époque. Quant aux deux autres textes et à leurs auteurs, ils sont si étroitement liés à ces ouvrages que nous ne pouvons nous passer de les inclure dans notre analyse[13].

Les conditions spéciales de la guerre

Le but premier de nos cinq penseurs a été d’analy­ser le conflit afin d’en déduire les enseignements utilisa­bles pour les armées européennes, et plus particulière­ment pour l’armée française. Ils se sont cependant posé la question de savoir dans quelle mesure les expériences des Anglais étaient effectivement applicables et impli­quaient des changements nécessaires dans la doctrine.

Dans ce cadre, tous sont d’accord sur l’aspect très spécial du conflit. Ainsi, même si Négrier cherche à montrer que la guerre sud-africaine est riche en ensei­gnements de toutes sortes pour les armées européennes, il souligne que “les conditions où elle s’est déroulée sont trop spéciales pour permettre d’en déduire des solutions définitives” ainsi que l’impossibilité de “conclure (de son travail) la tactique de l’avenir”. Fournier, écrivant en partie “à chaud”, montre, de son côté, des incertitudes dans les deux premiers tomes et met en garde contre l’isolement des faits par rapport au contexte général et indique qu’il y a avantage à ne pas “se hâter d’arrêter son jugement. Le temps passé à approfondir l’étude des événements avant d’en généraliser les conséquences est loin d’être perdu[14].

Ces conditions spéciales, plus ou moins développées par les cinq penseurs, sont de quatre ordres.

1)    Un facteur géographique. Le théâtre d’opéra­tion sud-africain était caractérisé par des zones semi-désertiques, très découvertes et ne possédant que peu de lignes de communication. Aucune comparaison n’est donc possible avec les champs de bataille potentiels situés de part et d’autre de la frontière franco-allemande.

2)    Les effectifs et les équipements. Si l’organisa­tion de l’armée anglaise était très proche de celle des armées européennes, l’armée des Boers était une armée de milice, constituée presque exclusivement d’infanterie montée. Ses effectifs en homme, selon les estimations de Gilbert, étaient de moins de 38 000 hommes, correspon­dant environ à un corps d’armée de type européen, avec une dotation en artillerie d’environ la moitié, et ce pour un théâtre d’opération correspondant à peu près à celui de la “campagne de Russie[15]. Les Anglais ont ainsi eu, dans la deuxième phase de la guerre, une supériorité numérique écrasante de l’ordre de dix contre un.

3)    Le caractère des Boers. Ici, apparaît la notion de race, élément déterminant de toute la pensée militaire de l’époque. Les auteurs insistent sur les spécificités du génie boer qu’aucun soldat européen ne possède (habitu­de de vie rustique en campagne, foi religieuse très gran­de, habileté exceptionnelle de cavalier et de tireur, etc.), mais montrent également les défauts qui leur sont pro­pres : incapacité de se battre autrement qu’en faisant de la défensive sur une position très forte, individualisme et indiscipline excessifs ne permettant pas de remporter de réelles victoires dans des “opérations réglées”.

4)    L’absence dans les deux camps d’un savoir-faire tactique.

Si, comme nous l’avons dit, ces conditions spéciales ont empêché Négrier d’être, dans cet article, trop absolu quant aux conclusions définitive à tirer du conflit, elles ont constitué un argument de poids dans l’argumentation de Bonnal, Langlois et Gilbert. Elles leur ont, en effet, permis d’être très catégoriques dans leurs affirmations et leur rejet des thèses de Négrier.

La thèse du général Négrier

Négrier aborde essentiellement deux modes de la tactique dans son article : le moral et le feu[16]. Le premier de ces modes, bien que relativement peu développé, est considéré comme le phénomène essentiel[17]. En effet, selon lui, “la tactique de l’avenir” “dépendra plus encore de l’état moral de la nation au début de la guerre et de l’énergie individuelle du soldat que de la puissance de l’armement”. C’est grâce à sa “valeur individuelle”, à son “initiative” et son “courage” que le combattant, dès son arrivée dans la “zone des feux rapprochés”, pourra conti­nuer à combattre et à avancer. Il en résulte, et “c’est là le plus important des enseignements de la guerre sud-africaine”, la nécessité de développer les “forces morales” de la nation[18].

L’auteur ne sombre cependant pas dans les mêmes travers que certains penseurs français contemporains ou ultérieurs[19]. Il ne donne pas la primauté absolue au moral et accorde toute son attention au feu, “facteur très important, dont il serait dangereux de ne pas avoir prévu les effets”. D’ailleurs, c’est, selon Négrier, l’augmentation de la puissance du feu qui a rendu obsolète les procédés de combat de l’armée anglaise, qui a dû modifier sa tacti­que par la suite pour parvenir à remporter la victoire finale[20].

Dans le domaine du feu, Négrier tire deux ensei­gnements. Premièrement, il affirme la quasi inviolabilité des fronts en raison de la “puissance du fusil[21] et de l’“invisibilité des buts[22]. Ensuite, il considère que l’artillerie doit “combiner les effets de pièces très puis­santes avec ceux de l’artillerie légère à tir rapide”. Les premières sont, en effet, indispensables pour atteindre efficacement un ennemi protégé par des tranchées. Cependant, vu les inconvénients de l’artillerie lourde (faible cadence de tir, mobilité restreinte), elle doit être secondée par une artillerie légère à tir rapide permettant un appui direct des troupes d’assaut.

En raison de cette augmentation de la puissance du feu, Négrier affirme également la disparition du choc. La cavalerie n’est plus en mesure d’effectuer des charges traditionnelles et son “mode d’action” s’est considéra­blement transformé et développé dans d’autres domai­nes : mouvements enveloppants, poursuites, arrière-garde. À l’instar de l’infanterie montée, elle doit désor­mais combattre par le feu et être équipée en consé­quence. Le cheval ne sert donc plus que comme moyen de transport permettant à des troupes de se porter rapide­ment sur certains points du champ de bataille. L’arme­ment de ces cavaliers doit se rapprocher de celui de l’infanterie classique et ne plus comprendre les armes traditionnelles que sont le sabre, la lance et la carabine.

De ces deux constatations (augmentation de la puissance du feu et disparition du choc), Négrier conclut à une modification radicale de la forme de la manœuvre, reprenant ainsi les leçons tirées par les Anglais eux-mêmes dans la deuxième partie de la guerre. Jusqu’alors, la manœuvre était caractéristique de la “guerre des masseen honneur dans la plupart des armées euro­péennes” et développée sous la Révolution et l’Empire, avec des effectifs immenses, des concentrations d’hom­mes importantes et des formations profondes. Négrier désire lui substituer une nouvelle forme de manœuvre dont les deux axes déterminants sont la “guerre de rideaux” et les “opérations combinées de nombreuses colonnes mixtes”. Cette guerre de rideaux se caractérise par l’emploi de formations en ligne plutôt qu’en colonne, avec une densité d’hommes au mètre courant très faible : un tous les trois ou quatre pas, sans aucun soutien ni réserve. Quant aux colonnes mixtes, elles sont des grou­pements des trois armes opérant sur des fronts très larges. Une fois le contact établi avec l’ennemi, la ou les colonne(s) engagée(s) se contente(nt) de le fixer, tandis que les autres le débordent en vue de l’attaquer sur ses flancs ou ses arrières. Ce nouveau procédé de manœuvre, utilisé par lord Roberts qui a abandonné les attaques frontales, est le seul qui donne la possibilité d’obtenir la décision par un “enveloppement à grande distance, suivi d’une action concentrique” permettant une “combinaison des feux de front et d’écharpe”. La “supériorité numérique ne constitue, ici, plus le facteur décisif”. Ce dernier est constitué par la combinaison entre le feu (de mousqueterie et d’artillerie) et le mouvement de troupes “soigneusement défilées”.

La thèse de l’école de la manœuvre napoléonienne

L’école de la manœuvre napoléonienne a réagi avec vigueur contre les assertions de Négrier, principalement au travers des livres de Bonnal et de Langlois, le premier se sentant spécialement visé par les critiques que Négrier a lancé à l’encontre de “certains professeurs d’art militairedesservants du culte impérial[23].

Bonnal, Langlois, Gilbert et Fournier affirment qu’il n’y a, en fin de compte, rien de neuf concernant la puis­sance du feu. Les effets de cette dernière sont connus depuis la guerre de 1870-71, tout comme ses limites, ainsi que les moyens nécessaires pour y échapper : cheminement défilés, formations diluées, utilisation du terrain. Forts des expériences du passé[24] et imprégnés des études des grands théoriciens ou capitaines, les quatre auteurs affirment également la supériorité de l’offensive sur la défensive, l’expérience de la guerre des Boers, telle que montrée par Négrier, n’étant qu’appa­rente. Les échecs des attaques anglaises ne sont, en effet, pas dus au fait que les fronts sont devenus inviolables en raison de l’augmentation de la puissance du feu. Ils sont bien plutôt la conséquence de l’incompétence tactique du commandement britannique.

Les argumentations sont souvent descriptives et pas toujours présentées avec un fil conducteur très net. Ainsi, Bonnal commence par reprendre un à un les arguments présentés par Négrier pour les discuter. Nous pouvons, en utilisant notre grille d’analyse basée sur les quatre modes fondamentaux de la tactique, présenter leurs pensées de la manière suivante :

À propos du feu, les quatre auteurs démontrent que les Anglais n’ont pas su employer toutes les possibilités de leurs moyens, alors que les Boers ont su tirer parti au maximum de celui de leur infanterie[25].

Concernant l’artillerie, tous signalent sa quasi absence[26] du côté des Boers[27] ainsi que le mauvais emploi tactique du côté anglais. L’artillerie, pour être efficace, doit être employée selon les principes tactiques préconisés par Langlois : “emploi en masse”, avec concentration d’emblée de toutes les forces disponibles[28], ouverture du feu à “portée décisive” (3 000 mètres), rapidité du feu pour obtenir un effet écrasant (tir par rafales), protection par l’emploi des couverts dans les déplacements et, en batterie, par l’emploi du tir indirect, économie des forces[29], surprise, camouflage, batterie de quatre pièces permettant une grande souplesse d’emploi, répartition des secteurs de feu en fonction de la largeur du front[30] et non des objectifs à combattre.

En outre, les auteurs partent du principe que l’artil­lerie, comme l’a déjà démontré la guerre russo-turque de 1877-78, n’est efficace que contre des troupes à décou­vert[31]. Ils reprochent aux Britanniques de n’avoir pas su coordonner le feu de leur artillerie avec le mouvement de leur infanterie. Reprenons la démonstration du capitaine Gilbert qui parle de “disjonction complète entre (…) la préparation et l’assaut”. Vu l’absence d’artillerie du côté des Boers, les Anglais préparaient d’emblée leurs atta­ques en bombardant massivement les positions adverses (24 heures durant à Vaal-Krantz, 36 heures à Magger’s-Fontein), puis l’artillerie cessant le feu, les autres armes attaquaient ensemble, sans aucun appui mutuel. À l’abri dans les tranchées, les Boers ne subissaient que peu de pertes et pouvaient reprendre le tir dès que les troupes commençaient à avancer en formations très compactes.

Selon Gilbert, il faut coordonner le feu (artillerie et infanterie) et le mouvement (infanterie), afin de forcer l’ennemi à se découvrir en prenant position pour com­battre l’attaque et le rendre ainsi vulnérable au tir fusant de l’artillerie et au tir de l’infanterie. Cette prépa­ration doit être effectuée en même temps que la marche de l’infanterie, de manière violente et être suivie rapide­ment par l’action de cette dernière[32]. En fin de compte, c’est à la disparition de la préparation proprement dite de l’attaque par l’artillerie que l’on assiste et à son remplacement par le concept d’appui de l’attaque.

Dans le cadre de la manœuvre, les auteurs repro­chent aux Anglais de n’avoir jamais opéré selon les prin­cipes napoléoniens, avec engagement d’une véritable avant-garde, comme le préconise leur doctrine.

Au début de la guerre les deux armées ont en effet pratiqué, comme le mentionne Gilbert, “le combat paral­lèle dans toute son enfantine simplicité”, avec des plans d’engagement “purement linéaires (sans) nuances dans la répartition des forces, ni point d’attaque décisive, ni réserves pour déterminer l’événement” et combattre en profondeur[33]. Fournier relève que ce fait est lié à un problème de doctrine. Le règlement de manœuvre de l’infanterie de 1896 de l’armée britannique est bien basé sur les mêmes principes que les autres armées euro­péennes (“nécessité d’acquérir la supériorité du feu d’infanterie et d’artillerie”, engagement de l’infanterie subordonné à cette condition, combinaison d’une attaque de front avec une attaque de flanc), mais c’est dans l’application que réside la différence[34], les procédés ayant été trop “schématique(s)”[35].

Dans la deuxième partie de la guerre, après l’arri­vée de lord Roberts, la tactique anglaise s’est modifiée. Elle se caractérisait par une extrême prudence. L’attaque n’existait plus, “à proprement parler”. Il n’y avait toujours pas d’engagement d’avant-garde et le service d’exploration de la cavalerie était défectueux[36], mais on comptait sur un débordement des positions adverses par les ailes, grâce à une supériorité numérique écrasante et une extension des fronts d’engagements. Les formations étaient toujours linéaires et les troupes engagées de front ne s’aventuraient que fort peu dans la zone efficace des feux (1 000-1 200 mètres)[37]. Ces nouveaux procédés ont été “voulus pour éviter les pertes” par les Anglais et non pas “imposés par les effets du feu de l’ennemi”.

Dans le cadre de la manœuvre encore, les auteurs sont unanimes à reconnaître l’incapacité de l’armée anglaise à assurer son service d’exploration. Deux facteurs entrent en ligne de compte. Premièrement, la cavalerie. Même bien employée, cette dernière n’est plus capable de fournir toutes les informations nécessaires[38], en raison de la puissance du feu et de l’invisibilité des positions liée à l’emploi des poudres sans fumée. Ensuite, les auteurs préconisent l’emploi d’une avant-garde[39] constituée des trois armes (infanterie, cavalerie et artillerie)[40]. Elle seule est à même, avec ses moyens puissants, en attaquant, par une combinaison du choc, du feu et de la manœuvre, de forcer la première ligne de l’adversaire et de déterminer où ce dernier concentre sa puissance et quelles sont ses intentions de manœuvre. Le procédé est certes coûteux, comme l’exprime Gilbert, mais il permet d’obtenir les résultats souhaités et assure en outre le double avantage d’obliger l’ennemi à se déployer et de garantir sa propre sûreté et, par consé­quent, sa propre liberté de manœuvre.

Dans le domaine du choc, les auteurs distinguent entre le rôle de la cavalerie et celui de l’infanterie. Ils constatent, là encore, le mauvais emploi tactique de la cavalerie par les Anglais[41] : elle n’a pas su se garder, ce qui explique les nombreuses fois où elle a été surprise, et elle n’a jamais joué qu’un rôle passif au cours des batailles, passivité allant même jusqu’à l’absence d’engagement dans les poursuites. Pour que la cavalerie soit efficace, il faut qu’elle puisse agir avec rapidité, en jouant de la surprise, contre un adversaire déprimé.

Fournier et Langlois soutiennent avec vigueur l’importance du choc de l’infanterie, de la charge à la baïonnette[42]. Si, pour Fournier, le feu a pris une impor­tance considérable en raison du développement des armements et permet de “déloger (l’ennemi) de sa position”, seul le choc peut porter dans ses rangs “la désorganisation et la mort”. Le choc de l’attaque décisive (Fournier emploi le terme d’“effort décisif”) doit être fourni par la réserve sur des points choisis, au moment voulu par le chef (quand l’ennemi est affaibli par le combat d’usure) et au mépris des pertes, comme l’indique le nouveau règlement anglais. Langlois, de son côté, a une position légèrement différente : c’est la menace de la baïonnette qui fait fuir une troupe, son effet étant essentiellement moral.

Les divergences au sein de l’école napoléonienne

Si les tenants de l’école napoléonienne sont unani­mes à rejeter les thèses de Négrier, nous pouvons toute­fois distinguer une différence importante au sein de cette école par rapport à la primauté de la valeur entre le feu et le moral. De plus, des rapprochements entre les écrits de cette école et ceux de Négrier peuvent être mis en évidence. Ainsi, si l’on fait abstraction de la notion de manœuvre napoléonienne, nous pouvons voir se dessiner deux courants de pensée antagonistes au sein même de l’école napoléonienne.

D’une part nous trouvons Bonnal qui accorde la prépondérance au feu, comme le montre sa conclusion. Sur les huit points importants qu’il retient, quatre traitent de ce mode[43], deux du moral[44], tandis que les deux derniers s’occupent de la dimension du front d’engagement du corps d’armée et de l’invisibilité sur le champ de bataille. Sa conception se rapproche ainsi, dans une certaine mesure, de celle de Négrier et nous pouvons discerner une vision semblable à la sienne concernant la puissance du feu et la notion d’inviolabilité des fronts[45].

À l’opposé de cette conception se trouvent Langlois, Gilbert[46] et Fournier qui sont partisans de la prédomi­nance de l’élément moral[47]. En cela, ils sont, eux aussi, très proches de l’opinion de Négrier. Toutefois, il existe une différence fondamentale entre les deux pensées : chez les premiers, la notion de moral l’emporte de manière absolue sur le feu. Ils sont les seuls à mettre en évidence avec autant d’insistance les faiblesses de l’artil­lerie et des moyens de guerre moderne. Deux exemples sont tout à fait significatifs à cet égard. Le premier concerne l’emploi des mitrailleuses. Fournier, mention­nant leur utilité dans la défensive, considère qu’elles ont surtout été une “gêne” pour l’infanterie lors de l’attaque. Il en conclut que “la mitrailleuse ne s’est pas signalée spécialement par ses services dans la guerre sud-africaine, et son emploi dans les conditions ordinaires d’une campagne d’Europe semble peu recommandable”. Le deuxième exemple, chez Langlois cette fois, concerne l’artillerie. Il rejette l’emploi des obusiers[48], en raison du manque de précision des tirs et du manque de force de pénétration des balles qui sont arrêtées par la moindre toiture renforcée ou par la terre, si la tranchée est profonde. Il considère, en outre, que l’artillerie lourde est inutile. Elle est inefficace contre des troupes abritées dans des fortifications légères de campagne et son effet moral ne dure pas, une fois que l’adversaire a compris son inefficacité. En alourdissant les colonnes, elle ne fait que gêner la manœuvre[49].

Langlois et Gilbert, dans leur rejet du triomphe du machinisme et leur croyance en la supériorité de l’élé­ment moral, vont même jusqu’à considérer que le déve­loppement de la puissance de feu est sans incidence notoire sur la bataille. Langlois estime que, dans une “guerre de feu”, la “supériorité est tout à fait indépendante de l’état de l’armement” et dépend uniquement de l’état moral de la troupe. Pour lui, les nouveaux armements n’ont pas apporté de changements significatifs. Il prend comme exemple pour sa démonstration le conflit anglo-boer de 1881 mené avec des armes de type ancien (poudre noire avec fumée, canon à tir lent). Durant ce conflit, le taux relatif et absolu des pertes britanniques a été plus élevé que durant la guerre de 1899-1902, alors que les armes étaient moins perfectionnées.

Gilbert, de son côté, pense que la bataille, à l’instar de la guerre[50] devient “de moins en moins meurtrière” en raison des progrès de l’armement[51] et du fait que la décision s’y impose plus rapidement par l’énormité même de l’effort qu’elle exige”. L’usure psychique du combat­tant, liée aux progrès des armes à feu, remplace l’usure physique du choc (la mort).

Pour Fournier, l’élément moral permet seul d’expli­quer qu’une force aussi faible que celle des Boers ait pu tenir aussi longtemps contre la puissance mondiale que représente l’Angleterre. Chez Langlois, le concept va même plus loin. Si les Anglais ont échoué dans leurs attaques, c’est non seulement en raison des fautes tacti­ques grossières, mais aussi en raison de l’absence d’un facteur moral suffisamment développé qui les a empê­chés de mener les attaques à fond, comme le montrent bien les taux de pertes[52]. Le facteur moral est celui avec lequel on lutte et c’est lui qui permet la victoire, même si les pertes sont élevées. Le front n’est pas inviolable[53], il faut simplement la supériorité du feu (par une tactique appropriée) et accepter d’“y mettre le prix[54].

Conclusion

Nous pouvons conclure en disant que le débat entourant le conflit anglo-boer a permis, pour la première fois, de remettre en cause ouvertement et de manière importante la doctrine de l’école de la manœuvre napo­léonienne. Les tenants de cette dernière n’ont cependant pas changé leur opinion. Ils ont même pensé que leur doctrine sortait renforcée de l’étude des événements. Les Anglais s’étaient battus selon des principes tout différents et avaient vaincu, en fin de compte, par leur supériorité numérique écrasante. Non seulement, les principes du combat napoléonien n’avaient pas été prati­qués, mais en plus, les procédés tactiques britanniques ayant été souvent en contradiction avec eux, une remise en question n’a pu avoir lieu.

Il ressort cependant de cette étude que, en dépit d’une apparente unité de pensée au sein de l’école napo­léonienne, les prémices de deux nouveaux courants de pensée opposés apparaissent : celui du feu et celui du moral. Bien sûr, pour les contemporains, cette distinction n’a sans doute pas été perceptible, tant était forte la notion de manœuvre napoléonienne. Cependant, une fois cette doctrine abandonnée pour diverses raisons (contes­tation de la véracité historique des études de l’école napoléonienne, nombreux inconvénients liés à la tendance à tout faire dépendre de l’engagement de l’avant-garde, etc.), ce sont les deux nouvelles écoles du feu et du moral qui vont s’affronter dans les années précédant immédiatement la Première Guerre mondiale. Cette école du moral, poussant jusqu’à l’extrême l’exalta­tion des forces morales et s’appuyant sur les qualités de la race française (sens de l’initiative, enthousiasme, indiscipline, exubérance, etc.), débouchera sur le concept d’attaque à outrance comme seul moyen de contrer la puissance de feu adverse.


 



[1]     Pour une étude synthétique de la pensée militaire française de cette époque, lire notamment : Eugène Carrias, La pensée militaire française, Paris, PUF, 1960 ; Henry Contamine ; La revanche, 1871-1914, Paris, Berger-Levrault, 1957 ; Azar Gat, The Development of Military Thought, Oxford, Clarendon Press, 1992 ; Eric Muraise, Introduction à l’histoire militaire, Paris, Lavauzelle, 1964 ; Douglas Porch, The March to the Marne : The French Army, 1871-1914, Cambridge, 1981 ; Fernand Schneider, Histoire des doctrines militaires, Paris, PUF, 1964 ; Jack Snyder, The Ideology of the Offensive. Military Decision and the Disasters of 1914, Ithaca, Cornelle University Press, 1984 ; Emile Wanty, L’art de la guerre, T. II : De la guerre de Crimée à la Blitzkrieg hitlérienne, Marabout Université, 1967. Une présentation et une critique des thèses de ces auteurs sortiraient du cadre de ce travail et constitue l’un des objets de notre thèse sous la direction de MM. les professeurs Philippe Marguerat (Université de Neuchâtel, Suisse) et Georges-Henri Soutou (Université de Paris IV, Sorbonne).

[2]     Concernant l’Ecole supérieure de guerre, lire notamment : Pierre Desbois, L’école militaire et l’école supérieure de guerre, Paris, 1937 ; Charles-Ernest-Antoine Defontaine, Historique de l’Ecole supérieure de Guerre, Paris, Multigraphie de l’Ecole, 1912 (étude non publiée) ; général Gambiez (dir.), Centenaire de l’école supérieure de guerre 1876-1986. Actes du colloque 13-14 mai 1976, 1976 ; René Tournès, L’histoire militaire, Paris, Lavauzelle, 1922.

[3]     Nous retracerons le développement, l’évolution et l’influence de l’école de la manœuvre napoléonienne dans notre thèse. Nous nous limitons ici à une brève présentation synthétique de sa pensée cardinale.

[4]     Au cours de la guerre des Boers, seul le canon à tir rapide n’a pas été employé. L’artillerie était à tir accéléré seulement.

[5]     Le général François Oscar de Négrier (1839-1913) a été un héros de la guerre de 1870-71. Il a servi ensuite dans le Sud Oranais et le Tonkin (1884) où il a été blessé en 1885, ce qui entraîna la perte de Lang Son. Au début du siècle, il a écrit, sous couvert de l’anony­mat, quatre articles fort contestés sur des questions militaires : “Les tendances nouvelles de l’armée allemande”, Revue des Deux Mondes, 1er septembre 1901, pp. 5-32 ; “Quelques enseignements de la guerre sud-africaine”, Revue des Deux Mondes, 15 juin 1902, pp. 721-767 ; “Cavaliers et dragons”, Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1902, pp. 764-800 et 1er janvier 1903, pp. 87-117 ; “L’évolution actuelle de la tactique”, Revue des Deux Mondes, 15 février 1904, pp. 854-885 et 1er mars 1904, pp.110-129.

[6]     *** (François Oscar de Négrier), “Quelques enseignements de la guerre sud-africaine”, Revue des Deux Mondes, 15 juin 1902, pp. 721-767.

[7]     Le général Bonnal (1844-1917) a participé à la guerre de 1870-71 au cours de laquelle il a été blessé durant la bataille de Froes­chwiller. Il a été un des premiers animateurs de l’Ecole supérieure de guerre dont il a été successivement adjoint au directeur des étu­des, professeur du cours de tactique générale et commandant (1901-03). Il a joui d’une très grande réputation et a influencé la pensée militaire française au tournant du siècle (voir notamment : Pierre Gourmen, “Lewal, Maillard et Bonnal. Leur influence sur la doctrine militaire française”, in Gambiez, op. cit., pp. 33-37). On lui a repro­ché ultérieurement ses (trop nombreuses) études sur les guerres napoléoniennes et sur celle de 1870 établies sur des bases histori­ques insuffisantes. À ce sujet, lire notamment : Tournès, op. cit., pp. 101-109.

[8]     Le général Hyppolyte Langlois (1839-1912) est sorti de Poly­technique en tant qu’artilleur en 1858. Après la guerre de 1870-71, durant laquelle il a servi dans l’armée de Metz, il a été nommé pro­fesseur à l’Ecole supérieure de guerre (1887) et en a pris la direction en 1898. Il a été commandant du 20e corps d’armée (1901) et membre du Conseil supérieur de la guerre (dès 1902). Il a publié ses cours sous le titre L’artillerie de campagne en liaison avec les autres armes, Paris, Baudoin, 1892.

[9]     Georges Gilbert, né le 18 janvier 1851, est entré à l’Ecole poly­technique en 1869. Capitaine d’artillerie (1876), major de la premiè­re promotion de l’Ecole supérieure de guerre (1876-77), il a été rapidement attaché à l’état-major du général Miribel, puis à celui de la fameuse 11e division d’infanterie (“division de Nancy” ou “divi­sion de fer”). Gravement malade, il a quitté l’armée en 1884 pour se con­sacrer à l’étude et à l’écriture. Ses principaux ouvrages sont : Essais de critique militaire, Paris, Librairie de la Nouvelle Revue, 1887 ; Sept études militaires, Paris, Librairie de la Nouvelle Revue, 1892 ; Lois et Institutions militaires, Paris, 1895 ; La guerre sud-africaine, Paris, Nancy, Berger-Levrault, 1902. Très lié avec les milieux militaires français officiels et très apprécié par ces derniers, le géné­ral Bonnal a pu dire de lui au moment de son hommage funèbre : “Avec Gilbert disparaît le plus grand penseur et le plus illustre écrivain de l’armée française contemporaine”.

[10]    H. Fournier, La guerre sud-africaine, Paris, Chapelot, 1902-1904, 3 tomes.

[11]    Hyppolite Langlois, Enseignements de deux guerres récentes. Guerres turco-russe et anglo-boer, Paris, Lavauzelle, s.d.

[12]    H. Bonnal, La récente guerre sud-africaine et ses enseignements, Paris, Chapelot, 1903.

[13]    Le texte de Gilbert, publié le premier, s’appuie sur la doctrine développée par Langlois dans son livre : L’artillerie de campagne en liaison avec les autres armes, Paris, Baudoin, 1892 et est préfacé par le général Bonnal. Ce dernier reprend, dans sa conclusion, les thèses de Gilbert. Fournier, dont l’ouvrage est excessivement descriptif, a servi à Langlois pour son analyse des événements.

[14]    Nous pouvons cependant voir, chez Fournier, une évolution vers la radicalisation des opinions avec le recul du temps. Une première partie du texte, correspondant au tome I, avait été écrite à chaud et avait déjà paru en 1901 dans la Revue militaire des Armées étran­gères sous le titre “Etudes sur la guerre sud-africaine”. Nous pou­vons y trouver des incertitudes de la part de l’auteur. La suite du texte est abordée avec plus de recul, permettant à l’auteur de donner une synthèse.

[15]    En France, le front normal d’un corps d’armée européen était à cette époque de trois à cinq kilomètres. À noter qu’au début du siè­cle, la France et l’Allemagne peuvent mettre sur pied une vingtaine de corps d’armée chacune.

[16]    Nous pouvons reprendre la notion de “modes fondamentaux” de la stratégie et de la tactique employé par Hervé Coutau-Bégarie dans son Traité de stratégie, Paris, Institut de Stratégie Comparée, Economica, 1999, pp. 349-359. Comme la plupart des auteurs, il indique trois modes principaux : le feu, le choc et la manœuvre. Pour être plus complet et dans le cadre d’une “étude pluridisciplinaire” comme le montre bien Daniel Reichel (Etudes et documents, Le feu, I, Berne, Armée suisse, Service historique, 1982, p. 9), mentionnons un quatrième mode, plus vaste et plus complexe, mais qui a eu une influence considérable dans le cadre de la pensée militaire française de la fin du xixe et du début du xxe siècle : le moral.

[17]    Négrier indique, pour le début de la campagne (période 1899-1900), une valeur morale à peu près équivalente dans les deux armées en présence, même s’il reconnaît un avantage du côté des Boers : les succès des luttes précédentes commencées dès 1880, succès liés à la précision remarquable du tir.

[18]    Vu la dilution des formations, les phénomènes d’“attirance de l’abri” et d’“adhérence au sol”, de déprime physique et nerveuse liée aux conditions de la lutte (invisibilité de l’ennemi et de la mort qui frappe sans prévenir), chaque soldat, individuellement, doit être bien formé au maniement de ses armes et être en parfaite condition au point de vue du moral.

[19]    Comme nous le verrons au cours de cet article, des penseurs contemporains comme Langlois, Gilbert et Fournier accordent une importance primordiale au moral. Cette tendance s’accentuera encore et une école, dont un des chefs de file sera le colonel de Grandmaison (cf. ses deux ouvrages : Deux conférences faites aux officiers de l’état-major de l’armée (février 1911) Paris, Nancy, Berger-Levrault, 1911 ; Dressage de l’infanterie en vue du combat offensif, Paris, Nancy, Berger-Levrault, 1912), conclura, de cette prédominance du moral, à la nécessité de l’attaque à outrance.

[20]    Au début de la campagne, les Anglais employaient une tactique classique commençant par un engagement d’artillerie sur les posi­tions boers reconnues, suivi d’attaques de formations d’infanterie compactes et profondes qui se soldèrent par des échecs. La tactique britannique évolua peu à peu et ce n’est qu’avec l’arrivée de lord Roberts en décembre 1899 que les nouveaux procédés permirent de remporter la guerre.

[21]    Négrier ne parle ici que du feu de mousqueterie et néglige celui de l’artillerie. Le fusil des Boers, employé par des tireurs extrême­ment habiles, s’est montré durant la guerre d’une redoutable effica­cité, d’autant que le terrain comportait souvent de très grandes zones découvertes. Il interdisait tout déplacement non défilé jusqu’à une distance d’environ 800 mètres. L’artillerie s’est montré déce­vante. Les principales causes sont : l’invisibilité des objectifs et, par conséquent, les difficultés de réglage, la faible puissance des obus, shrapnels ou explosifs, l’emploi de tranchées et de couverts et, du côté des Boers, des effectifs très faibles.

[22]    Les Boers, puis les Anglais, ont employé des procédés de combat ou les notions de camouflage et de dilution des formations avaient une très grande importance. Dans la défensive, les Boers creusaient des tranchées camouflées, au bas des pentes ou à flanc de coteau. Elles étaient échelonnées sur deux ou trois lignes, reliées entre elles par des communications défilées. Ils les occupaient en fonction des besoins du moment avec des effectifs peu denses. Les déplacements se faisaient par petits groupes, de couverts en couverts, par bonds rapides, en utilisant les couverts ou en rampant. Négrier parle d’“attirance de l’abri” et d’“adhérence au sol”. Les uniformes étaient de couleur peu voyante et se confondant bien avec le sol sud-africain. Les Anglais éliminèrent également tous ce qui pouvait trahir leur présence, tels que boutons ou objets métalliques, insignes de cou­leurs, etc. Quant à l’artillerie, elle agissait en étant masquée et bien protégée, dispersée et se déplaçait dès que l’artillerie anglaise avait réussi à réglé son tir.

[23]    Rappelons que le texte de Gilbert est antérieur à la publication de l’article de Négrier.

[24]    L’armée française a été véritablement traumatisée par la dé­faite de 1870, défaite liée à l’esprit exagérément défensif des offi­ciers. Par réaction et suite à l’influence des études consacrées aux guerres napoléoniennes et à celles de 1870-71 et de 1866 ainsi qu’à la doctrine du Grand État-Major allemand, les penseurs militaires français ont développé un esprit offensif particulièrement fort. Cette tendance s’est renforcée avec le temps et débouchera sur la notion d’attaque à outrance à partir de la fin de la première décennie du siècle.

[25]    Concernant le feu de l’infanterie, tous les auteurs sont unani­mes pour signaler que le défenseur possède un avantage certain, surtout s’il se montre un aussi habile tireur que le sont les Boers. La seule remarque est la constatation que la profondeur de la zone battue par le feu du fusil est passée de 400 mètres en 1870 à 800 mètres, en raison du perfectionnement des armes et de l’habileté des Boers.

[26]    L’artillerie employée durant la guerre des Boers comprenait de l’artillerie lourde sur le champ de bataille, de l’artillerie à tir accé­léré et de l’artillerie légère à tir rapide , les “pom-poms”. L’artillerie française est, à cette époque, une artillerie à tir rapide dotée du fameux canon de 75 aux qualités exceptionnelles. Elle ne comprend plus de canons à tir accéléré, ni, d’une manière générale, de canon lourd, ni de pom-poms. Même si les différences entre l’artillerie à tir accéléré et l’artillerie à tir rapide ne sont pas de nature, mais seule­ment de degré, ces différences ont constitué un argument supplé­mentaire, quoique mineur, pour les tenants de l’école de la manœu­vre napoléonienne.

[27]    Fournier signale, en outre, la mauvaise qualité des projectiles et les erreurs de manipulations des munitions comme facteurs aggra­vants.

[28]    Gilbert souligne la nécessité de pousser les batteries vers les têtes de colonnes pour pouvoir en disposer le plus rapidement possi­ble au début de l’action. Il faut toutefois se garder de toute surprise en disposant d’une proportion d’infanterie et de cavalerie suffisante pour éviter que les batteries ne se trouvent sous le feu de l’infanterie ou face à une charge de cavalerie alors qu’elles sont en plein déploiement, comme cela est arrivé à la bataille de Colenso.

[29]    Le principe d’économie des forces n’est pas forcément en contra­diction avec celui de concentration. Il faut entendre par économie des forces l’emploi de ce qui est juste nécessaire pour obtenir “sûrement” l’effet voulu, le reste des batteries restant en position dite “de surveillance”.

[30]    Langlois et Gilbert préconisent une batterie pour 200 mètres de front.

[31]    L’artillerie de campagne tire deux genres d’obus. Le premier, l’obus à mitraille, est prévu pour éclater en l’air (tir fusant) et pro­jeter des projectiles vers le sol. Il est très peu efficace contre une troupe abritée dans une tranchée ou même simplement couchée ou contre des ouvrages de maçonnerie. Il ne dispose, en outre, d’aucune capacité incendiaire, d’où son inefficacité contre des villages ou même de simples maisons. Le second, l’obus torpille, est prévu pour le tir percutant et se révèle efficace contre des constructions isolées ou des lisières de village. Cependant, même avec un calibre impor­tant, les troupes abritées dans une tranchée bien camouflée sont peu vulnérables en raison de la précision des tirs. Il faudrait que chaque coup tombe exactement sur la tranchée pour qu’il y ait des pertes significatives, ce qui est impossible en raison des difficultés de régla­ge et de la dispersion naturelle de l’arme. De plus, la consommation de munitions serait très grande, car il faudrait un obus tous les deux ou trois mètres de tranchée.

[32]    Gilbert ne parle pas de la préparation contre l’artillerie, en raison de l’absence presque générale d’artillerie chez les Boers. Il mentionne toutefois, reprenant une fois de plus les thèses de Lan­glois, la quasi impossibilité de détruire l’artillerie adverse, protégée par le terrain et un bouclier. Cependant, l’artillerie, prise sous un feu fusant violent, peut être momentanément neutralisée.

[33]    Gilbert signale quelques exceptions dans le Natal, notamment le combat de Farquhar’s-Farm (30 octobre 1899) où les Boers ont combattu avec un dispositif en profondeur en employant de vérita­bles avant-lignes.

[34]    Fournier reprend ici l’argumentation développée par le lieute­nant-colonel von Lindenau dans une conférence du 5 mars 1902 et publiée dans la Militär-Wochenblatt, Beiheft 3, 1902.

[35]    Le règlement prévoit la division des forces d’infanterie en trois groupes. Le premier assure la supériorité du feu, le deuxième donne l’assaut et le troisième attend, en défense. La phase d’acquisition de la supériorité du feu est “toujours écourtée”.

[36]    Une absence de renseignement oblige les troupes britanniques à se déployer dès le moindre contact avec l’ennemi, même si celui-ci est très faible. Il en résulte souvent une très grande perte de temps.

[37]    Les forces boers ne sont ainsi pas fixées et peuvent se retirer sans encombres lorsqu’elles voient leur front débordé par les troupes britanniques.

[38]    Langlois affirme que la cavalerie peut encore obtenir des infor­mations et cite des cas de la guerre des Boers montrant bien qu’il n’y a pas de faillite totale de la cavalerie dans ce domaine. Langlois emploie également l’argument de la forme particulière de la guerre ainsi que celui des qualités exceptionnelles des Boers pour conclure qu’une cavalerie évoluant dans le cadre d’une guerre européenne aurait plus de possibilité d’agir efficacement.

[39]    Le terme d’“avant-garde” est employé ici de manière générique pour désigner une troupe située à l’avant du gros de l’unité et ayant pour missions l’exploration et la sécurité du dispositif. En fonction de la taille de l’unité, de la situation (offensive ou défensive) et de la position (avant, arrière ou flancs), cette troupe porte une désignation propre (avant-garde, arrière-garde, avant-poste, etc.).

[40]    Gilbert considère que la cavalerie est impuissante. Quant à l’infanterie, elle serait un peu plus efficace, mais beaucoup trop lente. Quant aux “reconnaissances au canon”, préconisées par cer­tains théoriciens allemands (von der Goltz, Bronsart von Schellen­dorf) qui pensaient qu’une fois le contour apparent des positions de l’ennemi défini, il suffisait de tirer avec l’artillerie pour que l’adver­saire se démasque en répondant au feu, dévoilant ainsi son disposi­tif, elles sont rejetés sans appel. En effet, rien n’oblige l’ennemi à riposter à un tir d’artillerie. En outre, la surface d’un dispositif apparent étant très grande, il faudrait une consommation de muni­tions effrayante pour fouiller chaque recoin susceptible de cacher des troupes. D’ailleurs les quelques expériences de ce genre effectuées au cours de la guerre des Boers ont montré l’inanité de cette doctrine.

[41]    La faillite de la cavalerie est mise en évidence par Négrier en raison des nombreuses capitulations anglaises en “pleine campagne”, des difficultés des reconnaissances et de la puissance des armes à feu qui l’empêche de charger sur le champ de bataille et même de poursuivre des troupes en retraite.

[42]    Pour Langlois, le rôle de la baïonnette ne se limite plus seule­ment, comme certains le prétendent, à une fonction purement déco­rative, opinion basée sur le seul fait que les Boers n’en possédaient pas.

[43]    Le point 1° traite de l’absence d’artillerie du côté des Boers, le point 2° de la puissance du fusil de l’époque, le point 4° du morcellement des avant-gardes lié à la puissance de l’armement et le point 8° de la quasi inviolabilité du front liée elle aussi à la puissance de l’armement.

[44]    Le point 5° traite de l’épuisement nerveux des soldats engagés au combat et le point 7° de la nécessité, pour le soldat, de plus en plus isolé vu le morcellement des formations, de disposer d’un moral solide. Bonnal considère qu’il n’y a cependant pas de bouleverse­ment, l’épuisement nerveux, ayant été “constaté de tout temps”, n’est que “plus rapide aujourd’hui” en raison de l’augmentation de la puissance de feu et de la faible visibilité des forces sur le champ de bataille. Ce moral est héréditaire “intimement lié aux questions de race et de famille”. On ne peut le faire naître au moment du service militaire, mais on peut le renforcer dans la jeunesse par le sport en particulier. L’importance des chefs est primordiale, car ce sont eux qui éduquent les soldats “physiquement, moralement et technique­ment, dès le temps de paix”.

[45]    Bonnal condamne les attaques de front effectuées avec des masses. Il les qualifie de “crime”.

[46]    Il faut cependant mettre un bémol en ce qui concerne Gilbert. Ce dernier, bien qu’insistant particulièrement sur l’aspect moral, n’a pas eu le temps de nous faire part de ce qu’il considérait comme l’enseignement fondamental de la guerre des Boers : il est mort avant d’avoir pu achever son manuscrit.

[47]    La personnalité qui est à l’origine de ce courant de pensée est le colonel Charles Ardant du Picq. Né en 1821, il a servi en Crimée, en Syrie et en Algérie, avant de mourir à la bataille de Gravelotte en 1870. Très intéressé par les questions d’instruction et de psychologie militaires, il s’est consacré à l’étude de l’histoire et de la tactique. Publiées en 1880 et en 1903, de manière posthume, ses œuvres ont influencé la pensée militaire française jusqu’à la Première Guerre mondiale. Sur cette question, lire notamment, outre l’introduction de l’édition de 1903 de Judet : Azar Gat, “Ardant du Picq’s Scientism, Teaching and Influence”, War & Society, octobre 1990, pp. 1-16 ; Lucien Nachin, Ardant du Picq, Paris, Berger-Levrault, 1948 ; Victor Petit, À la recherche d’Ardant du Picq, Paris, Berger-Levrault, 1954.

[48]    Les obusiers sont des armes à trajectoire courbe, devant permet­tre d’atteindre des troupes abritées dans des tranchées ou derrière des reliefs. Le besoin avait déjà été ressenti de posséder ce genre d’armes au cours des batailles de Plewna (guerre russo-turque de 1877-78).

[49]    Langlois estime en revanche que le canon de type “pom-pom” a montré son efficacité. Cherchant à détruire le tireur et non pas le retranchement, il s’avère être une arme d’appui pour l’offensive tout à fait adéquate. Cette opinion n’a rien de surprenant, la conception de l’engagement de ce genre d’arme se rapproche, en effet, beaucoup de celle de l’engagement du canon de 75.

[50]    Pour la guerre, les progrès en matière de ravitaillement, de lutte contre les maladies sont aussi à prendre en considération. Des statistiques de pertes sont présentées de manière à montrer, preuve à l’appui, la véracité de l’affirmation.

[51]    Gilbert considère que les résultats bruts des essais dans les polygones de tir ne sont pas totalement transposables sur le champ de bataille. Il faut en effet tenir compte de l’influence du terrain et de “l’élément humain avec ses défaillances physiques et morales”.

[52]    Langlois montre que les Anglais n’ont engagé qu’une partie de leurs forces et que ces forces, une fois engagées, n’ont jamais poussé leurs attaques à fond. Il cite l’exemple de la bataille de Colenso (15 décembre 1899) ou le taux de perte de l’infanterie a été inférieur à 7%, avec l’engagement de cinq bataillons sur 12 seulement. Il souligne la différence d’avec les Russes au cours de la guerre contre les Turcs au cours de laquelle les Russes ont eu des pertes atteignant 30%.

[53]  Langlois montre que le combat de front serait, dans une guerre européenne, le combat le plus courant. Certes, la manœuvre de flanc est souhaitable, mais elle ne peut être effectuée en toute circonstances. Il faut d’abord enlever à l’ennemi sa liberté de ma­nœuvre en le fixant (rôle de l’avant-garde). De plus, il ne faut pas raisonner avec des unités isolées. En Europe, contrairement à la guerre sud-africaine où les effectifs étaient faibles par rapport aux espaces géographiques immenses, les unités seraient toujours enga­gées de manière “encadrée”. La manœuvre de flanc serait donc impossible pour des petites unités et praticable seulement au niveau des armées, avec toutes les difficultés que cela représente.

[54]    Langlois cite huit cas (Talana-Hill (20 octobre 1899), Elands­laagte, Waal-Krantz (février 1900), etc.) où lorsque, par hasard, il y a eu coordination entre artillerie et infanterie, des attaques frontales ont réussi des deux côtés.

 

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