L’impact de la ram sur les cadres multilatéraux de sécurité et de défense

 

Alain De Nève

 

Parce qu’elles ont échoué à établir une paix globale, nos sociétés occidentales semblent se diriger vers le développement d’une guerre non-attritionnelle, fondée sur les acquis de la révolution intervenue dans les technologies de l’information et du renseignement. L’idéal de paix de type “wilsonien”, s’appuyant sur le règlement pacifique des différends par le droit et le recours aux organisations internationales, a donc été la victime du désenchantement du monde occidental. Il cède désormais la place à un mode d’inter­vention policé, qui, sous le couvert de dénominations variées – opération de paix, opération autre que la guerre (Operation Other Than War), etc. – traduit le déficit de confiance et de recours aux institutions multilatérales de sécurité collective (ONU) et coopérative (OSCE) et, même, de défense collective (OTAN, ex-UEO).

Aujourd’hui, la révolution dans les affaires mili­taires (RAM), égérie des réflexions conduites au sein des forces armées des États-Unis, mais aussi produit conceptuel des déboires rencontrés par les forces améri­caines lors de la guerre du Vietnam, est sur le point d’aboutir à une vision stratégique inédite. Détaché des conceptions de la guerre de l’âge industriel, qui recourait à la mobilisation et la destruction de masses, l’instru­ment militaire entend, à présent, tirer profit des capacités d’engagement de précision afin d’accroître sa mobilité et sa flexibilité. En se mettant à la disposition d’une projection de forces plus efficace et efficiente, le C4ISR (Command Control Communications, Computer, Information Surveillance and Reconnaissance) a permis l’émergence d’une faculté nouvelle : la préclusion stratégique.

Au travers du présent article, nous tenterons d’offrir une introduction à ce modèle d’intervention, à ses précep­tes et faiblesses, de même qu’à ses conséquences sur les cadres d’action multilatéraux en matière de sécurité et de défense collective, ainsi que sur les principes de la dissuasion. Il s’agira, à cette fin, d’examiner, au préala­ble, les préceptes constitutifs de la guerre réseau­centrique et de la dominance informationnelle.

Que l’on ne s’y trompe point. Même si l’essentiel de notre argumentation mettra l’accent sur les récents déve­loppements intervenus en matière de défense aux États-Unis, il ne s’agira pas de faire le procès de cette nation : attitude qui ne parviendrait qu’à faire état d’une cécité intellectuelle et qui s’accommode mal d’une démarche scientifique, exigeant de l’analyste qu’il se pose en acteur aussi “extérieur” que possible à la réalité dont il souhaite réaliser une certaine économie. Qu’elle le désire ou non, qu’elle en soit ou non consciente, l’Europe traverse, elle aussi, pour l’heure une phase post-industrielle – dans laquelle semblent progresser avec plus d’avance les États-Unis. Elle poursuit donc la même voie que son partenaire américain. Certes, d’aucuns s’apitoieront sur le “gap” technologique et budgétaire des États membres de l’Union européenne en matière de défense et qui jette le trouble sur les perspectives d’un cadre stratégique commun, conforme à la RAM. De même, on ne saurait trop insister sur les lacunes de l’Europe dans le domaine de la réflexion portant sur les innovations technologiques et organisationnelles, ainsi que sur leur impact sur les conceptions stratégiques des États membres de l’Union européenne. Toutefois, si ce déficit se révèle avec autant d’acuité, c’est bien parce que l’Europe prend modèle sur son partenaire américain. Bien sûr, ce constat ne préfi­gure en rien de l’orientation politique et stratégique de l’Union, ni même des instruments dont elle entend faire œuvre aux fins de règlement des différends et de gestion de crises. Il importe, cependant, de noter que tout mise en place de structures institutionnelles futures en matière de défense commune nécessite, au préalable, une connaissance des bouleversements qui s’apprêtent à se produire dans nos paradigmes organisationnels.

La naissance d’un concept

Ce n’est pas un hasard si cette vision de l’évolution des rapports entre guerre et société est intervenue aux États-Unis. Et ce, pour deux raisons majeures. La pre­mière a trait à la relation toujours très forte qui a tradi­tionnellement uni, au sein de cette nation – “ex-croissance civilisationnelle de l’Europe, pour reprendre les termes d’Alexandre Del Valle[1] – la science au politique[2]. La seconde réside dans la croyance qu’ont les États-Unis d’être la nation à même de conduire la marche irréversible vers le perfectionnement infini et le progrès continuel. Il règne, parmi les théoriciens de la Troisième Vague et de la RAM, l’idée d’un certain messianisme universalisateur qui n’est pas sans rappeler la notion de “Troisième Âge”, évoquée par G. E. Lessing, et vers laquelle marcherait progressivement l’Humanité ; “Cet âge de la perfection où l’homme, à mesure que son esprit se convaincra davantage de l’approche d’un avenir tou­jours meilleur, n’aura cependant plus besoin de demander à cet avenir les mobiles de ses actes ; car alors, il fera le bien parce que c’est le bien et non pas pour la raison qu’il s’accompagne de certaines récompenses[3]. Pour Stephen Blank, cette mission de “civilisateur stratégique qu assument les États-Unis représente le sommet d’un ethnocentrisme d’arrière-garde. “Nombre des écrits de ce pays sur les conflits du futur, la guerre de l’information ou les technologies s’y rapportant consti­tuent l’exsudation du triomphalisme ethnocentrique et de ce dédain pour les modes de pensée et traditions mili­taires issus d’autres pays[4]. Il existerait donc, aux États-Unis, une incapacité quasi-congénitale à penser l’Autre. Il s’agit là d’un précipice intellectuel dans lequel les Européens ont appris à ne plus sombrer. Aguerris, si l’on peut dire, par les expériences traumatisantes des conflits nationalistes qui ont déchiré, à deux reprises, le conti­nent, d’une part, et les déboires rencontrés dans leurs aventures coloniales, d’autre part, les États d’Europe savent qu’il importe de considérer l’art de la guerre, et ses modes de conduite, dans tout ce qu’ils comportent comme diversité.

On pourrait, par ailleurs, mettre en exergue les caractéristiques institutionnelles des États-Unis, qui se révèlent particulièrement propices au développement d’un débat innovateur et contradictoire sur les rapports entre la société et le militaire. Comme l’écrit Laurent Murawiec, “la nation américaine [... ] résulte de la volonté contractuelle de contractants : la notion de contrat social n’y est pas une noble métaphore, comme elle l’est en Europe, mais une réalité fondatrice”. L’Amérique est une rencontre de volontés animées par une “destinée mani­feste”. Plus encore, l’Amérique constitue le terreau idéal de l’expérimentation et de l’innovation. La nation améri­caine, elle-même, représente le fruit d’une expérimen­tation politique qui, progressivement, est passée du statut de construit à celui d’entité identitaire. “C’est là ce que les sociologues américains appellent “l’expérience américaine (the American Experiment) : il s’agit d’un pays expérimental, et non d’un pays enraciné immémo­rialement [... ]”. On peut ajouter que la pratique du débat contradictoire, particulièrement prisée aux États-Unis, nation bâtie autour d’un contrat social qu’il ne s’agit pas d’entendre au sens rousseauiste du terme, favorise l’ému­lation et l’innovation de la pensée – même si, à l’instar de tout État, des contraintes institutionnelles demeurent posées et fixent les limites à l’intérieur desquelles il convient de penser les transformations sociétales[5].

Le paradigme informationnel

La révolution actuelle que semblent traverser les États-Unis porte sur le développement des technologies de l’information. Cette évolution, désignée par les Toffler comme la “Troisième Vague”[6], serait à l’origine de bouleversements majeurs dans les sphères culturelle, sociale, économique et financière des collectivités occi­dentales. Fidèles à la valeur explicative qu’ils accordent au lien entre production des richesses et modes de conduite de la guerre, les Toffler affirment le passage progressif de l’instrument militaire de nos sociétés de l’ère industrielle à l’ère informationnelle[7]. Cette transi­tion n’est pas sans conséquence sur l’avenir de l’organe militaire et la culture en vigueur en son sein. Comme le souligne fort justement le commandant James R. Fitz Simonds, “le rythme de développement des systèmes d’information suggère que le véritable changement est moins technologique qu’organisationnel[8]..En d’autres termes, la révolution dans les affaires militaires condui­rait à une remise en cause fondamentale de nos concep­tions d’organisation “weberiennes.

Plus exactement, les forces armées des États-Unis achèveraient la première phase de la RAM, dont Steven Metz énumère les conditions d’émergence durant les années 1990[9]. Parmi elles, le phénomène de globalisation et l’interconnexion croissante des sociétés et des écono­mies ont accru l’impact des crises se déclenchant dans une région donnée. Nulle société ne peut, selon l’auteur, s’estimer épargnée par la guerre et par l’instabilité que celle-ci engendre pour l’espace régional concerné et le système international dans son ensemble. À cela, s’ajoute l’accélération exponentielle des échanges commerciaux et financiers. Ce qui, à terme, augmenterait la vulnérabilité de nos systèmes de production et de communication. Il y a aussi, bien sûr, la volonté manifestée par les alliés de reconnaître l’hégémonie des États-Unis en matière stratégique. Même si d’aucuns affirment que la forteresse atlantique se lézarde sérieusement, il est peu probable que les récents atermoiements européens sur la politique étrangère américaine remettent en cause les fondements mêmes de la relation transatlantique. Tout au plus, les quelques désaccords conduiront-ils à un réaménagement de ses aspects purement organisationnels (développe­ment de l’IESD au sein de l’OTAN et européanisation croissante des cadres atlantiques, montée en puissance de la PESD au sein de l’Union européenne et des modes de gestion civile des crises au sein de celle-ci et de l’OSCE). Soulignons, enfin, l’idée, sous-jacente à la RAM, selon laquelle le monde demeure, aujourd’hui encore, potentiellement dangereux. Dans ce contexte, la protec­tion de nos sociétés, et la maîtrise des espaces de crise appellent l’acquisition d’une supériorité qualitative de nos organisations militaires, moyens logistiques et modes de conduite de la guerre.

“Système des systèmes” et guerre réseaucentrique

Dans son acception structurelle, la présente révolu­tion dans les affaires militaires repose sur l’intégration des systèmes alliés. L’objectif, à terme, est la constitution d’un réseau communicationnel militaire qui garantirait la supériorité des forces armées occidentales grâce à une meilleure circulation et un traitement optimal de l’infor­mation et du renseignement en provenance des différents échelons de commandement et d’opération. Il s’agit, plus exactement, de passer d’un modèle d’opérations militai­res basé sur l’action coordonnée de plates-formes indivi­duelles (ex. : porte-avions, avions de combat, bombardier, chars de combat, etc.) vers une approche centrée sur le réseau en lui-même (Network Centric Warfare ou guerre réseaucentrique)[10]. Cette intégration serait rendue possible en vertu de trois avancées majeures en matière stratégique. La première est l’existence de senseurs et d’armes à grand rayon d’action, qui, par une application en réseau, assurerait une massification de la puissance de feu sur des objectifs communs et accroîtrait l’efficacité et l’efficience des unités combattantes. La deuxième réside dans la capacité du réseau de garantir, de façon concomitante, une extension géographique des opérations tout en réduisant les possibilités pour l’adversaire d’atta­quer les points faibles ou sensibles de notre dispositif militaire et politique. Enfin, une troisième avancée est la possibilité offerte par le réseau d’accroître le rythme des opérations de combat, en réduisant les interstices entre l’observa­tion du théâtre de crise, la définition des actions à entreprendre et l’exécution des tâches imparties aux unités de combat.

Le concept de guerre réseaucentrique, qui constitue la prochaine étape de l’évolution de la pensée militaire[11], a parfaitement été exposée par le vice-amiral Arthur K. Cebrowski[12]. L’idée de base est relativement simple : les guerres structurées autour des capacités et du matériel seront abandonnées au profit de guerres réseaucentri­ques, rendues possibles par la maîtrise des technologies de l’information (Information Dominance) que le manuel de doctrine Joint Vision 2020 érige en facteur décisif permettant aux forces armées US d’obtenir la maîtrise des espaces de crises futures. Le dispositif militaire se fonderait, tout d’abord, sur une grille d’information qui, à l’aide d’ordinateurs et de moyens de communication adaptés et interconnectés, permettrait la transmission, en temps réel, d’une grande quantité de données : condition sine qua non afin d’optimiser le niveau d’intero­pérabilité et de multinationalité – à supposer que les systèmes alliés disposent d’infrastructures communi­cationnelles compatibles et suffisamment évoluées. Un deuxième élément du dispositif résiderait dans la mise en œuvre d’une grille de détection, qui assurerait le recueil des informations et leur transmission aux diffé­rents niveaux d’opération. Enfin, un dernier élément du dispositif reposerait sur une grille d’engagement des systèmes d’armes létales et non-létales[13]. En d’autres termes, la guerre réseaucentrique exige, pour sa réalisa­tion, un niveau élevé de connaissances de l’espace de combat ; un savoir partagé des intentions du commande­ment ; une capacité d’auto-synchronisation – exigeant de la part de chaque élément de la force qu’il conserve un rythme opérationnel en accord avec le rythme de combat fixé par le comman­dement – ; ainsi qu’une rapidité de commandement capable de bloquer les options stratégi­ques et tactiques de l’adversaire. Comme l’indique Alain Joxe, la domination informationnelle entend réduire l’écart entre la fonction de “renseignement militaire” et la “planification opérationnelle”[14]. Plus encore, les aspects techniques de la dominance informationnelle – concept clef de la RAM – prévaudraient sur la cohésion des unités alliées : perspective qui n’est pas sans consé­quence sur l’avenir des institutions de sécurité et de défense collectives, mais aussi sur le commandement, qui, selon les termes de Ross Pigeau et Carol McCann, constitue pourtant “l’expression créatrice de la volonté humaine nécessaire pour accomplir une mission”[15]. Une évaluation correcte de cette dimension ne pourra, cependant, être menée tant que l’intégration des systèmes alliés ne sera pas effective.

Préclusion stratégique

Forte des innovations acquises et courantes dans le domaine des technologies de l’information, les armées occidentales pourraient – selon des échéances dépendan­tes des rythmes d’évolution stratégique propres à chaque nation alliée – procéder à la pratique d’un engagement rapide et décisif, suivi d’un désengagement tout aussi immédiat. Ce concept d’intervention, désigné par les termes de “préclusion stratégique”, constitue l’un des paramètres fondamentaux devant guider la projection de forces américaines dans les années futures. Il se fonde sur l’exploitation de réseaux informationnels intégrés avec comme objectif la neutralisation ou la paralysie des forces adverses par l’intermédiaire d’une attaque de précision[16]. Le C4ISR représente, à cet égard, l’outil incontournable à la réalisation d’une telle opération. Il doit permettre l’engagement décisif de forces réduites et dispersées à même d’assurer la maîtrise directe de l’espace de combat.

L’intervention armée serait, par conséquent, analo­gue à une opération chirurgicale dont le succès viendrait à dépendre de la contribution de chaque élément d’un réseau axé sur le contrôle et la transmission correcte des informations entre ses éléments constitutifs. Au travers de ce concept, l’objectif des forces américaines repose sur l’organisation d’interven­tions militaires rapides, décisives et peu coûteuses sur le plan humain – les États-Unis ayant traditionnel­lement exprimé une grande réticence à l’engagement extérieur de ses hommes. Le mode d’intervention sous-jacent à la “préclusion stratégique” traduit, en outre, la conception jominienne en vigueur au sein de l’édifice militaire US ; conception pétrie d’une vision techniciste et capacitaire où l’échelon militaire entend disposer d’une marge de manœuvre quant à la définition des moyens et modes d’intervention aux fins de la réalisation de l’objectif politique.

Cette vision techniciste ne porte-t-elle pas en elle les germes mêmes d’un décalage toujours plus profond entre, d’une part, la réalité de la configuration géopolitique et l’état réel des menaces et, d’autre part, l’analyse qu’en font les experts dans la désignation et l’acquisition des moyens ? Au vrai, l’argument n’est pas neuf. Ainsi, la croyance parmi certains analystes américains selon laquelle les États-Unis parviendront à éviter de futurs engagements dans des terrains semblables au bourbier somalien s’est-elle révélée erronée. Tout au contraire, l’expérience des années 1990 a démontré l’immanence de tels théâtres de crise, fondamentalement différents, au demeurant, du scénario envisageant l’intervention des forces US au sein de deux conflits régionaux[17].

Le mirage de l’exclusivité stratégique

La dominance informationnelle, fondement même du concept de préclusion stratégique et de l’engagement décisif de précision, alimente, parmi nos sociétés post-industrielles, le mirage de l’invulnérabilité. Certes, ce sentiment s’avère plus présent au sein de l’édifice militaire américain, qui, à la différence des nations euro­péennes, dont les relations ont longtemps été fondées sur la menace, conçoit son rapport au monde selon la “projection”[18]. Ainsi, William Perry, ancien secrétaire à la Défense, affirmait-il que la combinaison synergique des nouvelles technologies aux moyens armés que seuls les États-Unis sont capables de maîtriser, permettrait à ceux-ci de s’assurer la “dominance de forces”. Ce mirage de l’exclusivité stratégique n’est pas sans précédent. Certes, la place des États-Unis dans le système interna­tional contemporain leur permet de penser l’ordonnance­ment d’un monde dont les conditions de réalisation sont, pour l’heure, accessibles aux moyens dont ils disposent sur les plans politique, militaires, économiques et cultu­rels. Toutefois, comme le soulignait déjà Paul Kennedy, au crépuscule de la Guerre froide, malgré leur atypicité sur les plans économique et militaire, les États-Unis ne pourront échapper aux épreuves qui menacent la longé­vité de toute grande puissance[19].

La première repose sur la capacité inhérente à la société américaine, à ses élites politiques et stratégiques de préserver un équilibre entre les nécessités de sa défense et le respect de ses engagements extérieurs. La seconde concerne le maintien impératif des fondements technologiques et économiques de la puissance. En d’autres termes, l’erreur fondamentale des États-Unis – erreur que pourrait commettre l’ensemble des sociétés occidentales alliées – résiderait dans la croyance erronée qu’un corpus d’innovations technologiques donné ne trouverait aucun État suffisamment développé sur le plan industriel et technique que pour accueillir et inté­grer la globalité ou une partie des moyens et infra­structures de la RAM. Or, précise Charles-Philippe David, “l’accès à la RAM pourrait devenir en effet plus facile en raison de la diffusion plus grande et rapide des technologies à l’ère de l’interdépendance”[20] Aussi, rien ne nous interdit de songer à l’émergence future de rivaux susceptibles d’engranger chez eux un investissement social, économique, technologique et militaire supérieur ou égal à celui consenti par les États-Unis et ses alliés. Semblable perspective pourrait sensiblement altérer l’efficacité et l’efficience de la “dominance information­nelle” des États-Unis en matière stratégique. En effet, la RAM suppose, dans le chef de la nation qui la développe, l’exclusivité dans la détention des techniques et technolo­gies assurant la domination militaire. Or, l’apparition d’un adversaire capable de générer une effervescence sociale, scientifique et politique de nature et d’impor­tance similaires remet en question la supériorité affichée de cette première nation. Un tel scénario gagne en crédibilité selon Robert H Scales Jr., ancien commandant de l’US Army War College, pour qui “de plus en plus d’États non-occidentaux sont en train de s’adapter à l’hégémonie militaire américaine en déclinant l’achat de matériel, produit de la puissance militaire occidentale[21]. Ce serait une grave erreur que de considérer les victoires occidentales dans le golfe Persique, en Bosnie-Herzégo­vine, au Kosovo et, aujourd’hui, en Afghanistan comme l’aboutissement d’une suprématie incontestée de l’esta­blishment militaire occidental sur des civilisations mili­taires jugées inférieures. Tout combat, toute guerre entre forces armées d’acteurs de chacune des trois “Vagues” de développement militaro-industriel ne doit pas être perçue comme une fin politique en soi, mais bien comme l’élément d’un processus d’apprentissage à travers lequel des adversaires potentiels cherchent à exploiter leurs forces relatives en vue de pallier les faiblesses de leurs appareils militaires respectifs[22]. Et il n’est pas impossible qu’à l’avenir, les appareils militaires occidentaux mettant en œuvre les outils de la RAM soient confrontés à une configuration stratégique radicalement différente des paradigmes et doctrines élaborés in abstracto.

Certains n’hésitent d’ailleurs pas à dénoncer la “supercherie” que constituerait la RAM et les technolo­gies qui lui sont associées. La RAM ne répond-elle pas davantage à la perspective – au demeurant peu probable dans les conditions politique actuelles – de futures confrontations militaires entre les seuls États post-industriels qu’à la volonté de préparer ces mêmes États à de nouvelles conjectures stratégiques entre civilisations militaires issues d’autres horizons ? Il y a, dans la conception que l’Occident se fait des guerres futures, un paradoxe pour le moins étonnant. Les forces politiques, sociales, économiques et culturelles qui ont œuvré, en Occident, pour le développement ou l’intégration de nouvelles technologies à des fins militaires ont bénéficié d’un terreau institutionnel particulièrement favorable aux libertés de réflexion, d’entreprise et de conception – libertés que l’on retrouve uniquement au sein des démocraties libérales occidentales. La RAM ne constitue, finalement, que le produit conceptuel et doctrinaire des démocraties qui, de par l’essence même de leur régime de gouvernance, fournissent un cadre stimulant pour le progrès. Or, les études conduites depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale semblent démontrer l’existence d’une paix entre ces mêmes démocraties. Cette hypo­thèse, qui s’appuie selon ses défenseurs, sur un ensemble d’observations empiriques probantes, affirme le principe selon lequel «les démocraties ne se font pas la guerre entre-elles”[23]. Dés lors, la puissance supposée de la RAM, produit des démocraties post-industrielles ou de “marché”, ne serait utile que dans l’hypothèse de confron­tations entre démocraties, c’est-à-dire, entre des États ayant en commun un régime de gouvernement ouvert et garantissant les libertés indispensables à la dynamique du progrès. Or, cette même conjecture stratégique est, comme nous l’avons souligné précédem­ment, peu probable dans le court et moyen terme.

La RAM serait-elle, finalement, sans intérêt dans les perspectives des conflits futurs mettant aux prises des États post-industriels à des groupes ethniques ou nationalistes aux revendications identitaires, à des grou­puscules terroristes, des milices locales ou narcotrafi­quants ? C’est la thèse soutenue par les détracteurs de la RAM et par ceux qui, dans les secteurs académiques, politiques ou militaires, dénoncent les préceptes utopis­tes de la domination informationnelle comme garante de l’hégémonie occidentale dans les affaires stratégiques. Les technologies de l’information et les réseaux de renseignement ne sont pas exempts de vulnérabilités intrinsèques et encore moins à l’abri d’agressions exté­rieures. Penser et organiser la prévention et la gestion des crises et conflits sur les seuls acquis technologiques ne suffit point à garantir la stabilité des théâtres de crises où les forces armées occidentales seraient con­duites à intervenir. C’est là l’une des faiblesses fonda­mentales de la RAM : la conviction, partagée par certains membres des édifices militaires occidentaux, qu’une guerre de type réseaucentrique annihilerait le “brouillard de la guerre” – pour reprendre les termes de Carl von Clausewitz – ne les place point à l’abri des éblouisse­ments de la prétendue nouveauté de leur concept. La focalisation des sociétés occidentales sur le haut degré de technologie contenue dans la RAM distrait celles-ci de risques périphériques de type asymétrique.

En outre, le tout technologique procède au dénigre­ment, particulièrement néfaste, du facteur humain. Il néglige ainsi les forces morales de l’adversaire. Il fait fi, dans sa dimension conceptuelle, de l’agrément opération­nel qu’exige toute doctrine pour sa préservation et son application dans le long terme ou, à tout le moins, jusqu’à ce que l’efficacité de cette doctrine soit remise en cause par un adversaire. Les armes, souligne fort juste­ment Colin S. Gray, ne remportent pas les guerres[24]. Elles assistent l’homme dans ses combats, dans les luttes qu’il menait, jadis, pour sa préservation, ensuite pour sa suprématie et, aujourd’hui, espère-t-on, pour la mise en place d’un ordre stable, sinon sécurisé à travers les théâtres de crises variés où il est susceptible d’intervenir contre ses congénères. En d’autres termes, la RAM répond à l’imprévisibilité de la menace par la certitude technologique. La RAM rétablit une nouvelle identité de défense détachée des réalités du contexte stratégique.

Menaces sur les cadres d’action multilatéraux

Pour Alvin et Heidi Toffler, la transition de nos sociétés dans la “Troisième Vague” impliquerait une adaptation fondamentale des institutions multilatérales composées exclusivement d’États-nations. Car, dans la mesure où les récents conflits intervenus dans le système “international” mettent aux prises ces États avec des acteurs non-étatiques, il importerait d’intégrer ces derniers, dans leur grande variété, au sein des organisa­tions internationales existantes. Plus encore, “les organi­sations internationales incapables d’intégrer, de coopter, d’affaiblir ou de détruire les nouvelles sources non natio­nales de pouvoir finiront par se désagréger faute de raison d’être[25]. Bien sûr, la remise en cause des institu­tions multilatérales de type intergouvernemental procè­de, dans ce dernier cas, d’une analyse du nouveau con­texte stratégique de l’après-Guerre froide. Étrangement, les auteurs ne s’étendent point sur l’impact immédiat de la guerre réseaucentrique et de la capacité de préclusion stratégique des forces américaines sur le recours à l’exercice multilatéral aux fins de la prévention et de la gestion des crises. Le multilatéralisme a, pourtant, cons­titué l’un des axes majeurs de l’engagement américain au sein de l’Europe libérée du joug nazi de la Seconde Guerre mondiale, d’une part, et de l’ensemble du monde, d’autre part. Il semble, aujourd’hui, céder la place à de nouvelles conceptions de la politique internationale, fondée sur le concept d’interventions “policières, non-attritionnelles, peu coûteuses, évacuant le recours au multilatéralisme et renforçant l’idée selon laquelle il existerait une puissance capable d’assurer l’ordre, autre­ment dit, de gendarmer le système international.

Cette capacité inédite d’intervention soulève toute­fois un paradoxe essentiel : tandis qu’ils souhaitent se dégager des contraintes liées aux structures institution­nelles qu’ils ont créées en se dotant des moyens les plus avancés en matière de projection de puissance, les États-Unis sont, en principe, amenés à multiplier leurs hypo­thèses d’intervention. La RAM contraint donc les forces armées américaines à rechercher les principes de restriction à leur action stratégique.

La dominance informationnelle, en réduisant le coût humain des interventions militaires, rend moins néces­saire, le recours aux institutions multilatérales de sécu­rité et de défense collective. Sans doute, des organisa­tions telles que l’ONU, l’OSCE et même l’OTAN sont-elles amenées à s’effacer progressivement au profit de la gestion réseaucentrée des conflits et des crises. L’institu­tion céderait ainsi la place aux “coalitions de réseau”, dont la représentation idéale résiderait dans le partage de l’information par le biais d’un “système des systèmes” fondé sur l’intégration des structures militaires alliées et coalisées. Il ne s’agit donc plus de recourir à des organi­sations “dinosaures”, héritées de l’agrégation d’États-nations, animés par des ambitions trop souvent rivales, pour constituer des “alliances universelles” (de type ONU) ou “macrorégionales” (de type OSCE ou OTAN). L’attention est plutôt focalisée sur la construction de systèmes d’intervention complexes dotés d’une faculté d’auto-organisation. La constitution de réseaux circons­tanciels possédant leur propre capacité d’adaptation se substitue à la participation à des institutions immuables et massives, conçues comme des cadres de réification des intérêts politiques qui ont leur ont donné naissance. Il s’agit, en d’autres termes, d’exploiter au maximum la dynamique complexe qui caractérise toute structure militaire, dont les unités constitutives interagissent de façon inconsciente[26].

Les institutions multilatérales de sécurité et de défense collective semblent promises, si l’on suppose la réalisation future de ces projections, à un avenir pour le moins sombre. Quel serait, en effet, aux yeux des respon­sables politiques et militaires occidentaux – et, en parti­culier, américains – l’intérêt de conserver des organismes interétatiques au sein desquels la récolte, le traitement et la diffusion de l’information se révèlent aléatoires, car soumis au “prisme des attitudes”, aux risques d’inter­prétations erronées ou de rétention de la part de certains États membres ? L’édification d’un “système des systè­mes” réseaucentrique, intégré, mais aussi souple et capa­ble de s’adapter à la complexité croissante des contextes de crise est, actuellement, l’objectif prisé par les forces américaines et occidentales. Il est le seul, aux dires des tenants de la RAM, à garantir un “degré d’interconnec­tivité encore jamais atteint au sein d’un organisme aussi étendu et diversifié qu’une armée[27]. Pour les experts du Pentagone, l’efficacité et l’efficience des forces armées de “Troisième Vague” ne seront toutefois atteintes que lorsque celles-ci seront parvenues à réunir et optimiser le développement de trois critères que sont, respectivement, la faculté spontanée d’auto-organisation, la capacité d’apprentissage et d’anticipation, et, enfin, l’aptitude à survivre dans un contexte gagné par un haut degré de complexité – inclinations dont les institutions multilaté­rales interétatiques seraient dépourvues.

Ce serait toutefois une grave erreur de penser que les risques et dérives ainsi mises en exergue dans le cas des institutions multilatérales (déformation des percep­tions mutuelles par effet de prisme, désinformation déli­bérée ou involontaire...) ne peuvent survenir dans le cadre d’un traitement réseaucentré des informations. Sans doute, la perspective future d’une meilleure transmission et d’un traitement plus optimal des infor­mations, bien que fondée sur la croyance en une supério­rité informatique en cours de concrétisation, consacre-t-elle de la même manière la nationalisation nouvelle des politiques de défense des États qui passeront, ou pense­ront passer, pour maîtres dans la gestion du savoir, arme de demain et assise de la puissance au xxie siècle. C’est là, encore, un paradoxe pour le moins surprenant. Tandis que la RAM induit une vision systémique des affaires stratégiques, elle représente avant tout l’égérie d’une seule nation – les États-Unis – qui entend, grâce au monopole qu’elle exerce désormais sur la “connaissance” et le renseignement, contrôler les espaces de crises à venir.

Une privatisation des organisations de prévention et de gestion des conflits ?

On le voit, la dominance informationnelle conduit les États-nations à délaisser le recours aux institutions multilatérales de sécurité et de défense collective. Para­doxalement, aussi, elle implique pour la société qui prétend à la maîtrise du nouveau vecteur de puissance que constitue le savoir, une nationalisation nouvelle – peut-être temporaire – des politiques de défense et, par voie de conséquence, le consentement en faveur d’un sacrifice de ses concitoyens. Dès lors, un dilemme fonda­mental se pose pour les gouvernements soucieux de préserver les vies humaines de leurs populations. Une hypothèse de solution a consisté à dire que si les États ne souhaitaient pas prendre la charge morale et politique des risques de pertes vitales inhérents aux opérations de paix, il suffisait de constituer des sociétés privées, qui, en vertu d’accords multilatéraux définissant le cadre des interventions, auraient pour mission de restaurer la paix dans le monde. Cette option, qu’Alvin et Heidi Toffler désignent par “Paix S.A.” réside dans une privatisation progressive des organismes en charge de la prévention des conflits. D’après eux, “le problème n’est pas de savoir comment servir la paix dans un monde parfait, mais de le faire dans le monde tel que nous le connaissons aujour­d’hui, et le nouveau que nous sommes en train de créer. Il s’agit, en termes plus clairs, de créer des sociétés de paix dont l’unique mission et source de profit reposerait sur la limitation des victimes de la guerre. “Leur produit, préci­sent les auteurs, serait la réduction du nombre de victi­mes en comparaison de quelque seuil constaté dans un passé récent[28].

Aussi intéressante que puisse paraître cette idée, qui sort, nous l’admettons, des sentiers battus des relations internationales, elle n’est pas, pour le moins, à l’abri d’un paradoxe fondamental. En effet, si l’on suppose la possibilité de fonder des entreprises dont les modalités de profit – définies préalablement par les États qui les constitueraient – dépendent du nombre d’indivi­dus – difficilement mesurable, au demeurant – qu’elles seraient parvenues à extraire des fléaux de la guerre, cela reviendrait à faire de la pérennité de la guerre la condition d’existence même de telles entreprises. Plus encore, sur un plan philosophique, cette hypothèse consi­dérerait l’individu non comme une fin en soi, mais bien comme un moyen d’engranger des profits – que l’on peut estimer substantiels quand on sait la prolifération actuelle des conflits déchirant de nombreuses régions du globe. Enfin, faut-il préciser qu’un tel projet ne résou­drait en rien la prétendue obsolescence des États et organisations internationales dans la gestion des crises ? Comment peut-on, en effet, espérer voir de telles entre­prises s’engager tous azimuts sans nulle objection ? De quelle façon une entreprise parviendrait-elle à dépasser les antagonismes internes susceptibles de paralyser son action ? Par la seule perspective des profits qui pourront être amassés en cas de succès remporté lors d’éventuelles interventions ? Il est peu probable qu’il s’agisse, ici, de la clef du succès. À l’instar des relations internationales, la dynamique d’entreprise génère tout autant de rapports de concurrence que de coopérations. Le problème, loin d’être résolu, n’est, en fait, que déplacé d’une sphère à l’autre de l’agir humain.

“Information Warfare” : guerre ou paix ?

Nous pouvons également, à l’instar de Stephen Blank, insister sur les effets néfastes du “tout techno­logique et informationnel” à l’égard des principes régis­sant la dissuasion et la conduite de la guerre au xxie siècle. On soulignera, tout d’abord, la tendance de l’État bénéficiant des acquis d’une RAM à accorder sa préférence pour des frappes préemptives. Le fondement informationnel des armes de demain conduira, sans nul doute, un adversaire potentiel à attaquer le premier et à porter un coup sévère aux structures de recueil et de traitement des données indispensables à la conduite d’une confrontation militaire dont l’arme essentielle s’identifie à la maîtrise du savoir et de la connaissance – ingrédients indispensables à la conduite d’attaques décisives et de frappes de précision. L’offensive sur le C4ISR de l’adversaire représente, par conséquent, l’option stratégique la plus à même d’accroître sensible­ment les perspectives de victoire de l’agresseur[29]. On assiste donc à une course à l’offensive, et ce, tant en temps de paix que de crise. Nous abordons ici la problé­matique de la distinction entre ères de paix et de guerre, dont il est si difficile de déterminer les contours dans le contexte de la RAM. En effet, si l’on tient compte, d’une part, de la préférence accordée aux frappes préemptives par des agresseurs potentiels dotés d’une RAM (ou d’une partie de ses composants) et, d’autre part, de la nature indifférenciée de l’information qui constitue désormais tout à la fois un instrument au service de la société civile en temps de paix et du militaire en période de guerre, la distinction même entre guerre et paix s’efface[30].

De la même manière, l’utilisation de ressources civiles à des fins militaires, dans le cadre de la RAM, contribue-t-il à une confusion des genres particulière­ment néfaste à l’analyse stratégique. Dans une guerre informationnelle, le civil entre au service du militaire et incarne, donc, un allié indispensable dans le cadre de la coalition “matérielle” pour la victoire. Le civil, et c’est là un phénomène nouveau, s’érige en “guerrier suppléant” (Surrogate Warrior). En fondant la politique de défense sur l’intégration civilo-militaire, on assiste à une milita­risation croissante des acteurs et infrastructures civils. Il en résulte une extension inédite du champ guerrier[31]. Le “dommage collatéral” – évoqué, notamment, à l’occasion de la campagne aérienne de l’OTAN au Kosovo entre le 24 avril et le 10 juin 1999 – n’apparaît pas comme une incidence malheureuse du nouveau système stratégique, mais bien comme le risque inhérent, le sacrifice poten­tiellement consenti aux fins de la supériorité militaire.

C’est là, au demeurant, un trait intéressant de la nouvelle pensée stratégique occidentale au regard de l’histoire militaire. Nos sociétés industrielles étaient, en effet, caractérisé par l’abandon de toute référence institutionnelle explicite au “guerrier”, auquel s’est substituée la notion de “masses”. La guerre, nous l’avons évoqué précédemment, reposait sur l’anonymat des armées de masse qui œuvraient à une destruction à grande échelle. En abandonnant ce paradigme, nos sociétés post-industrielles – et, parmi elles, les États-Unis devant les autres – ont remis à l’honneur le guerrier, maillon essentiel des unités flexibles, modula­bles et aisément projetables sur les théâtres de crises extérieurs. Pour le capitaine Thomas Saint-Denis, “en contrebalançant l’anonymat des actions de masse et de la mort en masse, l’image du nouveau guerrier ramène la violence à une échelle humaine (et donc compréhen­sible)[32]. Un effet non désiré de ce phénomène – effet induit de l’intégration civilo-militaire croissante au sein de nos sociétés – a été l’extension du champ guerrier, que nous évoquions précédemment. Cette extension du champ guerrier se développe encore du fait de l’homogénéisation toujours plus grande entre ères de paix et contextes de guerre – homogénéisation découlant de l’usage d’une arme nouvelle, le savoir, qui constitue le flux de toutes les activités humaines. Sous le règne de la RAM, nos sociétés pourraient fort bien, si l’on admet la poursuite de la tendance amorcée, muter en des castes guerrières élargies où la seule distinction reposerait sur la répartition entre “guerriers professionnels” et “guerriers suppléants”. Parce qu’un contexte de guerre informationnelle ne se limite pas aux simples déclenche­ments et arrêts des hostilités, la culture du guerrier retrouve toute sa place puisque celui-ci réintègre un univers stratégique gagne par un conflit indéfini pour la supériorité informationnelle militaire.

Prévention des conflits, mesures de confiance et dissuasion

La dominance informationnelle à laquelle nos socié­tés occidentales entendent prétendre à l’avenir comporte, en outre, de nombreuses faiblesses en matière de prévention des conflits. L’information est, nous le savons, au coeur même des dispositifs d’anticipation des crises que les États ont élaborés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Or, dans un contexte d’Information Warfare, elle constitue la cible privilégiée de tout adver­saire potentiel. Ainsi, par exemple, il deviendrait de plus en plus difficile pour un État de savoir s’il constitue ou non la cible d’une attaque en cours. Toute agression touchant le dispositif de senseurs serait annihilée, avant même que les services de sécurité de l’État ne parvien­nent à identifier l’origine de l’attaque. Il en va de même pour les crises extérieures dont le succès de la prévention exige l’existence d’un système de renseignement invulné­rable. Certes, nous savons la faillibilité intrinsèque de tels mécanismes politico-militaires. De par son traite­ment et sa diffusion entre les différents niveaux d’ana­lyse et de pouvoir, l’information subit les effets des prismes mentaux, psychologiques, voire même idéologi­ques, des multiples intervenants en charge du traitement des données. Toutefois, dès lors qu’elle incarne l’instru­ment à venir des appareils de défense de nos sociétés, l’information réduit encore plus la crédibilité des moyens que nous mettons en œuvre aux fins de l’anticipation des crises. Cela est notamment vrai dans le cadre des Mesures de Confiance et de Sécurité (MDCS) dont l’objec­tif est de permettre une plus grande transparence entre les États au sujet, entre autres, de leurs systèmes de défense et infrastructures militaires. Afin qu’elles puis­sent participer à la construction de relations par les­quelles les gouvernements accordent foi à leurs interlocu­teurs, il importe que l’information échangée soit fiable, sûre et “bien comprise”. Or, dans un contexte de guerre informationnelle, semblable certitude s’avère hautement improbable. La recherche effrénée de la dominance infor­mationnelle risque fort bien de saper les fondements des MDCS, et donc, de faire des réseaux d’information des cibles privilégiées, annihilant de la sorte la confiance réciproque des États et accroissant, par voie de consé­quence, les probabilités de conflits et même de violence armée entre anciens partenaires. Tandis que la domi­nance informationnelle entendait accroître la visibilité mutuelle des États, elle conduit à une opacité croissante entre ceux-ci et participe à la constitution d’un envi­ronnement international fondé sur la méfiance et la suspicion[33].

La dissuasion pourrait, de la même façon, souffrir de l’accent posé sur la recherche de la supériorité informationnelle. Conçue comme un processus d’interac­tions entre les États et leurs armées, inscrit dans la durée, la dissuasion se fonde sur le partage de l’infor­mation et sur un processus cognitif à travers lequel un État expose les capacités militaires à sa disposition afin d’amener tout agresseur potentiel à rejeter l’hypothèse d’une confrontation. Mais la dissuasion implique surtout, pour le dissuader, qu’il opère un calcul mettant en balance, d’une part, le coût d’un recours à la force et, d’autre part, l’enjeu qu’il pourrait retirer d’un dénoue­ment éventuellement favorable du conflit. Afin d’être efficace, la dissuasion requiert donc une information crédible et fiable. Or, ces qualités pourraient fort bien être altérées dans un contexte de guerre informa­tionnelle, selon Stephen Blank. En effet, en attaquant le coeur même du réseau d’information, l’adversaire réduit la crédibilité des renseignements nécessaires au discours et à l’action dissuasive. Plus précisément, l’attaque sur le C4ISR altérerait la clarté de l’information sur les capa­cités du dissuadeur, les conséquences de leur emploi et le degré de résolution avec lequel le dissuadeur entend les utiliser le cas échéant. En outre, toute atteinte à l’infra­structure de commandement des armes nucléaires – atteinte qui consisterait en une attaque sur l’information – ouvrirait la perspective d’une guerre totale qui, à son tour, conduirait à des représailles d’un même ordre de destruction[34].

Un tel scénario gagnerait encore en complexité – si cela est possible – dans la mesure où, dans un contexte de guerre informationnelle, l’identité de l’agresseur pourrait être ignorée. L’éventualité d’une guerre infor­mationnelle à l’encontre des assises de la dissuasion nucléaire génère un paradoxe majeur. Parce qu’elles ont conscience de leur incapacité à contrôler l’occurrence et le déroulement d’une telle confrontation, et qu’en consé­quence elles n’entendent pas s’engager dans une telle perspective de combat, les puissances nucléaires sont dissuadées par un adversaire dont elles ne connaissent pas le visage.

Conclusion

Depuis l’origine de l’Humanité, la recherche de l’information a constitué l’une des préoccupations fonda­mentales des théoriciens, stratèges et combattants. Objet d’une quête incessante en vue d’assurer la supériorité militaire de son détenteur, l’information s’est également transformée en instrument de paix dans le cadre des institutions multilatérales édifiées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Son échange, son partage ont permis à nombre d’États d’empêcher le déclenchement de conflits ou de réduire les risques d’occurrence de confron­tations armées. L’ONU, l’OTAN, la CSCE/ OSCE, pour ne citer qu’elles, ont été de ces lieux où les États, consentant à certaines limitations de leurs prérogatives, ont œuvré en faveur d’une sécurité mutuelle et coopé­rative plus affirmée. La participation à ces encein­tes impliquait, néanmoins, une attitude responsable et l’acceptation de certaines charges politiques, militaires, économiques ou financières.

La RAM, fondée sur la maîtrise et le développement de réseaux informationnels intégrés entre alliés, entre­tient l’illusion de l’avènement prochain d’une supériorité incontestable et incontestée de l’Occident – et plus particulièrement des États-Unis – qui entrerait, actuelle­ment, dans la “Troisième Vague” de mutation qu’ait connue le monde militaire. Les conséquences de l’adop­tion et de la consécration de la RAM, basée sur l’utopie de la dominance informationnelle, pourraient fort bien remettre en cause les assises et représentations de nos sociétés. De même, est-elle susceptible de saper les fondements des artefacts institutionnels qui ont, certes, permis au système international d’échapper à une destruction assurée, mais aussi de construire une sécurité partagée et commune par l’édification d’une confiance mutuelle.

En érigeant le savoir et l’information comme armes de demain, la RAM augmenterait aussi, par la même occasion, leur vulnérabilité. Ce faisant, elle introduirait des modifications lentes, mais profondes, dans les relations qu’entretiennent les acteurs civils et militaires à l’intérieur même de nos sociétés. Elle saperait, à l’échelle du système international, les fondements mêmes de la dissuasion conventionnelle et nucléaire. Enfin, elle participerait à la dégénérescence des institutions multi­latérales, qui, parce qu’elles n’apporteraient plus aux yeux de leurs promoteurs originels d’avantages compara­tifs, seraient dépourvues d’objet et de perspectives d’emploi. L’amélioration des conditions techniques, tant dans les secteurs civils que militaires, représente incontestablement, nous en convenons, un mieux. Elle ne doit toutefois point constituer un prétexte en vue de priver de raison d’être les mécanismes et organismes qui, loin de plus offrir les réponses adéquates à l’environne­ment stratégique présent, n’ont tout simplement point été suffisamment exploités.

Les observations qui viennent d’être faites ont le mérite, nous avons l’audace de le croire, d’affûter les outils d’analyse des théoriciens de la RAM. Elles met­tent, utilement, en exergue les faiblesses intrinsèques et les embûches externes que pourrait rencontrer l’applica­tion des concepts et doctrines qui lui sont liées. Elles ne doivent, toutefois, pas pousser nos structures politiques, militaires et académiques à la démission intellectuelle et au mutisme. Une telle attitude conforterait, sans aucun doute, tous ceux qui, parmi nos représentants politiques et responsables en matière de défense, souhaiteraient être épargnés par la critique de l’opinion publique. De même, elle rassurerait les masses qui, vivant dans un espace de sécurité réelle, caressent l’illusion naïve d’une paix perpétuelle. L’histoire des civilisations, de leurs successions nous le montre : toute paix, même si elle mérite de bénéficier d’un effort de tout instant, n’est que provisoire. L’objet de la RAM est d’anticiper la prochaine forme de guerre qui serait susceptible d’impliquer l’Occident. Les doutes comme les réponses ne doivent pas nous détourner de la volonté de poursuivre l’élan de recherche fondamentale et appliquée auquel nos sociétés contribuent.



*      L’auteur souhaite remercier le lieutenant-colonel breveté d’état-major (B.E.M.) Dominique Collins, directeur adjoint du C.E.D., Monsieur le professeur Bruno Colson (Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix — Namur) et Monsieur Thierry Braspenning (University of Cambridge) pour avoir procédé à la relecture du texte de l’article et m’avoir fait part de leurs conseils et recommandations. L’auteur s’exprime, ici, à titre personnel.

[1]      Alexandre Del Valle, Guerres contre l’Europe. Bosnie, Kosovo, Tchétchénie… Paris, Editions des Syrtes, 2000.

[2]      Jean-Jacques Salomon, Le destin technologique, Paris, Balland, 1992.

[3]      Gotthold Ephraïm Lessing, L’éducation du genre humain, §1, traduit de l’allemand par Pierre Grapin, Paris, Aubier-Montaigne, 1946, p. 91, cité par Pierre-André Taguieff, Du progrès. Biographie d’une utopie moderne, Paris, Librio, 2001, p. 14.

[4]      Stephen Blank, “Can Information Warfare be deterred ?”, Defense Analysis, vol. 17, n° 2, p. 121. C’est nous qui traduisons.

[5]      Laurent Murawiec, La guerre au xxie siècle, Paris, Odile Jacob, 2000, pp. 215.

[6]      Dans leur ouvrage consacré à l’étude prospective de la guerre et des représentations stratégiques, Alvin et Heidi Toffler affirment que le monde industriel – c’est-à-dire, l’Amérique du Nord, l’Europe occidentale et certains États d’Asie et d’Océanie – est en passe de connaître une vague de transformation des modes de production de richesses et de relations sociétales sans précédent. Certes, cette phase de mutation n’est pas inédite. Deux révolutions majeures auraient, selon le couple de futurologues, affecté lHumanité en des régions et époques différentes et ce, de façon non-concomitante. La première, la révolution agraire (“Première Vague”), a donné lieu à la sédentarisation des peuples. Le corollaire de cette situation a été l’accumulation de richesses en un lieu donné, ce qui aurait suscité les convoitises et l’exploitation des ressources par le recours à la force armée. La deuxième révolution, de type industriel (“Seconde Vague”), née avec le développement de l’économie mondiale au xvie siècle, s’est affirmée lors de la mobilisation de masses à l’occasion des guerres napoléoniennes et le développement de la conscription en Europe. La conséquence de cette mutation sociale sur la conduite de la guerre a résidé dans la destruction de masse – concept qui atteint son paroxysme avec le lancement sur Hiroshima de la première bombe atomique dans l’histoire de l’Humanité. La fin de la Guerre froide et l’expérience issue de la Guerre du Golfe, enfin, auraient consacré l’aube de l’ère informelle – que les Toffler dési­gnent comme la “Troisième Vague. Le savoir et la connaissance y sont les amies de demain. L’État qui en obtiendra la maîtrise détiendra les instruments de la puissance pour le xxie siècle. Alvin et Heidi Toffler, Guerre et contre-guerre. Survivre à l’aube du xxie siècle, Paris, Fayard, 1994.

[7]      Saïda Bédar et Maurice Ronai (dir.), Le débat stratégique américain 1994-1995. Révolution dans les affaires militaires, Cahiers du CIRPES, Paris, EHESS, 1995.

[8]      James R. Fitz Simonds, “The Cultural Challenge of Information Technology’’, Naval War College Review, été 1998, vol. LI, n° 3,
p. 10.

[9]      Steven Metz, “The Next Twist of the RMA”, Parameters, n° 3, automne 2000, p. 42.

[10]    James R. Fitz Simonds, art. cit., p. 10.

[11]    Pierre Forgues, “Le commandement et la guerre réseaucen­trique”, Revue militaire canadienne, vol. 2, n° 2, été 2001, p. 25.

[12]    Arthur K. Cebrowski, “Network Centric Warfare : its Origin and Future”, United States Naval Institute Proceedings, 124-1, janvier 1998, pp. 28-35.

[13]    Pierre Forgues, art. cit., p. 25.

[14]    Alain Joxe, “Nouveau paradigme stratégique : la révolution dans les affaires militaires ou la « guerre de l’information »”, in Saïda Bédar et Maurice Ronai (dir.), Le débat stratégique américain 1994-1995, Les Cahiers du CIRPES, Paris, EHESS, p. 92.

[15]    Carol McCann et Ross Pigeau, “Clarifying the Concepts of Con­trol and Command”, Proceedings of the 1999 Command and Control Research and Technology Symposium, Washington DC, CCRP, Department of Defense, p. 5, cité par Pierre Forgues, art. cit., p. 25.

[16]    Saïda Bédar, “La réforme stratégique américaine : vers une révolution militaire ?, in Saïda Bédar et Maurice Ronai (dir.), Le débat stratégique américain 1998-1999. Défis asymétriques et projec­tion de puissance, Cahiers d’Etudes Stratégiques, Paris, CIRPES, 1999, p. 12.

[17]    Donald G. Rose, “Peace Operations and Change in the US Military”, Defense Analysis, vol. 17, n° 2, p. 141. Pour une analyse plus détaillée de cette question, cf. Michael O’Hanlon, “Prudent or Paranoid ? The Pentagon’s Two War Plans, Survival, vol. 43, n° 1, Spring 2001, pp. 37-52.

[18]    Bruno Colson, Europe : repenser les alliances, Paris, Economica-ISC, 1995, p. 150.

[19]    Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances. Transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000, Paris, Payot, 1991, p. 571.

[20]    Charles-Philippe David, La guerre et la paix. Approches contemporaines de la sécurité et de la stratégie, Paris, Presses de la Fondation des Sciences Politiques, 2000, p. 224.

[21]    Propos rapportés par Colin S. Gray, “The RMA and Interven­tion : A Skeptical View, Contempory Security Policy, Special issue edited by Colin McInnes and Nicholas J. Wheeler on “Dimensions of Western Military Intervention”, vol. 22, n° 3, décembre 2001, p. 61.

[22]    Contemporary Security Policy, Special issue edited by Colin McInnes and Nicholas J. Wheeler on “Dimensions of Western Military Intervention”, vol. 22, n° 3, décembre 2001, p. 61.

[23]    Cf. au sujet de l’hypothèse de la paix démocratique, Bruce Russett, Grasping the Democratic Peace Principles for a Post-Cold War World, Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 1993 ; Arnaud Blin, Géopolitique de la paix démocratique, Paris, Descartes & Cie, 2001.

[24]    Colin S. Gray, art. cit., p. 54.

[25]    Alvin & Heidi Toffler, op. cit., p. 296.

[26]    Thomas K. Adams, “The Real Military Revolution”, Parameters, vol. XXX, n° 3, automne 2000, p. 56.

[27]    Thomas K. Adams, art. cit., p. 57.

[28]    Alvin & Heidi Toffler, op. cit., p. 323.

[29]    Stephen Blank, art. cit., p. 125 ; John Orme, “The Utility of Force in a World of Scarcity”, International Security, hiver 1997-1998, pp. 150-155.

[30]    Edward Waitz, “The US Transition to Information Warfare”, The Journal of Electronic Defense, décembre 1998, p. 36.

[31]    Saïda Bédar, “La réforme stratégique américaine : vers une révolution militaire ?”, in Saïda Bédar et Maurice Ronai (dir.), Le débat stratégique américain 1998-1999. Défis asymétriques et projection de puissance, Cahiers d’Etudes Stratégiques n° 25, Paris, CIRPES, 1999, p. 25.

[32]    Thomas Saint-Denis, “L’attrait dangereux du guerrier”, Revue militaire canadienne, vol. 2, n° 2, été 2001, p. 36.

[33]    Vladimir Petrovsky, “Transparency and Confidence-Building in the Asia-Pacific Region”, Far Eastern Affairs, n° 5, 1998, p. 4.

[34]    Stephen Blank, art. cit., p. 129.

 

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