Un des premiers manuels sur la guérilla hors d’Europe : les guerres des Indes de P.F. Vermeulen Krieger

 

J.A. De Moor

 

"Voilà plus de deux siècles que les Pays-Bas font la guerre dans l’Archipel indonésien et aucune étude n’a encore été consacrée à ce sujet”, écrivait en 1829 le commandant P.F. Vermeulen Krieger, officier de l’Armée néerlandaise des Indes orientales. Cette année-là, il publia un livre sur les méthodes de guerre indigènes dans l’Archipel indonésien. Comme c’était la coutume à l’époque, le titre du livre était long et exhaustif :

Les guerres des Indes orientales, ou les ruses, embuscades et méthodes de défense des popula­tions indigènes, observées dans les différentes guerres dans les îles des Moluques, les Pays de Cheribon, Bantam et Malacca ; pendant les années 1817, 1818, 1819 et 1820. À l’usage des officiers et sous-officiers en service dans l’armée des Indes, avec 6 illustrations, par le Comman­dant P.F. Vermeulen Krieger, Chevalier de l’Ordre Militaire de Guillaume 3e classe, aujour­d’hui en retraite. À Breda, chez Broese et Comp, 1829[1].

Krieger s’étonnait de l’absence de littérature sur ces guerres, et il avait raison. Il ne s’était trouvé jusque là aucun officier (ou tout autre auteur) pour estimer que ces guerres coloniales pourraient faire l’objet d’une étude intéressante, alors que les Pays-Bas avaient acquis une expérience militaire respectable à l’époque de la Compagnie des Indes Orientales (1602-1800) et après le rétablissement de la souveraineté en 1814. Le livre de Krieger, qui est le premier ouvrage consacré à ce sujet, occupe donc une place toute particulière dans l’histoire de la littérature militaire aux Pays-Bas. Qu’il y ait si peu de publications sur les “guerres des Indes”, reste une énigme pour Krieger ; il s’est résigné à attribuer cela au fait que les militaires, tout comme lui pendant les 27 années de sa carrière militaire, “ont plus été appelés à manier le sabre que la plume[2].

En 1822 il avait quitté les Indes néerlandaises et était revenu aux Pays-Bas ; il avait pris sa retraite en 1824 et s’était installé à Etten-Leur, près de Breda, où habitaient beaucoup d’anciens militaires. La guerre de Java éclata l’année suivante. Krieger, qui avait participé à des opérations militaires à Java peu de temps auparavant, suivait les informations sur le déroulement de la guerre avec un vif intérêt. Le cours catastrophique que prenait la guerre, surtout au début, le poussa à consigner ses expériences de soldat colonial dans un livre pour, dans les limites de ses capacités, venir en aide à l’armée coloniale à Java. Il avait l’intime conviction, écrit-il dans la préface de son livre, “de devoir le faire, ce que l’expérience [lui] avait appris pouvant être utile à ses compagnons d’armes[3]. Il s’ensuivrait peut-être, ajoutait-il, que la guerre serait conduite plus habilement, ce qui en fin de compte permettrait de “faire couler moins de sang[4]. L’objectif de son livre était donc avant tout pratique, “pour faire connaître par écrit, aux soldats européens venant d’arriver dans ces contrées, la façon bête, mais aussi rusée dont ces peuples faisaient la guerre[5]. C’est, bien sûr, cette “façon bête” de faire la guerre qui pique notre curiosité ! Du reste, le livre parut trop tard pour pouvoir être de quelque utilité pendant la guerre de Java (qui se termina en 1830), mais il fut pendant plus de trente ans le seul manuel à la disposi­tion des officiers et sous-officiers coloniaux.

La “petite guerre” dans les Indes néerlandaises

Le style de Krieger est simple, mais très vivant. Ses exemples, tous très bien choisis, permettent de bien comprendre la manière dont se battaient les adversaires indigènes de l’armée coloniale. Krieger touche ainsi au fond du problème : les troupes coloniales, qui avaient conservé le modèle d’organisation et d’approche euro­péen, devaient affronter et vaincre un adversaire complè­tement différent d’elles à de nombreux points de vue. L’adversaire appliquait en effet “la petite guerre”, la guérilla. Les officiers néerlandais ne connaissaient pas vraiment ce type de guerre, et, même ceux qui dispo­saient de quelque expérience en la matière (parce qu’ils avaient participé aux combats en Espagne entre 1808 et 1814 par exemple), ne réussirent pas vraiment à en tirer profit dans l’Archipel. Krieger considère les expéditions et les guerres que les Pays-Bas ont dû mener dans leurs colonies sous l’optique de la guerre de guérilla. Dans son livre, il passe en revue les différentes techniques de combat de la “petite guerre” utilisées par la population indigène et montre comment l’armée coloniale peut s’y préparer et vaincre l’ennemi.

L’ennemi indigène évite, en général, le combat en terrain ouvert. Il préfère se concentrer sur des actions inattendues : attaques de petits postes, incendies, fusil­lades à partir de positions dans les arbres, destruction de ponts et embuscades contre les unités de l’armée colo­niale en terrain boisé. II ne cesse de se déplacer, d’une cachette à l’autre ; il est insaisissable pour les troupes coloniales. Il essaie également de gagner, de gré ou de force, le soutien de la population qui n’est pas engagée dans le combat, et y parvient souvent. En fait, toutes ces ruses et embuscades sont “bêtes”, surtout aux yeux des Européens, mais comme Krieger le montre dans son analyse, elles sont très dangereuses pour les personnes non initiées.

C’est pourquoi, selon Krieger, l’officier et le soldat colonial de la “petite guerre” doit avant tout “redoubler de prudence, plus que de courage[6]. Redoubler ? Non, écrit-il un peu plus loin dans son livre : les méthodes de guerre des indigènes nous forcent à multiplier notre prudence par dix, “d’autant plus que le courage militaire dont nous faisons preuve, nous Européens, n’est pas suffisant dans ces contrées[7]. Krieger insiste surtout sur les aspects mentaux et psychologiques de la “petite guerre”. L’officier qui assure le commandement doit toujours marcher devant ses hommes, quels que soient les risques qu’il fait courir à son unité et à lui-même ; il doit être un exemple “de calme et de sang-froid[8]. Cepen­dant il ne faut pas que cette prudence l’empêche d’agir ou de prendre des initiatives. Au contraire, les troupes coloniales doivent constamment chercher à prendre l’initiative ; elles ne doivent jamais donner l’impression d’hésiter. Si un groupe d’ennemis a été localisé, la seule approche correcte est l’offensive. Dès le premier contact avec l’ennemi, les troupes doivent s’élancer vers lui “le plus rapidement possible (plus vite que pendant la marche d’assaut normale)[9]. Le général J.B. Van Heutsz (1852-1927), fort de ses expériences à Atjeh, aurait certaine­ment abondé dans son sens quelques années plus tard, et les militaires anglais et français se sont fait une concep­tion comparable de la guerre coloniale. “To cow the enemy into submission*, disaient les Anglais.

Parmi ces moyens d’intimidation, il y avait aussi ce que nous appellerions aujourd’hui “la loi martiale”. Krieger l’appliqua lui-même à Java, lorsqu’il fit exécuter, devant les yeux de la population, les chefs d’un mouvement rebelle, dès qu’ils furent faits prisonniers, pour provoquer “un effet terrifiant” sur les gens. Tirer parti de la peur et de la superstition de la population faisait naturellement aussi partie de la psychologie de la guerre. Les patrouilles et les attaques devaient avoir lieu de préférence la nuit, remarquait Krieger, car “l’obscurité de la nuit inspire une peur extrême puérile ou même superstitieuse[10] à l’ennemi.

Le livre de Krieger contient un grand nombre d’exemples tirés de la pratique de la guérilla. L’ennemi disposait d’un arsenal inépuisable de ruses et d’appareils simples, mais efficaces pour menacer l’armée coloniale. Pour les détecter à temps, il était, selon lui, indispen­sable de pouvoir compter sur l’aide de la population. Sans les guides et les interprètes, les troupes étaient perdues. Il fallait que les guides indigènes marchent en tête des patrouilles. Ils connaissent le terrain, montrent le chemin, savent souvent où l’ennemi peut se cacher ; de plus, armés de longs bâtons qui leur servent d’antennes, ils constituent une sorte d’avant-garde dont la mission est de repérer à temps les pièges, embûches et autres obstacles posés sur le chemin. Ces guides ne sont d’ailleurs pas sans risques, car il se peut qu’ils travaillent pour l’ennemi ; c’est pourquoi il ne faut pas les quitter des yeux.

D’après Krieger, le but de la guérilla n’est pas de vaincre l’armée coloniale, mais de la harceler et de la démoraliser. Avec ses ruses et ses pièges, l’ennemi arrive à semer la confusion et le désarroi dans les troupes, à blesser des soldats et même parfois à en tuer. Krieger passe en revue toute une série de trucs utilisés par les indigènes : des lignes de bambou tendues sur les chemins et qui, au contact des pas des soldats, avertissent l’ennemi qui se trouve caché dans les hautes herbes à proximité. Dans la fusillade qui suit, il y a toujours quelques soldats qui sont blessés ou tués par les feux ennemis, tandis que l’ennemi lui-même s’échappe sans même avoir été vu. Ou bien les petja kakies, les brise-jambes : des tiges de bambou qui sont tendues en arc le long du chemin à l’aide d’une corde ; dès que la corde est coupée, la tige de bambou se détend avec force et vient casser les jambes du soldat. Ou bien des chausse-trappes plantées de petites lances de bambou empoisonnées qui causent des blessures difficilement guérissables, si bien que les soldats qui tombent dedans, sont, d’après Krieger, “irrémédiablement perdus”[11]. C’étaient donc bien des “façons de faire la guerre” qui étaient “bêtes”, mais qu’il ne fallait pas sous-estimer.

Enfin la femme indigène fait l’objet d’un avertisse­ment particulier. Krieger déconseille absolument d’avoir des contacts avec les “femmes indigènes”, c’est très dangereux ; dans une guérilla, chaque habitant, homme ou femme, peut participer au combat. On ne peut faire confiance à personne. Même si,sous des apparences de profond dévouement”, on leur proposait à boire et à man­ger, les troupes ne devaient accepter cette nourriture à aucune condition. Il était arrivé plusieurs fois que “avec une grande habileté, de la mort-aux-rats bien écrasée” y ait été ajoutée. Krieger savait par expérience qu’on rencontrait beaucoup de femmes dangereuses : “des femmes vendues” avaient un jour occasionné de grosses pertes à son détachement[12].

Le livre de Krieger contient des données et des observations intéressantes sur l’armement des adver­saires indigènes. La population des “provinces exté­rieures de l’Archipel s’avère très bien pourvue en armes à feu, grâce au commerce avec les capitaines des navires européens et américains qui sont nombreux à sillonner les eaux de l’Archipel. La piraterie était une deuxième façon de se procurer des armes, et enfin il y avait partout des ateliers où les artisans indigènes fabriquaient des “fusils (ou réparaient des fusils détériorés ou capturés) et de la poudre[13]. Krieger s’étonnait que beaucoup d’indi­gènes manient les armes à feu avec une grande adresse. Mais il cite aussi des cas d’accidents avec ces armes. Comme les fusils étaient souvent trop chargés, le tireur basculait en arrière lorsqu’il tirait ou bien le fusil éclatait et le blessait. L’entretien des armes à feu laissait souvent à désirer, les verrous détériorés ne pouvaient pas être réparés convenablement et la poudre que les indigènes fabriquaient était de mauvaise qualité.

À la fin de son livre, Krieger insiste sur le fait que les officiers d’infanterie doivent mieux connaître les petites fortifications de campagne et l’emploi de l’artille­rie. Vu la grande étendue de la région, il a fallu construire des postes fortifiés à de grandes distances les uns des autres, pour 25 à 50 hommes sous le commandement d’un officier d’infanterie. Celui-ci était bien obligé de mieux s’y connaître en fortifications de campagne et en artillerie que s’il avait été aux Pays-Bas.

De Stralsund à Malacca : la carrière militaire de Krieger

Krieger écrit dans sa préface que son livre est basé sur “des ruses et embuscades dont il a été lui-même victime[14]. Est-ce vraiment le cas ? Au début de sa carrière, Krieger avait été soldat dans l’armée du royaume de Hollande (1806-1810). Il participa à la campagne d’Allemagne et se distingua pour la première fois lors de la prise de Stralsund en 1809. Puis il prit part à la campagne de Russie (1812) et fut fait prisonnier ; il resta onze mois en captivité en Astrakan avec son camarade de chambrée Geisweit van der Netten. Après son retour de Russie, il fut présent à la bataille de Waterloo (juin 1815), mais ne prit pas activement part aux combats. Puis il partit pour les Indes néerlandaises dans la Brigade des Indes du général de division C.H.W. Anthing. Il fut successivement stationné à Semarang (1816), Amboine et Saparoua (1817), Cheribon (1818), Bantam (1819) et Malacca (1820-1821).

Ses expériences à Amboine et à Saparoua lui laissè­rent des marques indélébiles. La grande révolte contre le rétablissement de l’autorité néerlandaise, emmenée par Thomas Matulesia en 1817, ne put être écrasée qu’avec peine par l’armée coloniale et au prix de nombreuses victimes. C’est là que Krieger a fait connaissance avec la “façon [indigène] de faire la guerre” ; de nombreux exemples qu’il cite dans son livre sont tirés des combats à Saparoua. Cette “révolte cannibalesque” est restée gravée dans sa mémoire[15]. En dehors de ses notes, il possédait un autre souvenir, concret, de ces combats : une longue-vue provenant de Thomas Matulesia. Dans un texte de la main de Krieger, conservé en archives, il apparaît que cette longue-vue avait appartenu au capitaine de corvette De Jong, tombé pendant la première expédition aux Moluques. Il faisait partie du détachement du comman­dant Beetjes que les insurgés massacrèrent au large de Saparoua. À l’issue de cette éclatante victoire, Matulesia fit repêcher tous les biens des Néerlandais vaincus et s’empara personnellement de trois épaulettes en or, un fusil de chasse, une montre en or et une longue-vue. Krieger raconte que Matulesia faisait toujours transporter ce butin avec lui par deux soldats européens faits prisonniers. Quelques mois plus tard, les troupes coloniales réussirent à réprimer la rébellion et à capturer Matulesia qui se cachait dans la forêt. C’est ainsi que ces ornements se retrouvèrent de nouveau en la possession des Néerlandais. Un jour que Krieger rendait visite à l’officier de marine De Groot, qui avait la responsabilité de ces objets, celui-ci lui en fit choisir un en souvenir des combats. Krieger prit la longue-vue, qui, écrit-il, lui rendit de grands services pendant ses années de service dans les Indes[16].

Comme nous l’avons dit plus haut, dans Les guerres des Indes, Krieger s’étend longuement sur ses expériences aux Moluques. Il y avait surtout appris à ne pas commettre la faute de sous-estimer l’ennemi indigène à cause de sa façon de se battre en apparence si primitive et de son manque d’organisation. Il s’était avéré que l’ennemi excellait à profiter du terrain et à construire des fortifications de campagne en labyrinthe, à partir des­quelles il pouvait ouvrir le feu sur les troupes avec force.

Il tira d’autres leçons de son séjour à Java. Dans la résidence de Cheribon, il réprima une “horde de mutins” en 1818. Les rebelles étaient constamment en mouve­ment ; il n’y avait pas moyen de les fixer à un endroit. Ici, ils attaquaient une garnison par surprise tandis que là, ils réduisaient un poste en cendres. C’est là que Krieger reçut des leçons de mobilité et de poursuite. Lorsqu’il réussit enfin à imposer une confrontation ouverte avec les rebelles, il démontra combien il était important, dans une situation pareille, de prendre l’initiative et d’atta­quer sans hésiter : les rebelles furent écrasés malgré leur supériorité numérique. En récompense des services rendus, Krieger fut nommé chevalier de l’Ordre militaire de Guillaume (3e classe).

Krieger fit alors la demande de quitter les Indes ; sa santé avait été beaucoup éprouvée et il voulait reprendre des forces en Europe. Il avait déjà réservé sa place sur le ZM Evertzen, lorsque le gouverneur général G.A.G.Ph. Van der Capellen le pria de rester. Il y avait une nouvelle menace de rébellion, à Bantam cette fois, dans l’ouest de Java ; Krieger paraissait être la personne toute indiquée pour l’étouffer. Ce fut d’ailleurs une chance pour lui, car l’Evertzen, qui ne semblait déjà pas bien tenir la mer au départ de Batavia, fit naufrage dans l’océan Indien. L’équipage fut sauvé par un navire américain, mais un petit groupe de Néerlandais, pour qui il n’y avait plus de place sur le navire, dut passer quelques mois dans l’île pratiquement déserte de Diego Garcia[17].

Une fois la rébellion de Bantam réprimée, Krieger fut encore, pendant deux ans, gouverneur militaire de Malacca, qui était alors néerlandais. Il y fut confronté à une rébellion dans l’archipel voisin de Riau, qu’il parvint également à réprimer. En 1822, il eut enfin l’autorisation de revenir aux Pays-Bas. Il se maria et, en 1824, il fut mis à la retraite pour des raisons de santé.

un manuel de tactique

Il est difficile de déterminer dans quelle mesure le livre de Krieger a influencé la réflexion des officiers sur la tactique à suivre dans les Indes néerlandaises. Il ne fait aucun doute que beaucoup d’entre eux avaient pris connaissance de cet ouvrage, mais cela ne veut pas dire qu’ils aient cherché à tirer concrètement parti de ses “leçons” ou à les appliquer. La situation dans les Indes néerlandaises était tellement différente d’une région à l’autre et les expériences de la guerre si diverses que s’interroger sur l’influence et l’utilité du livre est sans doute un peu simpliste. On peut par contre se demander si l’ouvrage de Krieger a été utilisé à un niveau institutionnel, dans la préparation des officiers au service colonial. Mais là aussi, la réponse est moins aisée qu’il n’y paraît. À partir de 1836, les élèves-officiers de l’Académie militaire royale (KMA) de Breda suivaient également des cours de “connaissance des Indes néerlan­daises”. Cette “Formation pour les Indes” ne se composait guère que de cours de civilisation et de langues, malais et javanais (le javanais fut même abandonné en 1857). La civilisation se limitait à la religion, aux us et coutumes et à une description souvent stéréotypée du caractère des différents peuples de l’Archipel. “La petite guerre”, caractéristique des Indes néerlandaises, ou “la tactique des Indes” ne faisaient l’objet d’aucun cours, semble-t-il. Dans les livres de tactique, il n’était pas non plus fait mention de la situation particulière aux Indes néerlandaises[18].

La parution en 1865 du Traité de l’art de la guerre à l’intention des cadets de toutes les armes, écrit par le général de corps d’armée J.J. Van Mulken, mit fin à cette situation[19]. Cet ouvrage contenait un Appendice concer­nant la tactique des Indes du capitaine d’infanterie A. Pompe. Celui-ci (qui n’était d’ailleurs pas officier de l’armée coloniale) se basait sur quelques livres d’histoire militaire pour montrer comment utiliser l’infanterie, la cavalerie et l’artillerie dans la guerre dans les Indes néerlandaises. L’Appendice se compose de trois parties : “tactique élémentaire”, tactique appliquée” et “petite guerre”. “Les guerres des Indes” figurent bien évidem­ment dans la liste des ouvrages de référence. Les différences entre ces deux livres sautent immédiatement aux yeux : l’approche de Pompe est synthétique et systématique, comme il se doit de la part de l’auteur d’un manuel ; son style dépouillé est celui de l’énumération. Mais il y a une autre différence, plus importante : Krieger se concentre surtout sur l’étude des méthodes de guerre de l’ennemi indigène ; c’est “la petite guerre”, ses dangers et la sous-estimation de ce mode de combat par beaucoup d’officiers, qui constitue le noyau de l’ouvrage. Pompe ne met pas l’accent au même endroit. Il prend “la petite guerre” bien moins au sérieux que Krieger. Dans l’optique de Pompe, l’armée coloniale est en fait toujours supérieure, si toutefois les règles de tactique (qui ne diffèrent guère de celles de la guerre en Europe) sont appliquées correctement. Quoi qu’il en soit, grâce à ce livre, les cadets disposaient, à partir de 1865, de quelques notions élémentaires sur la guerre dans les Indes néerlandaises. Ce n’est que plus tard, aux alentours de 1890, que la discipline “Tactique des Indes” fut introduite au programme de l’Académie.

Quelques années avant la parution de l’Appendice de Pompe, il avait déjà paru en 1859 un nouveau manuel de tactique des Indes, écrit par l’officier colonial W.A. Van Rees : Traité sur le service en campagne et les méthodes de guerre de l’armée néerlandaise des Indes orientales, Arnhem, 1859. Cet officier connaissait bien le livre de Krieger et s’en inspira largement. Cela n’a rien d’éton­nant si l’on considère qu’il est également l’auteur d’une biographie de Krieger (qui a tout d’une hagiographie)[20]. Après 1860, il parut d’autres traités de tactique et autres considérations sur les méthodes de guerre de l’armée des Indes : en 1862 un nouveau livre de Van Rees, en 1863 même deux nouvelles publications, une de P.M. La Gort Dillië et une de Th.W. et C.L. Scheider[21]. Cette augmentation des publications corres­pond à l’intensification de l’expansion militaire des années 1850 au début des années 1860, marquée par plusieurs expéditions à Bornéo et dans les Célèbes. Le livre de Krieger est utilisé et cité dans tous ces ouvrages. Dans un sens, on peut donc dire que son livre a eu de l’“influence”. Mais on est bien obligé de constater que son approche de la guerre dans les Indes néerlandaises, qu’il considérait comme l’archétype de la guérilla, demandant une réponse spécifique, est reléguée au second plan dans ces manuels. Ils ne présentent pas toutes les facettes de la façon indigène de faire la guerre. Il faudra attendre 1896 pour qu’un nouveau manuel en deux tomes, de facture presque encyclopédique, paraisse sur le sujet, Les guerres des Indes, de l’officier colonial K. Van der Maaten[22].

Les Chasseurs de Krieger

En 1824, tout portait à croire que Krieger avait définitivement terminé sa carrière militaire. Son intérêt pour la guerre dans les Indes ne s’était cependant pas estompé. Après la mort de sa femme (leur mariage n’avait duré que quelques années), il souhaitait vivement reprendre du service, ce que, manifestement, son état de santé lui permettait. Pendant la guerre de Java, il avait déjà élaboré un nouveau plan d’amélioration de l’infante­rie. Il fallait en augmenter la mobilité. La poursuite des bandes de rebelles par l’infanterie n’était pas assez rapide ou était souvent carrément impossible. Mobilité, souplesse, rapidité et surprise, tels étaient les points sur lesquels devaient porter les efforts à son avis. Il créa le concept d’infanterie coloniale montée, un corps qui fut véritablement constitué et participa aux combats à Sumatra en 1830. Ces “Chasseurs de Krieger” jouirent d’une grande notoriété. Il ne fut d’ailleurs pas le seul à soutenir cette idée : il y eut aussi les “Chasseurs de Clerens”, du nom de l’officier colonial J.B. Clerens. Krieger lui-même fut impliqué dès le début dans la création de “son’ corps de chasseurs, qui eut lieu aux Pays-Bas. Sur l’ordre du ministère des Colonies, il séjourna à Liège de juin à décembre 1829 pour superviser la fabrication, par l’armurier Malherbe, de 800 carabines dont devaient être équipés les Chasseurs.

Lorsqu’il arriva dans les Indes en 1831, la guerre de Java était terminée. Mais il venait d’éclater à Sumatra un conflit avec un mouvement islamique fondamentaliste violent, les Padri. Les Chasseurs de Krieger y furent envoyés, mais sans Krieger. Il fut affecté à un poste à Batavia. Lorsqu’il fut enfin stationné à Sumatra, il se distingua par un certain nombre d’actions spectaculaires, dont l’évacuation risquée d’un détachement qui se trouvait dans un poste complètement encerclé par les Padri. Les activités militaires ne prenaient pas une tour­nure très favorable à Sumatra. Ces années-là furent peu glorieuses pour l’armée coloniale ; les défaites se succé­daient. Krieger prit position dans le débat qui occupait alors l’opinion sur l’extension des territoires occupés à Sumatra. D’un point de vue militaire, il estimait que la zone occupée était trop étendue : le nombre de soldats et de fonctionnaires était insuffisant pour contrôler et administrer la zone de façon satisfaisante, ce qui rendait vulnérables les postes éloignés les uns des autres et isolés et infligeait de trop grandes pertes à l’armée. Krieger entra en conflit à ce sujet avec le gouverneur général J.J. Van de Bosch et le commandant de l’armée, le général H.J.J.L. de Stuers : dans ses lettres il s’opposait à la poursuite de l’extension du pouvoir des Pays-Bas à Sumatra et se plaignait du peu d’estime que lui témoi­gnaient les hautes autorités. Comme on pouvait s’y attendre, cette audace fut néfaste à sa carrière. Il fut rappelé de Sumatra et ne fut jamais promu colonel. Profondément blessé, il demanda sa retraite et rentra aux Pays-Bas en 1834. Il s’installa de nouveau à Etten-Leur et y mourut en 1865 à l’âge de 82 ans.

Conclusion

Le livre de Krieger occupe une place toute particulière dans la littérature historique militaire. Son auteur était conscient du caractère spécifique des guerres dans les Indes néerlandaises. Krieger ne sous-estimait pas “la petite guerre”, comme beaucoup l’ont fait avant ou après lui. Bien au contraire, c’était pour lui ce qui rendait l’ennemi indigène encore plus dangereux. On est malheureusement obligé de constater que les leçons que Krieger a formulées ont été oubliées plus d’une fois dans l’histoire de la guerre dans les Indes néerlandaises et qu’elles ont dû être redécouvertes – de façon si doulou­reuse - autant de fois. On l’a vu pendant la guerre d’Atjeh et encore plus nettement après 1945, lorsque les troupes néerlandaises furent confrontées à Java et à Sumatra à une guérilla d’une grande ampleur.

Bien qu’à ce moment-là les circonstances aient changé de façon radicale et que l’opposition des Indoné­siens au pouvoir néerlandais se soit énormément déve­loppée, l’idée principale du livre de Krieger n’avait rien perdu de sa pertinence. La direction de l’armée néerlan­daise semblait cependant nettement moins impression­née par les dangers et la force de la guérilla indonésienne que Krieger ne l’avait été. À ce point de vue, elle aurait pu tirer profit du message de Krieger.

En 1946, la direction de l’armée réintroduisit le Règlement pour l’exercice de la tâche politico-policière de l’armée (VPTL) qui datait de 1927. Ce règlement compre­nait des instructions pour la lutte contre l’ennemi, principalement basées sur les leçons tirées de la guerre d’Atjeh (1873-1993), et présentait les principaux éléments de la “tactique des Indes”, en s’étendant plus particulièrement sur les aspects suivants : l’encerclement des kampongs (villages) et la perquisition dans les maisons, la recherche et le traitement des renseigne­ments, l’emploi de guides, informateurs, espions et dénonciateurs indigènes, l’attitude à adopter envers la population indigène et les différentes méthodes de guerre. En 1946, ce règlement fut modernisé et publié sous la forme d’une bande dessinée, avec des images et des photos accompagnées d’explications succinctes. Mais ce règlement – même modernisé – s’avéra insuffisant pour la guérilla à grande échelle dans laquelle les troupes étaient alors engagées et ne les préparait pas assez bien au revirement mental nécessaire pour pouvoir bien mener le combat. Quand on feuillette ce nouveau VPTL, modernisé, on a parfois l’impression d’entendre, au détour d’une page, comme un lointain écho du message de Krieger. Tout comme Krieger un siècle et demi plus tôt, la direction de l’armée des Indes néerlandaises après 1945 se méfiait des “femmes indigènes”, si aimables en apparence mais si dangereuses en réalité, ce qui ressort bien de l’illustration suivante[23] :

Une “femme dangereuse” offre un soldat une tasse d’arsenic sous le prétexte d’une tasse de café.

 

 

         

 

 

 

[1]       C’est un livre de 81 pages, qui fait partie de la collection de la bibliothèque du Musée de l’Armée à Delft sous la cote 1A925.

[2]       Krieger, Indische Oorlogen (Les guerres des Indes), IV.

[3]       Idem, III.

[4]       Ibidem.

[5]       Ibidem.

[6]       Idem, 13.

[7]       Idem, 51.

[8]       Idem, 41.

[9]       Idem, 61.

*       Intimider l’ennemi jusqu’à la soumission.

[10]     Idem, 48.

[11]     Idem, 27.

[12]     Idem, 36-38.

[13]     Ces données sont confirmées par des recherches récentes ; cf. par exemple C. Dobbin, Islamic Revivalism in a Changing Peasant Economy. Central Sumatra 1784-1840, Copenhague, 1983, pp. 28-29

[14]     Krieger, Indische Oorlogen (Les guerres des Indes), IV.

[15]     Archives nationales générales La Haye (ARA), collection Vermeulen Krieger, ri 1-5.

[16]     ARA, collection Vermeulen Krieger, 5.

[17]     Q.M.R. VerHuell, Herinneringen van eene reis naar de Oost-Indiën (Souvenirs d’un voyage aux Indes orientales), 2 tomes, Haarlem, 1835-1836.

[18]     Les données sur l’enseignement à l’Académie miltaire royale (KMA) proviennent de G. van Steijn, Koninklijke Militaire Academie. Gedenkboek 1828 - 24 november 1928 (Académie militaire royale, Mémorial 1828, 24 novembre 1928), Breda, 1928, passim. Cf égale­ment : Terlette, “Breda et les Indes”, in : Indisch Militair Tijdschrift (Revue militaire des Indes) 15 (1884) I, 74-79.

[19]     La première édition du livre de Van Mulken, Handleiding tot de Kennis der Krijgskunst (Précis de l’art de la guerre) parut à Breda en 1858, la deuxième, à Breda en 1860. Le Aanhangsel betreffende de Indische tactiek (Appendice concernant la tactique des Indes) ne figurait pas dans les deux premières éditions.

[20]     W.A. Van Rees, Vermeulen Krieger. Tafereelen uit het Indische kriigsleven (Vermeulen Krieger. Scènes tirées de la guerre des Indes), Arnhem, 1870. Pour écrire cette biographie, Van Rees disposait des documents qui constituent actuellement la collection Vermeulen Krieger aux Archives nationales générales (ARA).

[21]     W.A. Van Rees, Handleidingtot de kennis der velddienst en vechtwijze van het Nederlandsch Oost-Indische leger (Traité sur le service en campagne et les méthodes de guerre de l’armée néerlan­daise des Indes orientales), Arnhem, 1859. Idem, Handboek voor Postkommandanten op Java en Buitenbezittingen (Manuel pour les commandants de poste à Java et dans les “provinces extérieures”), Arnhem, 1862. P.M. la Gort Dillié, Bijdrage tot de kennis der oorlogsvoering in de Nederlandsch Oost-Indische gewesten (Contribu­tion à la connaissance de la guerre dans les provinces des Indes néerlandaises orientales), Semarang, 1863. Th.W. en C.L. Schrôder, Leidraad voor jonge officieren van het Oost-Indische leger te velde (Directives pour les jeunes officiers de l’armée des Indes orientales en campagne), Breda, 1863.

[22]     K. Van der Maaten, De Indische oorlogen. Een boek ten dienste van den jongen officier en het militair onderwijs (Les guerres des Indes. Un livre à l’usage du jeune officier et de l’enseignement militaire), 2 tomes, Haarlem, 1896.

[23]     Kennis van het VPTL. Een kwestie van leven of dood (Connais­sance du Règlement pour l’exercice de la tâche politico-policière de l’armée (VPTL). Une question de vie ou de mort), sans date, sans lieu de publication, 16.

 

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