Guerre classique et guerre révolutionnaire : l’illusion de la différence

 

Eric Langlois

La comparaison des stratégies dites classique et révolutionnaire nous introduit d’emblée dans un espace de réflexion qui ne différen­cie pas le politique et le civil du militaire, la paix de la guerre : nous pensons ici aux “événements d’Algérie “ par exemple, mais nous pourrions aussi nous pencher sur la Corse.

Plus, la stratégie révolutionnaire peut échouer à vaincre militairement quand elle triomphe sur le plan politique ; elle disperse ses moyens dans la nature en de multiples actions dont il est parfois difficile de saisir l’unité et la logique, quand le stratège classique s’orga­nise judicieusement pour concentrer ses efforts en un point précis au meilleur moment. Le terroriste, le résistant ou le guérillero bénéficient, le plus souvent, d’une liberté d’action que le général ne cesse de recher­cher et de maintenir.

Nous pourrions ainsi multiplier les contradictions entre la stratégie classique et la stratégie révolution­naire. Cependant, ces contradictions sont plus apparen­tes que réelles, illusions causées par la remise en cause des catégories intellectuelles, du droit et des modes d’action traditionnels de la guerre.

La stratégie révolutionnaire constitue une adapta­tion de la stratégie classique pour vaincre en dépit d’une infériorité stratégique classique (minorité politique et/ou facteurs militaires classiques et/ou contexte diplomati­que) dans un contexte moderne. À l’ère nucléaire, elle réintroduit la stratégie classique avec une forme de manœuvre, contournant l’omnipotence du feu.

Une stratégie du faible au fort à l’époque de la démocratie d’opinion

La stratégie révolutionnaire est fille de la moder­nité. On évoque d’abord l’action subversive de Philippe de Macédoine contre Athènes que l’éloquence de Démos­thène ne réussit pas à vaincre. On la fait parfois remonter à la révolte de Spartacus durement réprimée par Pompée au Ier siècle avant J.C. Cela paraît cependant difficile compte tenu de la nature sociale et intérieure de cette révolte comme de la nature traditionnelle de la lutte d’un roi contre une cité. Cela paraît abusif et géné­rateur de contresens sur le centre de gravité que veut atteindre le stratège révolutionnaire en pesant sur les déséquilibres des sociétés[1] : l’opinion publique d’une nation, d’une alliance, d’un peuple. Le stratège révolu­tionnaire cherche à créer par son action les conditions subjectives de sa prise de pouvoir : tout le monde doit trouver évident son accession au pouvoir, quelles que soient sa légitimité démocratique réelle, sa capacité militaire, sa compétence, etc.

Ce stratège travaille les opinions par la terreur comme le boulanger pétrit la pâte. Le sang remplace ici l’eau de l’artisan : c’est ainsi qu’il faut comprendre la phrase[2] de Lénine disant que le révolutionnaire n’est pas là pour apaiser la plaie ouvrière mais, au contraire, pour taper dessus comme un forgeron frappe la pièce de métal sur l’enclume afin d’en faire sortir la révolution. Il s’opposait alors à ces jeunes étudiants socialistes russes qui, dans l’élan de leur sentimentalité ouvrière, s’enga­geaient dans l’aide aux ouvriers à la fin du xixe siècle. Il précise même que le social-démocrate doit s’intéresser à toutes les zones de conflit au sein de la société pour créer progressivement les conditions de la révolution. Le stratège révolutionnaire ne cherche pas la solution des problèmes qu’il dénonce. Sa dénonciation a le double rôle de lui donner un statut et de jeter de l’huile sur le feu. Pour cette raison, l’illusion serait de penser qu’apporter une réponse au problème ponctuel objet du débat suffi­rait à désamorcer la subversion. Le stratège révolution­naire va souligner l’aveu de faiblesse de son ennemi et en tirer un argument supplémentaire de légitimité pour ses dénonciations suivantes, sur des terrains inattendus.

L’exemple le plus récent a été en France la dénon­ciation par l’hebdomadaire U Ribombu, organe des natio­nalistes corses, du résultat obtenu par Jean-Marie Le Pen et du fascisme rampant de l’opinion française : il y a déplacement surprenant[3] du champ de dénonciation.

L’Espagne offre un second exemple de l’illusion qui consiste à tenter de résoudre le problème positif, argu­ment du terrorisme pour lutter contre lui : ce n’est pas parce que Madrid a octroyé une autonomie sans cesse croissante à ses provinces que le terrorisme basque s’est effacé, bien au contraire. Il puise une nouvelle légitimité pour des revendications autres.

Dans la stratégie révolutionnaire, la vérité est sou­vent mensonge pour la plus grande confusion de l’ennemi et parfois, celle de l’allié : ainsi comment comprendre qu’un parti communiste puisse s’allier à des régimes ni socialistes ni même démocratiques ? Ponctuellement, cela peut permettre d’atteindre un objectif opératif ; à long terme, il vaut mieux consolider un régime honni : il sera plus facile d’y susciter la révolution qu’au sein d’un régime devenu plus social à la faveur d’une révolution non totalement contrôlée. Cette stratégie explique en grande partie l’attitude, incompréhensible par ailleurs, de Staline dans sa gestion de l’Internationale et du Komintern. On obtient un avantage limité tout en pré­servant les conditions futures d’une révolution maîtri­sée : Tito ne pouvait donc que se brouiller avec Staline ou disparaître…[4]

Autre illusion que le stratège révolutionnaire affec­tionne, c’est la majorité silencieuse qui, selon tous les tribuns de la moderne plèbe, devrait, à chaque nouvelle crise, s’exprimer. Le stratège révolutionnaire sait, au contraire, que son action va la faire taire par la terreur ; que la majorité le suivra d’autant plus qu’il l’aura avilie par la peur née non seulement de l’attentat, de l’embus­cade, de toutes formes d’actions empruntées au banditis­me, mais née de son surgissement brutal dans une mani­festation aussi aveugle qu’injuste.

Grâce à l’iniquité de son action, le stratège révolu­tionnaire acquiert la liberté d’action. Si le révolution­naire doit être dans son peuple comme un poisson dans l’eau, cela ne veut pas dire un poisson rouge au milieu d’autres poissons rouges. Le stratège révolutionnaire est un grand prédateur qui réussit d’autant mieux qu’il persécute son milieu d’origine, enveloppant le tout dans une propagande rejetant la responsabilité de la terreur sur l’ennemi.

Et ça marche très bien ! La terreur crée la veulerie et le règne de l’injustice.

Avant de pousser plus loin l’analyse, il convient de préciser que le jugement moral est ici hors de propos et qu’il ne s’agit que de caractériser des attitudes que l’on se gardera bien de condamner. La précision n’est pas seule­ment de convenance pour prévenir d’éventuelles criti­ques : l’absence de posture morale est essentielle à la compréhension du processus de déstabilisation d’une société.

Quand la guerre révolutionnaire s’installe dans une région et dure, chacun doit vivre et faire vivre les siens avec elle : peu ou prou, on en vient à composer avec le système tel qu’il existe, sauf à partir ou à mourir. Mais, même avant une telle extrémité, on est obligé d’aban­donner les circuits normaux de la vie quotidienne car la désorganisation les remplace par des voies parallèles efficaces et souvent injustes. Ces voies s’appellent mar­ché noir, mais aussi recommandations de toutes sortes pour obtenir tel ou tel papier sans lequel on ne peut se déplacer…

Avec la veulerie, le peuple concerné ressent la honte de lui-même tandis que ses voisins le méprisent : inter­rogeons un échantillon de population française, à la fois informé et payant des impôts, sur les Corses et la Corse, nous verrons typiquement ce phénomène d’altération de l’image sur le thème : non seulement ils font des attentats mais en plus ils nous coûtent cher ! De même, s’il vous arrive de converser avec un Corse en Corse de sa région, vous verrez peu à peu une réaction véritablement surprenante et contradictoire. La fierté, voire l’orgueil, qui semble vite dérisoire, s’exprime à chaque phrase ; mais si, prolongeant la conversation, vous exprimez à votre tour une réelle admiration pour tel ou tel aspect de la vie insulaire qui ne soit pas un truisme comme la beauté des sites, vous verrez alors une véritable surprise sourdre des réponses de votre interlocuteurs : comment ? Vous le pensez vraiment ? Pourrions nous vraiment être fiers au-delà de l’arrogance qui nous sert de protection ? Ceci n’est qu’une illustration qui tient fortement aux particularités régionales, mais qui est cependant révéla­trice de l’auto-dévalorisation que s’infligent ceux qui vivent sous le joug de la terreur.

Un succès tactique essentiel du stratège révolution­naire est la culpabilisation de la société.

Une des premières réponses à la guerre révolution­naire est d’abord la réhabilitation des peuples concernés à leurs propres yeux, en dépit de ce que le responsable peut ressentir au quotidien et qui n’est que l’apparence de ce qui est vraiment. Qui peut être sûr que soumis à l’aléatoire de la terreur, il ne deviendra pas promptement un mouton agité et soumis ?

Nous percevons là tout le génie d’un De Gaulle à la Libération, posant la France en pays victorieux et les Français en victimes du nazisme.

La honte n’est pas consciemment supportable ; le discours collectif du groupe concerné va donc dévaloriser progressivement la norme de l’ennemi de classe, du colonisateur, de l’État français, d’autant plus facilement que celui-ci, pour se conserver les bonnes grâces de sa population dans un État démocratique, est inoffensif. On va le dévaloriser pour justifier sa propre déchéance morale et se protéger[5]. Dans le même temps, l’autre, c’est-à-dire l’ennemi comme l’observateur, ne se fiant qu’à l’objectivité, ne va pas comprendre le processus ; les meilleures intentions, traduites par des mesures intelli­gentes, vont susciter du mécontentement : le fossé ne cesse alors de se creuser entre les opinions, ce que recherche le stratège révolutionnaire. Le pouvoir légitime ne comprend pas qu’un raisonnement fondé, juste, mesuré et techniquement efficace, se heurte à l’hostilité. Il n’agit bientôt plus : soit il réagit de manière brutale et irrationnelle, soit il s’abaisse devant l’aurore d’un nou­veau tyran. Tyran puisque, quelle que soit la réussite, son avènement est rien moins que démocratique.

L’analyse stratégique dans l’affaire corse mériterait d’être poussée, car elle montrerait l’impérieuse nécessité de former les militaires à la stratégie révolutionnaire… L’incendie de la paillote “Chez Francis” offre une illustra­tion tragi-comique de ce malentendu et du premier type de réaction évoqué, la brutalité. Certes il est difficile d’estimer des gens dont on constate tous les jours les insuffisances[6], certes il devient vite insupportable de travailler de tout son cœur à la remise en ordre d’une situation et de voir son action s’enliser sans identifier la nature d’une opposition floue et visqueuse, mais l’objectif du stratège révolutionnaire est atteint : maintenir la population dans l’idée que rien n’est possible et l’ancrer dans un orgueil à rebours : être tellement exceptionnelle qu’on ne peut arriver à trouver une solution à son pro­blème, et amener l’autorité légitime à perdre cette légiti­mité en renonçant à ce qui était sa raison d’être, le droit.

La stratégie révolutionnaire exerce toute sa force sur la création du fossé qui rend chaque jour plus évident la nécessité de l’associer au pouvoir. La concentration des efforts est toute entière dans le saupoudrage des actions qui déstructurent l’opinion, enjeu de la guerre, et qui paralyse l’action de l’ennemi : le FLN en Algérie ne fut jamais si fort que lorsqu’il n’avait pas regroupé ses forces en Katiba, retombant dans une action proche de la stratégie militaire classique. Les conditions de son pas­sage à la guerre de mouvement n’ont jamais été réunies à la différence de la guerre d’Indochine. La concentration des efforts n’est pas d’agir à fond au point où l’ennemi est le plus faible à un moment donné mais, au contraire, de l’empêcher, lui, de se concentrer en le forçant à se disper­ser. La concentration des efforts du révolutionnaire est d’interdire à l’autre de se concentrer et d’agir effica­cement grâce à une analyse lucide[7].

Le préfet Bonnet et la Gendarmerie nationale ont subi le vrai revers en mars 1999 quand les élections territoriales ont amené le mouvement indépendantiste à environ 20 % des suffrages exprimés alors qu’ils étaient à moins de 10 % auparavant : ils n’ont pas pu remettre de l’ordre dans la sérénité et réhabiliter la population à ses propres yeux. Ainsi vouloir terroriser les terroristes par des discours martiaux contribue moins à les terroriser qu’à accroître un peu plus le sentiment d’insécurité de la population qui, faute de mieux, s’identifie aux terroristes car elle participe du système ambiant défectueux. Le revers était patent : il s’est transformé en défaite quand les autorités se sont raidies.

Pour les militaires, cette affaire est moins un problème déontologique, moral, éthique et que sais-je encore ; c’est d’abord un problème stratégique et tactique. Non pas qu’il s’agisse de minimiser la dimension morale mais privilégier cette analyse comme cela a été fait toujours pour des raisons évidentes de communication, risque de nous cacher l’essentiel, le revers militaire pour de strictes raisons de stratégie révolutionnaire. Partant nous risquons de nous interdire une réflexion vraiment professionnelle sur la manière de mener l’action contre les terroristes et notamment l’importance des dimensions politique, économique et sociale. Encore une fois, il ne s’agit pas pour le militaire de sortir de sa neutralité gage de liberté ; il s’agit d’avoir une attitude différente, un peu comme Régis Debray à propos de la laïcité récemment, pour intégrer ces dimensions dans le raisonnement et ne pas se tromper d’objectif.

À quoi bon se répéter, par exemple, qu’on a gagné la guerre d’Algérie sur le plan militaire si on l’a perdue sur le plan politique ? En fait, elle a bel et bien été perdue car les résultats militaires n’étaient pas en adéquation avec la situation : une guerre d’un autre temps…

Quant à la soumission au tyran né de la guerre révolutionnaire, le xxe siècle est une longue et douloureu­se suite d’exemples dont le plus frappant reste, pour les Français, l’adoption comme base de négociation par le gouvernement démocratique de Pierre Mendès-France, ce qui était le point de départ des Soviétiques sur la ques­tion indochinoise à savoir le 17e parallèle[8], à la grande surprise (?) de ces derniers.

Le stratège révolutionnaire est un stratège classi­que qui fait la guerre d’aujourd’hui, ainsi que l’indiquait le Maréchal Foch en son temps[9]. La grande nouveauté moderne est le développement des opinions publiques : avec peu de moyens, ce nouveau stratège applique les mêmes principes que naguère.

En revanche, la concrétisation tactique de ces prin­cipes dans la guerre révolutionnaire exige une gymnas­tique intellectuelle renversant les certitudes de la raison.

II - La stratégie révolutionnaire, une manœuvre face à l’omnipotence du feu

Selon de nombreux auteurs, l’IDS de Ronald Reagan aurait gagné la guerre froide, d’une part grâce à une course aux armements au cours de laquelle les Soviéti­ques se sont épuisés et d’autre part grâce à la dévalo­risation définitive du nombre de bouches à feu, dans la mesure où celles-ci ne pouvaient même plus espérer arriver à portée de tir. Cela ajouté au feu nucléaire, déva­lorisait non seulement la manœuvre stratégique mais aussi la manœuvre tactique et opérative.

Le combat dit de l’avant et les réflexions de la fin de la guerre froide qui plaisaient si peu aux Allemands car elles admettaient la manœuvre, donc le sacrifice de leur territoire, nuancent le propos précédent.

Cependant ces réflexions avaient moins pour objet de gagner la guerre par la manœuvre que de différer la décision politique du feu nucléaire.

Le 11 septembre marque au moins une chose : la supériorité technique par l’application des feux en tous points du globe, de manière élargie ou chirurgicale, briè­vement ou longtemps, ne suffit pas à assurer l’invincibi­lité stratégique puisqu’une puissance peut être touchée en son cœur.

Nous restons bien dans une stratégie de départ dite du faible au fort avec des moyens ridicules comme des couteaux - on dirait les agresseurs d’une personne âgée dans le métro -, qui retourne sa force technique contre le géant.

Au niveau stratégique, il s’agit d’une prise d’aïkido où l’adversaire utilise l’énergie et le mouvement de son vis-à-vis. Qu’importent nos moyens, notre force ou notre faiblesse, il s’agit de gérer à notre profit la force d’autrui en la retournant contre lui !

En son temps, le vainqueur de Dien Bien Phu avait déjà théorisé la démarche conduisant en trois étapes le combat contre le colonisateur, la préparation de l’insur­rection armée, l’insurrection armée puis la guerre de mouvement. En l’absence de tout armement moderne et d’industrie d’armement, la source d’approvisionnement est l’ennemi lui-même. Les trois phases se chevauchent ou se conjuguent selon la force acquise en un lieu et un moment donné. Le terrorisme appartient essentiellement à la première phase dans son objet de mise en condition de l’opinion publique. On le retrouve par la suite pour forcer la discipline dans le camp de l’insurrection ou, combiné avec la guérilla, pour appuyer sur les arrières, la guerre de mouvement en développement. La force de l’adversaire est systématiquement retournée contre lui. La concentration des efforts vise sur le plan stratégique “à désagréger les rangs ennemis[10]

Une deuxième leçon du 11 septembre, plus inatten­due à lire les Cassandre, est que nos sociétés démocra­tiques, si faibles, recèlent des capacités de résistance peut-être trop sous-estimées. Les commentateurs ont souligné à l’envi que l’Amérique était touchée en son centre ; plus, que c’était le monde de par les origines multiples des victimes et des sociétés implantées dans le World Trade Center. En réalité, nos sociétés n’ont plus vraiment de centre : le Web offre une assez belle repré­sentation de ce qu’elles deviennent, un maillage de flux routés par des nœuds d’importance variable, en grande partie interchangeables. La densité de ces flux difficile­ment maîtrisables, la taille des centres et leurs fragilités évidentes masquent la solidité de l’ensemble, liée à l’existence de nombreuses solutions de rechange et à l’énergie qui innerve cet univers. Le terroriste peut obte­nir des succès que la puissance ne suffit pas à prévenir ; en revanche, la victoire finale est incertaine.

L’escalade aux extrêmes est interdite en raison du feu nucléaire ; la guerre conventionnelle classique est désormais proscrite pour la même raison augmentée de la puissance[11] et de la précision des frappes conven­tionnelles modernes grâce aux systèmes d’information. Le maintien d’armées classiques puissantes dans certains pays paraît relever, soit d’un choix de politique interne, soit d’une adaptation aux guerres du passé : sans doute celles-ci se survivront ici ou là, donnant l’impression d’une continuité, mais elles semblent bien devoir disparaître car elles ne sont plus le moyen d’accroître sa puissance ou sa richesse.

L’impasse stratégique était cependant moins fer­mée qu’on a voulu le croire. Hier, la montée aux extrêmes s’accomplissait par l’engagement progressif de toutes les forces d’une société dans le conflit pour vaincre militai­rement et politiquement ensuite : cela n’a plus d’intérêt. Aujourd’hui, la montée aux extrêmes s’accomplit par la transformation de tous les domaines d’une société en champ de bataille potentiels en écartant ceux qui paraî­traient les plus naturellement concernés par un conflit c’est-à-dire les domaines militaire et policier. Ceux-ci n’interviennent qu’en dernier alors qu’on les attendrait aux avant-postes, à la fois comme victimes et comme combattants.

Il existe cependant une interrogation sur cette manœuvre nouvelle : la stratégie révolutionnaire dont le terrorisme n’est qu’un mode d’action[12] - il faut à ce titre se garder de se focaliser sur le spectaculaire de l’attentat du 11 septembre pour analyser l’effet à long terme sur les opinions publiques à la lumière de ce qui précède -, est-elle mise en œuvre par des États dans une stratégie indirecte désormais classique, par la fine pointe d’une civilisation aux avant-postes du tiers-monde ou par une minorité décidée à infléchir une société à laquelle elle appartient en dépit de ce qu’elle déclare et de ce que beaucoup croient ? L’effet miroir du terrorisme est gênant pour une société mais il existe : le terroriste est rarement étranger à la société qu’il combat ; il est un révolté, pas un étranger. S’agit-il alors d’une tentative de prise de pouvoir d’une minorité à l’intérieur d’une société ?

Et on ne peut alors s’empêcher de citer le roman de Jorge Semprun, Netchaïev est de retour, illustrant cette démarche stratégique de toute une génération formée à l’école du fondateur de l’armée rouge, Léon Trotski.

Il dépeint de manière érudite, au travers d’une intrigue romanesque pleine de suspense, les destins res­pectifs d’un groupe de normaliens révolutionnaires de la génération 68, les uns basculant dans le terrorisme, les autres connaissant une ascension sociale leur permettant de mettre en œuvre de l’intérieur leur idéal de désagré­gation de la société ancienne. Il cite notamment le terroriste éponyme du roman dont un héros principal a emprunté le nom : “La haine est le moteur principal de la révolution”. Pour ressentir de la haine, il faut connaître intimement l’objet de celle-ci. À la suite du 11 septembre, on a vu les télévisions occidentales manifester leur étonnement devant le destin de ce Saoudien, fils de bonne famille, ayant si bien adopté dans sa jeunesse les mœurs dissolues de la jeunesse américaine dorée : comment a-t-il pu basculer ainsi ? On s’est contenté de supposer une conversion puis le fanatisme ; on a ensuite escamoté cet aspect de sa vie, essentiel à la compréhen­sion du phénomène terroriste, pour ne garder que les images de sa vie qui en font un homme d’ailleurs… C’est plus commode pour créer le bouc émissaire.

Avec René Girard, nous savons depuis Le bouc émissaire et La violence et le sacré, ce qu’il faut penser d’un tel processus d’expulsion mythologique. Sur le plan de la réflexion stratégique, nous ne pouvons nous autoriser ce qui constituerait une défaillance logique. Ben Laden fait partie de notre société comme il appar­tient à la société arabo-musulmane traditionnelle de son pays. Où se situe-t-il exactement ? Lui seul sans doute pourrait répondre à cette question. Cependant, cette double appartenance est source de tensions et sa lutte est probablement le résultat d’une frustration quelconque causée par la double appartenance. Il se sert de cette double appartenance pour frapper là où il sait qu’il fera mal, en poursuivant peut-être des objectifs au sein des deux sociétés qu’il connaît. C’est en cela qu’il est un vrai stratège révolutionnaire : il s’agit de précipiter l’évolution des deux mondes dans un sens qu’il faudrait élucider pour lutter efficacement.

En revanche, le fellah du Nil n’est pas un bon terroriste parce qu’il est pauvre et musulman, donc opposé à la société occidentale impie. Le fellah du Nil n’a que faire de la puissance américaine, seules lui importent les crues du fleuve dont il remercie Allah. Il faudra un travail de sape long et difficile pour qu’il en vienne à faire le lien entre Allah et la puissance américaine, à dénoncer le sacrilège que constitue cette présence sur les lieux saints étendus à toute l’Arabie… Nous ne faisons ici qu’actua­liser la thèse de Lénine contre la spontanéité de l’esprit révolutionnaire des masses[13]. Le terroriste appartient à la société qu’il tente de détruire. Le stratège révolution­naire est un homme de pouvoir qui met en œuvre des principes de guerre très classiques dans une perspective renouvelée, sur un champ de bataille globalisé et selon une logique d’illusions.

La liberté d’action du stratège révolutionnaire en ce début de xxie siècle est encore accrue par l’impossibilité dans laquelle nous sommes d’apporter une réponse nette sur son identité et sa nature. Son économie des forces bénéficie de l’incertitude et de la fluidité qu’il s’applique. La concentration des efforts est remarquable car elle s’applique au monde tout entier. Il peut choisir de frap­per où il veut, quand il veut et de manière variée avec un investissement minime[14] : il faudrait aussi se garder d’analyser l’effet du 11 septembre à l’échelle américaine, car les réactions valétudinaires sont aussi européennes. Il ne faudrait donc pas croire que le stratège révolu­tionnaire, s’il existe, a perdu face à une réaction améri­caine digne d’estime ; regardons l’Europe… Et peut-être la gestion du conflit israélo-palestinien avec une perte de mesure d’Israël dans la conduite des opérations ? Habituons-nous d’ailleurs à nous poser plus de questions qu’à avoir de vraies réponses, à agir quand même malgré nos incertitudes.

Le terrorisme réintroduit la manœuvre en contour­nant la puissance mécanique, sans toutefois la réduire à néant comme on l’a vu en Afghanistan. Il applique les mêmes principes en réinventant une voie nouvelle utilisant des moyens d’apparence non-militaire mais stratégiques à coup sûr car ils engagent la survie des nations visées.

La stratégie révolutionnaire a aussi longtemps passé pour un substitut à l’escalade aux extrêmes : cela dépend de ce qu’on appelle les extrêmes. Il s’agissait alors de l’escalade des feux, des destructions massives. Le stratège révolutionnaire menait une guerre limitée puisque au-delà, il y avait le feu nucléaire.

Il semble que ce pourrait être une erreur de pers­pective car la guerre révolutionnaire est une ascension aux extrêmes, faisant entrer dans le champ stratégique tous les aspects sociaux, à la fois en s’exerçant contre eux et en les instrumentalisant. Elle fait également entrer dans ce champ la logique en la bouleversant, jouant des illusions et des peurs, et la morale en disséminant la confusion des mots et des causes. Elle fait des hommes et des communautés leurs meilleurs ennemis. La stratégie révolutionnaire utilise des outils que nul n’aurait soup­çonné être des armes : cassettes vidéo ou audio répan­dant la propagande… Il s’agit d’une forme subtile d’escalade par la transformation des outils du quotidien les plus inoffensifs en armes de subversion.

Enfin il convient de faire raison de l’objection qui voudrait que notre analyse, étayée largement par des œuvres marxistes, soit moins pertinente face au fonda­mentalisme musulman. Nous nous contenterons de renvoyer à L’empire éclaté d’Hélène Carrère d’Encausse. Dans cet ouvrage qui décrivait le problème des nationa­lités dans l’ex-URSS, l’auteur cite un dignitaire musul­man qui estime que l’Islam s’est parfaitement coulé dans les institutions soviétiques… Et donc dans sa doctrine de guerre révolutionnaire !

CONCLUSION

La stratégie révolutionnaire est la réponse adé­quate aux besoins guerriers d’aujourd’hui. Elle constitue probablement une manifestation éclatante, quoique terri­ble, de la supériorité de l’esprit humain sur la technique pure. Elle est la continuation de la stratégie classique en ce qu’elle fonctionne selon des principes identiques. Mais il est légitime de se poser la question, tant leur appli­cation suit une logique diamétralement différente : le militaire au sens classique joue un rôle second, l’efficacité du court terme le cède à l’efficience à long terme, la nature du meneur de jeu est opaque et ses objectifs, en dehors de la prise de pouvoir, obscurs. L’incertitude est à son maximum : Clausewitz est donc loin d’être à l’encan. Pour achever de se convaincre, il suffit de voir la simili­tude des analyses de Foch dans Les principes de la guerre et de Mao dans Les problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine, derrière la dialectique et le jargon marxiste[15]. Le Grand Timonier explique ainsi clai­rement dans son chapitre premier que la guerre révolu­tionnaire est “soumise non seulement aux lois de la guerre en général, mais également à toute une série de lois particulières”. Ces lois sont, pour l’essentiel, une adapta­tion de la stratégie révolutionnaire aux conditions parti­culières de la Chine, adaptation contestée par l’ortho­doxie marxiste-léniniste influencée par la Russie.

En revanche, le stratège révolutionnaire n’est pas un étranger à la société qu’il attaque : le croire arrange tout le monde, mais interdit de comprendre ses motiva­tions. La lutte exige un effort de réflexion transcendant les catégories intellectuelles habituelles : il ne s’agit pas de remettre en cause les valeurs qui les structurent, mais de modifier la manière d’envisager les choses, en accep­tant que cohabitent des idées ou des raisonnements s’excluant l’un l’autre en apparence, d’agir parfois en dépit de ce qu’on pense... En résumé, il faut abattre “le palais des illusions”.



[1]       Lénine dans Que faire ? et Léon Trotski dans un article de 1938, “Après Munich, une leçon toute fraîche sur le caractère de la guerre prochaine”.

[2]       Lénine, Œuvres, 4e édition, tome 4, idée reprise dans Que faire ? à propos de l’action des sociaux-démocrates se rapprochant de celle des Trade-Unions.

[3]       Surprenant quand on connaît les revendications à caractère ethnique du journal.

[4]       Voir à ce sujet les analyses de François Fejto concernant les dé­mocraties populaires, la littérature sur Staline et la déstalinisation.

[5]       L’analyse de la presse régionale corse dans la période dite de “rétablissement de l’État de droit” offre un exemple frappant de ce processus : plus l’autorité légitime et compétente dénonce des erre­ments, plus la population prend les critiques pour elle, alors qu’elles s’adressent aux délinquants et trafiquants de tous ordres unis dans un système avec lequel tout le monde a dû s’habituer à vivre. Alors que l’union sacrée s’opère sur le cercueil de Claude Erignac, peu à peu le fossé se creuse au fur et à mesure de déclarations justifiées mais inadaptées à la guerre révolutionnaire. Ainsi les éditoriaux, reflétant l’opinion de la rue, dénonceront-ils de plus en plus fort la forme de l’action préfectorale et on parlera du manque de considé­ration, de la “Bunkérisation” du préfet, etc.

[6]       Le premier livre du préfet Bonnet est ainsi une longue énu­mération qui ne fait que reprendre, finalement, que ce qui avait été dénoncé dans le rapport parlementaire de 1998 : pourtant le ton montre bien cette incompréhension amère et douloureuse de l’homme qui a beaucoup donné.

[7]       Général Vo Nguyen Giap, Guerre du peuple, armée du peuple, 2e édition, Hanoï, Éditions en langues étrangères, 1973 : voir ses développements sur la contre – stratégie face au plan Navarre.

[8]       Mémoires de Khrouchtchev.

[9]       Des principes de la guerre, chapitre 1.

[10]     Général Giap, op. cit.

[11]     Les armes de type Fuel Air Explosive s’apparentent aux armes nucléaires tactiques tout en étant conventionnelles : la frontière capacitaires est donc ténue.

[12]     Le terrorisme n’est qu’un mode d’action de la guerre révolu­tionnaire. Proclamer qu’on va lutter contre le terrorisme est évidem­ment une bonne politique de communication, car tout le monde sera d’accord sur cela ; il convient cependant, au niveau des chefs, de ne pas confondre ce qui est porteur et la définition réelle du conflit.

[13]     Lénine, Que faire ?

[14]     Selon des sources autorisées, la campagne d’attentats islamistes en France de 1994, 1995 et 1996 aurait coûté environ 25 000 €, le 11 septembre, environ 500 000 €.

[15]     Mao Tse-Toung, Les problèmes stratégiques de la guerre révolu­tionnaire en Chine, Pékin. Ouvrage écrit en 1936 pour livrer une analyse systématique des problèmes stratégiques de la guerre révo­lutionnaire en Chine, dictée par l’expérience de la deuxième guerre civile révolutionnaire. C’est la reprise d’un cycle de conférences présentées devant l’Académie de l’Armée Rouge dans le Chensi septentrional.

 

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