La construction d’un partisan industriel : Oussama Ben Laden

 

Gilles Renaud

 

Il n’est décidément pas facile de trouver matière à étonnement dans le cataclysme du 11 septem­bre 2001. Les philosophes l’avaient anticipé, les politologues annoncé, les services pressenti et les stratèges américains attendu.

Puisque le mythe de la modernité demande de sacrifier cet événement sous le sceau de la nouveauté, nous préférerions parler d’une rencontre. Cette rencontre a eu lieu dans le ciel de New York entre un rôle, celui du partisan tel que l’a étudié Carl Schmitt, et une image, celle que les médias occidentaux prêtent à Oussama Ben Laden. Celui-ci, par ses moyens tactiques, semble effecti­vement être le premier à pouvoir concilier la figure du partisan et celle du fedayin/guérillero/chahid.

I - Le partisan

Le principe même du combat du partisan, c’est qu’il décide lui-même quel est l’ennemi véritable. Il a une certaine idée de l’ennemi, ainsi qu’une certaine manière de le reconnaître.

C’est en Espagne, dans les années qui suivent l’occupation de 1808, que le partisan entre dans l’histoire en désignant l’ennemi et en tenant tête aux armées napoléoniennes, contre qui toutes les forces régulières de l’ancienne Europe se sont montrées impuissantes.

Carl Schmitt dégage de cette résistance paysanne les quatre caractéristiques qui permettent de définir le partisan : l’irrégularité, la mobilité, l’intense engagement politique, le tellurisme.

Si l’irrégularité est la première caractéristique du partisan, elle n’est pourtant pas exempte de quelque ambiguïté. Le partisan lui doit, en effet, une singulière position intermédiaire entre le soldat et le bandit. Il faut qu’il échappe à l’organisation régulière, sans quoi il ne se distingue plus du soldat ; mais, s’il perd tout lien avec la régularité, il tombe au rang du bandit. Cette ambiguïté se reflète dans les efforts qui ont été faits depuis la fin du xixe siècle pour l’intégrer au droit de la guerre, au risque de le détruire en lui imposant des conditions qui sont la négation pratique de sa raison d’être (uniforme, arme portée ouvertement). La notion de “combattant illégi­time” imaginée par les États-Unis pour qualifier les détenus de Guantanamo se révèle ainsi une redoutable arme de guerre.

La mobilité dans l’action armée, avec la recherche permanente de l’effet de surprise, caractérisait déjà les troupes légères que constituaient les irréguliers du xviiie siècle. Les techniques de la guerre de guérilla ne font que se renforcer avec la technicisation et la motorisation.

L’engagement politique s’affirme chez les guérilleros espagnols de 1808. “L’élément principal de la situation du partisan espagnol de 1808 est qu’il risqua le combat sur le champ limité de son terroir natal alors que son roi et la famille de celui-ci ne savaient pas encore très bien quel était l’ennemi réel[1]. Devant l’effondrement des struc­tures officielles, le premier acte du combattant volon­taire, celui qui le constitue comme partisan, c’est de reconnaître l’ennemi. “Le partisan combat en s’alignant sur une politique qui remet en évidence le sens originel du terme de partisan[2].

Enfin, le partisan, tel que la résistance anti-napoléonienne nous le relève, “fait corps avec le sol, avec la population autochtone et avec la configuration géogra­phique du pays[3] qu’il dispute à l’envahisseur. On retrouve ce caractère tellurique chez Jeanne d’Arc, chez les Vendéens, au Tyrol comme chez les partisans russes de 1812. Ils sont l’incarnation des énergies élémentaires de la terre qui se soulève et secoue la vermine étrangère. Ils le seraient également durant la Seconde Guerre mondiale, en Indochine, en Algérie, avec Mao ou Fidel Castro. Ce lien avec le sol donne alors au combat du partisan un caractère essentiellement défensif, lequel change de nature quand il s’identifie à l’agressivité abso­lue d’une idéologie visant à la révolution mondiale ou techniciste. Le progrès technique, en matière de motori­sation ou de transport, remet en cause le tellurisme, comme l’a illustré le 11 septembre.

Par-delà ces caractéristiques du phénomène du par­tisan, Julien Freund souligne le rôle essentiel du tiers : “Étant donné qu’ils sont des combattants irréguliers, ignorés par le droit international, les partisans ne peu­vent mener une action militaire durable ni se développer sur le plan politique, s’ils ne trouvent appui auprès d’une instance régulière, en général un ou plusieurs autres États capables de travailler à leur reconnaissance[4]. L’action du partisan est sans lendemain s’il n’est pas soutenu, matériellement et politiquement, par des acteurs politiques officiels, sur la scène internationale. “L’OAS en Algérie était condamné d’avance parce qu’elle était privée du tiers régulier qui aurait pu prendre en charge sa cause sur le plan de la politique internatio­nale[5]. Par contre, le Front de libération nationale algérien a été soutenu par des pays arabes, et le Viet Minh, par l’Union soviétique et la Chine. “On voit mal comment les maquis auraient pu subsister en France et en Europe durant la dernière guerre mondiale, sans l’aide des Alliés. Les troupes du général Mihailovic se sont effondrées le jour où Churchill a reconnu Tito[6]. La réussite du partisan est conditionnée par l’appui du tiers.

L’exemple espagnol allait inspirer les officiers, notamment Gneisenau et Scharnhorst, chargés de recréer l’armée prussienne après Tilsit. Leurs idées seront à l’origine du De la Guerre de Clausewitz, devenu quasi-mystique par “la formule sur la guerre, continua­tion du politique, [qui] contient déjà in nuce une théorie du partisan[7]. En même temps qu’ils réorganisent les troupes régulières, ils pensent à utiliser contre Napoléon les forces d’un grand soulèvement national et populaire. C’est l’objet de l’édit sur le Landsturm, du 21 avril 1813, par lequel tout Prussien était tenu de s’opposer à l’envahisseur avec toutes les armes dont il pouvait disposer, jusqu’aux fourches et aux faux, et de n’obéir à aucun ordre de l’occupant, même à ceux qui auraient pour but de maintenir la tranquillité politique. “Le soldat ennemi en uniforme est la cible par excellence du partisan moderne[8]. Pour autoriser cette violation des concepts du droit européen de la guerre limitée et de l’institution juridique qu’était traditionnellement l’occupatio bellica, l’édit se réclamait des nécessités d’une situation exceptionnelle.

Carl Schmitt lui donne une grande importance, car il y découvre une nouveauté lourde de conséquences. La résistance espagnole, issue des couches paysannes, était le fait d’une population fruste et arriérée que le mou­vement intellectuel du xviiie siècle n’avait pas effleurée. En Prusse, au contraire, le partisan avait été pensé et voulu par des milieux profondément imbus des formes les plus modernes de la pensée. L’édit du 21 avril 1813 signifie la rencontre du partisan et de la philosophie moderne.

Cette alliance de l’idée et de la terre va, en l’espace d’un siècle, révéler ses virtualités explosives. Si, pour Clausewitz, restant dans le cadre de la pensée classique, le partisan n’est qu’un des éléments de la Trinité de la guerre (où le peuple apporte l’instinct aveugle de la haine, le chef militaire, le courage et le talent et le gouvernement, la direction et la raison) d’autres vont extraire de ses suggestions toute leur force dévastatrice. En particulier Lénine qui, en tant que révolutionnaire professionnel, va aller jusqu’au bout de la logique du partisan. Refusant tout mode pacifique de réalisation révolutionnaire et reconnaissant comme l’ennemi absolu la bourgeoisie dont émane l’ordre légal occidental, Lénine pousse à l’extrême les caractères du partisan et le place au centre de l’histoire mondiale. Depuis 1945, les guerres obéissant au phénomène partisan “sont devenues le type courant (guerres de décolonisation, guerres de sécession, guerres révolutionnaires, guerres interethniques) relé­guant à leur tour l’affrontement sanglant entre appareils d’État au rang des aberrations[9]. C’est là un complet bouleversement de l’analyse stratégique. Ainsi les con­flits futurs se dérouleront entre un ou des États et des groupes armés partisans, qui seront qualifiés de terro­ristes par ceux qui sauront vaincre sur les terrains sémantique et médiatique.

L’ennemi du réel devient, avec Lénine, absolu par la disparition de toute limitation. En lecteur de Clausewitz, il a déplacé le centre de gravité conceptuelle de la guerre vers la politique qui est, selon Carl Schmitt, la distinction de l’ami et de l’ennemi. “Connaître l’ennemi, tel fut le secret de l’énorme force d’impact de Lénine[10]. Le révolutionnaire mondial qu’était Lénine ne pouvait pas reconnaître la légalité étatique de la classe bourgeoise qui restait le cadre de la pensée de Clausewitz. Face à un ennemi absolu, l’engagement du partisan devient lui-même absolu, c’est-à-dire qu’il exige une obéissance inconditionnelle. La soumission à l’idée, nouvel axe du monde, est totale. Ben Laden est le prophète, le nouveau Lénine d’une vision mondiale qui récuse la réalité tant du système international que de la vie politique et sociale de ses adeptes et de ses victimes.

Avec cette irruption de l’absolu, c’est toute l’arma­ture de la conception classique de la guerre qui s’efface. Il n’y a plus de frontière réelle entre combattant et non-combattant, entre légal et illégal, entre la guerre et la paix. La paix contenant toujours la prochaine guerre ; elle n’est jamais qu’une certaine forme de l’hostilité fondamentale. Tout se relativise sauf l’ennemi. “Le parti­san moderne n’attend de son ennemi ni justice ni grâce. Il s’est détourné de l’hostilité conventionnelle de la guerre domptée et limitée pour se transporter sur le plan d’une hostilité différente qui est l’hostilité réelle, dont l’escalade, de terrorisme en contre-terrorisme, va jusqu’à l’exter­mination[11]. C’est ainsi que Carl Schmitt résume les réflexions de Mao Zedong qui prolongent et dépassent les conclusions de Lénine. L’efficacité terroriste réside dans “la violence continue, appliquée méthodiquement qu’on justifie par des raisons éthiques ou idéologiques[12]. Plus la cause se veut noble et juste, plus l’ennemi subira une violence organisée et impitoyable. L’idéologie impose une véritable gestion de la terreur.

Carl Schmitt notait le paradoxe entre l’équipement moderne d’armées régulières vaincues et la rusticité de partisans vainqueurs. On peut aujourd’hui se demander si la “perfection technologique[13] ne joue pas en faveur du partisan, notamment avec la révolution des technologies de communication. Les relations avec le tiers s’en trouvent également bouleversées, comme l’a montré l’uti­lisation originale du cyberespace par le sous-comman­dant Marcos pour créer et entretenir une communauté internationale de soutien à son mouvement zapatiste en rébellion dans la province mexicaine du Chiapas. Ces moyens techniques rendent possible une privatisation, ainsi qu’une individualisation du soutien nécessaire aux organisations subversives. Ben Laden a montré sa maîtrise dans l’organisation d’un réseau informel, dont les éléments conservent une grande marge de manœuvre, utilisant les outils financiers et de communication les plus pointus.

Carl Schmitt pressentait cette évolution et s’en inquiétait : “Mais que se passera t’il si un type humain qui, jusqu’à présent, a donné le partisan, réussit à s’adapter à son environnement technique et industriel, à se servir des moyens nouveaux et à développer une espèce nouvelle et adaptée du partisan, que nous nommerons le partisan industriel ? Quelle garantie avons-nous que les moyens d’extermination modernes tomberont toujours en bonnes mains et que la lutte irrégulière devient impen­sable ?”[14]. Il convient de s’efforcer d’anticiper les futures évolutions du partisan qui, fondamentalement, “mène une guerre hors de toute loi et qui essaie d’imposer la sienne, suivant des procédés qu’il choisit lui-même[15].

L’apparition du partisan, la contestation de la souveraineté étatique par un phénomène mêlant inté­gration et individualisation sans frein et le fait que, de plus en plus souvent, la solution de problèmes politiques dépendent, au plus grands désarroi des pensées idéolo­giques, de moyens techniques ont généré un rejet du phénomène politique et de l’unité politique dominante aujourd’hui, l’État.

II - Le terrorisme : nouvelle menace ?

Phénomène mythique par nature, enfant naturel d’Antigone et de Stravoguine, le terrorisme ne pouvait rester insensible à la frénésie qui entoure ce début de millénaire, tant il est vrai que cette nouvelle ère risque effectivement de transformer les visages de la violence politique. Les attentats du 11 septembre ne nous ont rien appris, mais ils nous ont changés. Ils ont créé dans les pays occidentaux des poches plus ou moins étendues de cohésion sociale, notamment sur la base d’un vague consensus sur la menace, et accentué par ailleurs les lignes de force et de fracture qui nous séparent des trois-quarts des habitants de notre planète. Ils ont enfin constitué le révélateur chimique qui a rendu ce phéno­mène désormais observable par le plus grand nombre. De fait, la spécificité de cette menace nous oblige à en considérer séparément les aspects subjectifs, puis les manifestations objectives.

Le caractère subjectif de la menace terroriste

Il existe d’évidence un paradoxe entre la place marginale qu’occupe le terrorisme dans le paysage des violences sociales, et la place à part qu’il revendique dans l’échelle des menaces.

Un phénomène marginal

Le terrorisme[16] est un phénomène qui est né avec l’organisation de la Cité[17], dès que des individus se sont mis à contester le monopole de la violence légitime des dirigeants, étant ou non d’ailleurs porteurs d’un projet politique alternatif, tout en prenant à témoin la popu­lation. Au fil des siècles, ce type de violence a suivi l’évolution des idées qui la justifiaient et des techniques qui la servaient.

Aujourd’hui, il est vrai que la taille de la Cité a changé, mais le terrorisme demeure la manifestation la plus spectaculaire des crispations de notre planète. Quel est son poids réel ? Selon le Département d’État améri­cain, le terrorisme transnational aurait fait 8 700 victi­mes de 1968 à 1995, soit globalement 300 morts par an, ce qui est peu par rapport aux génocides idéologiques, nettoyages ethniques et autres guerres civiles classiques[18].

En France, la proportion semble similaire, puisque le terrorisme transnational nous a frappés à deux reprises depuis 20 ans, faisant une trentaine de victi­mes[19], qu’il est parfois tentant de comparer avec notre millier de meurtres par an[20]. Au delà de cet aspect lié au nombre de tués, l’étude d’autres paramètres tels que les dégradations de biens, l’économie souterraine du terroris­me, le nombre de combattants impliqués par rapport notamment aux forces armées régulières ou bien encore les succès effectifs obtenus par les différentes causes ainsi défendues, confirme ce caractère marginal du terrorisme[21].

Un phénomène atypique

Pour autant, la généralisation de la démocratie d’opinion a exposé le phénomène terroriste aux passions, mythes et superstitions. Le citoyen occidental, largement sécularisé, persuadé d’être libre, éclairé, maître de son destin et vouant un culte immodéré au progrès, ne supporte plus la violence, qu’elle soit gratuite, prédatrice ou politique. Par exemple, le chahid[22] lui renvoie une image de l’altérité qui heurte ses croyances univer­salistes.

Deux courants universitaires tentent de décrypter ce phénomène. Pour le premier[23], schématiquement, la menace c’est l’autre. C’est-à-dire que nous aurions à faire face à une menace objective, qui aurait pris depuis 1989 le visage du désordre et du chaos. Le terrorisme, mais aussi la drogue, le crime organisé, l’intégrisme islamique, les violences urbaines et l’immigration clandestine seraient interconnectés, incontrôlables et révélateurs de l’avenir présumé des villes occidentales. Ce discours, au delà de ses approximations d’analyse en termes de sécurité globale, peut éventuellement déboucher sur des erreurs de politique publique, voire parfois sur des doctrines ou des pratiques sociales dangereuses pour la démocratie. À tout le moins, il participe à la dramati­sation[24] du phénomène terroriste, sans éviter la tenta­tion pour certains régimes de l’instrumentaliser à leur profit.

Pour l’autre école[25], la menace émane du discours qui la définit. C’est-à-dire qu’elle met en relief l’inter­subjectivité de la notion de menace et impose aux agences de sécurité de s’interroger non seulement sur le monde extérieur, mais aussi sur leurs propres schémas d’analyse et les positions d’autorité des acteurs qui définissent la menace. Ainsi, ceux-ci, au terme de luttes sémantiques, structurent durablement la conscience collective en la matière et contribuent ingénument au maintien de l’ordre symbolique. Il serait par exemple intéressant de se pencher sur le processus qui conduit à privilégier la lutte contre l’islamisme violent par rapport à la guerre de l’information.

Les manifestations objectives de la menace terroriste

Dans le maquis des déséquilibres des sécurités intérieure et extérieure, l’apparition ou la mutation d’une menace correspond souvent à la rencontre d’une vulné­rabilité et d’un vecteur inédit. La renaissance du terro­risme, depuis la fin des années 60, illustre parfaitement ce phénomène.

De nouvelles vulnérabilités

La mutation de la société industrielle du xixe siècle en société de l’information comporte de nombreuses conséquences : la dépendance de notre tissu économique envers l’informatique, la concentration et de ce fait la fragilisation de nombreux réseaux vitaux (énergie, eau, transports, télécommunications), le caractère crimino­gène des concentrations urbaines[26] et l’influence grandis­sante de la sphère médiatique[27], relais indispensable de l’onde de terreur[28] consécutive à l’attentat.

Autre vulnérabilité, l’augmentation des inégalités dans le monde. En effet, alors que la croissance écono­mique de la planète est incontestable, sa répartition appauvrit des pans entiers de l’humanité. Les chiffres sont éloquents[29] et le danger réside ici dans la rencontre entre ce dénuement et le modèle de société consumériste que la concentration médiatique propose justement à la planète entière depuis ces trente dernières années. La montée de l’intégrisme religieux[30] et de certains phéno­mènes sectaires dans ces zones peut être interprétée comme une recherche d’identité de populations en proie à l’uniformisation des valeurs culturelles.

Enfin, les États ont de plus en plus de mal à suppor­ter les coûts financiers[31] et moraux des guerres classi­ques. Affaiblis par la révolution néo-libérale, ils voient leurs marges de manœuvre économique et politique de plus en plus contestées. Le terrorisme s’affranchit dès lors de leur tutelle pour accéder à l’autonomie.

De nouveaux vecteurs

Les organisations elles-mêmes. À l’examen, on s’aperçoit que le paysage des organisations clandestines transnationales reste relativement stable[32] depuis trente ans. Toutefois, de nouveaux acteurs émergent. Citons par exemple ceux que l’on nomme les Afghans-Arabes. Ainsi, nombre d’entre eux, démobilisés à l’issue de certains conflits, mais liés par la double fraternité des armes et de la foi, ont été prompts à exporter les conflits internes de leurs pays d’origine sous nos latitudes. Le développement du phénomène sectaire participe également de ce foisonnement de nouvelles organisations susceptibles de passer à l’action violente ; sans préjuger enfin des moyens d’expression que choisira à moyen terme le courant antimondialisation, ou ses adversaires.

Les techniques ensuite. Autrefois réservé à de rares spécialistes, l’accès aux technologies subversives s’est spectaculairement démocratisé, grâce notamment à Internet. Ce phénomène démultiplie donc d’autant les vecteurs de violence puisque tout citoyen[33] peut désor­mais s’affranchir de l’appartenance à une organisation clandestine pour se livrer à l’action terroriste. Évidem­ment, le terrorisme nucléaire, chimique et biologique devrait bénéficier de cette dynamique grâce à son coût[34], son efficacité, son accessibilité et sa furtivité[35]. Toutefois, il semble que la plupart des organisations restent prison­nières d’une logique routinière de leur répertoire d’actions.

Le terrorisme n’est pas que la nouvelle dimension de la polémologie moderne ou les spasmes isolés d’une Histoire amnésique. Il est aussi le regard de détresse qui unit un temps victimes, auteurs et publicistes sous le sceau sacré du sang déprécatoire. Il est surtout le Verbe qui s’insinue discrètement dans les craquelures de nos sociétés desséchées et nous attire comme des proies.

Chateaubriand avait déjà prévenu que “l’invasion des idées remplacerait celle des barbaresNe précipitons pas les choses par nos opinions”. Le terrorisme nous rappelle aujourd’hui que si l’homme moderne a cru pouvoir se débarrasser des dieux, il n’en est pas pour autant quitte avec la force des images.


[1]       C. Schmitt, La notion du politique. Théorie du partisan, Paris, Calmann-Lévy, coll. “Liberté de l’esprit”, 1972, p. 215.

[2]       C. Schmitt, op. cit., p. 224.

[3]       C. Schmitt, op. cit., p. 229.

[4]       J. Freund, “Le rôle du tiers dans le conflit”, Etudes polémo­logiques, n° 17, juillet 1975, p. 19.

[5]       Ibid.

[6]       Ibid.

[7]       C. Schmitt, op. cit., p. 217.

[8]       C. Schmitt, op. cit., p. 224.

[9]       B. Badie, M.C. Smouts, Le Retournement du monde. Sociologie de la scène internationale, Paris, Presses de Science po, coll. “Amphithéâtre”, 1992, p. 179.

[10]     C. Schmitt, op. cit., p. 264.

[11]     C. Schmitt, op. cit., p. 219.

[12]     J. Freund, “Éléments pour une théorie du conflit”, L’Europe en formation, n° 154, 1973, p. 19.

[13]     C. Schmitt, op. cit., p. 291

[14]     C. Schmitt, op.  cit., p. 293.

[15]     J. Freund, Utopie et violence, Paris, coll. “Etudes sur le devenir social”, 1978, p. 239.

[16]     S’agissant d’un qualificatif dont l’usage est un des enjeux du champ de bataille, il n’existe évidemment pas de définition univer­selle du terrorisme, même si certains codes pénaux et décisions d’organisations internationales récentes (ONU, UE) tentent de s’en approcher. Aujourd’hui, eu égard à la relation phagocytaire qui unit terrorisme et médias, ont peut considérer qu’est terroriste tout acte “perçu” comme tel.

[17]     Une des plus vieilles mentions d’un acte terroriste dans la litté­rature remonte à Plutarque, quand il décrit l’assassinat de Cicéron par les hommes de main d’Antoine (Ier siècle av.JC). Le chef des tueurs, un certain Herennius, coupa la tête et les mains de la victime et les exposa dans la ville, de telle façon que les témoins y voyaient moins les restes de Cicéron que “l’image de l’âme d’Antoine”.

[18]     Selon l’ONU (Rapport du BIT-1999), il y aurait, par an, 502 000 morts dans les conflits armés, 563 000 dans les violences de droit commun, et environ un million à la fois dans les accidents du travail et sur les routes. Certes, les attentats du 11 septembre ont crevé les plafonds des statistiques de victimes. C’est sans doute l’une des rai­sons pour laquelle, comme je tenterai de l’expliquer dans un pro­chain article, cet événement sonne le glas du terrorisme classique.

[19]     Soit, en moyenne, 1 mort par an…Toutefois, de 1974 à 1996, le terrorisme a fait, sur le sol français ou contre des Français à l’étran­ger (Liban, DC.10 d’UTA, Algérie…), 364 morts et près de 3 000 blessés.

[20]     Ainsi que nos 1 200 morts par accidents du travail, 8 000 tués sur les routes, et 80 000 décès dus au tabac.

[21]     Pour la France, par exemple, alors que l’on avait plus de 700 attentats par an au début des années 90, la baisse conjointe des actions en Corse et en provenance de l’extrême droite a ramené ce chiffre sous la barre des 300 (291 en 2000 et 286 – dont 223 en Corse- en 2001). Ce chiffre apparaît dérisoire face aux 300 000 dégradations de biens commis tous les ans.

[22]     Martyr qui donne sa vie pour l’islam.

[23]     Ce courant, appelé néo-réaliste, est représenté par S. Walt, Chapman, S. Hoffmann, F.J. Horsheim, Xavier Raufer et la plupart des agences gouvernementales (services de renseignement, de police, l’armée, la magistrature et de nombreux partis politiques).

[24]     La matrice idéologique de ce courant est, au départ, constituée des think-tanks et autres SR américains en mal de légitimité budgétaire après la fin de la guerre froide. C’est elle qui a mis en scène les termes de nouvelles menaces, zones grises, chaos interna­tional, low intensity conflicts, narcoterrorisme, etc.

[25]     Appelé constructiviste, ou École de Copenhague, cet autre cou­rant est emmené par Barry Buzan, Ole Waever, Kenneth Galbraith, Michael Klare, etc.

[26]     Dans 30 ans, 5 des 8 milliards d’habitants de notre planète vivront dans les villes.

[27]     Dans les faits, il s’agit d’un véritable vaudeville qui se joue entre les médias, les pouvoirs publics et les organisations clandes­tines pour tenter d’influencer l’opinion publique.

[28]     Il y a 20 ans déjà, Mario Moretti, l’un des fondateurs des Brigades Rouges, soulignait : “Les B.R. sont une petite boutique, mais avec une grande enseigne”.

[29]     Si l’on prend le rapport entre les 5 % des plus grosses fortunes et les 5 % de la population la plus pauvre, l’écart les séparant était, il y a 30 ans, de 1 à 30, il est aujourd’hui de 1 à 74. Par ailleurs, 4 % de la richesse cumulée des 225 plus grosses fortunes mondiales permettrait de fournir toute la population du globe en services sociaux élémentaires (alimentation, santé, éducation).

[30]     Pour ce qui est uniquement de la France et de l’islam, donc à titre d’exemple, notons qu’il y aurait plus de 1600 lieux de cultes sur notre sol pour plus de 4 millions de fidèles, dont le taux de pratique avoisine les 3,5 %. 12 % de ces lieux de prières seraient aux mains des islamistes et une vingtaine seraient considérés comme réelle­ment “subversifs “.

[31]     À titre d’exemple, les 8 années de la guerre Iran-Irak ont coûté 600 milliards de dollars, pour parvenir au statu quo ante (frontière inchangée sur le Shott-el-Arab), les 10 semaines de frappes en Yougoslavie ont coûté 7 milliards de dollars (soit 100 millions de dollars par jour), la facture de la guerre du Golfe en 1991 fut de 60 milliards de dollars (en grande partie payée par les monarchies de la péninsule) et l’intervention en Afghanistan coûte environ 1 milliard de dollars par mois (un fonds spécial de 40 milliards a été voté par le Congrès le 14 septembre 2001). En face, la guerre du Liban n’a pratiquement pas coûté un sou aux États de la région, puisque les milices sont rapidement parvenues à leur auto-financement, mais ont conduit au départ de rien de moins que la France et les États-Unis ainsi qu’au verrouillage institutionnel (Accords de Taëf). De là à en conclure qu’il est plus rentable de sponsoriser un groupe clandestin qu’une division blindée…

[32]     À titre d’exemple, l’administration américaine publie régulière­ment une liste exutoire des organisations terroristes. S’agissant de l’État qui symbolise le plus les valeurs que combattent tous ceux qui ne se satisfont pas du nouvel ordre mondial (en 1998, 40 % des attaques terroristes recensées dans le monde ont visé des intérêts américains), l’observation de ces groupes nous éclaire sur la répar­tition géographique des poches de résistance. En deux ans, nous n’avons noté qu’une sortie (FDLP) et deux entrées (Al Qaïda et le Mouvement islamique d’Ouzbékistan). On note toutefois, depuis le 11 septembre, l’éclosion spontanée de nombreuses listes (Président + Dpt du Trésor, Dpt d’État, Dpt d’État+FBI, Président - sur le Proche-Orient -, Attorney Général) d’organisations et de personnes suspectes, dont le contenu se recoupe souvent, mais dont la portée juridique diffère parfois. Jusqu’à l’Union Européenne qui y est allée de la sienne le 27 décembre 2001 et qui, depuis, tente mollement de résister à l’influence américaine et israélienne.

[33]     Les derniers disciples d’Erostrate sont ainsi, Théodore Kaczyn­ski, alias Unabomber, qui, aux États-Unis, a envoyé, seul, des colis piégés durant plus de vingt ans, le jeune David Copeland, auteur présumé des trois attentats perpétrés à Londres en avril 1999, en marge de tout groupe constitué, le poseur de bombes turc à qui la police attribue depuis décembre 2000 36 attentats à Istanbul, et enfin l’expéditeur américain des lettres à l’anthrax.

[34]     “Traiter” une zone de 1 km2 revient à 1 800 € avec des armes conventionnelles (artillerie), 650 € avec des combustibles nucléaires, 550 € avec des gaz neurotoxiques et 1 € avec des agents biologiques.

[35]     Il n’existe pas de détecteurs chimiques disposant d’un spectre suffisamment large lui permettant d’identifier des substances incon­nues. Celles-ci sont difficilement détectables à distance, à l’inverse de nombreux explosifs qui, eux, émettent une signature caractéris­tique s’ils sont soumis à un rayonnement spécifique.

 

 

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