Le terrorisme est mort le 11 septembre 2001

 

François Thuillier 

 

Après deux années, il est sans doute encore un peu tôt pour tirer, à froid, les enseignements de la crise, au sens étymologique du terme, déclenchée par les attentats qui ont frappé les États-Unis. À première vue, l’onde de choc n’a pas modifié de manière spectaculaire le paysage des relations interna­tionales, mais en a plutôt accentué les lignes de fracture, notamment entre pays riches et pauvres, entre les puissances militaires et les autres, entre les empires.

Il apparaît de manière évidente que nombre d’acteurs (États, organisations multilatérales, idéologies, religions, lobbies divers) des relations internationales ont rapidement souhaité tirer profit de cette période de flottement pour renforcer leurs positions, voire conquérir de nouveaux territoires. Et chacun donc de mimer une sorte de rupture historique. Mais si les attentats du 11 septembre ne nous ont rien appris, ils nous ont tout de même changés.

Ces attentats ne nous ont rien appris…

Des motivations des acteurs à la réponse des États occidentaux, en passant par la technique utilisée, tout était connu d’avance et donc en grande partie prévisible.

Un combat ancien

Le terrorisme symbolise un combat séculaire. Toute­fois, la montée en puissance de sa perception, depuis la fin des années 60, s’appuie sur trois piliers :

·        L’explosion de la bulle médiatique : c’est-à-dire le développement des technologies de l’information, la libéralisation du paysage médiatique, la mutation de l’information en valeur marchande - et le terrorisme est un produit vendeur pour les annonceurs en charge de la santé financière des networks audiovi­suels -, la généralisation de la démocratie d’opinion et, propor­tionnellement, les risques de manipulation démago­gique. La société du spectacle[1] a transformé toute forme de révolte en terrorisme, et en trente ans, il est progressivement passé du stade de l’artisanat à celui de la grande distribution, au moins autant dans ses pratiques que dans son audience.

·        La fin de la guerre froide : celle-ci avait forgé une définition commune de la menace diffusée dans de larges pans des sociétés occidentales (leaders d’opi­nion, partis politiques, presse, agences de sécurité, ar­mées, parlementaires, etc.). Le vacillement de l’URSS a provoqué un changement d’étalonnage sur le mar­ché de la menace. L’extrémisme islamique est venu à point nommé s’ajouter aux risques de prolifération pour rééquilibrer ce maelström et recréer cet axe du mal si nécessaire à la cohésion de bon nombre d’alliances.

·        La sécularisation des pays développés : le sacré et la violence ont toujours joint leurs forces pour orienter les consciences collectives et former les rangs des êtres-pour-mourir, jusqu’à ce que, il y a environ deux siècles, un courant de laïcisation vienne assécher en particulier les pays du Nord, portant en soi les germes d’une resacralisation du monde au travers des icônes du marché. La conséquence en a été une montée progressive des peurs et un sentiment d’impuissance face au risque. La croissance et la radi­calisation de poches de “conservatismes” reli­gieux en est ici plus une conséquence qu’un démenti. De même, notre refus grandissant de la violence et notre incom­préhension face au sang déprécatoire du chahid.

D’autre part, la diffusion du phénomène implique des vecteurs immuables :

·        Des organisations : on se plait à les croire clandesti­nes, alors qu’elles ne vivent que de la publicité de leur combat. On en fait des listes, alors qu’elles ne font que refléter les tensions mondiales. On les accuse d’irra­tionnel, alors qu’elles maîtrisent autant leur stratégie qu’un plan-media. À part la constitu­tion d’un front salafiste djihadiste à partir de la guerre d’Afghanis­tan, leur nombre est désespéré­ment stable, tant sont uniformes, notamment depuis 1945, les acteurs de la domination mondiale. Nombreuses sont toutefois celles qui ne daignent pas revendiquer leurs actes, ju­geant inutile de personnaliser un combat qui cons­truit et définit lui-même ses combat­tants, dans de vastes prophéties auto-réalisatrices.

·        Des États : la révolution néo-libérale s’oppose au libé­ralisme des Lumières. Foin de l’émancipation des idées et des mœurs, le nouvel État occidental a besoin d’ordre et de silence dans les rangs pour mener à bien ses affaires. Le monopole de la violence légitime nécessite donc plus que jamais la mise en scène d’une menace à la hauteur de ces nouveaux paramètres du contrôle social.

·        Des techniques : ce phénomène reste prisonnier de techniques routinières, voire bureaucratiques. La possibilité de jeter un avion contre un bâtiment offi­ciel avait déjà été étudiée par la Rand Corporation après l’attentat contre les Marines à Beyrouth, il y a donc près de vingt ans[2]. En 1995, une perquisition de la police philippine au domicile d’un ressortissant pakistanais permettait la découverte de documents attestant la préparation par Oussama Ben Laden de ce type d’attentat contre les États-Unis. Un informa­teur marocain, infiltré dans Al Qaïda, aurait même été plus précis, prévenant de la date approximative de ce projet. Alors comment expliquer la survenue de ces attentats[3] ?

Les puissances occidentales sont des géants aux pieds d’argile. Elles secrètent en leur sein des anticorps qui peuvent parfois les tuer. C’est le cas des vulné­rabilités de tous ordres que l’on offre au terrorisme. Mais quand ces faiblesses se doublent de défaillances person­nelles, le combat s’avère perdu d’avance. Prenons deux exemples ; dans la course aux budgets et à la lead agency, les services de renseignement de l’OTAN ont mis en scène l’augmentation de la menace sur Internet, croyant que qui règnerait sur la Toile dominerait le monde… Mais, système Echelon mis à part, cela n’a fait qu’accroître les moyens internes de surveillance de la population. Plus grave, comment comprendre l’entête­ment américain à privilégier, par exemple, la “guerre des étoiles”, en dehors de toute cohérence stratégique, sans imaginer certains liens incestueux entre le complexe militaro-industriel et certains cercles gouvernementaux, comme ce fut le cas dans le domaine de l’énergie pétro­lière ou gazière pour la complaisance vis-à-vis de l’Arabie Saoudite, les deux guerres du Golfe et celle d’Afghanis­tan. La question posée est terrible : la corruption des élites est-elle indirectement responsable des morts du terrorisme ?

Une riposte habituelle

Comment imaginer, dans ce cas, que les États victimes du terrorisme international puissent faire preu­ve de plus d’originalité que leurs agresseurs ? Par un ata­visme confortable, les gouvernements occidentaux réagis­sent habituellement en trois temps.

·        Provoquer des réflexes d’union sacrée et de culte du chef : la peur, la terreur, voire, dans le cas des États-Unis, la colère créent de la cohésion, mais sur des bases réduites de l’identité collective. D’autant plus réduites si la construction de l’ennemi renvoie à des catégories ethniques et religieuses présentes sur le sol national. Par ailleurs, une situation de désordre et de perte de repères créé les conditions du succès d’un homme providentiel, s’il est pourvu de talent.

·        Criminaliser les mouvements et leurs motivations : La fin de l’Histoire devrait avoir privé les mouve­ments révolutionnaires de leur substance politique. Privés en tous cas de certaines de leurs ressources, de nombreux mouvements ont recours à des moyens illicites de financement (trafics de drogue, d’armes, racket, enlèvements, etc.). Les voilà dès lors rabaissés au rang d’organisations criminelles, qu’il faut donc combattre comme telles…

·        Augmenter d’un cran la répression et les logiques de surveillance de la population : tant au niveau des mesures juridiques que policières, la grande majorité des États ont renforcé leurs moyens répressifs. Même des pays à l’évidence éloignés du front islamiste ont jugé le moment venu de renforcer leur dispositif sécu­ritaire. L’émotion du moment a d’ailleurs permis de faire passer un peu partout des mesures qui dépas­saient le strict cadre de la lutte antiterroriste. Ce qui apparaît comme un retour de l’État n’est pourtant qu’illusion. Ces effets d’annonce et cet effet cliquet de mesures sécuritaires sur lesquelles on ne pourra revenir ne vont aboutir qu’à augmenter l’insatiable demande de sécurité et donc le sentiment d’insécurité mondiale. Évitons, là encore, que nos choix tactiques interfèrent négativement sur nos intérêts stratégi­ques car la bataille de l’intelligence demeure plus que jamais une priorité. N’hésitons pas à tenir des discours responsables aux populations, à mobiliser toutes nos ressources intellectuelles et spirituelles, à déconstruire enfin la rhétorique pseudo-religieuse des leaders auto-proclamés de la mouvance djihadiste qui se résume, le plus souvent, à de stériles incantations politiques basées sur une volonté de puissance et qui répondent en écho à ce que leur ont appris leurs parrains occidentaux. Reprenons l’initiative dans cette guerre de la communication, inventons des tables de négociation et la menace faiblira, minée par la vacuité de son discours auquel il manque de la plus élémentaire charité à la perspective d’un éventuel succès ; les missionnaires sentent généralement trop la poudre pour espérer convertir qui que ce soit.

… mais ils nous ont changés

Les attentats du 11 septembre ont accouché d’un nouveau cadre stratégique au moins aussi rapidement qu’ils ont tué le terrorisme en asséchant sa dimension romantique.

La concrétisation d’un nouveau cadre stratégique

Trois arguments implicites depuis un demi-siècle se sont soudain désinhibés.

L’antiterrorisme, autrefois relayé aux marges des politiques publiques de sécurité, est progressivement devenu LA politique : depuis quelque temps déjà, des hommes politiques se font élire sur la base de leur discours et de leurs pratiques antiterroristes (Colombie, Russie, Espagne, Inde, Israël, Algérie, etc.). Bientôt, ce rapt de l’antiterrorisme par la démocratie gagnera, n’en doutons pas, l’ensemble du monde occidental et devien­dra le nouvel opium du peuple.

L’antiterrorisme, autrefois apporté dans les baga­ges de la mondialisation, en est devenu le vecteur prin­cipal : la coopération internationale des agences de sécu­rité n’est traditionnellement pas, à l’inverse par exemple des mouvements financiers, un vecteur d’intégration, tant le monopole légitime de la violence, a fortiori de la violence politique, renvoie au noyau dur de la souverai­neté de chacun. Désormais l’internationale antiterroriste a pris de l’avance sur les chancelleries diplomatiques.

L’antiterrorisme, autrefois ensemble de mesures techniques à caractère sécuritaire, est progressivement devenu un argument philosophique se parant des cou­leurs de la modernité, voire des Lumières : même si les auteurs des attentats[4] ont démontré que la modernité n’était qu’une Tour de Babel de plus en plus vacillante sur ses bases, les discours théoriques qui justifient la riposte des États font régulièrement référence au combat de la Raison contre la folie. Mais à l’évidence, l’antiter­rorisme ne peut rien contre la candeur terroriste, cette terreur du vide. Elle freint de croire que le terrorisme est un déterminant de l’histoire et la haine une posture révolutionnaire. Le terrorisme est un mensonge.

La fin de l’illusion romantique du terrorisme

Nous ne rêvons pas. Nous ne rêvons plus. Trois raisons plaident pour faire du 11 septembre l’acte de décès du terrorisme.

La fin de l’asymétrie du combat : certaines lectures du phénomène en faisaient, malgré le précédent d’Hiro­shima, un combat du faible au fort. Même si toute victoire militaire semble improbable tant que les atten­tats sont si éparpillés dans le temps comme dans l’espa­ce, nous voilà désormais face à une confrontation du fort au fort. Ce n’est pas tant par grâce à leur savoir-faire et leur inspiration que par nos failles, que le terro­risme international a accédé à ce statut. Chacun sait évidem­ment que chars et avions n’éradiqueront en rien le terro­risme palestinien, bien au contraire. Mais en répon­dant aux attentats-suicides par une opération militaire classi­que, il leur octroie une consécration tactique et un véri­table partenariat stratégique. Une main tendue au petit matin sur le champ de bataille, Goliath contre Goliath, Rome contre Israël.

La fin du refuge des hommes : après avoir détruit la souveraineté nationale, la technique s’est désormais emparée de la vie privée. Georges Orwell et Herbert Marcuse ont prêché dans le désert, la tentation de la transparence était trop forte et la société panoptique désigne d’un coup de menton ses sujets et ses victimes. L’information dominance est devenue la reine des armes. Pourtant, l’ombre et la distance sont plus que jamais des besoins vitaux pour la respiration de l’huma­nité. Par exemple, où pourrait donc bien se réfugier Victor Hugo à l’heure du mandat d’arrêt européen ? Pourtant, c’est l’homme seul qui risque demain de représenter la principale menace terroriste. Parce qu’il échappera aux systèmes de surveillance (n’ayant pas besoin, à l’inverse du réseau, de communiquer), parce qu’il possédera ses propres capacités de nuisance (de par la démocratisation de l’accès aux technologies subver­sives, notamment NBC), parce que peu idéologisé (tel un lointain disciple d’Erostrate), attiré par nos failles comme un insecte par le feu, il sortira, l’un après l’autre, de cette armée des ombres qui sonne le glas des Lumières. “En somme, tout se passe comme si l’homme était devenu tout à coup, en quelques décades, dans une formidable crise de crois­sance, un géant pesant quarante tonnes, capable d’abattre deux ou trois gratte-ciel d’un seul coup de poing, de bondir à dix mille mètres et de courir aussi vite que le son[5]

La fin du terrorisme : pour tout ce qui précède, pour cette borne jetée dans le cours de l’Histoire le 11 septembre, pour tout ce qui nous attend peut-être, le terrorisme est sorti de sa chrysalide. Mort. Car éternel­lement condamné à l’échec pour préserver sa pureté, cette fois il a gagné.

Au moment où la notion de terrorisme s’apprête à quitter les rivages de la politique pour s’emparer du cœur de la Cité et ainsi perdre sa signification originale, on peut se demander où vont bien pouvoir désormais se réfugier ces poussières d’esthétisme fasciste. Peut-être dans les mots, comme ceux prononcés par certains passagers martyrs américains : “Maman, Papa, mon enfant, mon amour, je voulais que tu saches que je t’aime et que je souhaite que tu vives après moi”. Des paroles terrorisées et terrorisantes, quelques mots de cristal, l’anti-littérature.

En attendant, la première guerre civile mondiale de l’Histoire a peut-être débuté le 11 septembre, au moment où mourait le terrorisme, où mourait ce qui faisait de la politique, même poussée à son paroxysme, l’art de tous les possibles, où s’éteignait sous les traits d’un vieillard érotique le “duende” du terrorisme. “Cette guerre ne fait que commencer” nous disent les représen­tants français de ce nouvel ordre mondial et on les croit bien volontiers, tant la résignation générale à la paix, à défaut de la justice, ne peut être qu’une parenthèse.



[1]       Évoquons ici l’opinion paradoxale qui était celle d’Al Ghamdi, l’un des pirates de l’air, lors d’une confession audiovisuelle : “Les États-Unis ne sont qu’une propagande médiatique, une baudruche gonflée d’arrogance pour impressionner le monde. Leur propagande médiatique a pu fonctionner, mais la vérité est ce que vous avez pu voir (…)”.

[2]       Le processus des attentats du 11 septembre n’est en rien inno­vant, sauf éventuellement sur deux points : c’est la première fois qu’un attentat-suicide se déroule si loin des terres qu’il est censé nourrir, mais la dynamique salafiste est l’une des rares à pouvoir s’extraire de l’appartenance à un territoire. D’autre part, c’est la première fois qu’un attentat-suicide rassemble des groupes d’au­teurs aussi nombreux, mais tous leurs membres étaient-ils réel­lement au courant du destin funeste qui les attendait ? À ce titre, l’attentat-suicide de Wafa Idriss, le 27 janvier 2002, apparaît bien plus inquié­tant, car il accueille un profil inédit jusqu’alors de chahid : une femme (peu de cas, sauf chez les Tamouls), éduquée, peu islamisée, peu politisée, et ayant un rapport positif à la vie (elle était infir­mière). L’apparition de ces premiers ventres de femmes palestinien­nes (la troisième, le 12 avril, s’était déguisée en femme enceinte, cachant ses explosifs sur son ventre, dans un impression­nant sym­bole) ayant choisi de s’immoler plutôt que d’enfanter est un tournant tactique de ce conflit millénaire.

[3]       L’approche des élections aux États-Unis a créé un contexte propice à la relance de la polémique. La presse a ainsi souligné la non prise en compte de deux rapports de bureaux du FBI : celui de Phœnix (juillet 2001) concernant la présence d’élèves moyen-orien­taux dans les écoles de pilotage, et celui de Minneapolis (août 2001) après l’arrestation de Zacarias Moussaoui. Ce dernier sera identifié par la DST française comme un membre d’Al Qaïda.

[4]       Tout est moderne dans ces événements : les victimes (business international), les symboles (les Twin Towers, totems néo-libéraux), l’arme du crime (avions), la publicité (la bulle médiatique, notam­ment la télévision), le mobile (la foi au sens où l’islamisme est en partie une réaction à la modernité, d’ailleurs autrefois utilisée par l’Occident pour contrer le marxisme-léninisme), les auteurs (évo­luant pour la plupart depuis des mois comme des poissons dans l’eau dans les villes américaines, nourris de la manne pétrolière amé­ri­cano-saoudienne, ces gens ont appris les effets de la terreur chez nous), etc. Au point que l’Occident semble fort cette fois s’être tiré une balle dans le pied…

[5]       Georges Bernanos, La France contre les robots, 1944.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin