Qu’est-ce qu’un centre de gravité en conflit asymétrique ?

 

Olivier Kempf

 

La méthode de planification opérationnelle est-elle adaptée aux nouveaux conflits ? C’est ce qu’on peut se demander au vu des conflits observés depuis le 11 septembre. La référence en la matière, telle qu’elle a été développée par l’OTAN, s’intitule le GOP (Guidelines for Operational Planning). Or, ce GOP a été conçu pour des conflits traditionnels, symétriques, opposant des adversaires ayant une force similaire, et utilisant en tout cas la même gamme de moyens pour mener la guerre. Les deux étapes princi­pales sont l’analyse de la mission et le développement des modes d’action. L’expérience prouve qu’une analyse de la mission mal développée conduit inéluctablement à l’échec de l’étape suivante, partant du processus en entier et de son résultat final, l’OPLAN.

Or, en situation de conflit asymétrique, l’analyse de la mission mérite des ajustements théoriques. En effet, elle est composée d’un certain nombre d’étapes (analyse de l’environnement, de l’intention de l’échelon supérieur, des limitations de planification, des facteurs, des forces et faiblesses, puis identification du centre de gravité, des points décisifs, des tâches à accomplir, des objectifs, de l’état final recherché et des critères de succès). L’essen­tiel consiste à identifier le centre de gravité. L’art opéra­tionnel consiste alors à relier des points décisifs qui, atteints successivement, permettent de construire une ligne d’opération qui atteindra le centre de gravité de l’ennemi.

Ainsi, le centre de gravité constitue l’étape la plus importante de l’analyse de la mission. Elle est essentielle dans la démarche stratégique. La notion provient de Clausewitz : “On doit garder à l’esprit les caractéristiques dominantes des deux belligérants. De ces caractéristiques on tire un certain centre de gravité, le moyeu de la puissance et du mouvement, duquel tout dépend. C’est le point contre lequel toutes nos énergies devraient être dirigées. “La première tâche de la plani­fication, dès lors, consiste à identifier les centres de gravi­té de l’ennemi et de les réduire à un seul….

L’OTAN en a déduit les définitions suivantes : “Caractéristiques, capacités ou lieux à partir duquel une nation, une alliance, une force militaire ou tout autre groupe tire sa liberté d’action, sa force physique ou sa volonté de combattre.

Le GOP donne plus de détails, en reprenant la définition de Clausewitz : “Les centres de gravité existent aux niveaux stratégique, opératif et tactique, et consti­tuent le moyeu de la puissance et du mouvement duquel tout dépend, ou le point contre lequel toutes les énergies devraient être dirigées. Le CDG est cette caractéristique, capacité ou lieu à partir duquel une nation, une alliance, une force militaire tire sa liberté d’action, sa force physique ou sa volonté de combattre. Le CDG de la force ennemi est cet aspect de sa capacité totale qui, s’il était attaqué et détruit, éliminé ou neutralisé, conduirait soit à sa défaite inévitable soit à son désir d’entamer des négociations de paix. Inversement, la destruction, l’élimi­nation ou la neutralisation de son propre CDG mènerait à sa propre défaite inévitable. Un CDG peut comprendre : la masse des forces ennemies ou leur structure de commandement, l’opinion publique, la volonté nationale ou la structure d’une alliance ou d’une coalition. L’essence de l’art opérationnel consiste à être capable de diriger des actions interarmées contre le CDG de la force ennemie qu’elle cherche à protéger, et simultanément à protéger son propre CDG.

Qu’on ne se méprenne pas sur l’emploi du pluriel : à chaque niveau (respectivement stratégique, opératif, tactique), il n’y a qu’un seul CDG. Le CDG, par défini­tion, est unique. Dans un contexte symétrique, on consi­dère habituellement qu’autant au niveau stratégique il touche le plus souvent au domaine politique de l’ennemi, autant aux niveaux opératif et tactique il s’agit d’une force ou d’un lieu. Par exemple, la garde républicaine fut considérée par le général Schwartzkopf comme le CDG opératif de sa campagne lors de la guerre du Golfe. De même, le but de la campagne de Sicile en 1943 fut d’atteindre le détroit de Messine, qui permettait aux forces de l’Axe de renforcer leurs forces sur l’île. Le CDG, cette fois, était un lieu.

Toute cette doctrine est très traditionnelle. Elle convient parfaitement aux conflits symétriques. Toute­fois, la guerre du xxie siècle semble caractérisée par des conflits asymétriques. La disproportion dans un tel cas ne se situe pas seulement dans le volume des forces en place, mais aussi dans la gamme des moyens employés. On peut citer par exemple le conflit israélo-palestinien (Intifada) ou la guerre contre Al Qaida. La question se pose alors de la nature du CDG. En effet, l’analyse opérationnelle a des difficultés à définir les CDG de telles forces émergentes. Cela peut être vrai au niveau straté­gique, cela l’est certainement au niveau opératif.

Prenons l’exemple de la campagne contre Al Qaida. Où se trouve le CDG des ladénistes ? Plusieurs peuvent prétendre à une telle qualification :

      La personne de Ben Laden elle-même ;

      Le soutien des talibans, et partant la structure étatique de l’Afghanistan ;

      Une structure de commandement et de conduite (command and control) décentralisée et laissant une large part à l’initiative des cellules subordonnées ;

      Une capacité d’opération psychologique de niveau mondial (propagande par endoctrinement local, utilisation de la chaîne Al Djaizira,…) ;

      Partant, le soutien au moins passif des popu­lations musulmanes, et l’absence de condamnation claire du terrorisme ;

      Des sources de financement autonomes ;

      Le contrôle de capacités de combat rustiques et inventives (attentat contre les tours new-yorkaises, tir de missiles sol-air contre un avion de ligne).

On constate bien que le CDG stratégique d’Al Qaida n’est pas évident à déterminer. La raison en est qu’on se trouve dans un cadre non étatique. Auparavant, au niveau stratégique, le CDG se trouvait le plus souvent dans la source du pouvoir politique de l’opposant. Ici, il n’y a pas de pouvoir politique : le belligérant s’abstient justement de se référer à ce cadre étatique. La guerre n’est pas la continuation de la politique par d’autres moyens, mais c’est le moyen de la politique, c’est la politique elle-même. Elle vise à obtenir des résultats politiques sans user des moyens politiques traditionnels. La guerre est un discours politique per se. Dès lors, le CDG ne peut être le soutien des populations, puisque la guerre vise justement à obtenir ce soutien.

Ainsi, le CDG stratégique semblerait ainsi non pas unique, mais divers. Cela semblerait être dû à la nature asymétrique du conflit. L’unicité suggérée par Clau­sewitz serait-elle remise en cause par la modernité de la guerre ?

Le général Hansen, principal inspirateur de l’Operational Planning Course de l’OTAN, développe la notion de CDG composites pour théoriser ce nouvel état de fait. Voici les éléments de son analyse :

Les opposants sont étatiques ou non étatiques ; ils agissent en secret, en utilisant des réseaux internatio­naux, et n’obéissent pas aux lois internationales ; si leurs motivations sont largement irrationnelles, la planifica­tion et la conduite de leurs opérations sont très ration­nelles et professionnelles ; et ils utilisent des moyens soit ouverts, soit secrets, en recourant à toute la gamme des armes disponibles.

La stratégie de l’opposant s’organisera autour des axes suivants : des opérations “anti-volonté” (counter-will) pour amoindrir la continuité de la volonté entre nos dirigeants, les militaires, l’opinion publique interne et mondiale, afin d’affaiblir la décision de déployer des forces ou de forcer à les retirer prématurément ; des opérations anti-déploiement (counter-access) pour empê­cher l’accès de nos forces au théâtre ; des opérations anti-frappes de précision (counter precision strike) pour défaire ou amoindrir les capacités de renseignement, de ciblage et d’attaque, aériens ou spatiaux, en utilisant la gamme de la déception et des opérations de guerre psy­chologique pour mettre en valeur les dommages colla­téraux ; des opérations de contre-protection (counter protection) pour augmenter nos pertes, menacer nos territoires par des attaques terroristes, jusqu’à utiliser des frappes chimiques ou biologiques ; des opérations “contre informatives” (counter information) pour empê­cher notre capacité d’assembler et de diffuser l’infor­mation, afin de corrompre ou retarder notre cycle de décision.

Les facteurs politico-stratégiques sont multiples : la légalité (mandat des NU) et la légitimité (Charte des Nations Unies) imposent que les opérations militaires soient conformes aux lois internationales ; cela provoque une asymétrie permanente ; la couverture médiatique des opérations devient un facteur de stabilité - ou d’instabilité - en fonction du soutien du public ; la zone d’opération est plus étendue, le plus souvent régionale ; les opérations asymétriques demandent plus de temps, puisque le succès dépend plus d’engagements séquentiels et/ou simultanés dans le temps que d’une seule bataille décisive ; dans les opérations asymétriques, les menaces sur la sécurité intérieure et extérieure demandent une “unité de réaction”.

Il en déduit la taxinomie opérationnelle suivante : opérations pour obtenir la dominance informationnelle ; opérations pour séparer les combattants de ceux qui les soutiennent ; opérations pour stabiliser les soutiens populaires ; opérations pour isoler les combattants ; opérations d’après conflit pour stabiliser la situation. Toutes ces opérations restent conformes aux lois internationales.

L’analyse du général Hansen le conduit alors à exposer sa notion de CDG composite. En effet, pour lui, un CDG est désormais constitué d’un ensemble de capacités complémentaires (set of complementary capabi­lities), à la différence d’un CDG en conflit symétrique qui n’est composé que d’une seule capacité militaire essentielle (single core military capability). Dès lors, le CDG peut comprendre des facteurs moraux (donc virtuels) et physiques. Par conséquent, la défense ou la défaite d’un CDG demandera une diversité d’opérations militaires. Ainsi, en situation symétrique, le CDG est défendu ou défait par des opérations interarmées d’en­vergure (manœuvre et/ou attrition) ; en situation asymé­trique, le CDG est défendu ou défait par une suite d’engagements tactiques, de batailles et d’actions, simul­tanées ou séquentielles, coordonnées au niveau opératif.

Une telle analyse a le mérite de chercher à concep­tualiser les problèmes auxquels nous faisons face aujour­d’hui. Nous partageons de nombreux aspects du raison­nement. Toutefois, on peut émettre des réserves sur la notion de centre de gravité composite, notam­ment au niveau opératif.

En effet, le niveau opératif est justement celui ou l’on isole un théâtre ou une opération. Par conséquent, une telle opération doit viser un CDG unique. Il n’est donc pas admissible de concevoir des CDG composites au niveau opératif, ce serait un contresens. Certes, les situations sont aujourd’hui plus complexes, et les modes d’action doivent refléter cette complexité. Ainsi, il peut y avoir une gamme plus large de points décisifs, voire à prendre en compte de nouvelles fonctions opération­nelles. La mise en œuvre sera donc plus compliquée, nous en convenons tout à fait. Cependant, cette complica­tion de la mise en œuvre n’affecte pas l’unicité du CDG vers lequel l’opération doit tendre.

A supposer par ailleurs que les CDG composites existent (on y reviendra), ce ne peut être qu’au niveau stratégique. Déterminer un CDG composite au niveau opératif consiste donc à élever le niveau de l’opération, d’un niveau opératif à un niveau stratégique.

Il est vrai, en revanche, qu’un CDG peut évoluer au cours du temps. Cela n’est d’ailleurs pas nouveau. Pour reprendre l’exemple de la campagne d’Italie, le détroit de Messine constituait le CDG des opérations en Sicile, suivi du Mont Cassin, suivi de Rome : ainsi, un même théâtre vit des CDG successifs - mais chacun unique. Or, la notion de CDG n’est utile que dans une démarche de planification, ou d’art opérationnel pour utiliser un mot plus classique. Dès lors, même dans le cadre d’une opération moderne centrée sur un théâtre, il peut y avoir des CDG successifs : lors de la campagne du Kosovo, le CDG de la force qui entra sur le théâtre (KFOR 1) a été différent de celui de la force qui lui a succédé (KFOR 2).

De même, l’exemple de l’Afghanistan est éclairant : le CDG initial a été la chute du pouvoir Taliban, obtenu par le rachat des principaux chefs de guerre, la coupure du soutien des services secrets pakistanais au régime, et le soutien militaire aux forces du Nord (trois points décisifs parmi d’autres). Le CDG de la force de stabili­sation est différent : il s’agit aujourd’hui de la sécurité de Kaboul. Or celle-ci est une pré-condition de l’assise du gouvernement Karzai. Le gouvernement Karzai, pièce essentielle de la stabilisation de l’Afghanistan, constitue le CDG de niveau stratégique. On voit bien, au travers de cet exemple, les rapports étroits entre les niveaux straté­gique et opératif, et la distinction des deux CDG corres­pondants. Là encore, ils ne peuvent se confondre. Et surtout, le niveau opératif reste toujours individualisé. De même, il peut évoluer au cours du temps : hier régime taliban, aujourd’hui sécurité de Kaboul, demain soutien du contrôle de tout le pays. Mais il reste unique. Ainsi, même en situation asymétrique, il peut y avoir évolution du CDG opératif, de la même façon que pour la campagne d’Italie. Par conséquent, le CDG est forcément unique au niveau opératif, et dans un moment donné.

Une fois admise la notion d’unicité du CDG au niveau opératif, on doit s’interroger sur les complications dues à la situation asymétrique. On constate alors, que si elles n’affectent pas le CDG, elles peuvent, en revanche, multiplier le nombre de points décisifs. L’opération doit en effet se passer dans une situation aux champs d’action plus nombreux. C’est ainsi que les forces spéciales, les opérations psychologiques, les opérations civilo-militai­res, les opérations logistiques prennent une dimension nouvelle. Systématiquement maintenant, on crée au niveau opératif des commandements de composante des forces spéciales (CJSOTF ou CJSOCC) et des opérations psychologique (CJPOTF ou CJPOCC).

Il faut ici rejoindre le général Hansen : il estime que toutes ces fonctions émergentes, sous forme de comman­dement de composante ou non, sont les premières à devoir être mises en œuvre dans une opération en milieu asymétrique. Il cite ainsi les forces spéciales, les opéra­tions psychologiques, les opérations d’influence, le rensei­gnement, la logistique, les organisations internationales et non gouvernementales, etc. Il suggère que ces nou­velles fonctions/commandements doivent être considérés, au début des opérations tout du moins, comme les commandements soutenus (supported commands), les commandements classiques (terre, air, mer) étant alors les commandements de soutien (supporting commands). Cette inversion du sens général du soutien opéra­tionnel mérite d’être soulignée : elle va à l’inverse des conceptions traditionnelles, où les commandements de combat étaient au premier rang. Toutefois, qu’il nous soit permis d’ajouter que cette inversion n’intervient qu’à deux stades de l’opération : à son commencement, quand les forces classiques ne sont pas encore en place, et à sa conclusion, quand la décision militaire a été obtenue, et qu’il s’agit de passer d’une phase d’imposition de la paix à une phase de stabilisation. En revanche, lors du déroulement proprement dit des opérations, les commandements traditionnels reprennent leur place traditionnelle de commandement soutenu. Mais ceci mériterait d’autres développements.

Quittons maintenant le niveau opératif pour nous intéresser au niveau stratégique. Comme nous l’avons déjà signalé, on trouve usuellement le CDG stratégique dans la source du pouvoir politique de l’adversaire. Or, cela s’applique difficilement à Al Qaida, ou aux seigneurs de la guerre somaliens, pour prendre un autre exemple. Peut être la notion de CDG composite s’appliquerait-elle alors. Il faut ici préciser cette notion. Si on comprend bien le général Hansen, un CDG composite est constitué de l’ensemble des capacités essentielles de l’ennemi. En fait, il s’agit de la réunion des CDG opératifs de cet ennemi. Mais dans ce cas, l’action amie consiste à abattre successivement les différents centres de gravité de l’ennemi, ou capacités militaires essentielles, pour lui interdire finalement la disposition de l’ensemble de ses capacités qui font sa force. Cette approche séquen­tielle est valide car opératoire.

Toutefois, elle est peu satisfaisante pour l’esprit, puisque l’ennemi demeure unique, même s’il est multi­forme. S’il est donc unique, il a forcement un CDG, lui-même unique. Et ce centre de gravité ne peut donc pas être constitué de la somme ou de l’assemblage de CDG de niveau inférieur. Pour revenir à la définition de Clause­witz, le CDG est “le moyeu de la puissance et du mouve­ment”. C’est un principe, au sens qu’il est premier, c’est celui qui est à la source, à l’origine. C’est une origine non seulement temporelle, mais essentielle, puisque c’est d’elle que procède la puissance de l’ennemi. Le terme moyeu rend compte de l’idée : comme les rayons d’une roue jaillissent du moyeu, sans lequel la roue ne pourrait tourner, le CDG est le moyeu d’où toute force irradie. Le CDG est donc le lieu géométrique de la puissance ; par­tant, il ne peut s’agir d’une somme ou d’un assemblage.

La seule façon de sortir de ce problème, c’est de raisonner en terme de réseau. En effet, pour prendre le cas d’Al Qaida, le CDG semble bien être la capacité à mettre en réseau ces capacités essentielles. Cela va bien au-delà d’une capacité de commandement et de conduite (Command and control, C2) traditionnelle ; ou plutôt, le CDG de l’ennemi réside dans sa capacité d’inventer une nouvelle forme de C2. Des lors, les CDG potentiels évo­qués ci-dessus deviennent des capacités qui concourent à la réalisation de ce CDG. Frapper une de ces capacités amène logiquement à affecter le CDG, éventuellement à le modifier, non à le détruire. Le CDG d’Al Qaida peut ainsi se décrire comme sa capacité à animer une structure de C2 en réseau. A noter que la structure elle-même n’est pas le CDG : en effet, elle n’est qu’une capacité essentielle de l’ennemi, et elle présente de plus la particularité de se reproduire de façon métastatique, puisqu’elle applique les principes de subsidiarité et d’autonomie.

Parmi les capacités essentielles, il faut dès lors distinguer : les sources de financement, le soutien taliban, le soutien des populations (absence de condam­nation des terroristes), qui sont des déterminants de ce CDG ; les cellules décentralisées, les formes de combat rustiques, la capacité d’opération psychologique, qui sont des moyens de ce CDG. On constate bien l’interaction entre ces différentes capacités. Le système qui consiste à mettre en réseau ces capacités (ne parle-t-on pas du réseau Al Qaida ?) constitue le CDG d’Al Qaida.

Comment atteindre un tel CDG ? Bien évidemment, il faut atteindre les capacités essentielles. Cela impose des opérations coordonnées. L’effondrement du régime taliban n’est qu’une étape. Mais cela permet également d’expliquer pourquoi les Américains veulent à toute force faire tomber le régime de Saddam Hussein en Irak. En effet, ils n’ont apporté aucune preuve du lien entre le régime baasiste et l’organisation terroriste, ni d’ailleurs du développement récent d’armes de destruction massive (ce qui ne signifie pas que ces événements n’existent pas). L’explication la plus souvent avancée est celle du pétrole. Mais, là encore, le simplisme convainc peu : le clan texan qui entourerait le président ne serait attiré que par l’appât des gains possibles. Là encore, on est plus près des bandes dessinées que de la réalité stratégique, et on méconnaît surtout la réalité psychologique améri­caine après les attentats du 11 septembre : les Améri­cains se considèrent aujourd’hui en guerre, même si on a tendance à l’oublier.

L’argument pétrolier est pourtant valide, mais d’un autre point de vue. En fait, il s’agit surtout de se ména­ger des réserves alternatives face à l’Arabie Saoudite. Le but paraît de peser suffisamment sur le régime saoudien pour tarir l’approvisionnement financier du réseau, qui venait principalement de l’Arabie, sans compter la proximité idéologique entre le wahhabisme saoudien et l’idéologie ladéniste. Le cas irakien n’est donc qu’une étape dans la ligne d’opération de la planification stratégique américaine.

Un autre exemple peut illustrer ce CDG stratégique d’un nouveau style : il s’agit du conflit israélo-palesti­nien, depuis la deuxième Intifada. Nous ne sommes pas en présence d’un réseau proprement dit (même s’il y a des réseaux terroristes), tandis qu’il n’y a qu’un semblant d’État palestinien, sans vraiment de légitimité. Là encore, il n’y a pas de CDG évident, au niveau stratégi­que : la disparition de la personne d’Arafat ne résoudra pas le conflit, ni même la réforme de l’Autorité palesti­nienne. L’analyse semble suggérer que le CDG de l’Intifada réside dans la société palestinienne elle-même, qui est la seule à pouvoir faire le lien entre les différents acteurs, de façon décentralisée et ‘réseautique’, le terrain du combat étant, comme dans le cas d’Al Qaida, la scène informationnelle, tour à tour objet et terrain du combat. Des lors, on comprend la stratégie israélienne, qui cherche systématiquement à frapper la société palestinienne : ouverture par bulldozers de tran­chées de tir à travers les agglomérations palestiniennes, destructions de l’appareil civil jusqu’au niveau les plus décentralisés (mairies, crèches, associations locales, infrastructures économiques). Il s’agit au fond de rompre le lien qui permet au peuple palestinien de s’opposer à Israël. Le CDG stratégique est constitué d’une capacité à mettre en réseau des actions décentralisées.

Ainsi, la notion de centre de gravité unique, énoncée par Clausewitz, nous paraît demeurer valide. Certes, les conditions asymétriques des conflits d’aujourd’hui affectent l’identification de ce CDG par le planificateur. Mais il doit être clair que le résultat de ce travail doit aboutir à un centre unique. Cela semble plus facile au niveau opératif qu’au niveau stratégique. Pour­tant, même au niveau stratégique, le centre de gravité est unique. Il semble d’ailleurs que l’ennemi asymétrique tire ses capacités d’action de sa faculté de mettre en réseau des capacités décentralisées et autonomes, pour procéder à des actions significatives (ou jugées telles) sur le théâtre de la communication. Cela impose certes de procéder à une analyse de l’ennemi encore plus minu­tieuse et détaillée. Mais une erreur lors de cette étape de la démarche stratégique aurait des conséquences fatales sur la conduite des opérations.

 

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