Inflexions autour de la dissuasion nucléaire française. De l’influence de la conceptualisation et de l’outillage américain

André Dumoulin

La question de l’introduction de charges nucléaires de très faible puissance - les mini-nukes – dans l’arsenal nucléaire américain pour traiter préventivement des objectifs durcis et enfouis de pays faillis ou de réseaux terroristes ADM, nous rappelle confusément les débats passionnés hexa­go­naux qui eurent lieu au milieu des années 90 avec le concept du “fort au fou”. Autour de ce révisionnisme nucléaire français, une école de pensée française soute­nait que la dissuasion nucléaire devait s’adapter au nou­veau paysage géostratégique au point d’envisager la flexibilité des outils nucléaires avec le principe de frappes sélectives, une dotation en armes de très faible puissance et l’usage, si nécessaire, d’armes nucléaires subkilotonniques sur des théâtres extérieurs au sanc­tuaire national, hors du cadre classique de la dissuasion pure[1] et du tout anti-cités.

À l’époque, les recherches en matière de systèmes aéroportés à longue portée et à capacité nucléaire en vue du remplacement de l’ASMP et la suggestion de la SEP de concevoir un missile balistique stratégique de longue portée à charges diversifiées (missile M-5 “cargo)[2] allaient dans ce sens. L’éventuelle mise au point d’armes nucléaires miniaturisées pour l’exercice d’une dissuasion “plus souple et plus flexible” fut d’ailleurs un des argu­ments pour la reprise des essais nucléaires[3] gelés par le président Mitterrand jusqu’en mai 1995.

Dans le même esprit, certains experts français proposèrent d’ajouter aux sous-marins lance-missiles nucléaires français une capacité nucléaire tactique et une capacité conventionnelle. Pour Jacques Baumel, les armes préstratégiques “pourraient même avoir dans l’avenir un rôle autonome, celui de dissuader les puis­sances de second ordre qui pourraient être tentés d’opérer un chantage avec les armes balistiques rudimentaires mais très dangereuses dont elles disposent[4]. Ici, la France serait le “fort face à des “faibles dangereux mais, pour le député, la riposte adaptée à des menaces nouvelles mettant en œuvre des moyens binaires, conventionnels et nucléaires[5], imposerait que soit repré­cisée la posture française.

La pureté du discours

À l’époque, les tenants de la pureté du discours de la dissuasion gagnèrent la partie. Il s’agissait d’affirmer que toute réflexion européenne sur les outils nucléaires devait aboutir à une interdiction en matière d’introduc­tion de charges nucléaires de faible puissance ou de charges variables aux effets collatéraux réduits, dans la mesure où ces systèmes d’armes particuliers pourraient mener à une banalisation, à une altération du principe de la dissuasion, “puisque c’est précisément parce que l’arme nucléaire est une arme de terreur aux effets colla­téraux effroyables que tout adversaire est contraint d’esti­mer le coût maximal qu’il lui faudra payer, s’il s’en prend aux intérêts vitaux d’un État possédant (cette) capacité nucléaire[6]. Les armes nucléaires de faible puissance semblaient conceptuellement provoquer plus facilement l’engagement nucléaire puisque les dommages à subir seraient “acceptables.

Au moment où la communauté internationale souhaitait renforcer le régime de non-prolifération, il n’était pas judicieux, pour les puristes, de relégitimer l’emploi éventuel d’armes nucléaires, sachant que l’on peut aboutir aux mêmes résultats sur le terrain avec des armes classiques et qu’un usage nucléaire serait indé­fendable devant l’opinion, tant nationale qu’internatio­nale, impliquant finalement que c’est moins la mesure des effets que la nature de l’arme qui pose question. Finalement, si l’adaptation des puissances des charges nucléaires part probablement de la volonté de propor­tion­ner les outils à la dimension régionale d’enjeux régionaux hors du dilemme du tout ou rien - en d’autres termes, si l’on crée des outils flexibles pour rester crédible face aux adversaires potentiels - on risque de banaliser le nucléaire en offrant un jeu, un panel de choix de puis­sance plus tentant. Et finalement, faire en sorte que cette banalisation représente un danger pour la pérennité du concept de dissuasion lui-même. Pour Laurent Fabius, “les armes du champ de bataille, dites décapitantes, chirurgicales, de faible puissance, allient une dangereuse sélection des énergies, des cibles, des effets, abaissent le seuil nucléaire et déstabilisent la dissuasion, estimant que les armes “utilisables ont le grave défaut de pouvoir être utilisées[7].

Si “l’on ne voit pas pourquoi un dictateur fou serait plus aisément dissuadé‚ par des micro-charges nucléaires que par la menace d’une vitrification généralisée de son pays[8], toute introduction d’armements nucléaires modu­laires de faible puissance dans l’arsenal nucléaire fran­çais contiendrait les germes d’une altération de la doctri­ne vers l’opératoire au nom d’une “menace Sud” qui ne serait qu’une vision simpliste de l’analyse de la proliféra­tion nucléaire dans le monde[9].

En d’autres mots, pour rester crédible, la dissua­sion nucléaire ne peut être confondue avec la rétorsion. L’attention des “puristes devait porter sur les concepts de modélisation, de charges réglables, du principe du panachage et de la performance des systèmes, pouvant aboutir à une réintroduction du nucléaire tactique et de bataille sur des systèmes capacitaires stratégiques. Pour les tenants du vision classique de la dissuasion nucléai­re, une pause technologique devrait être imposée par les politiques avec d’autant plus de crédibilité que l’environ­nement international pourrait la justifier et que des doutes seront toujours émis sur des nouvelles armes dont le Traité CTBT aura interdit l’épreuve de la réalité‚ que constituent les essais nucléaires en vraie grandeur.

À la même époque, le débat porta également sur l’introduction de la dissuasion conventionnelle qui fut également rejetée pour des motifs de crédibilité et de déstabilisation. En d’autres termes, la dissuasion classi­que engage des stratégies d’emploi (brandir et canaliser la guerre à son avantage) alors que certaines doctrines nucléaires semblent discourir sur le seul déclaratoire portant sur la crédibilité de l’emploi (brandir pour ne pas s’en servir). Perçue comme une arme de rétorsion et non comme outil réaliste et efficace au service de la dissua­sion, l’arme conventionnelle pourrait ne pas atteindre le même rôle de garde-fou que le nucléaire, comme moyen de rendre la guerre impensable, absurde et non rentable. Or, du point de vue doctrinal, une dissuasion nucléaire se doit de fixer une frontière très nette entre les armes classiques et les armes nucléaires, afin d’éviter les risques de chevauchement entre les approches stratégi­ques de la dissuasion nucléaire et les stratégies opéra­toires pour les actions conventionnelles.

Pour Pascal Boniface, “il ne faut pas raisonner en fonction de l’identité‚ de l’agresseur mais par rapport à… ce qui est en jeu, c’est-à-dire le sanctuaire ou les intérêts vitaux. Et là il n’y a que deux solutions : soit l’atteinte est majeure et elle est donc justifiable d’une riposte nucléai­re : soit elle est limitée et la frappe nucléaire est dispro­portionnée. Les propositions de recours à des modes “plus souples ou “plus flexibles de dissuasion ne sont que le retour aux vieux démons de domestication de l’arme nucléaire pour la rendre utilisable (...) Toute dérive vers un concept d’emploi des armes nucléaires doit être écar­tée. C’est pourquoi il ne faut pas se doter d’armes nucléaires de faible puissance car elles viendront remplir un rôle qui doit rester celui des armes convention­nelles[10]. Bref, on ne fait pas de la tactique avec de l’atome.

Finalement, les autorités françaises décidèrent d’engager la reprise temporaire des essais nucléaires tout en verrouillant la doctrine dans son cadre le plus strict et le plus traditionnel, évitant ainsi de donner argument supplémentaire à ceux qui critiquèrent la reprise des essais dans son éventuelle orientation doctri­nale opéra­toire. Pendant la cohabitation, le minis­tre de la Défense , François Léotard, affirma en novem­bre 1993 que le gou­vernement s’était opposé à tout changement de doctrine de dissuasion aboutissant à la banalisation du nucléaire. Ce que le Livre blanc sur la défense 1994 traduisit par : “toute confusion entre dissuasion et emploi est rejetée.

Les doutes…

Le 14 juin 1995, le Premier ministre Alain Juppé précisait, lors d’une interpellation à l’Assemblée natio­nale, que “ la France n’a nullement l’intention avec ces essais de se doter d’armes plus perfectionnées ; argumen­tation reprise dans la presse le 29 juin puis le 5 août par le ministre de la Défense , Charles Millon, qui confirma qu’il n’était pas question pour la France de développer des armes nucléaires nouvelles, par exemple miniatu­risées, des armes de théâtre, voire des armes dites “décapitantes[11]. Le verrou fut renforcé par le président Chirac le 10 septembre 1995 : “La position que j’ai prise dès le mois de juin, c’est que la France n’accepterait pas qu’on fasse une nouvelle génération d’armes, d’autant plus dangereuses qu’elles sont petites et qu’il est donc tentant de les utiliser[12].

Mais si l’Élysée semblait avoir abandonné l’idée de concevoir des micro-charges nucléaires, la France pour­rait techniquement et facilement en disposer en “jouant sur le réglage du tritium afin de descendre jusqu’à 0,5 Kt ou en faisant de l’amorce nucléaire de la charge thermo­nucléaire, une arme à part entière de faible puissance. Une des têtes du missile Hadès sous cocon n’était-elle pas déjà une amorce ? Dès lors, la question des charges sélectives, variables et de faible puissance ne pouvait plus être un problème d’ordre technique mais d’ordre politico-militaire et de définition doctrinale[13].

Cependant, l’insolubilité du couple inséparable mais contradictoire entre, d’une part, le jeu purifié de la dissuasion et, d’autre part, la crédibilité des options d’emploi et donc des paramètres des outils n’était pas dépassée. En effet, dans son discours du 8 juin 2001 considéré comme un corps de doctrine de sécurité, Jacques Chirac précisait que dans le cas d’une menace provenant de puissances régionales, “le choix ne serait pas entre l’anéantissement complet d’un pays ou l’inac­tion. Les dommages auxquels s’exposerait un éventuel agresseur s’exercerait en priorité sur ses centres de pouvoir, politique, économique et militaire[14]. Ce retour discret au débat du “fort au fou exprimait une volonté d’adaptation de la doctrine aux réalités en ajoutant à la doctrine nucléaire classique le concept de décapitation et d’anti-valeurs pour répondre aux enjeux d’un conflit qui ne serait pas nécessairement la survie même de la France. Il s’agira dorénavant de suivre l’évolution techni­que des outils nucléaires français déjà planifiés vers une plus grande précision et vers de plus faibles puissances ; sans aboutir aux micro-charges qui, elles, favorisent la porosité entre le conventionnel et le nucléaire et donc vers les concepts d’emploi.

Dans tous les cas, nous observons, à la fois, une permanence des fonctions dissuasives définies comme une arme politique, le maintien du refus du concept de non-emploi en premier, le principe de suffisance et de dommages inacceptables, et la crédibilité d’une capacité de frappe en second. Mais certaines ruptures appa­raissent comme l’intégration réelle de la notion du tous azimuts (ou du sans azimuts), la flexibilisation extrême des outils, le découplage entre la dissuasion nucléaire et l’action conventionnelle et enfin la remise en perspec­tive, déjà dans les cercles restreints, de certains concepts doctrinaux : préstratégique, anti-cités, ultime avertisse­ment[15].

… aux inflexions

À observer l’évolution française récente des pro­grammes et la planification des vecteurs nucléaires et de leurs charges, nous pouvons émettre trois considé­rations[16].

Primo, si la crédibilité du discours de la dissuasion passe par l’adaptation des charges vers une puissance énergétique plus limitée sans aboutir au concept de mini-nukes, c’est parce que le message qui doit être délivré ne peut plus jouer sur le tout ou rien. Aussi, la variation dans l’énergie[17] des charges futures, certaine­ment inté­grée dans les programmes M-51/TNO de l’ASMP Amé­lioré, participera de cette nouvelle considé­ration, tout comme d’ailleurs la capacité de tir fraction­né, modulaire, de panachage des futurs missiles SNLE. On estime que l’ASMP amélioré disposera de charges réglables vers le bas kilotonnique allant jusqu’à 0,3 kilotonne.

Toute la difficulté est dès lors de refuser politique­ment un estompement entre le nucléaire très basse puissance sub-kilotonnique et le conventionnel haute puissance (missile SCALP)[18] – bref s’engager préventive­ment dans une logique de guerre nucléaire -, mais plutôt de renforcer la dissuasion en étant convaincant en amont, par l’affichage des options nucléaires dissuasives plus flexible que l’anti-cité mégatonnique, ou le choix “entre l’anéantissement complet d’un pays ou l’inaction, pour reprendre les bons mots de Jacques Chirac. Le jeu d’équilibrisme est ici complexe entre, d’une part, la permanence de la pureté du discours de stricte suffi­sance faisant de l’arme nucléaire une arme politique et, d’autre part, la nécessaire flexibilité[19] de l’outillage indispen­sable pour rester crédible. Nécessité car la vraisemblance du discours passe par la crédibilité de la menace d’emploi et donc par la pertinence des cibles.

Secundo, corollairement, la recherche d’une plus grande précision des vecteurs indiquent à tout le moins que la France va associer, dans le discours, certes peu audible aujourd’hui, une menace de ciblage anti-mili­taire, anti-NBC, contre-économique et pouvant aussi viser les centres névralgiques politiques par décapi­tation. La dissuasion sera réellement tout azimuts après 2010 en termes capacitaires, tout en étant géopoliti­quement inscrite dans des azimuts plus précis, mais restés dans le non-dit, car diplomatiquement incorrects. Moralement difficilement supportable et peu crédible si la doctrine reste anti-cités (sauf éventuellement en représailles de même type), déstabilisante dans son aspect anti-forces (cette dernière n’est véritablement opérante qu’en initia­tive nucléaire de première frappe), la dissuasion fran­çaise devra-t-elle puiser sa légitimité dans l’anti-ressour­ces, l’anti-valeurs ou plus encore les stratégies de décapi­tation contre les centres de pouvoir (“leadership targeting) par représailles ?

Tertio, à partir de ce constat, la posture de discré­tion actuelle fondée sur le refus d’un délégitimation du nucléaire, est-elle nécessaire ou ne risque-t-elle pas de donner argument d’un effet miroir entre la stratégie américaine et la stratégie française dans le champ du nucléaire ? La France ne doit-elle pas expliciter son capa­citaire parallèlement à l’invariance de son discours politique sur la dissuasion ? L’audition et la clarté du message à destination des adversaires potentiels ne doivent-elles pas être organisées ? À moins d’imaginer que ce discours reposerait par trop sur une dialectique Nord-Sud par trop inconvenante en ces temps délicats ?

Le dilemme est, en tout cas, posé entre les buts stratégiques, les objectifs opérationnels et la finalité politique de la posture de dissuasion nucléaire post-guerre froide, d’autant plus que déterminer une nouvelle cohérence doctrinale, sinon repenser la stratégie, reste à faire dans un environnement nouveau riche de conflits asymétriques et de terrorisme alimenté souvent par un “ennemi intérieur.

Car si d’évidence, le débat dans les années 90 avait pour cadre des menaces émergentes impliquant des États proliférateurs, aujourd’hui, les interrogations tournent autour des menaces terroristes asymétriques impliquant d’éventuelles armes nucléaires ou armes sales. Avec la complexité du monde et à la difficulté de lire les menaces, il sera difficile d’empêcher l’avènement de la flexibilité des choix de puissance en temps réel.

Et quand bien même le nucléaire français devait toujours être pensé politiquement en fonction de la nature des enjeux à protéger et la nature des explosifs concernés - ce dans le cas d’une menace d’agression contre des corps expéditionnaires -, et non en fonction de l’identité supposée de l’adversaire – comment pouvoir distinguer les frappes préventives (pre-emptive strikes) à l’américaine des engagements préventifs à l’euro­péenne, impliquant davantage la prévention des conflits et des menaces, quand bien même nous restons à dessein dans un certain flou garantissant la flexibilité diploma­tique des États ?

Il s’agira aussi d’entamer une réflexion sur les réponses à fournir face à d’éventuelles menaces ADM provenant des milieux terroristes décentrés et maillés ; ce terrorisme-là étant inaccessible à toute dialectique dissuasive : les terroristes n’ayant ni population ni véritable sanctuaire à défendre dès l’instant où ils évoluent par groupes éparpillés.

Et aujourd’hui, où se situe la réponse française à l’usage de bombes sales[20] et radiologiques ? Comment s’articule-t-elle dans la nouvelle Stratégie européenne de lutte contre la prolifération des armes de destruction massive de décembre 2003 ?

Réponse suffisamment délicate sinon difficile que dans la seconde version de la Stratégie européenne de sécurité, on gomme, par prudence, l’expression “la dissuasion n’aboutirait à rien à propos du terrorisme ADM non étatique, éludant en quelque sorte la fragilité du concept classique de dissuasion nucléaire face à un adversaire asymétrique et sans sanctuaire. Certes, l’ori­gine étatique des composants nucléaires terroristes serait relativement aisée à identifier, avec toute la question des complicités directes, indirectes ou involon­taires. Ici pourrait se situer également la nécessaire réflexion commune sur l’avenir de la dissuasion.

Alors que dans le cas d’États proliférateurs et d’États faillis, la dissuasion générale peut jouer, avec une partition plus complexe (Iran, Corée du Nord, Pakistan), elle pourrait sembler inopérante face à un terrorisme nucléaire nihiliste. Cependant, hors bombes sales, le terrorisme nucléaire (bombes) impliquerait nécessaire­ment des complicités étatiques où les acteurs terroristes pourraient être hébergés et soutenus par un État avec plus ou moins de volonté. Nous pourrions dès lors replacer le terrorisme dans un cadre national identifié et faire jouer la dissuasion-gesticulation[21]. Serais-ce alors ce qui est sous-entendu sous la plume du général d’armée Christian Quesnot, pour qui “l’évolution des risques et menaces, en particulier l’apparition du terrorisme de masse non étatique entraîne une double démarche : la montée en puissance d’une dissuasion conventionnelle, en élevant le seuil des capacités ; mais aussi le renforcement de la crédibilité et de l’adaptabilité de la dissuasion nucléaire en diminuant l’impact des dégâts collatéraux grâce au développement et à l’emploi des charges kilo­tonniques[22]. Pourtant, le général Bentégeat, chef d’état-major des armées, rappelait, dans le même numéro de la revue, que “la dissuasion nucléaire n’a pas vocation à traiter toutes les menaces, et de rappeler les paroles du président de la République selon lesquelles la dissuasion “n’a jamais été destinée à agir contre des individus ou des groupes terroristes. Elle s’adresse à des États.

A contrario, dans le cas de bombes sales, seule la solidarité intra-européenne dans le domaine de la protec­tion civile et des secours massifs qui seront néces­saire­ment submergés et dépassés (Homeland Security) pour­rait jouer ; l’imprévisibilité étant ici totale et la territo­rialité des “complices inexistante ou diluée.

Pour nous, les armes nucléaires représentent une protection de dernier recours contre une menace extérieure. Il y a de plus en plus d’États qui, disons-le, ne sont pas des démo­craties irré­prochables, et essaient de se procu­rer des armes nucléaires. De tels États pour­raient un jour être tentés de lancer leurs missiles contre la France ou ses voisins. Nous pouvons leur dire : “atten­tion : lorsque vous mettrez votre menace à exécution, nous vous détruirons, et vous ne pourrez rien faire contre cela. Nous avons des sous-marins et des avions qui ne sont pas détectables. Ce que je dis, s’agissant de l’éven­tualité d’une menace nucléaire, est également valable pour une attaque par des armes de destruction massive, chimiques ou biologiques. Il s’agit d’une dissuasion face aux pays qui sont au ban de la démocratie et également en partie en marge du droit international. Je pense que cette protec­tion est absolument indispensable[23].

Nous constatons combien ces questions sont com­plexes au regard du discours classique de la dissuasion nucléaire française. Si les mini-nukes sur le modèle américain[24] de guerre préventive/préemptive restent un sujet tabou, une inflexion du discours est déjà percep­tible dans l’intervention du président Chirac de 2001, dans la flexibilité de puissance des charges qui sera de mise sur l’ASMP Amélioré et le M-51[25] et dans la livraison en escadrilles de charges classiques perforantes air-sol autour du SCALP. À tout le moins, les débats des années 90 autour du “fort au fou étatique” pourrait être rem­placés aujourd’hui par l’avènement de réflexions semi-ouvertes autour du “fort au fou asymétrique.

Mais les inflexions perceptibles début des années 2000 sont-elles des changements doctrinaux qui ne disent pas leur nom ou la simple adaptation des systè­mes d’armes aux améliorations continues des armes nucléai­res et de leurs vecteurs ? La réponse doit se situer entre les deux. Paris suit les évolutions améri­caines dans ses postures technologiques nucléaires autour des armes performantes, tout en restant le gardien d’un discours hexagonal de la dissuasion jouant toujours sur le concept de “non emploi. Bref, la France cherche à améliorer et diversifier son “outillage pour multiplier le “champ des possibleset des réponses adaptées au nouvel environne­ment et renforcer, en final, la crédibilité dissuasive sans aboutir à une vision opératoire et préventive du nucléaire.

Il y a bien adaptation française des outils et des cibles - refusant comme par le passé le tout ou rien du faible au fort de la guerre froide -, sans dépasser pour l’instant les frontières du discours de la dissuasion nucléaire, dite classique, d’arme de non emploi dans le cadre du principe de légitime défense reconnu par la Charte des Nations unies. Aller au-delà verrait la France jouer de l’effet miroir américain.

Reste que le flou doctrinal actuel de la France permet, à la fois, de garantir la pérennité du principe d’incertitude fondant la dissuasion et d’éviter de s’enga­ger dans un débat trop ouvert sur les mini-nukes (qu’elle est de toute évidence apte à produire)[26] qui pourrait aboutir à une délégitimation du nucléaire dans l’Hexa­gone par le jeu des relais d’opinion particulièrement sensible, en négatif à la politique américaine de frappes préventives. Le fait que le Sénat américain ait voté, le 1er juillet 2005, la reprise du programme de mini-nukes au profit des grands laboratoires de recherche nucléaire pourrait accentuer les malaises et éventuellement engager un débat dans les clubs de réflexion parisiens et les commissions des partis politiques, au-delà des centres de pouvoir et de la Délégation aux Affaires Stratégiques.



[1]       Cf. sur cette période Pierre Pascallon (dir.), Quel avenir pour la dissuasion nucléaire française ?, Bruylant, Bruxelles, 1996 ; Pascal Boniface, Contre le révisionnisme nucléaire, Ellipses, Paris, 1994 ; Bruno Tertrais, L’Arme nucléaire après la guerre froide, Economica, Paris, 1994 ; André Dumoulin, L’Avenir du nucléaire militaire, La Documentation française, Problèmes politiques et sociaux n° 854, Paris, 16 mars 2001.

[2]       L’ASLP tout comme le M-5/TN-100 seront cependant abandon­nés au profit de l’ASMP-plus (2007) et du futur M-51 (2010-2015).

[3]       Pour une analyse des essais nucléaires français à cette époque, cf. Jean-Damien Pô, Les Moyens de la puissance. Les activités militaires du CEA (1945-2000), Ellipses-FRS, pp. 219 et sv.

[4]       Jacques Baumel, Avis n° 1563 présenté au nom de la commis­sion de la défense nationale et des forces armées sur le projet de loi de finances pour 1995, tome IV. Défense. Dissuasion nucléaire, Assem­blée nationale, Paris, 5 octobre 1994, p. 7

[5]       Dans un Avis daté du 7 octobre 1993 sur le projet de finances pour 1994, Jacques Baumel avait proposé la recherche d’une plus grande précision, la maîtrise d’armes ayant des effets spéciaux de perforation, la capacité de développer des armes aérodynamiques, l’accroissement significatif de la portée, la mobilité défensive.

[6]       Frank-Emmanuel Caillaud, “Contre-prolifération : dissuasion et emploi de l’arme nucléaire par le proliférant, Relations interna­tio­nales et stratégiques, n° 20, hiver 1995, p. 63.

[7]       Laurent Fabius, “La dissuasion, fondement de la souveraineté nationale ou fardeau politique ?, Actes du colloque, “La France, la dissuasion nucléaire et l’Europe”, Relations internationales et straté­giques, n° 22, 1er trimestre 1996.

[8]       François Heisbourg, “La politique de défense à l’aube d’un nou­veau mandat présidentiel, Politique étrangère, 1er trimestre 1995, p. 78.

[9]       DD & E, vol. 11, n° 2, Bruxelles, 25 septembre 1995, p. 15.

[10]     Collectif, Agir pour l’Europe. Les relations franco-allemandes dans l’après-guerre froide, IFRI, Masson, Paris, 1995.

[11]     Paris Match, 29 juin 1995 et Le Monde, 5 août 1995.

[12]     Emission télévisée, “7 sur 7, TF-1, Paris, 10 septembre 1995.

[13]     En France, nous n’adoptons pas des armes miniaturisées, parce que ce sont des armes du champ de bataille et que la France s’est toujours interdit de considérer que l’arme nucléaire pouvait être une arme du champ de bataille”. Général Henri Bentégeat, chef d’état-major des armées françaises, Interview Le Monde, 21 décembre 2003.

[14]     Cité dans Projet de loi de finances pour 2002 – tome IV : Défense-Nucléaire-espace et services communs, Sénat, Paris, 2001 ; www. senat.fr

[15]     Relevons que dans le discours de Jacques Chirac à l’IHEDN le 8 juin 2001, il précise à ce sujet que le concept français de dissuasion “n’exclut pas la capacité de marquer, le moment venu, à un adver­saire éventuel, à la fois que nos intérêts vitaux sont en jeu et que nous sommes déterminés à les sauvegarder.

[16]     André Dumoulin, La dissuasion nucléaire française en posture méditerranéenne, dans Club Participation et progrès, La Politique de sécurité autour de la Méditerranée , lac de paix, Actes du colloque, Paris, L’Harmattan, 2005.

[17]     La recherche sur la variation de puissance fut lancée dès 1992 par le ministre Joxe. Selon Philippe Marcovici, les amorces pour bombes thermonucléaires représentent généralement 2 Kt. “Simula­tion sans expérimentation, le dangereux pari, Géopolitique, n° 52, Paris, hiver 1995-1996.

[18]     André Dumoulin, “Pour une doctrine européenne du missile de croisière, L’Echo, Bruxelles, 14 octobre 2004.

[19]     Nous relèverons la déclaration du Premier ministre d’octobre 2003 sur les forces nucléaires françaises qui sont “adaptées pour faire face à une diversité de scénarios de chantages et de menaces auxquels nous expose, d’une façon de plus en plus plausible, le développement d’armes de destruction massive dans le monde”.

[20]     Explosif classique libérant et dispersant des déchets radioactifs ou des matières radioactives issues d’instituts de recherche civils et d’hôpitaux (cobalt 60, césium 137, iridium 192, plutonium 239).

[21]     André Dumoulin, “Le rôle des armes nucléaires et l’avenir de la dissuasion nucléaire”, Intervention lors de la conférence sur l’avenir de la défense européenne dans le cadre du 50e anniversaire de la modification du Traité de Bruxelles fondant l’UEO, Sénat de Belgique, Bruxelles, 20 octobre 2004.

[22]     Christian Quesnot, “La dissuasion nucléaire française à l’épreu­ve des temps, Défense nationale, août-septembre 2004.

[23]     Michèle Alliot-Marie, Entretien, Berliner Zeitung, 5 juillet 2004.

[24]     Pour les détails sur la politique nucléaire américaine autour des mini-nukes, cf. William C. Potter, Trends in US Nuclear Policy, Proliferation Papers, IFRI Security Studies Department, Paris, printemps 2005 ; Keith B. Payne, “The Nuclear Posture Review : Setting the Record Straight”, The Washington Quarterly, été 2005, pp. 135-151 ;

[25]     Capacité de tir individualisé permettant aussi un tir d’avertis­sement sélectif.

[26]     La France disposerait déjà des matériaux prototypes nucléaires pour lancer une production “médiatisée” en cas de nécessité.

 

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