De quelques conséquences (chrono)stratégiques de la technologie

Joseph Henrotin

 

L'évolution de la stratégie théorique, ces dernières années, laisse bien plus souvent place aux discours révolutionnaires et aux bombes rhétoriques qu’à une prise de recul, tant par rapport aux événements qu’aux évolutions de la straté­gie. Aussi, si de nombreux auteurs, en Europe comme aux États-Unis, ont été prompts à souligner les man­quements de la Révolution dans les Affaires Militaires (RAM), peu ont démontré les réelles évolutions qu’elle pouvait faire connaître à la stratégie. Pourtant, alors que cette même RAM se diffuse en Europe, avec des ciné­matiques propres à chaque système militaire[1], elle dé­voile peu à peu des conséquences insoupçonnées pour la théorie stratégique et, en particulier, elle pourrait fort bien mettre en évidence la redécouverte du temps comme dimension structurante de la stratégie.

Traditionnellement opposé à la géographie, perçu comme un concept mou de par la variété de ses appréhensions, voyant son étude fragmentée au sein de différentes disciplines et contributions, le temps est aussi généralement moins considéré dans la littérature straté­gique, qualitativement comme quantitativement. Pour­tant, une première approche empirique montrerait plutôt la coextension entre temps et géographie, mais dont les paramètres tendent à évoluer sous la pression des combi­natoires techno-doctrinales.

Christophe Prazuck, qui semble avoir introduit le terme de chronostratégie avant Paul Virilio, montrait ainsi qu’il existait un temps des moyens – dans l’acquisi­tion de leur maîtrise, de leur déploiement et dans la correcte appréhension de ce qu’ils peuvent politiquement représenter - ; un temps des tactiques – dans leur compréhension et leurs éventuelles adaptations - ; un temps des doctrines, montrant leur évolutions dans l’histoire ; un temps des opinions voyant leurs évolutions successives ; un temps de la stratégie (qu’il rattache à une stratégie indirecte) et enfin un temps dans la stratégie auquel il rattache la politique américaine d’endiguement durant la guerre froide[2]. Plus loin, Virilio montrait dans le courant de son cheminement intellec­tuel combien le temps pouvait impacter tant la percep­tion politique que l’acquisition des technologies[3].

Dans son optique, “le temps réel de l’action et de la réaction l’emporte sur l’espace réel de la géographie[4]. Mais si on peut considérer que le temps représente l’inscription historiciste du déploiement de ces stratégies dans l’espace international, les nouvelles technologies, appliquées à la défense, ne provoquent-elles pas l’irrup­tion dans le champ temporel d’une “tentation stratégi­que”, où le temps deviendrait espace d’inscription ultime des stratégies et où, concomitamment,  sa maîtrise serait gage de succès ?

Les dimensions primaires du temps dans la stratégie théorique

Force est déjà là de constater que “le temps” est un concept aux significations variées pour divers champs (sous-)disciplinaires. Ainsi, Fernand Braudel offre en histoire une classification triptyque découpant des temps courts, conjoncturels et longs, non seulement toujours opératoire, mais qui trouve des ramifications ailleurs[5]. En relations internationales, les collisions des diffé­rentes perceptions du temps ont notamment été exploi­tées par Zaki Laïdi dans ses travaux[6]. C’est aussi le cas dans le courant dit “postmoderne” de la géopolitique, emmené par des auteurs tels que Gearoid O’Thuatail ou James Der Derian[7]. Un de principaux fondements de cette vision est que l’émergence et la diffusion à grande échelle des technologies informatiques a permit de compresser le temps de diffusion des informations écono­miques, politi­ques et stratégiques, modelant en retour la géographie et sa perception mais également les relations de pouvoir, voire la façon dont ce dernier est exercé.

Auparavant, cette fois dans une optique socio-politique, Daniel Bell et Zbigniew Brzezinski avaient entrevus une technetronic society dans les années 1970[8], avant que Alven et Heidi Toffler n’en déduisent une révolution des modes de production au travers d’une “Troisième vague” voyant l’informatique remplacer une industrie qui avait elle-même succédé à l’agriculture[9]. Dans les années 1990, les considérations de ces derniers sous-tendront littérale­ment tant les débats sur la RAM que ceux sur la trans­formation des armées européennes, montrant la centra­lité de l’information dans les conduites stratégiques et participant de la montée en puissance de la notion de réseau, non seulement dans les entreprises et dans la vie quotidienne, mais également dans les armées.

En découlait alors une vision où l’information devenait une aide à la décision permettant de comprimer le temps dévolu à cette dernière : on pouvait faire plus dans un même temps et en décidant de la façon la plus optimale. Mais le temps n’apparaît guère dans toutes ces conceptions que comme un donné extérieur dont la pleine compréhension ne semblait que peu mise en évidence. Or, on pourrait là indiquer qu’ontologique­ment, la stratégie renvoie à une dimension temporelle. En tant que praxis – la stratégie reste l’art de conduire les forces, quelle que soient leurs formes – elle s’inscrit dans le temps, dans sa cinématique générale comme dans les cinématiques différenciées de sa réflexion et de ses déploiements. Selon cette optique et en exploitant les acquis de la philosophie, le temps serait une meilleure contribution à la compréhension de la condition humaine que l’espace. Partant de là, comment conceptualiser non plus l’inscription de la stratégie dans le temps – c’est la démarche autant propre à l’histoire militaire qu’aux études stratégiques et à la sociologie militaire – mais bien l’inscription du temps dans la stratégie ?

Cinématique générale

Aucune véritable conceptualisation du temps n’a été produite en stratégie. Aussi, concevoir la place du premier impose de le comprendre, dans le sens commun de son enracinement dans le champ social. D’une part, objectivement, dans l’unicité d’une linéarité métrique­ment découpée – en secondes, minutes, heures, jours, mois et années – et qui renvoie généralement au décou­page effectué par Braudel. C’est le temps mondialisé, régulé et découpé en fuseaux horaires. Mais le temps est également perçu subjectivement, dans la variété des perceptions qu’il engendre chez les acteurs qu’il encadre, entre ces longues minutes séparant la décision de l’action et ces si courtes minutes de repos. Le temps devient alors une construction sociale interconnectant les acteurs. Braudel, là aussi, garde une certaine perti­nence : comment isoler le temps court du temps conjonc­turel autrement qu’en les découpant subjectivement ?

Une étape plus loin, de la coextension entre temps objectif et subjectif découle une cinématique générale de l’action. Les apports de John Boyd peuvent alors devenir particulièrement stimulants pour l’analyste, et ce bien qu’il n’ait pas cherché à “stratégiser” le temps, mais bien à décrire la structure de l’affrontement entre deux systèmes militaires antagonistes et interagissant dans le courant d’un conflit[10]. Enonçant sans les publier ses vues dans une série de briefings largement diffusés[11], Boyd considère que la capacité d’un système militaire donné à réagir plus rapidement – des points de vue physique, mental et moral – que son adversaire, par des processus continus d’auto-adaptation, mènerait directe­ment à la victoire. Son optique, largement organiciste, voit ainsi un État ou un système militaire comme un organisme dont le premier objectif doit être la survie et, ensuite, la prospérité, déployant sa cinématique dans le temps. Dans sa vision, cette adaptation résulte de la conco­mitance de décisions multiples aux racines cultu­relles dont la structure peut s’expliciter suivant la boucle “OODA”, alternant l’Observation, l’Orientation, la Décision et l’Action.

Dans cette optique, le conflit devient la somme de l’interaction de la multitude de cycles OODA reflétant l’adaptation – ou non – des systèmes militaires anta­gonistes dans un continuum d’esprit, de temps et d’espa­ce et dont l’intermédiaire est l’action physique. La prati­que de cette boucle montre non seulement son inlassable répétition à tous les niveaux d’action (elle ne connaît pas de différenciation en niveaux tactique, opératique, stratégique et politique), mais aussi chez l’ensemble des belligérants et des observateurs impliqués.

Le conflit est alors un processus complexe de combi­natoires réciproques congruent à la vision des lois d’action réciproque clausewitziennes où :

chacun des adversaires fait la loi de l’autre, d’où résulte une action réciproque, qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes ;

la guerre n’est pas l’action d’une force vive sur une masse morte (…) elle est toujours la colli­sion de deux forces vives (…). Tant que je n’ai pas abattu mon adversaire, je peux craindre qu’il m’abatte. Je ne suis pas mon propre maître, car il me dicte sa loi comme je lui dicte la mienne” et ou, enfin ; 

il faut proportionner l’effort à (la) force de résistance (de l’adversaire), ce qui implique de s’adapter à la résistance, mais l’adversaire fait la même chose ; d’où une nouvelle compétition qui, en théorie pure, implique une fois de plus une montée aux extrêmes[12].

Cette dialectique décisionnelle entre des belligé­rants interpénétrant leurs cycles OODA connaît des accélérations et des décélérations et définit, pour une bonne partie, l’intersubjectivité de la relation pouvant exister entre des adversaires menant un combat qui peut être vu, dans ses multiples adaptations, comme une forme de communication à la fois propre et conflictuelle, à l’instar du concept de suasion que Luttwak mettait en évidence durant la guerre froide[13]. Dans une situation conflictuelle, c’est alors la corrélation et l’interaction de l’ensemble des décisions prises de toutes parts qui mène à une manœuvre cohérente des forces, seule apte à 1) ordonnancer les forces en présence et 2) imposer sa propre volonté à l’adversaire dans un environnement non-linéaire.

Ce que Boyd définit comme la phase cruciale de la boucle OODA – l’orientation – est aussi celle où la relativité du temps est la plus importante. Pour lui, les complexités croissantes du monde de l’après-guerre froide nécessitent de pouvoir collationner des faits et des concepts d’origine diverses afin de les déconstruire pour pouvoir mieux les intégrer dans l’orientation de la prise de décision selon un processus d’ordre multidisciplinaire, qu’il nomme “destruction et création”. Sa démarche renvoie alors aux fondamentaux du constructivisme, ambitionnant de déconstruire les différentes actions pour en cerner, paradoxalement, l’objectivité – au sens de la forme que peut prendre la réalité – des relations inter­subjectives et des normes se créant entre les adver­saires, avant de prendre la décision la plus adaptée. De la sorte, la déconstruction du commande­ment adverse dans le courant de l’analyse précédant l’action devient alors sa décomposition en temps subjectifs. 

Les cinématiques différenciées des stratégies

Si l’incapacité à comprendre l’adversaire reste une des critiques récurrentes adressées à des systèmes stra­tégiques occidentaux par trop techno-centrés, laissant une place excessive aux rationalités linéaires et adop­tant in fine une posture ethnocentrique, l’adoption du cycle OODA renvoie à d’autres fondamentaux de la stratégie dans son rapport au temps. Ainsi, toujours pour Boyd, toute utilisation du modèle OODA doit renvoyer à une combinaison de préceptes renvoyant, pour partie, à certains principes de la guerre :

·        La rapidité, conséquence directe du modèle, doit prendre l’adversaire de court. En effet, si l’on pense et que l’on agit plus vite que lui, à qualité de réflexion égale, on rentre dans son cycle décisionnel et l’on est en mesure de lui imposer la course des événements ;

·        La variété renvoie au principe de sûreté (c’est la répétition des passages par les mêmes zones qui a abouti à la destruction d’un F-117 américain par les forces serbes en 1999) ;

·        L’harmonie est la retranscription, dans le temps, de l’unité de commandement, qui assure la cohérence de la combinaison de l’ensemble des cycles OODA amis ;

·        L’initiative conditionne largement tant la com­pression du cycle OODA ami – et donc la possi­bilité de prendre l’adversaire de court – que le relâchement de celui de ce dernier. Surtout, l’initiative autorise la surprise, qui permet prati­quement d’imposer à l’adversaire le rythme que l’on entend donner aux opérations en le privant d’une capacité proactive.

Cette combinaison, si elle est optimisée, permet ainsi de s’assurer la maîtrise du temps, du moins si la pérennité de l’effet de surprise est assurée. Souvent évoqué dans la littérature américaine sous l’adjectif “sustainable”, ce que l’on peut définir comme la “durabi­lité” renvoie à la recréation en permanence d’un effet de surprise que l’on entend systématiquement réifier, au risque de perdre l’initiative. Au sein de la doctrine de la Koninklijke Luchtmacht néerlandaise, par exemple, cette durabilité est convertie en une notion de tempo, qui est considérée comme un principe de la guerre en soi. Mais s’assurer de la maîtrise du temps engendre également des conséquences spécifiques, tout en gardant à l’esprit que cette maîtrise ne représente guère qu’un outil qu’il restera à exploiter.    

Ainsi, Boyd considérait que son modèle renvoyait à la possibilité d’obtenir une paralysie de l’adversaire, par l’obtention d’un temps stratégique comme suspendu pour un adversaire qui ne serait plus capable d’agir qu’en retard, mais la réalité est plus complexe. En effet, ces différentes considérations sont d’ordre opérationnel, même si elles peuvent se voir appliquées du niveau politique au niveau tactique. Or, à un niveau épistémo­logique plus élevé, les contributions de Liddell Hart et, plus largement, des théoriciens de la petite guerre et de la guerre révolutionnaire montrent des usages différen­ciés du temps dans les formes de conflit.

Ainsi, en mettant en évidence la notion de stratégie indirecte, Basil Liddell Hart montre que l’adoption d’une stratégie de contournement des obstacles posés par un adversaire induit une dilution de l’action dans le temps et que l’action concentrée dans le temps n’est pas systé­matiquement une option recommandable[14]. Pour Mao ou Giap, l’adoption de la guérilla répond à la nécessité de provoquer une lente attrition de l’adversaire afin de combler l’incapacité à concentrer des forces adaptées. Il en résulte une action dans le temps long, revendiquée en tant que telle, et induisant un fort degré de cohérence entre actions politiques et militaires.

A contrario, les systèmes stratégiques occidentaux montreraient une recherche de la bataille décisive. Figure ultime, les Rapid Decisive Operations (RDO) amé­ricaines visent à l’effondrement du dispositif straté­gique adverse par sa noyade sous une puissance de feu écra­sante[15]. Le concept lui-même montre une tension vers les “opérations parallèles” définies par J.A. Warden[16] puis D.A. Deptula[17] comme concentrant des attaques multi­ples dans un même temps sur une diversité d’objectifs. Ces “opérations” pourraient repré­senter l’optimisation d’une schizophrénie stratégique entre une multitude de situations très différentes et menées sur un très haut tempo opérationnel, presque au risque de ne plus pouvoir les contrôler. Car l’intermé­diaire technologique – guerre réseaucentrée, temps réel offert par les radars aéropor­tés, Effects-Based Opera­tions – y devient non plus central, mais bien essentiel, car conditionnant. La figure du contrôle en temps réel devient alors typique d’une “technologisation” qui formate l’esprit du décideur, non par ce qui est possible dans l’absolu, mais bien par ce que les infrastructures informatiques rendent possible.

Surtout, au-delà des rivalités bureaucratiques entre des armes qui présentent chacune leurs concepts se profile une connectivité conceptuelle forte entre elles, renvoyant in fine à la radicalisation de la culture straté­gique américaine mais aussi à la recherche d’enveloppes temporelles d’engagements de plus en plus restreintes. À ce stade, la centralité de la technologie – et particu­lièrement du si protéiforme concept de “guerre de l’information” – n’est pas seule à orienter l’évolution des systèmes stratégiques. Certains ont ainsi démontré que l’évolution du rapport à la mort des sociétés occidentales, en plus d’induire une modification de leur rapport au temps, induisait également des conséquences sur le formatage des stratégies.

Dans le même temps, cette technologie qui motive­rait l’émergence d’une chronostratégie est une produc­tion sociale résultant d’une culture évolutive et non un donné extérieur. Un auteur comme McKenzie démon­trait ainsi que l’on pouvait considérer les matériels comme de l’histoire et des concepts solidifiés[18]. La technologie elle-même devient de la sorte un produit historique qui sera ou non adapté à une pluralité de situations, mais également le produit d’une culture spécifique.

Ainsi, la conduite des opérations translate dans les pratiques stratégiques des postures sociologiques spécifi­ques à l’égard de la technologie. La perception d’une postmodernité induit alors la centralité du temps présent, immédiat et recréé en permanence, qui devient la norme des sociétés. De cette vision d’un temps court et systématiquement réifié émerge alors d’autres question­nements, portant notamment sur des perceptions diffé­renciées du temps, nécessairement subjectives, entre les différents acteurs politiques, militaires, médiatiques et civils des crises[19].

Ces collisions de rationalité temporelles nourrissent des incompréhensions profondes qui, en retour, partici­pent du “brouillard de la guerre”, une tendance à la différenciation temporelle que la disposition ou non de nouvelles technologies ne pourrait qu’accroître pour certains auteurs. C’est ainsi que le “temps politique”, lorsqu’il n’est pas encadré par une stratégie intégrale – articulant les stratégies politique, militaire, économique, juridique et culturelle dans le temps conjoncturel[20] – tend à se restreindre à un temps court, généralement considéré comme le temps médiatique. Dans le même temps, l’adversaire se percevant comme engagé dans un conflit, fût-il virtuel (en ce qu’il demeurerait en puis­sance), se projette lui-même dans un temps plus long, anticipatif, et lui donnant de la sorte un avantage temporel sur un compétiteur n’ayant pas généré des moyens techniques et stratégiques adéquats à temps. C’est, à titre d’exemple, toute la problématique d’une non-prise en compte du terrorisme jihadiste par un État démocratique.  

Le temps induit en effet des contraintes propres. Christophe Prazuck comme Paul Virilio montrent ainsi que le temps de génération des technologies comme celui de leur appréhension politique mais aussi militaire reste variable, tandis que la sociologie des techniques montre la non-prédictibilité des innovations technologiques. De même, le temps de développement de plates-formes et de systèmes devient de plus en plus long, alors qu’ils devront rester plus longtemps en service. Dans l’optique de l’émergence d’une réelle chronostratégie, l’optimisa­tion des stratégies des moyens, générant les forces à disposition, de même qu’une utilisation rationnelle de la  prospective, deviendrait alors véritablement centrale. Certes, sur un plan conceptuel mais également au plan pratique.

Cinématique différenciée des modèles de force

En effet, toute optimisation du temps dans la sphère des activités stratégiques implique de disposer d’une capacité de prospective dans le développement des modèles de force. À l’instar de la posture de la dissuasion française, on pourrait dire que ces modèles tentent de dépasser une optique réactive (dirigée contre un type particulier de capacités adverses) pour en arriver à une posture objective (dirigée contre toute menace émer­gente). Or, cette faculté d’adaptation – qui joue naturel­le­ment dans le temps long – nécessitera d’éventuelles modernisations dont la possibilité devra être pleinement assumée dans la génétique même des systèmes d’armes.

Polyvalente, la plate-forme conçue ontologiquement pour le temps long se verrait alors réactualisée – par l’intermédiaire d’artefacts technologiques comme les moder­nisations ou l’adjonction de nacelles et autres équipements – pour rester pertinente dans le temps court. Mais à cette temporalisation évolutive des équipe­ments doivent également correspondre des temporalisa­tions doctrinales et organisationnelles corrélatives. Toute évolution, à ce stade, renvoie à la disposition d’une forte capacité d’innovation technologique/doctrinale apte à encadrer la technologie et, plus généralement, d’adap­tation. Mais cette dernière sert elle-même de moteur à d’autres évolutions impactant l’inscription de la straté­gie dans le temps. Cette fois, peut-être, le temps tend-il à dépasser la géographie, avec laquelle il entretient un rapport complexe.

En effet, la notion de mobilité est systématique­ment invoquée dans les plans nationaux de modernisa­tion depuis le milieu des années 1990. Aux lourds blindages de la guerre froide sont opposés la mobilité de blindés permettant non seulement leur aérotransport – et donc, théoriquement, un déploiement plus rapide sur les théâtres d’opérations – mais aussi une capacité à mener un combat plus rapide que par le passé. Or, la question de la mobilité exprime parfaitement la coexten­sion entre temps et géographie, plus que leur opposition. Elle renvoie certes, tant du point de vue tactique que straté­gique, à la géographie (jusqu’où aller ?) mais également au temps (quand et comment ?).

Mais l’équilibre entre ces deux termes reste fragile, tant il est conditionné par la disposition de moyens de projection adéquats qui, notons-le, tendent à déterminer l’acquisition des moyens. Auquel cas le déploiement de tout dispositif militaire ne s’entendrait plus tellement en termes géographiques qu’en termes temporels. Cette évolution n’est au demeurant pas neuve. Alors que les armées napoléoniennes connaissaient des vitesses de déploiement relativement prévisibles – et limitées -, l’apparition du chemin de fer puis l’usage extensif du transport aérien radicalisaient la place impartie au temps dans les capacités de combat expéditionnaires.

Tout dispositif militaire voyait ainsi une radicalisa­tion de sa cinématique dans l’espace-temps, mais elle reste aussi liée à sa permanence, sous peine de n’envisa­ger les opérations que comme une suite de raids, dont la cohérence s’affaiblir dans le temps. Dans sa course à la légitimité en regard de l’US Navy, l’US Air Force indiquait ainsi que la combinaison des armes guidées de précision et de ses bombardiers permettaient d’expédier sur un théâtre d’opération une puissance de feu équiva­lente à plusieurs groupes de porte-avions dans des temps nettement plus courts. Elle voyait ainsi sa légitimité crédibilisée aux yeux du politique dans la gestion des crises post-guerre froide alors qu’en pratique, elle n’est guère en mesure d’occuper un terrain qu’un adversaire peut reprendre…

Le revers de la médaille est donc, lui aussi, chrono-centré : la capacité à perdurer sur le théâtre d’opération, plutôt favorable au porte-avions qu’au bombardier post­moderne. Certains auteurs, combinant ces faits, tranche­ront définitivement en faveur de la conservation de cette combinaison, devant maximiser la liberté de manœuvre offerte au politique. La prégnance de ce mixte entre “temps courts” – le déploiement immédiat – et le “temps long” – la présence sur zone – reste un des enjeux majeurs des fondements légitimant non seulement les armées mais également les stratégies propres qu’elles développent. En filigrane se dessine également le futur des dissuasions conventionnelles : être dissuasif, c’est d’abord être crédible. Et être crédible, c’est être là au bon moment.

Avoir le temps ou pas ?

À ce stade de la réflexion, le temps nous apparaît autant comme l’adversaire métaphorique du “contre la montre” qui justifiait le développement de stratégies nucléaires agressives – frapper avant un Autre qui, sinon, pourrait détruire les moyens de la dissuasion – que comme un partenaire lorsqu’il offre la possibilité de mener des stratégies technologiquement centrées per­mettant, à l’instar de la visée de Boyd, de “pénétrer le cycle décisionnel adverse” pour l’amener au temps-zéro de la paralysie. Mais cette vision oublie que ce temps particulier, correspondant pratiquement à la suspension de l’organisation adverse, peut aussi être celui de l’orga­nisation de petites unités utilisant un combat asymé­trique renversant à leur profit la bataille du temps ainsi engagée, basculant les rationalités du combat.

De ce point de vue, l’imposition d’une bataille chronostratégique à l’adversaire force celui qui la mène à ne jamais la relâcher et à conserver en permanence l’ini­tiative. Sans que ce résultat ne soit garanti, comme le montre l’exemple irakien, lorsque différentes factions de guérilla se mettront en place pour prolonger la lutte, alors que l’armée irakienne avait été balayée. La com­plexité des enjeux liés au temps en fait alors un objet transversal à la stratégie en ce que ses différentes dimensions seraient présentes dans chaque aspect de la réflexion comme de l’action stratégique. Cette dimension peut même aller jusqu’à structurer l’action lorsque la prégnance des nouvelles technologies sur un système stratégique est avérée, comme c’est le cas aux États-Unis.

Or, le temps pourrait bien trouver – avec des con­cepts comme la préemption ou la prévention – une véritable structuration dans le champ politico-straté­gique. Souvent critiqués sur une base éthique, ces deux concepts, au même titre que l’initiative, le tempo ou la surprise, se réfèrent ontologiquement au temps. Alors que la prévention vise à lancer des opérations contre un adversaire ne représentant pas une menace immédiate, la préemption vise à le traiter alors qu’il en est une. Concepts stratégiques, ils portent en eux une forte charge politique – et ce, même si le lancement d’un raid peut être considéré comme une forme tactique de préemption – en ce qu’ils réifient la fonction décision­nelle du politique.

Dans cette optique, les expériences de la guerre des Six Jours, celle de l’attaque sur le réacteur d’Osiraq mais aussi celle de la guerre d’Irak montrent tantôt l’utilité des concepts, tantôt leur dangerosité pour la stabilité des relations internationales. Mais ces expé­riences montrent aussi la centralité d’un politique lui-même affecté par les différentes conceptions du temps dans le domaine straté­gique. Celles de l’adversaire, certes, mais aussi celles des médias qui pressent le poli­tique de prendre position, voire celles du milieu militaire.

Plusieurs auteurs arguent ainsi que la disposition de très hautes technologies favoriserait des prises de décisions qui ne seraient pas suffisamment mûries, de même que des postures offensives. Le temps réel, de ce point de vue, pourrait fort bien imposer de nouvelles contraintes au système décisionnel, nécessitant de disposer de décideurs mieux formés et mieux informés. C’est également le cas aux niveaux opératif et tactique. La formation, l’entraînement mais aussi et plus généra­lement des valeurs clausewitziennes telles que le génie et le coup d’œil, y apparaissent revalorisés. Elles-mêmes soumises au temps subjectif – dans l’entrelacs de la faculté d’adaptation des décideurs et de leur expérience – ces qualités sont par excellence les meilleurs des compensateurs aux dérives technologiques, que l’on y soit soumis ou que l’adversaire tente de nous les soumettre.  

Dans l’émergence des nouvelles chronostratégies, des artefacts technologiques, aussi séduisants soient-ils – tels que la domination informationnelle et la guerre réseaucentrée – peuvent certes représenter des facilita­teurs. Mais ils ne le seront réellement que lorsque seront prises en compte leurs vulnérabilités propres ainsi que leurs conséquences sur la sociologie décisionnelle. En effet, ne vaut-il mieux pas agir peu mais très rapidement en temps objectif, qu’avoir l’impression subjective d’agir très vite sous la pression d’un (trop) grand nombre d’opé­rations, au risque d’un enlisement dans la planification et l’exécution ? Ce serait peut-être donner là à l’économie des forces une dimension temporelle qui lui manquait sans doute, alors que la réflexion stratégique est, aujour­d’hui, essentiellement le fait des Américains. Et qui pourrait, peut-être, contrer des gabegies de moyens tech­nologiques dont le manque – heureusement plus perçu que réel, au vu des résultats effectifs des armées euro­péennes – pourrait être à la base d’une perte de crédibi­lité de nos forces tant sur les plans opérationnel que politique.  



[1]       Sur cette question, voir notamment : Alain De Neve et Raphaël Mathieu, Les Armées d’Europe face aux défis capacitaires et techno­lo­giques, Bruxelles, Bruylant-LGDJ, Coll. “Axes-Savoir”, 2005.

[2]       Christophe Prazuck, “L’attente et le rythme. Modeste essai de chronostratégie”, Stratégique, n° 68, 1997/4.

[3]       Paul Virilio, Vitesse et politique : essai de dromologie, Paris, Éditions Galilée, Coll. L’espace critique, 1977.

[4]       Jean-Paul Piérot, “Paul Virilio : une guerre peut en cacher une autre”, L’Humanité, 18 janvier 2000.

[5]       Fernand Braudel, Écrits sur l’histoire, Paris, Flammarion, 1985 et Zaki Laïdi, “Le temps mondial” in Marie-Claude Smouts (dir.), Les Nouvelles relations internationales. Pratiques et théories, Paris, Presses de Science Po, “Références inédites”, 1998.

[6]       Zaki Laïdi, Le Sacre du présent, Paris, Flammarion, “Champs”, 2000.

[7]       Gearoid O’ Tuathail and Simon Dalby, Rethinking Geopolitics, Londres, Routledge, 1998 ; James Der Derian, Virtuous War, Boulder, Westview Press, 2001. Pour une synthèse de l’approche géopolitique postmoderne : Richard Ek, “A Revolution in Military Geopolitics ?”, Political Geography, n° 19, 2000.

[8]       Zbigniew Brzezinski, Between Two Ages : America’s role in the Technetronic Era, New York, Viking Press, 1970 et Daniel Bell, The Coming of the Post-Industrial Society, New York, Basic Books, 1973.

[9]       Alvin & Heidi Toffler, Guerre et contre-guerre. Survivre à l’aube du xxie siècle, Paris, Fayard, 1993.

[10]     David S. Fadok, La paralysie stratégique par la puissance aérienne. John Boyd et John Warden, Paris, Economica/ISC, Hautes études stratégiques, 1998 ; R. Coram, Boyd. The Fighter Pilot That Changed the Art of War, New York, Little, Brown, 2004 et R.T. Hammond, The Mind of War : John Boyd and American Security, Washington,Smithsonian Institution Press, 2004. Pour une vision plus critique : David R. Mets, “Boydmania”, Air and Space Power Chronicles, 2004.

[11]     J.R. Boyd, “Essence of Winning and Losing, Unpublished briefing, 1996

[12]     Carl von Clausewitz, C., De la Guerre, Paris, Éditions de Minuit, 1955, pp. 53-54.

[13]     Edward D. Luttwak, Le Paradoxe de la stratégie, Paris, Odile Jacob, 1989.

[14]     Basil H. Liddell Hart, Stratégie, Paris, Perrin, 1998.

[15]     Sur le concept et sa critique : Joseph Henrotin “Une opération paradoxale. Iraqi Freedom entre classicisme stratégique et chrono­stratégie”, in RMES (dir.), Iraqi Freedom. Analyse géopolitique, stratégique et économique de la troisième guerre du Golfe, Paris, L’Harmattan, 2005. 

[16]     John F. Warden III, La campagne aérienne. Planification en vue du combat, Paris, Economica/ISC, Bibliothèque stratégique, 1998.

[17]     David A. Deptula, “Firing for Effect : Change in the Nature of Warfare, Defense and Airpower Series Aerospace Education Foun­dation, Arlington, 24 August 1995 ; David A. Deptula, Effect-Based Operations : Change in the Nature of Warfare, Aerospace Education Foundation, Arlington (Va.), 2001 ; Joseph Henrotin, L’Airpower au xxie siècle. Enjeux et perspectives de la stratégie aérienne, Bruxelles, Bruylant, Réseau Multidisciplinaire d’Etudes Stratégiques, 2005.

[18]     Donald McKenzie, Inventing Accuracy : A Historical Sociology of Nuclear Missile Guidance, Cambridge (MA.), The MIT Press, 1990. 

[19]     Zaki Laïdi, Le Sacre du présent, op. cit.

[20]     Lucien Poirier, Les Voix de la stratégie, Paris, Fayard, 1985.

 

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