Éditorial

Hervé Coutau-Bégarie 

 

De même qu’il y a plusieurs demeures dans la maison du Père, il y a de multiples maniè­res d’appréhender la stratégie : philosophi­que, positive, géographique, culturaliste, historique… Elles ont toute été pratiquées dès les écrits fondateurs de la discipline. Mais, parmi elles, l’histoire jouit d’une primauté d’honneur : la plupart des grands stratégistes et des grands stratèges répètent avec Napoléon qu’elle est l’école des grands capitaines, que les principes de la guerre s’apprennent dans les campagnes d’Hannibal, de César, de Turenne… et de Napoléon. Certains sont même allés jusqu’à en faire l’unique source de la science stratégique, déviation qui a coûté très cher en 1914.

Aujourd’hui, on constate plutôt un mouvement inverse avec la remise en cause de la validité des ensei­gnements de l’histoire, à une époque de changements sans précédents. Que peuvent encore nous apprendre les campagnes du Grand Siècle à l’ère de la bombe atomique et de l’informatique ? N’assiste-t-on pas aujourd’hui à la transformation radicale de la guerre, avec la fin de l’idéal héroïque et son remplacement par une supériorité technologique qui donnerait à celui qui la possède une supériorité absolue ? C’est tout le sens du discours de la révolution dans les affaires militaires, qui prolonge les annonces des époux Toffler et de stratégistes comme Martin Van Creveld et d’autres moins connus. L’histoire serait condamnée à ne plus subsister que comme arrière-plan, certes utile pour la culture générale, mais sans impact réel sur la formation, ou plutôt la transformation, des doctrines stratégiques.

Il y a là une déviation inverse de celle qui avait été constatée avant 1914 et vigoureusement dénoncée après 1918. Déviation imputable à une erreur de perspective qui tend à mélanger les niveaux et les catégories. Com­me son nom le suggère, la révolution dans les affaires militaires ne s’occupe que d’une face de la stratégie, laquelle se situe précisément à l’intersection du politique et du militaire. Les transformations en cours sont surtout valables aux plans tactique et opératif, le niveau stratégique n’a pas nécessairement connu un bouleverse­ment aussi grand dès lors que la nature humaine et les finalités du système international n’ont pas vraiment changé. La supériorité technique peut être mise en échec par des stratégies asymétriques, les Américains en font la cruelle expérience en Irak. Ils réapprennent cette vérité d’évidence que si la puissance impériale peut faire la guerre seule, cela ne signifie pas qu’elle puisse impo­ser la paix à sa convenance. L’entendement politique vient compléter, ou contrebalancer selon les cas, un facteur technique qui se croit omnipotent. Clausewitz, peu sensible à cet aspect technique (la révolution indus­trielle ne manifestera ses effets dans le domaine mili­taire qu’après sa mort), ne cessait d’en appeler au sens commun contre la tentation du technicien d’asservir la réalité à sa spécialité. L’histoire reste, de ce point de vue, une grande leçon d’humilité qui monte l’infinie variété des situations et l’impossibilité de les réduire toutes à un seul facteur, même la technique triom­phante.

Un tel plaidoyer pour l’histoire a si souvent été fait qu’il ne devrait point être besoin de le renouveler. Mais la nature humaine est prédisposée à l’oubli et il est donc nécessaire de répéter à intervalles réguliers des vérités parfaitement connues, mais temporairement perdues de vue. Le propre de la réflexion stratégique “fondamen­tale” n’est pas de “coller” à l’actualité, de chercher des réponses pratiques à des problèmes immédiats, mais plutôt de favoriser la réflexion du décideur et de l’observateur par des considé­rations plus générales, plus élevées. À travers des exem­ples très divers, le lecteur peut découvrir que des problèmes très contemporains se posaient déjà dans le passé, que certaines réponses d’hier, bien évidemment caduques au plan des procédés, peuvent néanmoins être transposables, au moins au plan des principes.

À l’heure où l’on redécouvre la guerre en montagne, à la suite des dures campagnes d’Afghanistan[1], il n’est pas indifférent de savoir ce qu’ont fait les Romains[2], qui restent le modèle le plus parfait de stratégie impériale, en la matière. À l’heure ou le Moyen-Orient, et particu­lièrement l’Irak, est plus que jamais une poudrière, il peut être profitable de redécouvrir l’art militaire omeya­de, autre exemple de stratégie impériale réussie, évoqué ici par un maître de l’orientalisme russe, dont la présen­tation de Maryta Espéronnier permet de mesurer la richesse. Face aux conflits asymétriques qui semblent devenir la règle, la victoire zouloue d’Ishand­wana mérite d’être méditée[3] : elle rappelle que la victoire ne va pas nécessairement à celui qui possède la supériorité techni­que. On notera aussi, dans ce numéro, la forte présence, certains diraient la sureprésentation, du xviie siècle. Quel point commun peut-il y avoir entre notre siècle et celui de Richelieu et de Louis XIV ? André Corvisier a pourtant montré la modernité de la guerre de Trente Ans, qu’il qualifie de première manifestation de la guerre totale[4]. C’est aussi à cette époque que se met en place la guerre de partis ou de partisans, qui va devenir la petite guerre au siècle suivant et qui constitue la préfiguration des stratégies asymétriques de notre époque. Le duc de Rohan est l’un des grands fondateurs de la pensée militaire européenne et certaines des préoccupations exprimées dans Le Parfaict capitaine ne sont pas dépourvues d’actualité. Son contemporain, le maréchal du Plessis, vainqueur de Turenne (ce n’est pas rien…), laisse des mémoires qui suggèrent bien l’articu­la­tion entre éthique et science militaire. Un auteur dont on ne sait absolument rien, le sieur de Praissac, ouvre la voie à la science d’état-major, qui sera perfectionnée au siècle suivant par le maréchal de Puységur. Il n’est pas inutile de redécouvrir les fondations d’un édifice qui continue à structurer l’institution militaire à l’époque contemporaine. Ces exemples lointains ou exotiques peuvent éclairer notre analyse de la complexité straté­gique contemporaine.

Il ne s’agit pas de se contenter d’analogies superfi­cielles, mais de repérer des invariants, qui constituent l’essence de la stratégie, et des spécificités, des contin­gences, qui contribuent à la transformation de la guerre. Cette problématique de la transformation, déjà posée il y a un siècle par le commandant Colin dans un livre deve­nu classique[5], a suscité de grands débats, autour des concepts de révolution militaire, posé par les historiens modernistes, et de révolution dans les affaires militaires, posé par les thuriféraires de la technique. Concepts dont la fortune n’a d’égale que l’imprécision. Pour essayer d’y voir un peu plus clair, un programme de recherches sur la transformation de la guerre a été lancé, avec le soutien de l’Agence nationale de la recherche. Il procè­dera en deux temps, d’abord l’accumu­lation de données, puis leur exploitation. Le présent numéro constitue une première contribution, dont on espère qu’elle sera suivie de beaucoup d’autres.



[1] Hervé de Courrèges, Pierre-Joseph Givre, Nicolas Le Nen, Guerre en montagne. Renouveau tactique, Paris-Économica, 2006.

[2] Cet article complète bien l’ouvrage déjà classique de Philippe Richardot, La Fin de l’armée romaine, Paris, ISC-Économica, 3e éd., 2005.

[3] La référence fondamentale est le livre de Peter Quantrill et Ron Lock, Zulu Victory : the epic Isanwana and the cover-up, Greenhill Military, 2005.

[4] André Corvisier, “Modernité de la guerre de Trente Ans”, dans Destins et enjeux du xviie siècle, Paris, PUF, 1985.

[5] Général Colin, Les transformations de la guerre, 1911, Paris, Économica, 1989.

 

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