La stratégie des Romains en montagne

Delphine Acolat

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La nature n’a rien établi de si haut que le courage ne puisse s’y élever

Quinte-Curce, VII, 11, 10 

 

 Un bon général n’ignore pas que la victoire dépend en grande partie de la nature même du champ de bataille[1] écrit Végèce au ive siècle de notre ère. Les Romains ont en effet accordé une grande importance au relief dans l’étude de leurs tactiques[2].

La nature, la forme et l’état du terrain condition­nent l’efficacité des formations tactiques et décident du succès ou de l’échec[3]. Un relief accidenté accentue la difficulté de progression, mais il peut aussi devenir un retranchement, un site d’observation, permettre une dissimulation de manœuvre ou être un point fort : selon qu’on sait ou pas l’utiliser à son profit stratégiquement, il devient une force supplémentaire ou redouble la difficulté du combat : “Celui qui a la pente contre lui doit combattre à la fois le terrain et l’ennemi”, précise Végèce[4].

Longtemps, même dans une perspective de voyage civil, les Romains ont cherché le chemin le plus court par voie de terre ; mais quand un grand massif montagneux leur barrait la route et était inévitable, avec des dangers liés aux montagnards et aux difficultés de passage, ils préféraient alors éviter la voie de terre s’il était possible de suivre une voie par mer. Les Pyrénées et les Alpes sont un bon exemple de cette pratique : quand on observe les flux économiques et la pratique des routes entre l’Italie, la Gaule et l’Espagne, on constate que les Romains ont longtemps préféré la route maritime, qui permettait d’éviter des cols, au moins jusqu’à ce que ceux-ci eussent été sécurisés par une présence romaine permanente et la construction de grandes voies, à partir de la deuxième partie du règne d’Auguste[5]. De même, en Rhétie, pour aller d’Augsburg à Martigny, l’itinéraire qui contourne le massif était préféré à celui qui le traversait, à cause des nombreux cols et des passages difficiles. Même à partir du moment où les Romains ont aménagé des voies de passage importantes, les montagnes, à l’image des Alpes, ne sont souvent “qu’une zone à franchir le plus vite possible”, comme l’a souligné D. Van Berchem, parce que “leurs intérêts se situent en-deçà ou au-delà de la chaîne[6].

L’attitude de l’armée romaine en montagne était-elle défensive ou offensive ? Après la conquête des mon­ta­gnes, comment les Romains mettaient-ils à profit des éléments clés du relief tels que les verrous glaciaires ou cluses ?

La difficulté stratégique en montagne

Un obstacle à éviter ?

Les verbes dont le mot “montagne” est sujet ont une forte valeur stratégique, surtout en latin, et les thèmes qui y apparaissent participent à une image péjorative de la montagne pour les Romains. On retrouve d’ailleurs chez les historiens, dans cette perspective stratégique[7], l’un des éléments de la définition de la montagne dans la plupart des textes antiques : le terrain défavorable et la difficulté d’accès. Qui plus est, en haute montagne qui n’a pas encore été bien aménagée avec de larges voies, le passage d’endroits abrupts et des pentes raides par des sentiers locaux est parfois impossible pour un soldat lourdement chargé de bagages - c’est ce que souligne Tacite pour le passage du Grand-Saint-Bernard par les colonnes romaines[8] - et au moins très dangereux pour un soldat sans bagage. C’est ce qu’explique Tite Live :

·               On arriva à un passage rocheux beaucoup plus étroit et où les pierres formaient un tel à-pic qu’un soldat sans bagage, en tâtonnant et en s’accrochant avec les mains aux buissons et aux souches qui faisaient saillie autour de lui, ne pouvait assurer sa descente qu’avec peine[9].

De fait, les auteurs tiennent souvent à préciser qu’une expédition en haute montagne ou à l’assaut d’un site escarpé est menée par une troupe plus légère que la normale[10], ce qui est plus risqué qu’une marche ou un assaut en terrain plat, et donc à éviter.

L’attente de l’ennemi en terrain plat

Les Romains ont longtemps préféré attendre l’enne­mi au pied des montagnes, comptant sur sa fatigue à son arrivée en terrain plat, après la difficulté de progression en montagne, comme le souligne Végèce : Il est toujours opportun d’attaquer [des ennemis] qui ont peiné dans des chaînes de montagnes[11]. Ammien Marcellin oppose de même la plaine à la montagne dans une analyse de la stratégie de Scipion contre Hannibal :

·               Publius Cornelius Scipion (...) guetta à Gênes, ville de Ligurie, l’ennemi qui devait descendre des montagnes, pour en finir en plaine, si la chance lui en donnait la possibilité, avec un adversaire épuisé par la difficulté des routes[12].

Faire barrière à l’ennemi en utilisant un grand massif est risqué selon la tactique romaine, dans la mesure où il faut diviser les forces armées pour garder tous les cols. Selon Plutarque, c’est ce qui justifie le recul en Italie de Catulus, collègue de Marius, face à l’arrivée de Cimbres : il ne poste pas son armée dans les Alpes et se retire en plaine :

·               Catulus, opposé aux Cimbres, avait renoncé à garder les passages des Alpes, ce qui, en l’obli­geant à scinder son armée en plusieurs fractions, l’aurait affaiblie. Il descendit donc aussitôt en Italie (…)[13]

Procope, au vie siècle de notre ère, montre que l’attitude de Romains n’a guère changé bien des siècles plus tard : lors de la guerre contre les Maures vers 534, dans les montagnes de Tunisie, l’armée “romaine” s’éta­blit au pied du Mont Bougaeon[14] et attend les ennemis retranchés dans la montagne “afin d’engager la bataille dès l’arrivée des Maures en terrain plat[15]. Bien entendu, les ennemis connaissent le rôle de la montagne dans le rapport de forces et ils se gardent bien de descendre de leur refuge.

Une rare utilisation des collines en avantage tactique offensif

Dans le cas de collines ou faibles hauteurs dans des paysages de plaine, les Romains peuvent, au contraire, chercher à utiliser le relief à leur avantage, comme l’a prescrit Végèce :

·               Le terrain le plus élevé est le plus avantageux : les traits lancés de haut en bas frappent avec plus de force ; le parti qui a la supériorité du lieu pousse avec le plus d’impétuosité l’ennemi qui est en dessous de lui[16].

Frontin donne comme exemple didactique du choix du champ de bataille la victoire de Pompée en Cappadoce sur l’armée de Mithridate : il a su utiliser un lieu élevé en sa faveur : la vitesse de la descente accentue le choc contre l’armée ennemie :

·               Cnaius Pompée, en Cappadoce, choisit pour y placer son camp un lieu élevé, d’où ses soldats, fondant sur l’ennemi d’une course que rendait plus rapide la déclivité du terrain, vain­quirent, facilement par la seule force de leur choc, [l’armée de] Mithridate[17].

Ch. Goudineau[18] a analysé la tactique de César et décrit le modèle théorique de la bataille idéale, qui, souligne-t-il, ne se produisit jamais : les troupes romai­nes se trouvent sur une hauteur, leurs bagages à l’abri. Les ennemis sont en contrebas. César range ses légions à mi-hauteur de la colline, chacune organisée en trois lignes ; au signal donné, les légionnaires dévalent la pente, lancent une grêle de javelots qui mettent l’ennemi à mal, dégainent l’épée et se lancent dans des corps à corps. Cette tactique fut appliquée contre les Helvètes en 58, près de Bibracte, à Montmort, à l’Ouest de Toulon-sur-Arroux, mais elle échoua partiellement[19] : sur la crête se trouvaient deux légions et les troupes auxiliaires en renfort :

·               De son côté il rangea en bataille sur trois rangs, à mi-hauteur, ses quatre légions de vété­rans ; au-dessus de lui, sur la crête, il fit dispo­ser les deux légions qu’il avait levées en dernier lieu dans la Gaule, et toutes les troupes auxi­liaires ; la colline entière était ainsi couverte de soldats[20].

Il est fort probable que les Romains ont continué à appliquer ce genre de tactique. Mais, en milieu réelle­ment montagnard (au sens moderne du terme), ils ont plutôt tenté d’éviter le combat dans ces terrains difficiles, souvent mieux connus et maîtrisés par les ennemis locaux. La stratégie romaine était a priori d’attendre de trouver un terrain régulier, favorable au déploiement de la légion et de la cavalerie, et non propice aux embuscades de troupes ennemies plus légères que l’armée romaine.

Un terrain montagneux au premier abord défavorable aux tactiques de la cavalerie romaine

La montagne change quelque peu le rapport de forces : le plus faible, en particulier celui qui n’a pas de cavalerie, a toujours intérêt à se poster dans un relief escarpé, comme le prescrit Végèce :

·               Si on compte sur son infanterie contre des cava­liers ennemis, il faut choisir des lieux difficiles, inégaux, montagneux. Mais si l’on cherche à faire combattre la cavalerie contre l’infanterie de l’adversaire, en vérité, il faut chercher un terrain un peu élevé, mais plan et ouvert, et qui ne soit pas embarrassé par des forêts[21].

Dans la plupart des cas, l’armée romaine élabore une stratégie qui repose sur la présence de la cavalerie ; elle doit donc préférer les terrains ouverts, unis et non boisés (plana atque patentia, neque siluis impedita). Dans les textes de Tacite, chez lequel les notations stratégiques sont nombreuses et révélatrices, les décors sont stéréotypés : l’ennemi se cache en forêt[22], il se retranche en montagne, et les Romains se déploient en plaine[23]. Il met, par exemple, en opposition les monta­gnes et la plaine (planities), préférée par Romains (menés par Cécina) dans leur guerre contre les Chérus­ques, parce que la plaine permet de déployer la ligne de bataille selon la tactique romaine, l’acies :

·               Entre les hauteurs et les marais s’étendait une plaine qui permettait de déployer un mince front de bataille[24].

En effet, en “terrain uni” (plana), les Romains peuvent non seulement déployer la légion, mais aussi utiliser efficacement leur cavalerie, qui est une de leurs forces décisives. Quand les troupes de Vitellius veulent fermer l’accès de l’Italie aux légions de Vespasien venant de Germanie, elles n’occupent pas les Alpes, mais les attendent à leurs pieds, dans la plaine du Pô, à Vérone et à Vicence, pour profiter de la supériorité de leur cava­lerie, qui resterait impuissante en montagne : “La montée fut ralentie tant qu’on était exposé au tir de l’ennemi[25].

Un site d’embuscade et de refuge ennemi : la montagne piège

La plupart du temps, la montagne est présentée comme le site de refuge[26] et d’embuscades d’ennemis, parce qu’elle est avant tout un terrain défavorable aux légions romaines, qui ne peuvent pas s’y déployer selon leur tactique normale. En latin comme en grec, les verbes signifiant “se réfugier” ou “fuir” sont extrême­ment utili­sés avec un complément de lieu où se trouve le mot “montagne”. Dans la vision géographique globale d’un massif vu de l’extérieur et de loin, la retraite est un simple enfoncement dans la forme des montagnes, c’est-à-dire peut-être un recul très localisé dans l’ensemble rectiligne d’une chaîne, par opposition à excursus. Les Romains utilisent deux termes : recessus et secessus. L’idée de la retraite est complexe, car les deux termes qui la désignent expriment l’action de se retirer, et le lieu où l’on peut se retirer, parfois même un espace isolé au cœur même des montagnes, ce que sous-entend le dernier sens de recessus (“fond”, “retraite”). Mais le thème de la montagne refuge est très peu appliqué à l’armée romaine elle-même. Il fait partie des tactiques ennemies de repli qui posent souvent des problèmes à l’armée romaine. Les verbes qui expriment ce thème primordial de la montagne refuge sont très utilisés, en latin comme en grec.

La montagne, souvent boisée, ne convient guère à une attaque, mais mieux à une défense. En effet, par opposition à la plaine, la montagne, avec son relief fondé sur l’irrégularité, la pente avec des surplombs et les gorges, est toujours présentée comme favorable aux embuscades, au déploiement de petites unités légères qui sont souvent le propre des armées ennemies. Les exemples sont innombrables dans la littérature gréco-romaine, en particulier chez les historiens. Par exemple, Tite Live insiste beaucoup sur les gorges et les précipices au cours de la traversée des Alpes par Hannibal, pour en montrer la difficulté et le danger, puisqu’un site de défilé est, par définition, le lieu idéal pour une embuscade lorsqu’on passe au fond : on peut être attaqué depuis les crêtes (iugum insuper[27]) qui surplombent le vide :

·               Si l’arrière-garde n’avait pas été consolidée, on aurait subi dans ce défilé un immense désas­tre. Même dans ces conditions, le danger couru fut extrême et l’on frôla l’anéantissement : Hannibal hésitait en effet à laisser son armée dans l’étroit défilé (...)[28].

Et Tite Live de conclure : “Le défilé fut franchi, non sans subir de graves dommages[29]. Dans ce seul passage, on trouve des verbes qui développent l’idée de la cachette (abscondere, latere), de la protection armée (munire, tegere) et surtout de l’embuscade (cogere, imminere, impendere, minari, turbare, urgere).

Les ennemis des Romains savent profiter de cette situation : chez Tacite, un chef breton ennemi choisit le site d’une bataille décisive pour son aspect accidenté qui va servir littéralement de “piège” à l’armée romaine, toujours mal à l’aise sur ce type de terrain piégeux (locorum fraude) :

·                Mais s’il (Caratacus) se sentait pour le moment supérieur... par les pièges du terrain, il tentait la chance d’une bataille décisive après avoir choisi pour cette rencontre un terrain où l’accès, la retraite, tout nous fût défavorable et convînt mieux à ses soldats : d’un côté il y avait des monts escarpés (…)[30].

Quand les Romains gravissent une montagne dans un but militaire, le plus dur est bien l’escalade de la pente, qui exige de grandes qualités militaires, car à une montée pénible s’ajoute l’exposition aux pièges et atta­ques de l’ennemi retranché au-dessus, comme l’explique Tacite[31]. Elle est significativement comparée par Tite Live à une prise d’assaut de remparts[32]. Par exemple, quand on observe la pente du site de Gergovie depuis le haut du plateau, on comprend que les troupes de César aient eu beaucoup de mal à les gravir sous les tirs ennemis, car en 1100 m de distance il fallait franchir 200 m d’altitude, et un mur de défense à mi-pente.

Si les Romains trouvent un terrain plus plat en haut de la pente escaladée, ils déploient aussitôt leurs troupes en ligne. Mais il n’est pas toujours évident de trouver un terrain assez large, le propre des montagnes étant l’irrégularité du relief et les espaces resserrés. C’est ce que l’on voit dans un passage éloquent d’Ammien Marcellin sur les problèmes stratégiques posés aux soldats romains par les Isauriens :

·               Parfois nos fantassins, forcés pour les poursui­vre d’escalader des pentes élevées, même si, malgré leurs glissades, ils réussissaient, en s’accrochant aux buissons et aux broussailles, à atteindre le sommet des monts, n’avaient cependant aucune possibilité de déployer leurs lignes au milieu d’espaces resserrés et imprati­cables, ni d’assurer leurs pas sur un appui solide. Harcelés par un ennemi qui, d’en haut, roulait sur eux des quartiers de rocs, ils s’échappent par des pentes périlleuses ou bien, contraints par la dernière des nécessités à combattre valeureusement, ils sont accablés sous la chute de blocs énormes[33].

 Ammien Marcellin ajoute qu’alors la tactique romaine s’adapte : “Quand les brigands commencent à gagner les parties hautes de la montagne, nos soldats cèdent au désavantage du terrain[34], mais la situation est inversée en terrain plat : “Comme [les ennemis] savaient par des expériences répétées qu’ils seraient infé­rieurs à nos troupes dans une rencontre en terrain plat…[35].

L’adaptation au terrain, preuve de virtus, et les stratégies propres aux montagnes

Quand on étudie l’ensemble d’une œuvre histo­rique qui, par sa vocation même, est fortement sensible à la stratégie romaine, par exemple celle de Tacite, il appa­raît que la question de la stratégie en montagne est plus complexe qu’il ne semblait au premier abord, car loin d’abandonner à l’ennemi le terrain, aussi accidenté et dangereux fût-il, les Romains n’hésitent pas à tenter de nouvelles tactiques propres au terrain montagnard ou à retourner le caractère du relief, propice aux embus­cades, en leur faveur. Tout est une question de pertinacia animi, comme le dit Tite Live, ou de virtus, Ce qui justifie le rôle capital donné au chef d’une expédition en montagne par les Anciens : il faut qu’il affirme une forte person­nalité pour arriver à mener ses hommes sur un terrain inconnu et difficile. De fait, les sources les plus détaillées sur les traversées de montagnes évoquent Alexandre, Hannibal, César… La mise en valeur d’Hannibal lors de la traversée très difficile des Alpes sert ensuite à redoubler celle des généraux romains qui parviennent à le vaincre. Si sa virtus est alors exaltée, celle des vainqueurs romains d’Hannibal n’en sera que plus prestigieuse encore. Comme Quinte Curce le fait joliment dire à Alexandre au moment où il s’agit de tenter l’ascension très difficile d’une montagne abrupte : “La nature n’a rien établi de si haut que le courage ne puisse s’y élever[36]. Or les Romains se targuent d’être les exemples de la uirtus.

La stratégie de la tenaille

Comme l’explique Tacite à propos de l’assaut mené par les Romains contre la place forte de Rigodulum défendue par les montagnes et la Moselle, le général romain “méprise un ennemi qui (…) ne devait pas tirer de sa position un avantage tel que ses légionnaires n’eussent plus de ressources dans leur bravoure” (uirtute) et il donne l’ordre d’attaquer à la cavalerie et à l’infanterie “en formation” (aciem), malgré le relief renforcé par des fortifications. La tactique adoptée est celle de la tenaille en passant par deux chemins différents :

·               Ces remparts n’effrayèrent point le général romain ; il ordonne à l’infanterie de s’ouvrir passage, et à la cavalerie de s’élever en bataille sur la hauteur ; plein de mépris pour des bandes ramassées au hasard, et qui ne devaient pas être si fortes de leur position que les siens ne le fussent encore plus de leur courage. On eut quelque peine à monter, tant qu’on marcha sous les traits de l’ennemi ; dès qu’on se fut joint, les rebelles roulèrent abattus et précipités. Une partie des cavaliers, qui avait tourné la montagne par des pentes plus douces, fit pri­sonniers les principaux Belges et avec eux leur chef Valentinus[37].

Il peut y avoir deux sortes de distinctions et donc de divisions de soldats : cavalerie et infanterie, si une pente assez douce se prête à la délicate montée à cheval, ou infanterie lourde et infanterie légère. Ainsi, lorsque Tacite décrit la fuite de “barbares” sur les sommets des montagnes, il montre qu’aussitôt les Romains réagissent et mènent un assaut dans ce terrain difficile, en deux temps : d’abord l’infanterie légère (ferentarius miles) puis les soldats lourdement armés (grauis miles)[38]. Ils remportent d’ailleurs une éclatante victoire.

 

Figure 1 : Les axes de pénétration romains lors de la campagne des Alpes en 15 av. J.-C. et lors de la campagne contre les Germains en 12 av. J.-C. : la stratégie de la tenaille à partir de plusieurs cols (source : Fellmann, La Suisse gallo-romaine, p. 19)

Si cela est nécessaire, les Romains mènent donc campagne par des chemins difficiles, en un terrain contraire à leurs formations armées. À l’occasion du récit de la conquête de la Rhétie par Tibère et Drusus, en 15 av. J.-C., Dion Cassius précise par exemple que les Romains envoient plusieurs colonnes par plusieurs cols des Alpes orientales, de façon simultanée, pour conver­ger vers l’objectif[39] en bloquant les passages[40]. La stra­tégie est, encore une fois, celle de la tenaille en divisant les forces romaines et en pénétrant en montagne par plusieurs cols, comme on le voit sur ce schéma qui reconstitue leur avancée.

Les Romains peuvent donc à leur tour utiliser la montagne comme un site de piège contre les ennemis. Ammien Marcellin expose une stratégie utilisée contre les Goths dans la région du Mont Hémus : il s’agit de les enfermer dans les montagnes en fermant les défilés, pour les réduire par la disette :

·               [Ces unités] bousculèrent les ennemis au-delà des à pic du Mont Hémus et les refoulèrent dans des défilés coupés de précipices, afin qu’une disette prolongée, ne trouvant d’issue nulle part, consumât les barbares dans ces lieux abandonnés[41].

Lors des guerres civiles du iiie siècle, l’un des prota­gonistes tente de barrer la route à l’autre en utilisant un site montagneux à l’intérieur de l’empire. Comme l’énonce Hérodien, les Alpes sont considérées comme de formidables verrous naturels au moment de l’arrivée au pouvoir de Maximin le Thrace dans une stratégie de fermeture des monta­gnes, puisqu’il s’agit “d’occuper les sommets et de bloquer les défilés” pour en interdire le franchissement :

·               Les soldats de Maximin ne traversèrent ces montagnes qu’avec une profonde crainte, car ils s’attendaient à ce que l’ennemi eût occupé les sommets et bloqué les défilés pour leur en interdire le franchissement, conjectures et appréhensions fondées si l’on songe à la nature des lieux[42].

De fait, Maximin envoie des éclaireurs dans les montagnes, craignant des embuscades (enedrai) dans les sites encaissés et les forêts des montagnes :

·               Lorsque Maximin fut parvenu aux frontières de l’Italie, il envoya des éclaireurs pour vérifier que personne ne s’était embusqué dans les sites encaissés, les fourrés et les forêts des monta­gnes pour leur tendre des embuscades[43].

L’observation et l’escalade des éclaireurs

De façon générale, dès que l’armée doit traverser une région de montagnes encore mal maîtrisées, elle envoie en avant des éclaireurs pour détecter les embus­cades dans ces zones à risques, mais aussi pour choisir le meilleur itinéraire pour pouvoir déployer l’armée romai­ne, c’est-à-dire les pentes les plus douces à gravir. C’est ce qu’explique Tacite pour une traversée de l’Apennin :

·               Antonius et les chefs du parti flavien jugèrent bon d’envoyer en avant la cavalerie et de reconnaître toute l’Ombrie, pour le cas où il y aurait dans l’Apennin des pentes plus accessi­bles les unes que les autres (…)[44].

Bien plus, il est évident que l’armée ne se lance pas dès son arrivée à l’assaut d’une montagne ou d’un som­met abrupt où les ennemis sont retranchés. La première phase est l’observation des lieux. Il s’agit de faire le tour de la montagne ou du rocher, de choisir l’accès le moins escarpé et le moins défendu par les ennemis ; la descrip­tion de Tite Live pour l’attaque du mont Olympe (été 189 av. J.-C.) est un modèle du genre : le général romain explore le terrain, fait le tour de la montagne, compare les versants et les difficultés respectives des voies d’accès, puis installe son camp au pied de la montagne[45]. L’ordre suivi est le même chez Quinte Curce, dans le récit de l’observation puis de l’ascension d’un mont très escarpé par les éclaireurs d’Alexandre[46]. Lorsque Quinte Curce présente un discours du fameux général à ses soldats devant une montagne abrupte, il utilise bien entendu des principes stratégiques toujours en vigueur sous l’Empire romain : “Vous découvrirez un passage si vous sondez avec habileté les accès qui mènent à la cime[47].

Si une pente douce permet l’utilisation de la cava­lerie sans trop de risques, on s’empresse d’y recourir : “Une partie de la cavalerie tourna la position par des pentes plus accessibles et fit prisonniers les plus nobles des Belges”, écrit Tacite[48].

Mais, la plupart du temps, dans le cas d’un assaut d’une place forte en hauteur, très bien défendue, la tactique est plus complexe. On envoie des “éclaireurs”, en général par le côté le plus abrupt et le plus difficile, parce qu’il est le moins défendu et le moins surveillé par les enne­mis. Les éclaireurs sont moins chargés que le reste de l’armée : ils sont sans bagages (expediti[49]), armés à la légère (leuis armaturae[50]) c’est à dire en général “seule­ment armés d’épées et de lances” (gladiis modo atque hastis armati[51]). Le plus souvent, ces “éclaireurs” ne servent pas seulement à reconnaître les lieux avant l’ascension du gros de l’armée, mais à créer une diversion ou une attaque surprise pendant que les ennemis sont occupés de l’autre côté de la place forte par l’armée. Frontin, dans ses Stratagèmes[52], reprend comme modèle de cette stratégie romaine un cas célèbre raconté par Salluste dans La guerre contre Jugurtha, pour la prise d’un fort numide situé sur une montagne naturellement fortifiée, dont l’ascension est “longue et très fatigante” (diu multum fatigati[53]). L’escalade elle-même évoque pour nous l’alpinisme : on envoie une petite équipe de soldats qui ont une tenue appropriée à leur mission d’escalade : les critères sont toujours l’agilité et la discré­tion : ils sont légèrement vêtus et portent le minimum d’armes sur le dos, pour pouvoir utiliser leurs mains en grimpant dans les rochers :

·               Ceux qui devaient faire l’ascension (…) avaient changé d’armes et de tenue : ils avaient la tête et les pieds nus, afin de mieux voir et de grimper plus aisément parmi les rochers ; sur le dos, leurs épées et leurs boucliers, ceux-ci de cuir à la façon des Numides, à la fois pour alléger leur charge, et pour qu’ils fissent moins de bruit en se heurtant[54].

Celui qui sert de guide peut accrocher une corde pour faire une sorte de main courante :

·               Le Ligure, ouvrant la marche, attachait des cordes aux roches et aux vieilles racines en saillie, pour faciliter l’ascension des soldats[55].

Si cela est nécessaire, dans le cas de pentes très raides, on recourt à des sortes de pitons et on se met en cordée :

·               Quand ils furent parvenus aux escarpements, les uns se hissèrent en empoignant les saillies rocheuses, les autres s’élevèrent en y fixant aussi les nœuds coulants de leurs cordes ; d’autres fichaient des coins entre les rocs, et ils gravissaient ces marches à la file[56].

De grands travaux à l’assaut de la pente

En dernier recours, dans le cas d’une montagne trop abrupte pour être escaladée ou trop dangereuse pour les assaillants romains par rapport aux ennemis en hauteur, soit les Romains renoncent à l’assaut et déci­dent d’un siège, soit ils mènent de grands travaux pour faciliter l’approche. Le plus grand exemple historique est, bien sûr, la prise de Massada, pour laquelle les Romains ont dû construire une rampe d’accès qui ôtait à ce site de citadelle exceptionnelle son caractère impre­nable. À l’extrémité occidentale du désert de Judée, le plateau sommital (600 x 300 m) de Massada (vocable hébraïque signifiant “forteresse”) se trouve sur un piton rocheux qui surplombe la Mer Morte à l’est, sur près de 450 m en à pic. À l’ouest, il domine d’environ 100 m de dénivellation le désert. Au ier siècle, le site était fortifié par deux murailles parallèles, garnies de tours, édifiées le long du rebord du plateau, au-dessus de l’à pic. Les seuls moyens d’accès étaient trois sentiers sinueux et étroits, faciles à défendre, sous des portes fortifiées.

En 66, un groupe de rebelles juifs vainquit la garnison romaine de Massada et il prit la citadelle pour base, rejoint par des zélotes et leurs familles qui avaient fui Jérusalem lors de la guerre des Juifs[57] contre Rome. Ils effectuèrent des raids contre les Romains pendant deux ans. En 72-73, le gouverneur romain Flavius Silva marcha contre Massada avec la Xe Légion, des unités auxiliaires et des prisonniers de guerre juifs. Les Romains dressèrent des camps autour de Massada, dont il subsiste des vestiges. La montagne étant imprenable grâce à ses défenses naturelles exceptionnelles, les Romains construisirent une rampe de milliers de tonnes de pierres et de terre battue contre le flanc ouest du rocher (le moins élevé). Au printemps 74, ils firent monter le bélier mobile le long de la rampe et firent une brèche dans la muraille. Les défenseurs se suicidèrent plutôt que d’être capturés.

Comme on peut le constater, les Romains ont attaqué par un côté extrêmement abrupt, mais là où la dénivellation à combler était la moins forte. Pour ce travail gigantesque (rampe longue de 209 m, haute de 91 m), ils auraient utilisé les prisonniers juifs. Une fois Massada conquise, les Romains ont repris le site pour eux-mêmes, en tant que position facilement défendable.

 

Figure 2 : site de Massada, avec la rampe d’accès romaine (ier siècle)

Les montagnes sont donc considérées stratégique­ment comme des bastions élevés par la nature, prédes­tinées, une fois conquises et aménagées, à servir les intérêts romains. Quand une armée romaine a pris place sur une hauteur ou s’est emparé d’un col ou d’un verrou aux positions intéressantes du point de vue stratégique, il s’agit de garder la place, voire de la fortifier[58].

Des dispositifs de contrôle zonal par des fortifications romaines en montagne

Une nature “prédestinée” au verrouillage stratégique

L’intérêt des éléments spécifiques du relief monta­gnard réside dans le fait qu’on puisse “fermer” et “fortifier”[59] un passage dans ces barrières naturelles pour empêcher un ennemi de pénétrer dans l’Empire ou pour simplement contrôler des passages locaux saison­niers ou des brigands qui pouvaient occasionner des troubles. L’ajout de fortifications à une défense naturelle grâce à la forme du relief (en particulier dans les défilés, dans les verrous et les cluses) a été entrepris dès le début de l’Empire pour certains sites stratégiques vis-à-vis de l’extérieur du territoire romain. Les Romains ajoutent en général des tours de surveillance, qui dominent le pas­sage sur ses côtés, et une porte ou des murs pour filtrer le passage, sur la nature desquels Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, fournit un rapide renseignement, à propos des Portes du Caucase : (portae) foris additae ferratis trabibus[60].

L’étude détaillée de quelques cas permettra de voir comment les Romains utilisaient au mieux le relief pour contrôler et défendre un passage important depuis toujours ou devenu un enjeu pour l’Empire à partir des iie-iiie siècles. Les exemples cités dans les sources litté­raires sont disséminés dans des passages descriptifs chez les géographes ou au fil d’un récit chez les histo­riens. Les plus intéressants sont ceux qui montrent l’évolution d’un lieu précis ou la restructuration d’une défense ponctuelle selon les besoins ou les événements, voire la mise en place d’un véritable système stratégique linéaire fondé sur la montagne.

Dans son affrontement avec Septime Sévère pour le pouvoir impérial pendant l’hiver 193-194, Pescennius Niger a voulu opposer à l’armée de son rival le Taurus cilicien comme verrou géographique. Hérodien nous apprend qu’il va fortifier les Pyles Ciliciennes pour faire du Taurus “un rempart assuré pour tout l’Orient, cherchant à être les premiers à franchir le Taurus afin de se mettre à l’abri du retranchement que constituait la montagne”. Lorsque l’armée de Niger est défaite à Cyzique, les soldats s’enfuient vers la Galatie et l’Asie, pour “se mettre à l’abri du rempart que constitue la montagne[61]. D’autres partisans de Niger, s’enfuyant de Nicée, font la même chose :

·               Alors tous les partisans de Niger qui avaient survécu s’enfuirent et gagnèrent en hâte les défilés du Taurus, barricadèrent cette position forte et la défendirent[62].

Conjuguant un avantage naturel et une fortifica­tion, la position semble en effet imprenable, puisque Hérodien décrit le siège mené avec difficulté par l’armée de Sévère :

·               L’armée de Sévère, après avoir traversé la Bithynie et la Galatie, pénétra en Cappadoce et, s’installant à proximité des lieux forts, y mit le siège. Elle ne rencontra pas peu de diffi­cultés, car la route, étroite et escarpée, était malaisée, et par ailleurs les ennemis, postés sur les créneaux des fortifications, frappaient du haut de ceux-ci les soldats de Sévère et les repoussaient vigoureusement. Une poignée d’hommes pouvait facilement y tenir en échec une multitude d’adversaires, car la route, qui était étroite, était protégée d’un côté par une très haute montagne et bordée de l’autre par un profond précipice qui servait de lit aux eaux qui dévalaient des montagnes. Or tout cela avait été fortifié par Niger, pour empêcher l’armée de Sévère de passer[63].

Dans ce paragraphe, long mais capital, on voit bien apparaître les éléments indispensables à l’efficacité d’un verrou naturel renforcé par des constructions défen­sives : le site est escarpé, la route surplombe un préci­pice et est surplombée par le versant de la montagne. Hérodien accorde une telle importance à l’avantage donné par le relief fortifié qu’il répète la même chose trois paragraphes plus loin en montrant que cela décourage les assaillants :

·               Les lieux étaient solides, difficiles à attaquer et bien protégés par la montagne et le précipice, ce qui décourageait et désespérait vivement les soldats [de Sévère][64].

Dès lors, il suffit de bloquer le passage déjà étroit pour garder la place depuis une position dominante, notamment en jetant des rochers sur les assaillants. Hérodien conclut significativement en disant qu’une poignée d’hommes pouvait tenir en échec une grande armée : cette remarque est valable dans tous les cas semblables de fortifications en montagne sur un passage clé. Le terrain montagneux change le rapport de force militaire. Le plus faible peut devenir le plus fort s’il tient la position la plus élevée et bloque l’ennemi dans un défilé, protégé par des constructions dont Hérodien donne rapidement un élément descriptif avec les mots tais epalxesi tou teichous : le mot hepalxis désigne précisément une ligne de créneaux sur une muraille. Hérodien donne une seconde indication sur la nature de la fortification en citant les blocs des fondations (tôn temeliôn).

Quand la fortification est emportée par une ava­lanche, la situation tourne à l’avantage de l’armée de Sévère, car les soldats de Niger s’enfuient, “craignant que l’ennemi, après avoir opéré un mouvement tournant, ne les encercle[65]. C’est bien la preuve que les montagnes ne sont pas à elles seules une barrière suffisante straté­giquement, puisque, dans ce cas, Hérodien écrit qu’il n’y a plus d’obstacle au passage de l’assaillant[66].

Appelé aujourd’hui significativement “Porte de Trajan”, le Pas de Sucques est un col situé à 843 m d’altitude entre Serdica (Sofia) et Philippopolis (Plovdir), sur une route militairement très importante, qui fait la liaison entre l’Occident et l’Orient. Le col porte en latin le nom de Succi/Succorum claustra, ce qui montre bien sa fonction de fermeture stratégique. Le col du Pas de Sucques est devenu dès le iie siècle un enjeu stratégique, car au niveau économique, les Romains l’ont aménagé pour assurer le passage des chariots entre l’Italie et l’Orient ; en cas d’hostilité, ce col peut être fortifié et “fermé”, en particulier à un ennemi venant du nord, pour empêcher l’accès à la Thrace :

·               La configuration de ces chaînes semble avoir été prédestinée par la nature à réduire sous la domination de Rome les peuples sis à leur entour : jadis ténébreusement béantes entre des monts resserrés, quand la puissance romaine s’éleva ensuite jusqu’à une grandeur éclatante, elles s’ouvrirent largement, même au passage des charrois, et quand on en ferma parfois les accès, elles repoussèrent les assauts de chefs et de peuples considérables[67].

Il est possible qu’Ammien Marcellin fasse ici allusion aux menaces barbares du iiie siècle sur les Balkans et la frontière danubienne. Ce dont on est sûr, c’est que sous Trajan, dès le iie siècle, ont été édifiées des tours et une porte monumentale[68]. Au ive siècle, dans le cadre de la guerre civile entre Julien et Constance, Julien le barre dans un but défensif, comme le signale Ammien Marcellin :

·               Il plaça une garnison à Sucques, sans que personne eût osé lui résister, et chargea Névitta, en qui il avait pleine confiance, de défendre ce col[69].

Il ajoute dans un autre passage qu’en 366, face à des invasions de Goths, les Romains ont fermé cet accès, qu’il qualifie de “très célèbre”, ainsi que deux autres qui donnent accès aux provinces danubiennes, dont l’un est un col identifié, le col de l’Acontisma, non loin de Néapolis :

·               Equitus barra trois passes très étroites qui donnaient accès aux provinces septentrionales, l’une à travers la Dacie ripuaire, la seconde, la plus connue, qui traverse le Pas de Sucques, la troisième, qu’on appelle Acontisma, à travers la Macédoine[70].

Pour contrôler leur espace, les Romains utilisent donc les paysages montagnards, choisissant cluses et escarpements pour élever des fortifications, des tours et des fortins de surveillance, que ce soit aux frontières de l’empire ou à l’intérieur, sur les voies importantes. Mais ces fortifications ne se trouvent pas partout, et surtout, elles sont renforcées ou créées, pour un grand nombre, à partir du iiie siècle, voire du ive siècle, avec la montée des tensions et attaques extérieures. On dispose de nom­breuses traces d’une surveillance militarisée de plu­sieurs types, mais il est parfois difficile de définir la fonction exacte de constructions qui semblent, pour certaines, isoler les espaces montagnards en franchis­sant en ligne droite tous les passages naturels, ou, pour d’autres, en étant postées à la sortie des montagnes à des sites clés. L’emploi des forces militaires pour la construction d’une fortification en montagne ne signifie pas qu’il y ait nécessairement un dispositif que l’on peut qualifier de “stratégique”, puisque l’administration romaine utilise fréquemment la main d’œuvre militaire pour les grands travaux civils. Il s’agit alors de distin­guer les points de surveillance localisée, dispersés selon la configuration du relief, et les vastes dispositifs linéaires de contrôle d’un espace zonal, à l’échelle d’un massif.

Des points ponctuels de surveillance sur des sites clés

À l’intérieur des massifs, au niveau local, les Romains exercent un contrôle à des passages étroits et stratégiques sur des voies secondaires. On a un exemple à Passy, en Haute-Savoie, de l’utilisation du relief en escarpement, au passage d’un verrou glaciaire, non loin de la limite entre les provinces des Alpes Grées et de Narbonnaise. À 940 m d’altitude, aux Gures[71], au-dessus du site du Châtelard où passe la route moderne, des escarpements naturels défendent une enceinte dans les directions nord-ouest et sud-est, et un rempart a été construit en pierres sèches au sud-est. Aujourd’hui altéré et submergé par la végétation, il était, à l’époque de sa découverte, haut de 1 à 3 m et large de 2, 50 à 3 m et on sait, par des tessons de céramique[72], qu’il était utilisé aux iiie et ive siècles. La position géographique naturelle dominante sur le verrou est parfaitement exploitée.

Comme on peut le voir sur la photo, les deux montagnes enserrent le fond de vallée qui suit un tracé sinueux, facile à surveiller. Cette fortification devait contrôler le passage de voies certes secondaires, mais assez importantes dans la région[73]. De plus, on a trouvé les traces d’une seconde fortification de l’autre côté du verrou, sur la commune de Saint-Gervais, appelée oppi­dum des Amérands, sur le territoire ceutron, surplom­bant la vallée de l’Arve. Il est clair que la surveillance du verrou était fondée sur une double fortification, l’une au-dessus du verrou lui-même, l’autre à la sortie (ou à l’entrée), à l’endroit où la vallée de l’Arve s’élargit.

 

Figure 4 : Vue depuis la fortification des Gures vers la gauche depuis le versant, sur le verrou et le Mont-Blanc, au fond (Passy/ le Châtelard, Haute-Savoie) (source : C. Dumas, août 2001)

Dans les Pyrénées, sur la Via Domitia, on peut encore voir des fortifications importantes qui ont été érigées par les Romains au ive siècle, non pas au sommet de la voie (col de Panissars), qui était la frontière entre les provinces de Narbonnaise et de Tarraconaise du ier siècle av. J.-C. au iiie siècle ap. J.-C., mais en retrait, plus bas, à 3,5 km au nord du col, sur le site des Cluses. Ce site était moins ouvert, plus encaissé que le col lui-même, et convenait beaucoup mieux à une défense efficace et à l’érection de fortifications que les sources antiques nomment tantôt claustra, tantôt clausurae. G. Castellvi pense qu’elles ont été construites sous Constance II, vers 351[74]. Isidore de Séville évoque ce dispositif, qu’il nomme aussi claustra Pyranaei[75], enjeu ponctuel dans la lutte pour le pouvoir au milieu du ive siècle[76]. Orose[77] en parle pour l’année 408 comme d’un objectif tactique : il s’agit de “surveiller les passes de la montagne” (montis claustrarumque eius cura[78], Pyrenaei custodia[79]) car l’ennemi “se dirige vers les verrous des Pyrénées”. Mais la fortification à elle seule ne suffit guère bien entendu ; la surveillance et la garde du verrou en permanence sont indispensables ; or Orose explique que les soldats qui doivent garder la fortification trahissent leur devoir car “ils laissent les verrous ouverts[80].

 On a retrouvé d’importants vestiges sur le site des Cluses. Les claustra des Pyrénées reposent sur trois fortifications complémentaires :

 

Figure 5 : Plan des fortifications (claustra) des Cluses, Pyrénées,
ive siècle (source : G. Castellvi, “Clausurae” : Frontières terrestres…, fig. 6)

Deux forteresses romaines imposantes ont été implantées de part et d’autre de la rivière Rom, à un passage stratégiquement resserré de la vallée.

 

Figure 6 : Site stratégique des Cluses 

Sur cette photo générale du site (prise depuis le Nord-ouest), à gauche de la gorge se trouve le fort de la Cluse Haute, à droite, le Château des Maures. La route antique est à droite de la route moderne. Sur la rive droite (près du village de la Cluse Haute) se trouve un fort de forme globalement polygonale de 105 m de long sur une largeur variable de 6 à 28 m, orienté est/ouest, avec un rempart et une route d’accès, qui servait sans doute surtout à contrôler le passage de la voie de crête, car vers l’est, son rempart est beaucoup plus large et renforcé. En face, sur la rive gauche, l’autre fort, malgré son nom de “Château des Maures”, est bien romain[81]. Au pied de ce fort, en position de verrou, on trouve une porte fortifiée, la “Porte des Cluses”, qui permettait de contrôler le passage.

 

Figure 8 : Porte des Cluses, Pyrénées : vue aérienne : la voie romaine (Via Domitia) taillée dans le rocher, enserrée par les fortifications, à côté de la route moderne (source : G.Castellvi, "Clausurae", fig. 10)

Le passage est donc verrouillé par une triple fortifi­cation : deux forts qui dominent le site et encadrent le passage, où des soldats peuvent être cantonnés, et une “porte” sur la voie, pour le contrôle du trafic.

Des dispositifs linéaires de contrôle d’un massif

Les dispositifs linéaires pour le contrôle d’un massif entier marquent un besoin de militarisation lié à des circonstances de durcissement croissant des relations frontalières de l’empire romain ou à des agitations dans des zones montagneuses plus difficiles à contrôler, à l’intérieur de l’empire. Mais il peut y avoir filtrage zonal plutôt que réel barrage.

Une fonction de filtrage

En Afrique, les Romains ont mis en place un système de surveillance surtout destiné à contrôler la transhumance et les déplacements des tribus locales nomades, voire des bandes de brigands[82] car, comme l’a montré C. Whittaker, les chaînes de montagnes ne peuvent s’opposer à la poursuite des échanges antérieurs à l’établissement de frontières politiques[83]. Des camps ont été répartis au pied des montagnes, à la sortie de gorges qui étaient des voies de passage, le site d’impor­tants courants de circulation, et qui pouvaient éventuel­lement devenir des voies d’incursion vers des territoires romanisés. La frontière reste beaucoup plus zonale que linéaire[84], c’est-à-dire que les Romains avancent souvent au-delà de la frontière administrative, selon leurs besoins.

Les camps principaux sont donc dans la plaine, pour être très vite en intervention, et des fortins secondaires, des postes de guet situés sur des pitons, assurent la liaison entre les camps de la plaine et surveillent la sortie des montagnes, mais c’est dans un but plus policier et saisonnier que pour de grandes opérations militaires. Comme l’écrit R. Rebuffat, “le dispositif est établi de telle façon qu’aucun point des chaînes intérieures n’est hors de portée de patrouilles passant une nuit dehors[85]. Il précise qu’avec la nouvelle prétenture sévérienne, l’armée a atteint partout les marges des hauts plateaux jusqu’au pied de l’Atlas saharien et que l’occupation de Castellum Dimmidi est la preuve du début d’un effort de contrôle de la chaîne. Il donne pour exemple d’ “itinéraire occupé” le fortin de Gheria es-Serghia, positionné sur une crête en falaise, qui permettait d’observer la voie de passage vers la haute vallée de l’oued Zem-Zem. Un autre exemple saisissant de surveillance d’un site clé de passage entre plaine et montagne est celui du site d’El Kantara, dans l’Aurès. Le défilé d’El Kantara (Calceus Herculis) rompt en une brèche unique la barrière naturelle formée par les Djebel Djar et Dechra et Djar Ouled Bellil, qui séparent les paysages steppiques au nord et le versant semi-saharien au sud.

 

Figure 10 : Défilé d’El Kantara (Aurès), vue aérienne, depuis le sud : une brèche surveillée pour les communications entre le Tell et le Sahara (source : Morizot, Archéologie aérienne…, p. 70)

Figure 11 : Gorges de Tighanimine (Aurès, Afrique), vue aérienne
(source : Morizot,
ibid.)

Une inscription attestant de la construction d’une route[86] par une vexillation de la VIe Légion Ferrata[87] a été trouvée au point B, à la sortie sud des gorges. Comme on peut le voir sur cette photo, au point A, il était très facile de surveiller le passage, uniquement possible à cet endroit de rupture du relief abrupt. Les Romains avaient sans doute compris et mis à profit le site capital de ce défilé qui rompt brutalement la barrière montagneuse et qui sépare le nord du sud de la Numidie. Une garnison s’y trouvait, comme en témoignent plusieurs inscriptions qui mentionnent des détachements de divers corps de troupes : la IIIe Légion Auguste en 176-177, le numerus (unité d’auxiliaires) des Palmyréniens de 167-169 à Gordien III, renforcé par le numerus d’Héméséniens sous Septime Sévère. Non loin, deux burgi speculatorii surveillaient les routes[88] : le Ksar sidi el-Hadj et le Kherbet el-Bordj[89]. Un camp plus important était sans doute[90] à 13 km au nord du défilé d’El Kantara, à Bedoura, et un second au sud, à El-Kasbat (Gemellae)[91] et ils faisaient partie du système défensif d’Afrique du Nord. Ainsi, l’Aurès, le Metlili et le Hodna sont isolés les uns des autres[92]. Comme l’ont montré les recherches[93] sur les ouvrages militaires en Afrique, la plupart des fortifica­tions se trouvent à la périphérie des massifs. Pour l’Aurès, on a retrouvé des ouvrages militaires, pour la plupart d’au moins un hectare de superficie, qui forment un dispositif ceintu­rant les montagnes, à Lambèse (quartier général avec un camp), Timgad, Bagaï, Mascu­la, Bades, Thabudeos. La colonie militaire de Thamugadi surveille les défilés de Foum Ksantina et Oued Taga, ainsi que les voies des vallées des oueds El-Abiod et Abdi, dont la première passe par les gorges spectaculaires de Tighanimine, dont la sortie est facile à surveiller, comme El Kantara.

 

Figure 12 : carte du système défensif d’Afrique du Nord avec l’encerclement des massifs (Y. Le Bohec, 2001)

En Afrique, on a aussi trouvé des murs qui servent à contrôler les passages, fermant les cols, gorges, ravins ; ils n’étaient pas suffisants pour une fonction défensive (à laquelle il eût fallu un certain nombre de fortins et un mur plus gros), mais ils servaient vraisemblablement à filtrer les mouvements de transhumance et les déplace­ments de voyageurs isolés, sans marquer de façon stricte la limite de la province[94]. Tantôt en plaine, tantôt dans le piémont du massif du Hodna, tantôt sur ses hauteurs (de 700 à 1000 m d’altitude), l’ouvrage de Bou Taleb, en Algérie, a une fonction difficile à définir. J. Baradez[95] en fait la limite entre la plaine romanisée de Sétif, au nord du Hodna, et le territoire berbère, au sud : le mur aurait servi à contrôler les mouvements de transhumance et le trafic caravanier qui transitaient principalement par le défilé d’Henchir Djeriate. Or on a retrouvé une inscription à proximité du mur, qui indique les limites d’un domaine impérial : termines defensionis rationis priuati d(ominorum) n(ostrorum) Augg (ustorum)[96] ; peut-être le mur servait-il à marquer une sorte de réserve rurale (le massif est riche en sources, forêts, gibier et pâturages), à isoler des territoires pour les interdire à la transhumance, protégeant sans doute les territoires montagneux qu’il englobait, et non l’inverse ? En tout cas, il ne semble pas que cet ouvrage était destiné à encercler une sorte de zone de dissidence et à contenir la population du massif[97].

Ces murs ferment donc les points de passage naturels dus au relief. Ils ont des sortes de “guichets”[98], seules portes à l’allure de fortins dans ces fortifications linéaires qui contrôlent l’accès à la plaine en s’appuyant éventuellement sur deux massifs et en les reliant. Le site bien conservé de Bir Oum Ali en offre une preuve : une tour circulaire en pierres de taille de 2, 50 m de diamètre servait de poterne. Il fait partie de l’ensemble de murail­les du Djebel Cherb, en Tunisie, qui se trouve entre deux plaines. Tantôt les murs sont en ligne de crête (Djebel Taferma), tantôt ils coupent une voie romaine (de Capsa à Turris Tamalleni), dans le Djebel Asker, tantôt ils relient deux montagnes, comme à Kandiat Soukra, entre les Djebels Zitoun et Haïdoudi[99]. Selon P. Trousset[100], ces murs dateraient du règne de Trajan, et ils marque­raient la limite entre une zone de vie sédentaire et une zone de vie nomade, contrôlant les mouvements de transhumance et le libre accès aux plaines cultivées. Mais nous pensons que les zones de vie nomade et de vie sédentaire s’interfèrent largement ; donner une interpré­tation de ces constructions qui crée une rupture totale entre les nomades et les territoires “romains” est sans doute forcer la fonction de ces murs qui devaient certes servir à un contrôle saisonnier, mais qui n’étaient pas une “limite” et en pouvaient pas à eux seuls fermer l’accès aux plaines. Les montagnes servent simplement de support naturel idéal à leur édification, mais encore une fois, malgré ce renfort anthropique de leur fonction naturelle, elles restent plus un filtre qu’une limite.

De la même manière, reliant deux montagnes, un mur allait du Djebel Tebaga aux montagnes Matmata, dans le sud de l’actuelle Tunisie.

Si nécessaire, les Romains construisent donc des murs, des fortifications linéaires entre deux montagnes, qui se substituent à des barrières naturelles telles que celles que nous venons de voir précédemment, qui étaient suffisantes puisqu’elles cloisonnaient à elles seu­les les différents types de paysages en offrant un seul passage facile à contrôler.

 

 

Figure 13 : Mur de contrôle de Bir Oum Ali (source : Whittaker, p.81)

Une fonction affirmée de barrière, limite de l’empire

À partir du ive siècle, en Isaurie, Ammien Marcellin témoigne de l’existence de fortins (castella[101]), et le gou­verneur est un militaire (dux)[102]. La Notitia Dignitatum, évoquant administrativement le Comes per Isauriam, est aussi un précieux document iconographique qui montre la cité de Tarse avec le Taurus en arrière-plan. Or au pied des montagnes, des deux côtés, se trouvent des fortifications :

 

Figure 14 : Miniature du Comes per Isauriam de la Notitia Dignitatum : le Taurus entouré par des fortifications au ive siècle

Ici, Tarse est représentée par une forteresse sché­matique, au fond, non loin de la mer. Le Taurus a un relief aigu. Selon J. Le Gall[103], l’animal dont on voit l’arrière-train montre la possibilité de franchir la chaîne de montagnes, puisqu’il est déjà engagé dans un passa­ge. L’Isaurie est évoquée au premier plan, avec des petites forteresses en ligne et un cerf, qui évoque la sauvagerie de la région. Il y a un vaste dispositif de surveillance qui semble linéaire du côté isaurien, et qui semble isoler le massif.

Dans les Alpes, la Notitia Dignitatum montre dans une de ses miniatures (le Comes Italiae), des fortifica­tions qui n’existaient pas aux deux premiers siècles de notre ère : la barrière naturelle et le contrôle ponctuel à la sortie des montagnes ne suffisent plus, et on a érigé des fortifications en position stratégique forte, fondées sur le relief. Sur l’image, il y a des remparts avec des tours dans les montagnes. Il y a donc des fortifications dans le massif. Ce système “de défense”[104] fondé sur le relief est alors appelé Claustra Alpium Iuliarum ou, ensuite, Tractus Italiae circa Alpes[105], et c’est le Comes Italiae qui en est chargé. Des forts défendent les principaux accès aux cols des Alpes orientales, où se situent les risques, et les postes de garnison sont au pied de la chaîne, dans les plaines italiennes du nord.

Figure 14 : Notitia Dignitatum : Comes Italiae : la fortification des Alpes au ive siècle (source : O. Seek, Notitia dignitatum, p. 173)


Ici, les Alpes sont dessinées de façon très escarpée ; selon J. Le Gall[106], la ligne qui court au pied des sommets indique la limite de la zone montagneuse et sans doute du tractus : la ville est donc hors des montagnes. La vignette ne précise pas le nom de la cité au pied du massif qui est fortifiée, mais on sait que l’on se trouve sur le versant italien, car le nom ITALIA est précisé sur la montagne. Les fortifications dessinées en travers de la ligne de crête suggèrent que des vallées étaient barrées par des murs fortifiés.

Or on a recensé les vestiges de 24 murailles[107], dans les Alpes Juliennes, en Slovénie. Ces murs suivent les dénivellations du relief, s’interrompant au bord des précipices, gravissant souvent des pentes et s’appuyant sur des crêtes rocheuses et les sommets, barrant tous les accès naturels : ravins, cols, vallées. Si l’on observe attentivement ce tracé, la muraille tente de maintenir une altitude constante, aux alentours de 500 à 600 m d’altitude. Ces murs incorporent à leurs fondations ou à leur élévation, dans le mortier, des rochers pris sur le terrain montagneux, ce qui correspond à la présentation qu’en donne Claudien[108] et montre que les Romains utilisaient volontiers des blocs erratiques pour solidifier la base de leurs murs, ne taillant grossièrement que des pierres des torrents, plus petites. Des tours et des fortins (rarement des forts[109]) étaient donc intégrés dans les murs, conformément à ce qu’a écrit Claudien[110]. Un discours de l’empereur Julien qui évoque la retraite de l’usurpateur Magnence en 351-352 fait allusion à une forteresse[111] (phrourion) et un “rempart” (teichos)[112] :

·               En revanche, le rempart élevé sur les Alpes était une antique forteresse que le tyran choisit pour asile après sa fuite, qu’il rajeunit à l’aide de fortifications nouvelles et où il laissa une importante garnison d’hommes aguerris.

On dispose des vestiges de la forteresse de Hrušica[113] (l’ancien Ad Pirum), sur la voie Emona/ Aquilée. L’archéolo­gie confirme donc que le relief des Alpes Juliennes était largement utilisé pour surveiller, voire freiner ou arrêter un ennemi potentiel venant du nord/ nord-est de l’Europe et marchant sur l’Italie, ce qui se produit plusieurs fois à partir du iiie siècle.

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*     *

Après leur difficile conquête et sécurisation, les chaînes de montagnes servent naturellement de limites, de façon linéaire ; mais toute chaîne de montagne est avant tout une zone géographique, avec une épaisseur ; la limite n’est pas à elle seule une frontière[114], voire une défense, mais plutôt seulement un filtre. Comme l’a écrit Y. Le Bohec, “il faut qu’intervienne la volonté de l’homme, une décision politique pour qu’un obstacle physique cons­titue réellement une séparation entre deux autorités[115]. Une chaîne de montagne ne peut donc être considérée comme une fortification linéaire qu’à partir du moment où elle est renforcée par des ouvrages qui peuvent fermer et cloisonner les espaces montagnards et par la présence d’une route[116].

Il apparaît que les Romains ont stratégiquement utilisé les montagnes limitrophes de l’Empire d’abord de façon filtrante avec une valeur dissuasive, puis, dans un contexte de menaces militaires extérieures plus pres­santes, ils ont dû renforcer la fonction naturelle de barrière ou tout au moins de frein qu’avaient les montagnes, en édifiant des fortifications ponctuelles ou linéaires, voire à plusieurs niveaux successifs dans l’épaisseur d’un massif, créant un vrai système défensif en profondeur, à la sortie des montagnes mais aussi à l’intérieur des massifs, pour tenir des passages resserrés qui sont des voies de passa­ge évidentes. Les sites de surveillance ne sont pas situés aux cols, mais aux verrous et cluses, au débouché en plaine des vallées ou à la descente d’un col important.

Selon qu’elles sont ponctuelles ou linéaires, combi­nant plusieurs types de fortifications ou simples, les montagnes ont des fonctions et des importances diffé­rentes. Lorsqu’elles sont seulement dotées de murs ou d’obstacles très ponctuels, par exemple à la sortie d’un défilé en plaine ou au passage d’un verrou, elles servent de barrières de contrôle politique et économique, souvent avec des camps de surveillance à la sortie de la région montagneuse. Lorsqu’elles sont destinées à servir de frontière et de barrière militaire, suite à des tensions internes à l’empire ou à des menaces venues de l’exté­rieur, elles sont fortifiées avec une combinaison d’obsta­cles (murs, tours, fortins), qui franchissent les passages naturels et escaladent des pentes parfois abruptes, ce que l’on trouve finalement assez rarement dans l’Empire romain au niveau archéologique[117].

Schémas et statistiques
d’après les études lexicales latines

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1]     Végèce, III, 13 : Bonum ducem conuenit nosse, magnam partem uictoriae ipsum locum, in quo dimicandum est, possidere.

[2]     Cf. en annexe, les schémas proportionnels des études lexicales latines.

[3]     Cf. P. Pédech, La méthode historique de Polybe, Paris, 1964, p. 530.

[4]     Végèce, III, 13 : Qui aduerso nititur cliuo, duplex subit et cum loco et cum hoste certamen.

[5]     F. Braemer, “Les ressources minérales et l’histoire de leur exploitation”, Colloque int. du 108e Congrès de Soc. Sav. Grenoble 5-9 avril 1983, Paris, 1983, fait remarquer qu’il y a une baisse sensible du nombre des épaves de navires attribuables aux époques postérieures au milieu du ier siècle.

[6]     D. Van Berchem, Les Routes et l’histoire, Genève, 1982, p. 216.

[7]     Selon M.-R. Girod, “La géographie de Tite Live”, Aufstieg und Niedergang der Römischen Welt, II, 30-2, pp.1190-1229, la présence d’un vocabulaire stéréotypé du mou­vement marque chez Tite Live une perception stratégique de l’espace.

[8]     Tacite, Histoires, I, 70 : graue legionum agmen hibernis adhuc Alpibus transduxit : “Il fit franchir à ses légionnaires et à leurs colonnes pesantes ces montagnes encore glacées.

[9]     Tite Live, XXI, 36, 1 : Ventum deinde ad multo angustiorem rupem atque ita rectis saxis ut aegre expeditus miles temptabundus manibusque retinens uirgulta ac stirpes circa eminentes demittere sese possent.

[10]    Florus, I, 45, 22 : expedita manu pour le passage des Alpes par César en plein hiver.

[11]    Végèce, III, 19 : in iugis montium laborantibus (…) opportunum proelium semper infertur

[12]    Ammien Marcellin, XV, 10 : Publius Cornelius Scipio (...)degressurum monti­bus apud Genuam obseruabat, Liguriae oppidum, ut cum eo, si copiam fors dedisset, uiarum asperitate fatigato decerneret in planitie.

Ammien Marcellin reprend Tite Live, XXI, 32, 2.

Ici, le latin met beaucoup plus en valeur que la traduction française l’opposition entre montibus/asperitate et planitie (montagne/ aspéri­té et plaine), d’autant plus que ce dernier mot est placé en fin de phrase.

[13]    Plutarque, Marius, 23, 2.

[14]    Il n’a pas été identifié.

[15]    Procope, Guerre contre les Vandales, II, 12, 3 

[16]    Végèce, III, 13 : locus qui tanto utilior iudicatur, quanto supe­rior fuerit occupatus. In subiectos enim uehementius tela descendunt, et maiore impetu obnitentes pars altior pellit.

[17]    Frontin, II, 2, 2 : Cnaius Pompeius in Cappadocia elegit castris locum editum : unde, adiuante procliuo inpetum militum, facile ipso decurus Mithridatem superauit.

[18]    C. Goudineau, César et la Gaule, Paris, 1990, p.  278.

[19]    Les ennemis se replièrent sur une autre hauteur, et inversèrent le rapport de forces, ayant alors la position avantageuse.

[20]    César, B.G., I, 24 : Ipse interim in colle medio tripicem aciem instruxit legionum quattuor ueteranarum, ita, uti supra se in summo iugo duas legiones quas in Gallia citeriore proxime conscripserat et omnia auxilia conlocaret ac totum montem hominibus compleret.

[21]    Végèce, III, 13 : Si de peditibus tuis uictoriam speras contra equites hostium, loca aspera, inaequalia, montuosa debes eligere. Si uero de equitibus tuis contra aduersarii pedites uictoriam quaeris, sequi debes paulo equidem editiora loca ; sed plana, atque patentia ; neque siluis (…) impedita.

[22]    Sur la colonne Trajane, une scène représente les Daces en fuite dans une forêt.

[23]    Cf. l’analyse de A. Malissard, “Le décor dans les Histoires et Annales : du stéréotype à l’intention signifiante”, ANRW 33.4 (1991), p. 2833.

[24]    Tacite, Annales, I, 64 : medio montium et paludum porrigebatur planities quae tenuem aciem pateretur.

[25]    Tacite, Histoires, III, 8 : Paulum morae in adscensu, dum missilia hostium praeuehuntur.

[26]    On le voit avec l’ensemble des verbes qui expriment la fuite en montagne (fugere, se recipere in et leurs synonymes), avec pour complément de lieu in et montem/montes ou un synonyme.

[27]    Tite Live, XXI, 34, 2.

[28]    Tite Live, XXI, 34, 7-8 : (...) nisi firmata extrema agminis fuissent, ingens in eo saltu accipienda clades fuerit. Tunc quoque ad extremum periculi ac prope perniciem uentum est ; nam dum cunctatur Hannibal demittere agmen in angustias (...).

[29]    Tite Live, XXI, 35, 1 : saltus haud sine clade (...)superatus.

[30]    Tacite, Annales, XII, 33 : sed tum astu locorumque (…) novissi­mum casum experitur sumpto ad proelium loco ut aditus abscessus cuncta nobis importuna et suis in melius essent hinc montibus arduis.

[31]    Tacite, Annales, IV, 71 : Verona potior uisa(est) patentibus circum campis ad pugnam equestrem qua praevalebant simul colo­niam copiis validam auferre Vitellio in rem famam que uidebatur.

[32]    Tite Live, XXVII, 18 : assuetudine tamen succedendi muros et pertinacia animi subierunt primi.

[33]    Ammien Marcellin, XIV, 2, 6 : Coactique aliquotiens nostri pedites ad eos persequendos scandere clivos sublimes etiam si lapsantibus plantis fruticeta prensando vel dumos ad vertices venerint summos, inter arta tamen et invia nullas acies explicare permissi nec firmare nisu valido gressus ; hoste discursatore rupium abscisa volvente, ruinis ponderum inmanium consternuntur, aut ex necessitate ultima fortiter dimicante, superati periculose per prona discedunt.

[34]    Ammien Marcellin, XIV, 2, 7 : cum edita montium petere coeperint grassa­tores, loci iniquitati milites cedunt.

[35]    Ammien Marcellin, XIV, 2, 8 : cum se inpares nostris fore congressione stata­ria documentis frequentibus scirent (…).

[36]    Quinte Curce, VII, 11, 10 : Nihil tam alte natura constituit, quo uirtus non possit eniti.

[37]    Tacite, Histoires, IV, 71 : equitum aciem in collem erigeret, spreto hoste, quem temere collectum haud ita loco iuuari ut non plus suis in uirtute foret.

[38]    Tacite, Annales, XII, 35.

[39]    Cf. D. Van Berchem, Les routes et l’histoire, Genève, 1982, p. 90. Il pense que Tibère évite les cols, mais que Drusus divise ses troupes et les fait passer par le Brenner et le Reschenscheiberg.

[40]    Dion Cassius, LIV, 22, 4 : “Ayant fait irruption dans la région de plusieurs côtés à la fois et tous les deux en même temps” (…).

[41]    Ammien Marcellin, XXXI, 7, 3 : (…) trusos hostes ultra Haemi montis abscisos scopulos faucibus inpegere praeruptis, ut barbaros locis in solis nunquam repperiens exitum diuturna consumerat fames.

[42]    Hérodien, VIII, 1, 6.

[43]    Hérodien, VIII, 1, 1 (j’ai modifié la traduction de D. Roques).

[44]    Tacite, Histoires, III, 52 : Antonio ducibus que partium prae­mitti equites omnem que Umbriam explorari placuit si qua Appen­nini iuga clementius adirentur.

[45]    Tite Live, XXXVIII, 20, 1. Quinte Curce, VII, 11, 12.

[46]    Quinte Curce, VII, 11, 12.

[47]    Quinte Curce, VII, 11, 10 : Inuenietis uiam, si sollerter rimati fueritis aditus ferentis ad cacumen.

[48]    Tacite, Histoires, IV, 71 : pars equitum aequioribus iugis circumuecta nobilissimos Belgarum (…) cepit.

[49]    Tacite, Histoires, III, 77 : cohortis expeditas summis montium iugis (“Il mène en pleine nuit des cohortes sans bagages par les sommets des montagnes”).

[50]    Tite Live, XLIV, 2, 10, pour l’ascension des Monts Cambuniens par les Romains.

[51]    Quinte Curce, VII, 11,14.

[52]    Frontin, Stratagèmes, I, 3, 8.

[53]    Salluste, Jugurtha, 94.

[54]    Salluste, Jugurtha, 93 : arma ornatumque mutuerant : capite atque pedibus nudis, uti prospectus nisusque per saxa facilius foret, super terga gladii et scuta, uerum ea Numidica ex coriis, ponderis gratia simul et offensa quo leuius streperent.

[55]    Salluste, Jugurtha, 94 : Igitur praegrediens Ligus saxa et si quae uetustae radices eminebant laqueis uinciebat, quibus adleuati milites facilius ascenderent.

[56]    Quinte Curce, VII, 11, 15 : ut in praerupta peruentum est, alii manibus eminentia saxa conplexi leuauere semet, alii adiectis funium laqueis euasere ; quidam, cum cuneos inter saxa defigerent ut gradus, subinde quis insisterent.

[57]    Flavius Josèphe, dans la Guerre des Juifs, est la seule source.

[58]    On le voit avec l’importance des verbes dont la montagne est fréquemment le complément (considere, insidere, occupare, etc.).

[59]    Les verbes latins et grecs ayant ce sens sont très fréquents avec pour complément d’objet direct la montagne.

[60]    Pline, VI, 31.

[61]    Hérodien, III, 2, 6.

[62]    Hérodien, III, 2, 10.

[63]    Hérodien, III, 3, 1-2 : traduction légèrement modifiée de celle de D. Roques (Belles Lettres).

[64]    Hérodien, III, 3, 6.

[65]    Hérodien, III, 3, 8.

[66]    Hérodien, III, 3, 8.

[67]    Ammien Marcellin, XXI, 10, 3 : tamquam natura indicionem Romanam redi­gendas nationes circumsitas praenoscente, ita figuratae consulte, inter artos colles quondam hiantes obscurius, ad magnitudinem splendoremque postea rebus elatis, patefactae sunt et carpentis, aditibusque aliquotiens clausis magnorum ducum populorumque repulere conatus.

[68]    Ce col est encore appelé par les Bulgares “Porte Trajane”.

[69]    Ammien Marcellin, XXI, 10, 2 : Succos nemine auso resistere, praesidiis occupauit, isdemque tuendis Neuitam praefecit ut fidum.

[70]    Ammien Marcellin, XXVI, 7, 12 : obstruxit tres aditus angustis­simos, per quos prouinciae temptantur arctoae, unum per ripensem Daciam, alterum per Succos notissimum, tertium per Macedonas, quem appellant Acontisma.

[71]    Cf. F. Bertrandy et alii, Carte archéologique de la Gaule, Haute-Savoie 74, 2000, p. 284

[72]    Trouvés en 1990.

[73]    Depuis la vallée de l’Arve, elle rejoignait celle qui montait au col du Bonhomme (vers la Savoie) par le fond du Val Montjoie ou celle qui allait vers le col des Montets et Martigny par la vallée de Chamonix.

[74]    G. Castellvi, “Clausurae (Les Cluses, Pyrénées) : forteresses-frontières du Bas-Empire romain”, dans Frontières terrestres, frontières célestes dans l’Antiquité, Paris, 1995, p. 85.

[75]    Isidore de Séville, Historia Vandalorum, 71.

[76]    Jordanès, Getica, 165, les cite aussi dans la guerre entre les Wisigoths et Constantius sous le nom de claustra, mais ensuite elles sont appelées clausurae.

[77]    Orose, VII, 40, 6.

[78]    Orose, VII, 40, 8.

[79]    Orose, VII, 40, 9 : ad Pyrenaei claustra tendebant.

[80]    Orose, VII, 40, 9 : prodita Pyrenaei custodia claustrisque patefactis.

[81]    Orienté nord/sud, il a un plan presque trapézoïdal, et il est d’une longueur de 137,5 m et d’une largeur de 71 m.

[82]    Ce sont les deux motifs que choisit A. Ruschworth, qui cite aussi des tours de contrôle, dans “North African deserts and mountains : comparisons and insights”, The Roman Army in the East, supplément JRA 18, 1996.

[83]    C.Whittaker, Les Frontières de l’empire romain, Besançon, 1989, p. 51.

[84]    Cf. C. Whittaker, op. cit. p. 45-sq.

[85]    R. Rebuffat, “Au-delà des camps romains d’Afrique mineure : renseignement, contrôle, pénétration”, ANRW II, 10.2, p. 490.

[86]    Une via militaris est construite par l’armée, mais pas réservée à un usage militaire. C’est ce qu’a démontré R. Rebuffat, “Via Militaris”, Latomus, janvier-mars1987, pp. 66-67.

[87]    CIL VIII, 10230. Nous allons y revenir, en citant le texte de l’inscription, dans le chapitre 3, sur les routes.

[88]    Cf. Y. le Bohec, La Troisième Légion Auguste, Paris, 1989, p. 425.

Le premier date du règne de Commode, le second du règne de Caracalla.

[89]    Y. Le Bohec, “La frontière militaire de la Numidie de Trajan à 238”, p. 133 décrit les forts et cite deux inscriptions à l’appui : CIL VIII, 2495 et CIL VIII, 2494.

[90]    Cf. P. Morizot, Archéologie aérienne de l’Aurès, Paris, 1997, pp. 68, 69 et 269.

 C’est un camp de forme légèrement trapézoïdale (108 x 85 x 70 x 75 m), avec des bastions d’angle et une porte unique qui s’ouvre sur la voie nord-sud. Le soubassement des murs est en grand appareil. Des fragments de céramique montrent qu’il a été utilisé au moins jusqu’au ve siècle, mais sa date de construction est difficile à donner ; sans doute est-il ultérieur aux Sévères.

[91]    Y. Le Bohec, La Troisième Légion Auguste, Paris, 1989, pp. 432-435.

[92]    Cf. M. Benabou, La Résistance africaine à la romanisation, Paris, 1976, p. 118.

[93]    Ibid., p. 269.

[94]    Cf. J. Napoli, Recherches sur les fortifications linéaires romaines, Rome, 1997, p. 110.

[95]    J. Baradez, Fossatum Africae, Paris, 1949, pp. 85-86. Il en parle comme une section du limes de Numidie.

[96]    L’Année Epigraphique 1908, 154.

[97]    C. El Briga, “Bou Taleb”, Encyclopédie berbère, X, 1991, pp. 1577-1579.

[98]    Ce mot est utilisé par C. Whittaker, op. cit., p. 52.

[99]    Cf. J. Napoli, ibid., pp. 434-437.

[100] P. Trousset, “L’idée de frontière au Sahara et les données archéologiques, dans Enjeux Sahariens, Table ronde du Centre de recherches et d’études sur les sociétés méditerranéennes, novembre 1981, pp. 47-78.

[101] Ammien Marcellin, XIV, 2, 5

[102] Cf. J. Matthews, The Roman Empire of Ammien Marcellin, London, 1989, p. 357.

[103] Cf. J. Le Gall, “Quelques représentations de la montagne dans l’Antiquité tardive”, La Montagne et ses images, Chambéry, 1991.

[104] Le problème de cette appellation, comme le souligne J. Napoli, ibid., p. 110, est qu’il n’y pas une seule invasion qui n’en soit venue à bout, sans doute à cause du trop petit nombre de forteresses ! De ce fait, J. Napoli préfère parler de “compromis entre des barrières défensives et des barrières de contrôle”, car les ouvrages linéaires à fonction militaire sont des “combinaisons d’obstacles”.

[105] Notitia Dignitatum Occ., 24. J. Le Gall, art. cit., traduit par “zone de défense de l’Italie au voisinage des Alpes”.

[106] J. Le Gall, art cit.

[107] J. Napoli, op. cit., pp. 260-270, en propose une liste, une typolo­gie, des plans et une carte générale (fig. 163), reprenant la publica­tion dirigée par J. Šašel, Claustra Alpium Iuliarum (CAI), I, Kata­logi in Monografije, Ljublana, 1971.

[108] Claudien, In Probini et olybrii fratrum consulatum panegyris, 106 : claustraque congestis scopulis durissima tendunt : “et [les Al­pes] déploient des barrières très solides faites de rochers entassés”.

[109] J. Napoli, op. cit., pp. 274-276.

[110] Claudien, De quarto consulato Honorii, 104 : Exstruite inmanes scopulos, attollite turres : “Entassez d’énormes rochers, élevez des tours”.

[111] O. Cuntz, “Die römische Strasse Aquilaei-Emona, ihre Statio­nen und Befestigungen”, Jahreshefte des österreichischen archäolo­gischen Instituts, 5, 1902, pp.154-160 ; A. Degrassi, Il confine Nord-Orientale dell’Italia romana, 1954, p. 137 et G. Brusin, 1959, p. 41 l’identifient avec la forteresse de Hrušica, mais cette interprétation est contestée, parce que, comme le souligne J. Napoli, ibid., p. 283, une citation de saint Ambroise qui évoque l’invasion des Quades et des Marcomans en 375, prouve que les Alpes n’étaient encore barrées que par une barricade en bois : De excessu fratris Satyru, I, 31 : quantum ingemisceres, quam doleres in Alpium uallo summam nostrae salutis consistere lignorum concaedibus construi murum pudoris ! (“Combien tu te plaindrais, combien tu regretterais que l’essentiel de notre salut ait consisté dans le vallum des Alpes et que le mur de notre honte ait été construit en abattis de bois !”).

[112] III (II), 17, 20.

[113] Cf. N. Christie, “The Alps as a frontier”, JRA, 4 (1991), pp. 410-430. C’est un édifice polygonal irrégulier de 250 x 80 x 35 m avec un mur de 2, 70 m d’épaisseur, adapté au terrain en pente, relié de trois côtés à des murs : au nord, à un segment de mur de 744 m de long, avec une tour, au sud-est à un segment de 1035 m de long, au sud-ouest à un segment de 137 m. Les deux entrées du fort étaient gardées par des tours aujourd’hui disparues.

[114] Et on peut trouver de nombreuses montagnes qui ne remplis­sent pas le rôle de frontières.

[115] Y. Le Bohec, “La frontière militaire de la Numidie de Trajan à 238”, dans Frontières terrestres, frontières célestes dans l’Antiquité, Paris, 1995, p. 120.

[116] Cf. Y. Le Bohec, La Troisième Légion Auguste, Paris, 1989, pp.405-437 et 485-486.

[117] Le mur d’Hadrien en Bretagne, les murailles des Alpes Juliennes, l’ouvrage de Bou Taleb, en Afrique du Nord, qui encercle plus de la moitié des Monts du Hadna.

 

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