Le duc de Rohan : officier et penseur militaire du XVIIe siècle

 

Olivier Ribière

Avec tous les talents le ciel l’avait fait naître.

Il agit en héros, en sage il écrivit.

Il fut même un grand homme en combattant son maître ;

Et plus grand lorsqu’il le servit.

Cet épitaphe de Voltaire sur le duc de Rohan permet d’emblée d’apprécier l’étendue des talents de ce huguenot de plume et d’épée, comme se plaisent à l’appeler Pierre et Solange Deyon dans leur biographie du personnage.

Né en 1579, au château de Blain en Bretagne, il partage son enfance entre les terres paternelles de Bretagne et le Poitou, au gré des incursions belliqueuses du duc de Mercœur au nom de la foi catholique. Le destin extraordinaire qui attend Henri de Rohan est assuré­ment lié au facteur religieux : sa famille est protestante, dans cette si troublée fin de xvie siècle.

L’adolescent, qui rêve d’exploits semblables à ceux des grands Capitaines des temps anciens, qu’il n’a de cesse de lire et de relire, commence sa carrière militaire à seize ans sous la paternelle protection de Henri IV. Henri ne sera-t-il pas l’héritier du royaume de Navarre jusqu’à la naissance de Louis XIII ?

La période de paix relative connue sous le règne d’Henry IV permet au jeune huguenot d’entreprendre une série de voyages à travers toute l’Europe, qui lui autoriseront une vue géopolitique de son siècle tout à fait pertinente.

L’année de son retour, 1603, le voit comblé d’honneurs et de bonheur. De vicomte, il est élevé au titre de duc et pair par Henry IV, qui favorise également son mariage avec Marguerite de Béthune, la fille du duc de Sully, un autre protestant. La plus brillante des carrières semble se dessiner devant le jeune Rohan. Mais, l’année 1610 voit la fin de bon nombre de ses espoirs : le roi Henry IV, roi fédérateur entre catholiques et protestants, est assassiné.

Et, si Rohan met encore son épée au service du roi en 1611 au siège de Julliers, il ne tarde pas à sombrer dans l’opposition.

Dès 1611, en effet, à l’assemblée de Saumur, où étaient réunis tous les protestants, il s’impose par son éloquence comme général des troupes huguenotes de France. Le royaume est alors secoué pendant plus de quatorze ans par des conflits religieux. Ces quatorze années voient le duc de Rohan prendre quatre fois les armes contre le Roi : une première fois de 1615 à 1616 (paix de Loudun), une seconde de 1617 à 1622 (paix de Montpellier), une troisième en 1625 (paix de Paris) et, enfin, une quatrième de 1627 à 1628. La chute de La Rochelle en 1628 conduit à la paix d’Alès en 1629 et met définitivement fin aux dernières guerres de religion que la France connaîtra.

Le duc de Rohan est alors exilé à Venise, dont il devient le nouveau “condottière”.

Mais, en 1631, le roi a de nouveau besoin de ce grand capitaine. Il lui confie la conduite des armes de la France en Valteline. Cette opportunité va révéler l’éten­due de ses qualités, de son génie militaire que quatre victoires mémorables viennent démontrer. Sa campagne de 1635, en particulier, le place parmi les meilleurs spécialistes de la guerre en montagne de tous les temps. Mais, oublié par le gouvernement royal malgré ses succès, ayant du mal à subvenir aux besoins élémen­taires de ses troupes, le duc de Rohan ne cesse de voir sa situation se dégrader. L’année 1637 marque la fin de son aventure au pays des Grisons.

Le duc de Rohan, dont le roi n’a pas oublié, malgré les services rendus, ses “guerres des réformés”, finit ses jours comme simple volontaire dans l’armée du duc de Saxe Weimar. Il trouve la mort en 1638 des suites d’une blessure reçue à la bataille de Rheinfeld.

Cette rapide biographie du duc de Rohan permet d’ores et déjà d’approcher la complexité du personnage.

Il est à coup sûr l’un des plus grands capitaines du xviie siècle. Il est parvenu, lors des trois guerres civiles, toujours en infériorité numérique, à tenir tête à l’armée du roi, l’une des plus puissantes du Grand Siècle. Il a même défait en Valteline par quatre fois les troupes impériales et espagnoles. Mais, être un homme de guerre ne l’empêche pas également d’être un homme de lettres. Comme le disait d’ailleurs le baron de Zur-Lauben, “Henri, duc de Rohan, a été un de ces grands capitaines qui possédaient à la fois les deux qualités de César, l’art de vaincre et l’art d’écrire”. A travers ses mémoires sur les guerres civiles, ses Mémoires sur la guerre de la Valteline, son traité : Le Parfaict Capitaine, ses récits de voyage et ses nombreux discours et lettres, il nous auto­rise à tenter une analyse de sa pensée militaire. Son ouvrage De l’intérêt des princes et des États de la chrétienté montre l’ouverture d’esprit d’un homme qui était aussi le chef des huguenots de France, tout simple­ment une Grand, dont la réflexion dépasse le cas stricto-sensu militaire.

L’œuvre importante que nous a laissée le duc de Rohan autorise une approche de l’officier au xviie siècle et étonne par la richesse de sa réflexion.

Mais l’analyse de la pensée du duc de Rohan n’est pertinente que si elle est replacée dans la perspective de l’homme, c’est-à-dire en tenant compte de ses particu­larités.

Ses motivations sont à la mesure de sa haute extraction et surtout de l’idée qu’il a de la noblesse.

L’honneur reste le premier “moteur” de son action. Pour préserver la parole donnée, le duc de Rohan prend parfois des décisions contraires à son intérêt personnel. Sa prise de parti pour le reine mère en 1620 en est un témoignage explicite… Après la guerre de 1615, le duc de Rohan déclare à la Reine mère “que si elle pouvait oublier ce qu’il avait fait contre elle et le recevoir en ses bonnes grâces, il lui protestait hors le parti des réformés de la servir envers et contre tous”. La mort du maréchal d’Ancre et la disgrâce de la reine mère lui permettront de démontrer que son dévouement lié à la parole donnée est sans faille. Jugeant avec beaucoup de sévérité la couar­dise de beaucoup “c’est à qui renoncera le plus tôt et le plus effrontément à ce que vingt-quatre heures aupara­vant on adorait”, le duc de Rohan, pour sa part, demande à la voir et tente de la réconcilier avec le duc de Luynes, auquel il est apparenté par sa femme.

Dans ce domaine de l’honneur, l’une des plus belles distinctions que peut recevoir un officier est la recon­nais­sance de sa valeur par ses propres ennemis. Elle est d’ailleurs gage d’efficacité militaire puisqu’elle lui permet d’acquérir d’emblée sur son adversaire un avantage psychologique certain.

Ensuite, le dévouement au Roi transparaît dans toute l’œuvre de Henri de Rohan. Son attachement à Henri IV[1] était quasiment de nature filiale, Rohan a même été, avant la naissance du dauphin, l’héritier du roi de Navarre. La mort prématurée du protestant con­verti a sans doute brisé un certain nombre d’aspirations légitimes de Rohan. Mais même si son dévouement à Louis XIII n’est pas de la même nature que celui qu’il éprouvait pour Henri IV, il proclame avec force son allégeance au nouveau Roi. Le parti protestant n’offre t-il pas les clés de sa principale ville forte au nouveau Roi ?

Pourtant, les relations du duc de Rohan avec Louis XIII vont être marquées par les diverses révoltes du chef huguenot. Mais Rohan n’a de cesse de justifier ses prises d’armes comme étant dirigées non contre le Roi mais contre les mauvais conseillers qui l’entourent. Il se doit, en tant que chef de parti et grand seigneur, de rechercher l’intérêt de la France. Il n’admet donc pas l’attitude des favoris[2]. Les favoris ne suivent que les inclinaisons de leurs passions, et loin de servir le Roi, qui les appuie, ils ne visent qu’à la réalisation de leurs intérêts personnels[3]. Cette attitude égoïste, dangereuse pour la paix intérieure, et parfois même extérieure du royaume ne peut qu’engendrer une forte désapprobation du duc de Rohan.

Cette désapprobation est d’autant plus forte que ces personnages, qui desservent l’État, reçoivent moultes récompenses, alors qu’un grand capitaine comme le duc de Rohan connaît l’ingratitude coutumière des Princes. Il souligne le danger inhérent à l’absence de reconnais­sance de l’exploit accompli[4]. Ceci peut pousser certains à se révolter par dépit. Il est de toute façon convaincu que les Princes ne se rappellent de leurs dévoués serviteurs que lorsqu’ils en ont un besoin express[5]. Il réprouve d’ailleurs l’attitude du gouvernement qui lui adjoint un véritable “commissaire politique” lors de la campagne de La Valteline[6]… En fait, il s’avère que le service du roi n’est pas forcément le meilleur moyen d’obtenir une récom­pense. Les Princes aiment à récompenser les personnes qui les ont trahis pour les acheter et les ramener à obéissance[7].

Cependant, plus que ces notions d’attachement au pouvoir temporel, le duc de Rohan se caractérise par un dévouement au pouvoir spirituel. Le duc de Rohan a été dès sa plus tendre enfance sensibilisé aux problèmes religieux. Il a choisi la religion de sa mère et subit donc les tourments dus à une cour résolument catholique après la mort d’Henri IV. Les guerres des Réformés ressemblent d’ailleurs étrangement à de véritables croisades de part et d’autre[8]. Il s’agit effectivement de croisades car le duc est prêt à tout perdre au service de sa foi[9] et il ne conçoit la défense de la “vraie religion” que par une défense militaire[10]. En réalité, il ne perdra jamais rien dans ses engagements successifs contre l’autorité royale, bien au contraire[11]. La cour préférera toujours se résoudre à trouver des arrangements que de risquer la colère du terrible chef huguenot…. Ceci ne peut autoriser cependant à remettre en question l’enga­gement spirituel de Henri de Rohan. Il ne cherche pas uniquement à montrer ses qualités de chef militaire, mais tente de servir l’intérêt général de son parti et se refuse à y trouver son seul bénéfice comme le fait le duc de Bouillon[12].

Mais, si l’attachement aux pouvoirs temporel et spirituel semble indiscutable chez Rohan et représente assurément la pierre d’angle de sa conscience et de sa morale d’officier, son œuvre nous permet également de préciser le profil de l’officier idéal.

Le duc de Rohan se montre résolument moderne dans son approche de la formation de l’officier. Il se posi­tionne fortement en faveur d’une nouvelle race d’officier cultivé.

La connaissance des combats de l’antiquité, de l’organisation des Romains et des Grecs lui semble primordiale. Son abrégé commenté de la guerre des Gaules, son abrégé des guerres civiles de Rome et sa comparaison des armées grecques et romaines en sont autant de preuves tangibles. Il tire d’ailleurs, par exemple, de cette analyse deux remarques qu’il élève au rang de principes : “enclore son ennemy et…ne pas faire combattre toute son armée à la fois”.

Le duc de Rohan, en effet, définit clairement la guerre comme une science dont les axiomes et les théorèmes ont été énoncés par les grands capitaines des siècles passés. Leur gloire et leur renom en assure le bien fondé et la démonstration. Le duc de Rohan pose donc, dans son Parfaict capitaine les sept éléments fonda­mentaux qu’il faut respecter nécessairement pour espé­rer le gain d’une bataille :

-          de ne se laisser jamais forcer au combat contre sa volonté” ;

-          de choisir un camp de bataille propre pour la qualité et le nombre de gens de guerre qu’il aura” ;

-          de ranger son armée en bataille, en sorte que selon la qualité de ses soldats, elle soit dans son advantage, couvrant sa Cavallerie par son Infanterie, et si c’est la contraire son Infanterie par sa Cavallerie” ;

-          d’avoir plusieurs sous-chefs” ;

-          d’observer en vos ordres de bataille si bien ses distances que les premières troupes estant renversées ne se jettent pas sur celles qui les doivent soustenir” ;

-          de mettre les plus vaillants soldats aux aisles de l’armée” ;

-          de ne permettre la poursuite ny le pillage, jusqu’à ce que l’ennemy soit rompu de tous costés”.

Il sait aussi qu’outre la théorie l’expérience est indispensable au grand capitaine car “ny le grand coura­ge tout seul fait un bon capitaine, ny la lecture des livres, ny le bien dire, mais… il faut une longue expérience”. Elle est évidemment nécessaire à une époque où l’on débute la carrière des armes à quatorze ans…

Elle l’est d’ailleurs d’autant plus que la guerre devient de plus en plus technique. La connaissance des nouvelles armes et techniques du champ de bataille est une nécessité pour l’officier du xviie siècle, selon Rohan. Ne pas faire cet effort serait se priver à terme de moyens réellement efficaces ou de mal les employer. Or, les explosifs, les mines et plus encore le canon sont incon­tournables pour qui veut prendre[13] ou défendre une place fortifiée….L’artillerie induit même pour sa part des impératifs nouveaux pour le général lors d’une bataille rangée, qu’il est impossible d’ignorer : distance entre les corps de troupes, entre les deux armées etc. “On peut même dire qu’elle a en quelque façon changé la manière de se faire la guerre”.

Mais, outre ces nouvelles armes, le duc de Rohan estime qu’il est anormal de reconduire des schémas en terme d’équipement militaire, déconnectés des réalités de l’époque. L’officier se doit donc de mener une réflexion sur la corrélation entre armement et doctrine d’emploi des forces[14].

Néanmoins, l’officier, selon le duc de Rohan, n’est pas uniquement un homme cultivé, il est forcément un gentilhomme. L'idée de race est une réalité pour cette officier. La naissance explique, d’après lui, les prouesses militaires, les qualités de bon nombre d’officiers ou les défauts avérés de certains autres[15]. L’importance du nombre de gentilhommes à l’intérieur de l’armée revêt donc une grande importance.

La guerre reste, pour le duc de Rohan, l’affaire de la noblesse. Elle présente d’ailleurs le paradoxe, lors­qu’elle est civile, de voir s’affronter, dans des camps opposés des familles aux liens d’amitié ancestraux et même des membres de même famille. Le duc de Rohan nous montre alors combien ces liens dépassent les contingences du combat et les réalités du conflit du moment. Il n’hésite pas à aider un cadet de la maison d’Uzès, pourtant son adversaire du moment[16]. Il est vrai qu’une contre-performance d’un homme de haute extrac­tion risque de porter préjudice au second ordre dans son ensemble.

Le duc de Rohan n’est pas partial cependant au point d’occulter les mauvaises actions de certains de ses pairs[17], même si la plus grande majorité d’entre eux partagent ses idéaux et ses valeurs. Il n’oublie pas non plus de relater les hauts faits d’arme de quelques soldats “mal nés”, mais dont l’engagement pour leur foi semble transcender le courage[18].

Mais l’élite dans les armées appartient assurément à la haute noblesse dans l’esprit du duc de Rohan. Et l’armée doit rester un point de passage obligé pour ceux qui veulent accéder aux honneurs. Ainsi, il plaide pour un passage obligé des élites civiles dans les armées afin de conserver la synergie existante entre classe dirigeante et armée[19].

De plus, d’après lui, le commandement militaire est la meilleure école possible pour apprendre à diriger des hommes. L’officier ne peut espérer une reconnaissance s’il n’est pas un meneur d’homme soucieux de la discipline.

La discipline est, selon Rohan, une condition sine qua non de succès. Le courage le plus téméraire échouera face à une troupe disciplinée[20]. Elle seule peut sauver une situation compromise ou une phase de la campagne difficile. Son mépris ou son relâchement provoque une sanction immédiate[21] : la perte d’un avantage acquis, la désorganisation de son armée….

Dans ce contexte, l’entraînement des troupes, aussi bien en temps de paix qu’en temps de guerre, reste une nécessité. “Je diray seulement qu’il n’y a rien si utile que d’exercer chaque soldat à bien porter les armes, à s’en bien servir, à bien tenir son rang, et à bien exécuter en iceluy tous les changements qui luy sont ordonnez”. Seul l’aguer­rissement permet de supporter les affres de la guerre et d’être disciplinés quelque soient les contin­gences. Le duc de Rohan en profite pour condamner le manque de rusti­cité de la jeunesse de son temps, en particulier à suppor­ter l’incommodité des armes[22]. Mais surtout, il rappelle que l’entraînement et la discipline sont les meilleurs moyens d'échapper à l’oisiveté, source de nombreux maux, y compris bien entendu les crimes de guerre si fréquents au Grand Siècle, “à cause que l’oisiveté engendre la corruption des mœurs”.

Pour faire respecter la discipline, les deux leviers dont dispose le chef militaire sont les punitions et les récompenses. Malheureusement, le duc de Rohan relève la trop faible solde dont disposent les soldats : en effet, “pour la simple solde (avec quoy à peine peut on vivre et dont le monde artisan ne se contenteroit pas) le soldat s’abandonne à toutes sortes de périls et de fatigue”. Le pillage apparaît donc alors comme un moyen incontour­nable pour les récompenser et même assurer la survie des armées[23]. Ces difficultés à subvenir aux besoins légiti­mes des soldats renforcent la conviction du duc de l’impé­rieuse nécessité de préférer des troupes françaises à des troupes mercenaires…

D’ailleurs, l’ensemble de l’œuvre du duc de Rohan montre clairement les prémisses d’une idée de nation. Bien qu’Européen avant l’heure (il a de la famille dans toutes les cours d’Europe), le duc de Rohan a choisi la France. Il tente d’ailleurs avec véhémence de nous démontrer que l’ensemble de ses actions, même les guerres civiles qu’il fomente, s’inscrit dans la recherche de l’intérêt général français[24]. La lutte du pouvoir royal contre le parti protestant sert, d’après lui, l’Espagne. Il se doit donc de s’y opposer.

Il souligne, en outre, toute la dangerosité que recouvre l’intervention d’un pays étranger dans les affai­res intérieures d’un pays. Il en affirme le danger dans son ouvrage Le Parfaict capitaine : “il y a souvent autant de péril que celuy qui reconquiert vostre pays, comme vostre amy, ne le retienne aussi bien que celuy qui l’avais pris comme votre ennemy ; ou s’il vous le rend, c’est avec des conditions si dures, qu’on ne possède plus que l’ombre d’une souveraineté”. Mais, non conforme à ses convic­tions, il n’hésite pas à recourir à l’aide anglaise et même espagnole. Par exemple, en 1621, Rohan menaçant lance au connétable : “Toutes les guerres contre ceux de la Religion ont souvent commencé avec de grands désavan­tages pour eux ; mais…les étrangers les ont souvent remis”. Et, en 1627, il est obligé d’avouer “qu’il ne voyait d’autre moyen humain de sauver La Rochelle que par le secours de l’Angleterre”. Son engagement religieux dépasse sans aucun doute ses convictions nationales….

Enfin, il propose une exportation de la guerre à l’extérieur des frontières nationales, seul gage d’une paix intérieure durable. “Le principal et le plus puissant remède contre la guerre civile est d’entretenir la guerre estrangère, laquelle chasse l’oisiveté, occupe tout le monde et particulièrement satisfait aux esprits ambitieux et remuants…” nous affirme Rohan. Il propose donc une solution brillante aux problèmes des guerres civiles françaises.

L’action et la réflexion militaire du duc de Rohan sont bien évidemment à juger à l’aune de ses motiva­tions et convictions profondes. Et si ces dernières peu­vent parfois paraître désuètes, sa pensée militaire ou plus exactement sa façon de raisonner restent très modernes.

Théoricien et praticien de l’art militaire, le duc de Rohan a une vision parfaitement claire des principes d’emploi des forces terrestres.

Refusant la passivité, il défend avec conviction l’idée de la nécessaire anticipation stratégique. Il admire en cela les qualités de César, qui, en plusieurs occasions, surprend et terrorise son ennemi[25]. Sa science des mou­vements rapides et de l’environnement montagneux lui permettent aussi de remporter de belles victoires lors de la campagne de La Valteline.

D’ailleurs, il se refuse à n’agir qu’en réaction face à l’action ennemie. A cette fin, il nous montre clairement sa volonté de définir de véritables centres de gravité qui lui permettront d’organiser et canaliser toute son action.

Le duc de Rohan connaît l’importance du terrain et nous offre bon nombre d’exemples de points clés terres­tres : passages de forêts, de cols, franchissement de coupures humides[26]…Il sait l’éventuel caractère déter­mi­nant d’un point haut, d’une forteresse.

Une place forte, d’ailleurs, est réellement cruciale lorsqu’elle peut conditionner les flux logistiques du défenseur comme de l’attaquant. Les vivres sont à coup sûr, au xviie siècle, le premier facteur limitant des opéra­tions militaires. Empêcher l’ennemi de se ravitailler est la garantie d’un succès à court et moyen terme…. Seul le général prévoyant et organisé peut mener à bien une campagne. Il précise, en particulier, dans Le Parfaict capitaine, que pour mener une campagne offensive, il est une précaution absolument nécessaire : “si c’est un pays d’où l’entrée soit difficile, et qu’il y a peu de passages pour y entre, il faut en forcer un, avant que passer outre, s’y fortifier et y asseurer le chemin de ses vivres”.

Enfin, en tant que chef de parti, le duc de Rohan connaît la faiblesse du ciment qui unit les coalitions. Il en fait donc l’un de ses principaux centres de gravité, qu’il se propose d’atteindre soit en portant ses efforts sur l’un des membres de la coalition, soit en se montrant très partialement clément avec l’un d’entre eux. Il juge, en effet, le lien qui unit les États peu durable. Les États ne peuvent rester longtemps ligués “sans y naistre des dégousts, mes intelligences, envies et mesmes des inimi­tiez à cause de le diversité de leur humeur et interest”.

Il se montre assurément sur ce dernier point très psychologue. L’importance du facteur psychologique est d’ailleurs une conviction de Henri de Rohan.

Le comportement exemplaire du chef, tant par le courage au combat que par l’endurance montrée à supporter les fatigues et contraintes de la guerre, est une condition nécessaire pour s’assurer de la fidélité et de la confiance de sa troupe[27].

En outre, en raison du haut niveau d’engagement réclamé aux soldats, le grand capitaine ne peut espérer une adhésion complète et dénuée d’hésitation s’il ne se préoccupe ni des blessés ni des morts car “l’appréhension de se trouver pauvre et estropié après avoir longuement servy est un rude remords pour les retenir [de s’engager]”.

Enfin, le duc de Rohan affirme sa préférence pour une stratégie offensive, bien meilleure pour la troupe d’un point de vue psychologique. En effet, “l’expérience nous apprend qu’en toutes actions de guerre, celuy qui attaque redouble son courage, et celuy qui est attaqué a de la crainte”.

Mais, loin d’être un adepte inconditionnel du choc frontal, le duc de Rohan présente un certain nombre de stratégies indirectes et vante leur efficacité. Ainsi, il fait l’apologie de la stratégie de la terre brûlée, qui peut être utilisée aussi bien par le défenseur[28] que l’attaquant[29], mais nécessite rigueur et inflexibilité dans l’exécution[30]. Il mesure aussi tous les avantages qui découlent d’une rupture des flux d’approvisionnements. Il montre même les résultats obtenus dans le passé par l’emploi de façon limitée dans l’espace et dans le temps de l’arme de la terreur[31].

Il est donc évident que les crimes de guerre ne sont pas sa première préoccupation. Il semble tout à fait prêt à les admettre dans la mesure où ils lui permettent d’atteindre plus rapidement ses objectifs militaires. Fort lucidement, il en reconnaît le caractère inéluctable : les empêcher pourrait passer pour un aveu de faiblesse et générer curieusement une élévation du niveau de vio­lence au niveau de la campagne[32]. Certes, il montre à plusieurs reprises sa désapprobation quant aux crimes gratuits, mais avoue son incapacité d’empêcher en parti­culier le pillage qui permet aux troupes du xviie siècle de survivre et d’être récompensées.

Fort de ces principes d’emploi des forces très clairs et relativement exhaustifs, le duc de Rohan montre également dans son œuvre une bonne approche des grands principes de la guerre.

Tout d’abord, celui de la liberté d’action est com­pris et respecté par Henri de Rohan. Xénophon disait : “L’art de la guerre est en définitive l’art de garder sa liberté”. Le duc reprend cette idée à son compte : “la science de la guerre consiste principalement à ne com­bat­tre que quand on veut”. Avec de nombreux exemples, Rohan nous montre l’intérêt d’une recherche constante de la prise d’initiative et il prodigue beaucoup de conseils pour la préserver. Son engouement pour le camp retran­ché s’explique alors aisément puisque “le retranchement empesche l’ennemy de vous contraindre à combattre que quand il vous plaist”. Ceci explicite aussi sa préférence pour les modes d’action dynamiques plutôt que pour ceux statiques[33]. Il se positionne, par exemple, volontai­rement et ostensiblement en faveur des sorties lors­qu’une place est assiégée, contrairement à la tendance générale[34]. Il estime qu’il existe deux manières complé­mentaires de défendre une place, en “tenant l’ennemy esloigné par retranchements, et l’incommodant quand il s’approche par sorties”.

Mais conserver cette initiative nécessite, bien enten­du, d’être fort bien renseigné et de toujours se préparer, au moins intellectuellement, à la situation la plus défavo­rable. Le duc de Rohan consacre ainsi un chapitre entier de son traité aux espions et aux guides. Le volet “sûreté” de la liberté d’action est donc fondamental pour le duc de Rohan[35].

Il démontre d’ailleurs tous les avantages de l’emploi de son corollaire : la surprise. Il en fait même un “hyperprincipe”[36]. Il en mesure les risques[37] mais en connaît l’efficacité, en particulier quand il s’agit de pren­dre une place[38]. “C’est une chose certaine qu’on taschera tousiours de les prendre plustost par surprises que par voie force : pource qu’on y gaigne la dépense et le temps”.

Le recours à la manœuvre de déception s’impose donc naturellement pour Rohan : elle correspond bien à cette double recherche de l’initiative et de la surprise. Le duc de Rohan en remarque la pertinence dans son analyse des campagnes de l’Antiquité et n’hésite pas à y recourir lors de ses campagnes. Il abuse l’ennemi soit par des marches et contre-marches de ses troupes, dissi­mu­lant ainsi ses véritables intentions à l’ennemi, soit par une désinformation subtile en utilisant les propres espions adverses[39]. Cet emploi de manœuvres de diver­sion ou du jeu du renseignement[40] s’inscrit bien dans cette volonté de préserver son initiative et de surprendre son ennemi, donc de favoriser sa propre liberté d’action.

Mais loin de s’arrêter au seul principe de la liberté d’action, le duc de Rohan se montre également totale­ment conscient de la nécessité de l’économie des forces.

Son analyse tactique fine des batailles romaines et grecques l’a convaincu du caractère indispensable de la réserve. Elle est gage d’efficacité car “il est une chose longue et difficile de vouloir remettre en bon ordre une armée qui a combattu, pour combattre de nouveau, les uns s’amusans au pillage, les autres se faschans de retourner au péril…”. Et, outre ces aspects de discipline et de stress au combat, elle est aussi nécessaire au nom de la règle immuable du soutien des troupes engagées[41].

Ainsi, il pose en condition impérative de succès, lors d’une bataille, l’échelonnement de l’engagement des troupes. “Il ne faut iamais hazarder ses troupes en un seul choc mais faire soustenir les unes par les autres”. Il affirme que “la science du général d’armée n’est pas tant à rallier des troupes en désordre et éperdües comme à faire combattre ses troupes bien à propos les unes après les autres et non toutes à la fois”.

Cependant, outre ces aspects plutôt tactiques, l’effet pervers au xviie siècle de la trop grande impor­tance stratégique attribuée à l’économie des forces conduit à une logique imposée de guerres de siège[42]. Une forteresse bien située et bien fournie en hommes d’armes permet d’arrêter un envahisseur pourtant plus puissant car “une place bien opiniastrée est la ruyne d’une armée”. Donc, “on s’est résolu d’opposer des places fortes aux conqué­rants pour arrester avec peu de gens leur première furie”. L’intérêt d’un réseau de villes fortifiées est en effet double. Il permet d’imposer des sièges longs à des armées qui ont du mal à se ravitailler sur le terrain. Il peut aussi compromettre les flux de toute nature entre les troupes en campagne offensive et leurs pays d’origine[43].

Le duc de Rohan souligne par contre le danger de forteresses mal gardées qui, une fois prises, fourniront des points d’appui solide à l’ennemi[44], et leurs rôles éventuels dans les séditions intérieurs[45], telle celle de la religion réformée…, où elles deviennent des refuges inviolables pour les insurgés. Ainsi, Henri de Rohan prétend que, même pour un État fort, les souverains “ne doivent avoir de forteresses que bonnes et en petit nombre et seulement sur les frontières, et nulles dans le cœur de l’Estat ; pource qu’ayant plus à craindre les guerres civiles que les estrãngères”.

Enfin, malheureusement, même si le duc de Rohan est sans doute conscient des avantages de la concen­tration des forces en un lieu et en temps donné, il ne peut respecter ce principe fondamental de la masse.

Il est un partisan inconditionnel des troupes de faible effectif. Il reconnaît la plus grande facilité à main­tenir des dispositifs cohérents ou à changer de posture pour des troupes de petits volumes par rapport à des grandes. Il affirme qu’ “une petite troupe avec force gens de commandement est en exécution plus obéissante et engendre moins de désordre qu’une grosse troupe”. Il les sait aussi plus discrètes[46] et l’utilisation de la surprise revêt pour lui une grande importance. Mais surtout, ce choix d’armée de petit volume répond aux insuffisances de l’organisation logistique militaire du xviie siècle.

De toute façon, les difficultés liées aux mouvements et stationnement des armées en campagne suffisent pour justifier ce choix. La mauvaise densité des itinéraires rend les armées en déplacement incapables de réagir, d’autant plus que leurs déplacements sont fortement gênés par un bagage important et par les équipages des canons[47]. De même, le stationnement impose un morcel­lement des unités qui les rend vulnérables[48]. Seul le camp retranché permettrait de résoudre cet épineux problème et donc de conserver une certaine concentra­tion des forces même pendant cette phase délicate de la manœuvre[49].

Donc, si le duc de Rohan nous montre sa parfaite connaissance et sa volonté de respecter les deux grands principes que sont la liberté d’action et l’économie des forces, il avoue son incapacité à réaliser la concentration des efforts.

Son approche, enfin, des aptitudes majeures à détenir se montre également très réaliste et moderne dans de nombreux domaines.

Tout d’abord, il s’interroge sur la constitution idéale d’une armée. Il affirme sa conviction de la néces­sité de pouvoir choisir ses soldats[50], condition sine qua non pour ne pas avoir à commander une troupe de brigands. Il nous en donne la raison première : “pour le simple solde (avec quoy à peine peut on vivre, et dont le moindre artisan ne se contenteroit pas) le sodat s’aban­donne à toutes sortes de périls et de fatigues, or nul n’y est poussé si ce n’est ou par émulation d’honneur, ou par la licence de mal-faire : Et comme le premier but est vertueux, aussi tire-t-on de bõs services de ceux qui y entrent pour ce subject”.Il ne veut donc sous ses ordres que des soldats qui cherchent l’honneur en servant sous ses ordres. “C’est pourquoy l’élection des soldats est une meilleure manière de former une armée que de recourir aux volontaires dans lesquels tous les vagabonds et mal vivants, et qui ne peuvent vivre que de volerie, se font enroler”.

Mais surtout, il pose les bases du principe de la modularité, estimant que la génération de forces en vue d’une campagne doit être menée en tenant compte des données géographiques du futur théâtre d’opérations et, bien entendu, de la composition de l’armée ennemie. Il faut “proportionner la Cavallerie avec l’Infanterie laquelle peut avoir ses distinctions selon la situation du pays où vous faites la guerre ; ou bien des ennemis contre lesquels vous avez à combattre”, écrit-il dans Le Parfaict capitaine. Il précise ainsi que “si vous estes en un lieu de campagne plein de fourrage, et que vous avez à faire la guerre contre une grande Cavallerie, il faut en dce cas vous fortifier de plus grand nombre de Cavallerie”, mais “que si la guerre se fait en un pays serré ou de mon­tagnes, ou de forests, ou de marests, ou de hayes et fossez, et qui aye force places fortifiées ; pource que la guerre se réduit plustost en sièges qu’en batailles et combats de campagne ; à lors il faut fortifier son infanterie”. Fort de ce constat, il arrête les proportions de chacune de ces armes en fonction de la configuration du terrain : “pour les pays ouverts d’un quart de Cavallerie sur trois quarts d’Infanterie. En un pays serré d’une sixiesme partie de Cavallerie sur cinq parts d’Infanterie”.

Il donne également l’articulation idéale de chaque arme, tout en affirmant leur complémentarité, même s’il reste fondamentalement très attaché à l’infan­terie. Il propose même pour chacune d’entre elles de véritables structures hiérarchiques de commandement et de transmission des ordres et définit les missions que tous doivent remplir. Finalement, il dépeint l’état-major général idéal. Sa démarche étonne par sa cohérence, son réalisme et sa pertinence. Elle correspond à la carence dans le domaine patente au xviie siècle : “il n’y a rien de plus nécessaire dans une armée que d’y voir les charges bien réglées, et que chacun sçache à qui il doit commander ; et à qui obeyr ; et neantmoins en nulle lieu ne voy cela absolument décidé”.

Pourtant, malgré cette qualité de réflexion démon­trant un organisateur hors pair, il peine à proposer une solution à la difficile équation du déploiement des troupes[51].

Il connaît et appréhende les difficultés liées à la projection physique de forces, surtout si elle doit se faire par voie de mer. Pourtant, beaucoup de corps français sont engagés dans des guerres hors de la France, con­naissant alors des problèmes logistiques d’importance. Il se retrouve d’ailleurs lui même en fâcheuse posture lors de la campagne de La Valteline, quand plus aucun ravi­taillement ne lui parvient de France.

De façon étonnante d’ailleurs, ce paramètre du ravitaillement prend une telle importance au xviie siècle qu’il impose selon Rohan un déploiement de troupes adaptées à la logique des guerres de siège. Il s’agit, pour l’assiégé comme pour l’assiégeant, de provoquer la rup­ture des flux de ravitaillement de son adversaire. Il leur faut donc scinder leur force en deux, une moitié étant dévolue à l’action principale tandis que l’autre partie sert, dans le cas du défenseur, à empêcher le ravitail­lement de l’assiégeant[52] et, dans le cas de l’attaquant, à empêcher qu’une force ennemie mobile obère sa capacité à recevoir des vivres. Le duc de Rohan montre encore une fois sa volonté de conserver la liberté d’action en ne restant pas uniquement statique.

Par contre, ses modèles théoriques de déploiement de troupes au moment de la bataille restent étonnement figés sur les modèles de l’Antiquité. Il préconise de placer la cavalerie aux ailes, de toujours débuter le combat par le côté où se trouvent les troupes les plus fortes et d’essayer d’envelopper l’ennemi.

Pourtant, il sait montrer un certain génie tactique dans la guerre de montagne lors de la campagne de la Valteline. Toujours en infériorité numérique, il parvient par la grande mobilité de son armée et sa grande maîtrise des spécificités du milieu montagneux, acquise sans aucun doute lors de ses combats contre la couronne dans les Cévennes, à toujours porter son effort principal sur une partie de l’armée ennemie, évitant ainsi de l’affronter rassemblée.

De toute façon, l’ordre théorique trop figé de l’anti­quité doit tenir compte de l’accroissement de la puissance de feu sur le champ de bataille, qui oblige le général à revoir toute la problématique des distances : distance qui sépare les combattants entre eux, écart entre les unités constituées, entre les armées, place du général sur le terrain[53]….

Cependant, si dans sa réflexion théorique sur le déploiement des troupes sur le champ de bataille, le duc de Rohan s’est montré quelque peu victime d’une trop grande admiration de l’Antiquité, il fait montre d’un esprit novateur en abordant si brillamment dans son œu­vre le domaine de la logistique, autre aptitude majeure à détenir.

Prévoyant et organisé, il s’efforce d’éviter à ses troupes de souffrir des aléas du ravitaillement en vivres[54], si fréquents à cette époque[55]. Il organise avec rigueur le transport des vivres[56], affirme la nécessité de créer un réseau de magasins de vivres[57] et veut avoir sous ses ordres un commissaire général des vivres compétent[58]. Et, connaissant ce point faible[59], il préco­nise bien entendu de l’exploiter chez l’adversaire.

Mais, outre le soutien de l’homme, c’est surtout dans le domaine de la maintenance que le duc de Rohan fait preuve d’originalité et de modernité. L’importance croissante de l’artillerie au xviie siècle et son caractère inéluctable pour les grandes armées induisent un certain nombre de difficultés logistiques. Le déplacement des pièces d’artillerie implique des équipages très consé­quents[60], nécessite de recourir à bon nombre de corps de métier pour en assurer le soutien : charrons, forgerons, maréchaux-ferrants, charpentiers pour faire ou refaire des ponts, pionniers pour radouber des chemins défoncés par le poids des pièces[61]… Face à cette nouvelle donne, le duc de Rohan propose la création du premier service du matériel, où tous ces corps de métier seraient rassemblés et commandés par un chef, unique responsable de l’ensemble de ces fonctions devant le général[62].

L’œuvre du duc, dans son ensemble, permet donc d’affirmer la naissance d’une pensée stratégique chez Rohan. Mais, sa réflexion ne s’arrête pas au domaine purement stratégique. Il fait montre d’une vision élabo­rée et politique de la géostratégie de l’espace terrestre au xviie siècle.

Tout d’abord, il est conscient de bon nombre de facteurs géostratégiques.

La topostratégie[63] est assurément une pierre d’angle de son raisonnement stratégique. Il détermine parfaitement les points clés terrain au niveau politico-stratégique de son siècle : La Valteline[64], Pignerol[65]. Il souligne même l’importance des ports en tant que bases de projection, même si en pratique il n’a jamais été amené à se projeter par voie maritime[66].

Bien entendu, il analyse et prête une attention toute particulière au terrain en tant qu’obstacle[67]. Ce problème s’avère très épineux au xviie siècle en raison des insuffisances notables du réseau routier et des ponts[68]. Ceci obère considérablement les mouvements des armées et implique l’existence de points de passage incontournables, tels les ponts, les cols…, qui sont autant de lieux de vulnérabilité pour l’armée en campa­gne[69]. Cependant, loin de se contenter d’un constat passif de ces difficultés, le duc de Rohan propose des solutions pour les surmonter. Outre des solutions techni­ques, par exemple des moyens de franchissement des coupures humides, il préconise tactiquement le recours aux manœuvres de déception afin d’éviter au maximum d’avoir à forcer un franchissement sous le feu de l’ennemi[70]. Et, pour les cols comme pour les rivières, il conseille l’utilisation de guides du pays susceptibles de trouver des gués ou des itinéraires de délestage. Mais, c’est surtout dans son approche du combat en milieu montagneux que le duc de Rohan fait montre de son génie stratégique et tactique. Son expérience acquise dans les Cévennes, son inclina­tion pour les mouvements de troupes rapides et sa volonté de surprendre l’adversaire lui permettent de remporter plusieurs victoires contre les armées impé­riales et espagnoles lors de la campagne de La Valteline. Conscient des avantages et des inconvénients de ce milieu très particulier, il n’a de cesse d’en apprendre la géographie et profite de cette connaissance pour utiliser au mieux le milieu afin de conserver en permanence l’initiative stratégique.

Mais, le duc de Rohan pousse encore plus loin sa réflexion à partir du facteur géographique et aborde de façon originale le domaine de la morphostratégie.

Il affirme sa conviction de la corrélation entre un pays et son armée. Cette dernière est le reflet de ses forces et faiblesses, très liées à la notion de géographie humaine, physique et économique. Il retient donc trois catégories d’États : les petits, les médiocres et les puissants. Et pour chacun d’entre eux, sans en oublier les caractéristiques purement dépendantes du terrain, il définit l’organisation et le volume de forces idéaux.

Il note même une certaine corrélation entre la composition d’une armée, le type de recrutement arrêté et la manière dont son pays d’origine s’est formé.

Dans tous les cas, il juge indispensable une analyse morphologique et politique du pays, futur théâtre d’opé­ration, avant de lancer une offensive. Il remarque le souci de César à amasser des renseignements dans tous les domaines aussi bien économiques, sociaux que mili­taires, avant le déclenchement d’une quelconque opéra­tion. Seule cette préparation bien menée peut permettre d’arrêter une stratégie. Il préconise également d’adapter la composition du corps expéditionnaire au pays, à sa géographie physique et aux possibilités logistiques qu’il offre. Il est en cela parfaitement cohérent avec son ana­lyse des spécificités des différentes armes (cavalerie, infanterie, artillerie…). Il insiste d’ailleurs fortement sur ce problème des flux logistiques et raisonne donc alors plus en terme d’espace que de terrain. Il craint les élongations logistiques par rapport à sa base arrière….

Le duc de Rohan est donc à coup sûr un véritable stratège. La richesse de sa réflexion stratégique, géostra­tégique et même morphostratégique tout aussi bien que ses qualités de général sur le terrain le place assurément parmi les plus grands capitaines qu’ait compté la France au xviie siècle. Mais, il est aussi un chef de faction ambitieux, donc un homme qui ne peut ignorer les arca­nes du monde politique. Il nous le montre par sa vision claire et précise de la géopolitique de son siècle, tout particulièrement avec son ouvrage De l’intérêt des Princes et des États de la chrétienté.

Fort curieusement, le général huguenot, si attaché aux valeurs ancestrales de la noblesse et si convaincu de l’importance de la religion, se situe résolument, d’un point de vue politique, dans le camp le plus moderne et le plus éloigné de ces idéaux sociaux : celui de la Raison d’État. “Les Princes commandent aux peuples et l’intérêt commande aux Princes” affirme le duc de Rohan. Mais son ralliement à la cause cardinalice n’est peut-être pas désintéressé….

En effet, d’une part, contrairement au parti huma­niste, celui de la “Raison d’État” admet la violence comme un des principes de l’Univers et ne développe donc pas de doctrine pacifiste. Le duc de Rohan ne doit sa réputation qu’à la valeur de ses armes. Il ne peut donc souscrire à une perte d’influence du monde militaire. D’autre part, l’analyse géopolitique du cardinal de Richelieu est la même que celle du duc : l’Espagne est l’ennemi. Cet axiome établi, le duc de Rohan s’empresse de démontrer que la persécution du parti réformé en France sert la cause ibérique et tente de persuader le gouvernement royal que les protestants en Europe sont les alliés naturels de la France et un facteur d’équilibre en Europe. Il défend ainsi assurément la cause de son parti…. Son analyse de l’échiquier géopolitique se révèle donc relativement partiale.

Mais la victoire de la Raison d’État, cause à laquelle le duc de Rohan semble s’être rallié, finalise la mise en place de l’État absolu, objectif prioritaire du cardinal de Richelieu. Les minorités n’ont plus leur place dans un tel État. A la mort du cardinal et du roi Louis XIII, les factions ligueuses et frondeuses pourront, certes, de nouveau se révolter contre le pouvoir de la régence. Cependant, il sera déjà trop tard pour le parti réformé, qui, après la perte de La Rochelle, première de leurs places fortes, ne retrouvera jamais sa place dans l’échiquier politique intérieur français. Tout espoir de renaissance politique s’écroule avec la mort de son dernier, mais ô combien prestigieux Capitaine, le duc de Rohan, comme simple volontaire en 1638 à la bataille de Rheinfeld sous les ordres du duc de Weimar. Malgré tout son talent militaire et sa foi religieuse intangible, il aura échoué, voire précipité la perte de son parti.

Sources primaires

Rohan H. (duc de), Mémoires du duc de Rohan, tome II (comprenant différents Discours (1ère partie) et le récit du Voyage fait par M. le duc de Rohan. Fait en l’an 1600 (2e partie), Amsterdam, 1756.

Rohan H. (duc de), Mémoires et lettres sur la guerre de la Valteline avec préface du baron de Zur-Lauben, tome III (Lettres du duc de Rohan) Genève, 1758.

Rohan H. (duc de), Mémoires du duc de Rohan, nouvelle collection des Mémoires relatives à l’histoire de France, Michaud et Poujolat, 1857.

Rohan H. (duc de), Mémoires sur la guerre de la Valte­line, nouvelle collection des Mémoires relatives à l’histoire de France, Michaud et Poujolat, 1857.

Rohan H. (duc de), Le Parfaict capitaine, autrement l’abrégé des guerres de Gaule des commentaires de César, Biblio Verlag-Osnabrück, 1972.

Rohan H. (duc de), De l’Intérêt des princes et des États de la chrétienté, Presses Universitaires de France, 1995.



[1]     Le duc de Rohan écrit dans ses mémoires : “Pleurons avec raison le plus grand Roy qui fut sur le terre qui faisait du bien à plusieurs et du mal à personne… N’est pas à moy un asses grand sujet de plaindre la seule occasion de témoigner à mon Roy, mais ô Dieu ! à quel Roy ! mon courage, ma fidélité, mon affection. Certes, quand j’y songe le cœur me fend ; un coup de picque donné en sa présence m’eust plus contenté que de gaigner maintenant une bataille”.

[2]     Le problème des favoris n’est pas une particularité française. Dans son ouvrage Louis XIII, Pierre Chevallier ébauche sans com­plaisance une esquisse de cette problématique européenne de l’épo­que. “Philippe III et Jacques I étaient du reste gouvernés par leurs favoris. En Espagne, le duc de Lerme, avide et cauteleux, exerçait le pouvoir, tandis que Jacques I abandonnait à ses mignons la direction des affaires. Après Robert Karr, créé duc de Somerset par la grâce royale, le Roi Jacques ne jura plus que par Georges Villiers, duc de Buckingham, qui sut après l’avènement de Charles I devenir le premier ministre du nouveau Roi”.

[3]     Rohan condamne ainsi, de façon explicite, entre autres, Pui­sieux : “La faveur était tombé aux mains de Puisieux, homme de petit courage et dont toute l’industrie ne consistait qu’en tromperies, il commença à penser à sa grandeur au lieu de celle de son maître, vice ordinaire des favoris”.

[4]     Il affirme dans Le Parfaict capitaine que, des récompenses, “on en doit user de telle sorte que l’honneur de ceux qui ont fait de belles actions, et rendu de grands services, ne soit diminué ou mesprisé, pource que les âmes les plus généreuses qui excuseront facilement tout manquement d’autre récompense de leurs services, ne supporteront jamais qu’on les frustre de l’honneur du à leurs belles actions”.

[5]     Le duc de Rohan remarque que la conjoncture d’une situation peut même permettre d’effacer le ressentiment qu’un Roi peut res­sentir. Il commente de cette façon son rappel d’exil pour prendre la tête de l’armée royale, qui doit se rendre en Valteline : “comme les Princes la plupart du temps s’arrêtent plus à la considération du service qu’on leur peut rendre à l’avenir, qu’au ressentiment des disservices qu’ils croient avoir reçus, le roi Louis se résolut de donner cet emploi au duc de Rohan”. (Mémoires sur la guerre de La Valteline) ;

[6]     Le duc de Rohan nous apprend, dans ses Mémoires sur la guerre de La Valteline qu’il était “chose usitée au gouvernement de la France, durant ce temps là, de borner le pouvoir des généraux d’armée ou en leur donnant un compagnon entièrement dépendant de ceux qui avaient le maniement des affaires ou en leur mettant auprès d’eux certains personnages de robes longues comme espions et observateurs de leurs actions”.

[7]     Pierre Chevallier, dans son Louis XIII, abonde dans ce sens. Il note qu’en 1622, “monsieur de La Force et le duc de Châtillon ont tous les deux obtenus le maréchalat en échange de leur trahison à la cause de la Religion, Henri de Condé a beau jeu de faire remarquer à messieurs de Schomberg et de Bassompierre que leur loyalisme et leur fidélité ne leur valaient pas les éclatantes promotions dont bénéfi­ciaient les anciens rebelles qui se rendaient à composition”.

[8]     Pierre Chevallier, dans son Louis XIII, qu’en 1621, lorsque le Roi quitte Fontainebleau pour se rendre à Saint Jean d’Angély où le duc de Soubise s’est installé, sur la route, “avant de quitter Saumur, le Roi se rendit en pèlerinage à Notre-Dame des Ardilliers où, accompagné de tous les Princes et seigneurs de sa suite, il communia avec une telle ferveur que l’on se serait cru à la veille d’une nouvelle croisade contre les Albigeois”.

[9]     Dans ses Mémoires, le duc de Rohan écrit : “Je me suis imaginé la perte de mes biens et de mes charges… je suis tout préparé à souf­frir puisque cela est résolu, l’ayant promis solennellement et ma cons­cience me l’ordonnant ainsi, de n’entendre qu’à une paix générale”.

[10]    Le duc de Rohan insiste sur ce point dans ses Mémoires. Il insis­te sur les revendications envoyées par du Plessis Mornay à l’atten­tion de l’assemblée des protestants réunis à Châtelleraut. Du Plessis Mornay demande “que les brevets des places de sûreté… soient rendus (aux protestants), à savoir la somme entière des garnisons dont la moitié a été retranchée. Que les places qu’on nous a fait perdre au préjudice d’icelui, par le changement de religion des gouverneurs ou autrement nous soient remises. Que toutes les places de sûreté nous soient continuées pour au moins dix ans…Qu’il soit permis d’entrete­nir et de fortifier les places qui par le temps vont en décadence…Qu’il soit demandé quelque place de sûreté dans les provinces où il y a nombre de personnes de la religion”.

[11]    Pierre Chevallier, dans son Louis XIII, nous apprend que le duc de Rohan n’est jamais perdant dans les paix qui sont con­clues suite aux guerres des réformées. Ainsi, à la paix de Montpel­lier, il traite personnellement avec le Roi, il obtient le gouvernement des villes de Castres, de Nîmes et d’Uzès et reçoit 60 000 écus de pension. “C’était agir avec lui comme avec les ducs de La Force et de Châtil­lon, qui pour prix de leur ralliement avaient été promus maréchaux de France”. En 1629, il retrouve également la totalité de ses biens et reçoit 100 000 écus, il est simplement tenu de s’installer à l’étranger.

[12]    Le duc de Rohan souligne, dans ses Mémoires, la conduite indi­gne du duc de Bouillon. En 1616, “pour faire valoir son service rendu au Roi (il aime, après avoir été l’instigateur d’une révolte, jouer les monnayeurs à la cour), il déclame contre ceux de l’assemblée, les appelle rebelles…s’offrit d’aller contre eux”.

[13]    Dans Le Parfaict capitaine, le duc de Rohan nous apprend que “les entreprises de places se font en diverses manières, ou par pétards, ou par escalade, ou par des trous aux murailles”.

Jean Bérenger, dans Turenne précise que “l’usage des mines obéis­sait déjà à une technique raffinée et les Turcs étaient passés maîtres dans l’art de provoquer une brèche, en creusant une galerie sous le rempart. Arrivés sous l’ennemi, les sapeurs accumu­laient de la poudre et allumaient un “fourneau”. Henri de Rohan donne donc un certain nombre de précisions sur cette technique, dans Le Parfaict capitaine. Il enseigne ainsi que “pour bien servir chasque pétard, il faut dix hõmes : cette file de dix pour le premier pétard sera conduite par quelque brave sergent…”.

Pour l’artillerie, il nous offre sa conviction : “il n’y avait place, toute forte fust-elle, qui ne connut fortune d’estre prise par cette nouvelle invention”.

[14]    Il consacre à ce sujet tout un chapitre de son ouvrage Le Parfaict capitaine, intitulé “Des Armes”.

[15]    Le duc de Rohan ferait sans aucun doute siens les propos tenus par Brantôme : “nous autres gentilshommes, nous sommes poussés par double sujet à faire de beaux actes : l’un pour la noblesse que nous avons extraite de nos ancêtres…et l’autre pour les armes qui nous sont nées(Discours sur les colonels de l’Infanterie de France). Il n’hésite, d’ailleurs, pas à, par exemple, expliquer la bassesse d’une action par la faible extraction de l’individu qui la commet. Le cas de Georges Genatz est explicite. Il fut prêcheur protestant, puis lassé de ce service, embrassa la carrière des armes et devint colonel. “Et lors commençant de se juger capable de rendre quelque notable service à la maison d’Autriche en son pays, estima que la religion dont il faisait profession le pouvait rendre moins agréable à ce parti là et moins capable d’en recevoir les récompenses qu’il se promettait. C’est pourquoi il se fit catholique”. Ce personnage a été capable de trahir sa foi. Pour expliquer cette attitude, Rohan a souligné qu’il s’agit d’un homme “de petite condition, sans parenté ni autre dépendance” (Mémoires du duc de Rohan sur la guerre de La Valteline).

[16]    En 1628, à Aymargues, à quatre lieues de Nîmes, le duc de Rohan se trouve confronté au marquis de Saint-Sulpice, cadet de la maison d’Uzès. Il met le siège devant la place tenue par ce dernier : “Quand le marquis de Saint-Sulpice, cadet de la maison d’Uzès, vit cet appareil, il jugea n’avoir assez d’hommes pour soutenir cet effort et commença à capituler. Le duc de Rohan lui manda qu’il était fâché qu’un jeune seigneur de sa qualité se fût engagé si mal à propos dans une place où, pour son premier coup d’essai, il ne pouvait recevoir que de la honte, néanmoins pour l’amitié qui était entre leurs maisons, il lui accordait une capitulation aussi honorable qu’il le pouvait demander, laquelle il accepta et sortit dans une heure après” (Mé­moires du duc de Rohan). Le duc de Rohan est déçu par la piètre prestation militaire d’un seigneur d’aussi haute extraction, mais, en raison de l’amitié qui lie les deux familles, il lui propose une reddition avantageuse.

[17]    Ses critiques dirigées contre le duc de Bouillon et le duc de Buckingham sont particulièrement acerbes.

[18]    En 1625, par exemple, le duc de Rohan loue l’action de cinq hommes de basse extraction qui, restés à bord du vaisseau “La Vierge” font le sacrifice de leur vie pour la Religion : “voyant venir quatre vaisseaux de l’armée royale (ils) se résolurent à tout :…le patron… sauta dans la poudre avec une mèche allumée et fit périr les cinq vaisseaux”.

[19]    Dans Le Parfaict capitaine, il affirme que “ce qui cause ce mal (les gens de guerre sont mal traités) est que les gens de lettres ont occupé presque partout le gouvernement des estats, lesquels à cause qu’ils haïssent les gens de guerre, les font tousiours mal traitter ; et mesme conseillenyt de se servir plustost d’auxilliaires que de leurs subjects naturels”.

[20]    Dans son Abrégé de la guerre des Gaules, le duc de Rohan nous en offre un exemple. Lors de la huitième guerre, Labienus, un des lieutenants de César a recours à la ruse pour vaincre les Trévois. Il “s’advisa de témoigner publiquement qu’il y avoit des Gaulois dans son Armée qui les en advertiroient…les Allemens viennent en désordre comme à une victoire bien assurée, mais Labienus…en bon ordre les deffoit”.

[21]    Dans Le Parfaict capitaine, le duc de Rohan affirme : “Par l’observation exacte de la discipline militaire, plusieurs capitaines ont surmonté de grandes difficultez et ont acquis de glorieuses victoires et que plusieurs autres pour l’avoir méprisée ont ét honteu­sement deffaits”.

[22]    Dans Le Parfaict capitaine, le duc de Rohan clame : “Mais ce n’est pas tout d’avoir bien armé vos soldats, si vous ne les obligez pas de porter leurs armes, estant une honte insupportable de voir auiour­d’huy leur délicatesse et le mépris qu’ils en font”.

[23]    Le duc de Rohan préconise d’utiliser le droit au pillage comme récompense pour les plus méritants. Il écrit ainsi, dans Le Parfaict capitaine, “on peut départir les meilleurs logis [à piller] à ceux qui l’ont le mieux mérité”.

[24]    Le duc de Rohan affirme en effet dans son “Discours sur le gouvernement de la reine mère fait en l’année 1617” : “Y-a-t-il rien qui arrache plus aisément des cœurs des sujets la révérence due au prince de les accoutumer à prendre les armes contre son nom ?” On comprend donc qu’il se sente obligé de justifier ses entrées en guerre contre le Roi.

[25]    Le duc de Rohan illustre, par exemple, ce propos par la plus célèbre des anticipations stratégiques de César : le passage des Alpes en plein hiver pour contrer la révolte de Vercingétorix. “Ces nouvel­les entendues de César [Vercingétoris prône la sédition], il part en plain hyver, passe les montagnes de Gevaudan couvertes de neiges, et se rend plustost en Auvergne qu’on ne sçeut son partement d’Italie,… r’affermit plusieurs peuples à son party, et estonne ceux qui s’estoient revoltez…il fait voye dans les montagnes couvertes de six pieds de neige, et effroye plus ses ennemis de le voir au milieu d’eux que par ses grandes forces”.

[26]    Il sait l’indéniable importance des zones clés du terrain pour une armée en mouvement. Il enseigne ainsi dans Le Parfaict capi­taine : “s’il y a une rivière à passer, où on ne puisse faire qu’un pont ou quelque pas de montagne, ou marests ou forests où on ne puisse faire divers chemins, alors il faut passer les uns après les autres, et en divers iours”.

[27]    Le duc de Rohan ferait sans doute sienne l’assertion d’Alexan­dre de Pontayméry dans L’Académie ou Institution de la noblesse française : “Le seigneur issu de noble et ancienne race est regardé de plusieurs milliers d’hommes ; le peuple [le] suit de l’esprit, en sa manière de vivre, de l’œil en son maintien, et du courage à la guerre”.

[28]    Dans son chapitre “De la défense des Estats selon leurs forces et situation” du Parfaict capitaine, le duc de Rohan recommande tout particulièrement le recours à cette stratégie en mode défensif dans le cas où le pays est attaqué par un ennemi aux forces trop importantes pour qu’il soit possible de l’affronter militairement en terrain ouvert. Il ne reste plus alors qu’à “déserter la campagne, et brusler tous les vivres que vous ne pouvez garder”.

[29]    L’attaquant peut avoir intérêt à recourir à ce type de stratégie pour mieux affamer le pays attaqué et rendre ainsi, d’une part, plus efficace ses sièges devant les villes fortes qui ne pourraient être alors ravitaillées par l’extérieur faute de matières premières et, d’autre part, intenable la position du chef des défenseurs qui ne serait plus soutenu par sa propre population. Sur ce dernier point, Rohan cite l’exemple d’Ambiorix : “César va faire le dégast au païs d’Ambiorix pour le faire hayr des siens”.

[30]    Le duc de Rohan souligne à ce propos, dans ses commentaires de la guerre des Gaules, l’erreur faite par Vercingétorix dans son com­bat défensif contre César. “En de telles affaires, tous les conseils médiocres, ou à demy executez sont ruyneux ; comme la prise de Bourges nous en sert d’un exemple mémorable, parce qu’en le voulant sauver d’un embrasement salutaire, elle fut conservée pour l’utilité des romains, qui en sa prise trouvèrent les commodités qui leur manquaient”.

[31]    Il cite, dans ses commentaires de la guerre des Gaules, un exemple parfaitement explicite de l’emploi de la stratégie de la ter­reur. Lors de sa lutte contre Pompée, César est confronté à l’épineux problème d’un franchissement à effecteur en deux fois par son ar­mée. Après une première traversée, il renvoie ses navires à Antoine. “Bibulus chef de toutes les armées de mer de Pompée en prit une trentaine [de navires] qu’il brusla et fit mourir tous les mariniers, afin d’oster aux autres le courage d’entreprendre ce passage”. Il atteste de son efficacité mais rien, dans ses Mémoires, ne permet de penser qu’il l’a, lui même, utilisée.

[32]    Son propos, dans Le Parfaict capitaine, est sur ce point particu­lièrement intéressant. Il écrit : “Une ville prise de force, et mal traitée, ou une qui se rend de son bon grès et qui est favorisée, ouvre la porte à une douzaine d’autres : comme au contraire une ville prise de force et épargnée ou qui s’estant rendue volontairement est mal traitée la ferme à plusieurs”. Il faut donc éviter par une attitude injuste de provoquer un sentiment de résistance générale. Par contre, il admet qu’une ville qui résiste doit être châtiée.

[33]    Lorsqu’il énonce les sept “choses” principales pour gagner une bataille, “la première [est] de ne se laisser jamais forcer au combat contre sa volonté”.

[34]    Il défend avec véhémence l’intérêt de faire des sorties lorsque l’on est assiégé : “Pour moy qui approuve la quantité des sorties ; et qui par icelles ay veu tousiours retarder les ouvrages des attaquans plus en une heure qu’en huict iours avec les autres deffenses”, il désapprouve, par contre, les sorties que certains chefs programment non pour des raisons tactiques mais uniquement pour justifier leur reddition par la perte des soldats provoquée par ces sorties fort mal à propos. “Souvent ceux qui veulent avoir un prétexte honorable de se rendre, font estropier leurs soldats en continuelles sorties, pour mons­trer qu’ils ne se rendent que par nécessité” (Le Parfaict capitaine).

[35]    Le duc de Rohan insiste tout particulièrement sur l’importance des gardes pour la défense d’un quartier. Seul le renseignement acquis au plus tôt permet au grand capitaine de régir en consé­quence. Il affirme : “je ne trouve pas la seule garde ordinaire quelque exacte qu’on la fasse, suffisante pour remédier à un tel accident [attaque d’un quartier] ; pource qu’elle ne peut donner l’alarme de trop près”. Il en conclut que “souvent on n’a pas le loisir de se mettre en estat de combattre, c’est pourquoy il faut estre soigneux de faire battre l’estrade toutes les nuicts par plusieurs petites troupes, lesquelles si elles font bien leur devoir ne permettront pas que vous soyez surpris” (Le Parfaict capitaine).

[36]    Rohan consacre dans Le Parfaict capitaine tout un chapitre aux espions et aux guides. “Les premiers vous advertissent des déporte­ments de l’ennemy sur le rapport desquels ou vous entreprendrez sur eux, ou vous vous garderez de leurs desseins… Les seconds vous donnent cognoissances du pays, des chemins et passages où il vous faut passer ; ou bien où vostre ennemy peut venir à vous”. Les espions et les guides permettent de profiter du facteur de surprise et, à l’inverse, de ne pas être surpris.

[37]    Le duc de Rohan note que ces entreprises “ne se peuvent faillir sans mettre en péril éminent tous les soldats qui y vont…” (Le Parfaict capitaine).

[38]    Les surprises sont fondées sur les déffauts qui se trouvent en la place ou en la défense d’icelle” (Le Parfaict capitaine). Le duc de Rohan souligne que “pour avoir bon marché de la ville qu’on veut assiéger, on tasche de la surprendre despourvüe de gens de guerre ; pour cet effect on use de toute sorte d’artifice pour oster la cognois­sance de la ville qu’on la veuille attaquer ; puis tout d’un coup on la va bloquer”. Il faut, en particulier, lutter contre les intelligences et les trahisons. Constatant que “la trahison se commet par les bour­geois et par les soldats”, Rohan préconise pour l’empêcher “le meslan­ge des uns et des autres, soit aux gardes, soit aux rondes, ou bien aux patrouilles” mais également le tirage au sort de toutes les fonctions de la garde et “d’avoir des epions parmy les ennemis”. Il cite même les occasions qu’il considère propices à l’ennemi pour monter une opération : “Faut redoubler la garde és iours de foire et de marché durant la récolte, et sur tout en vendange”.

[39]    Il se propose d’utiliser les espions de l’ennemi pour distiller à ces derniers de fausses informations qu’il ne pourra que croire car elles viendront de ses propres séides. Si des espions sont découverts, le duc de Rohan propose de les utiliser “en feignant de les croire fidel­les, et leur donnant des commissions qui fassent cognoistre à l’enne­my que vous avez un dessein tout contraire à celuy que vous voulez exécuter”.

[40]    Dans Le Parfaict capitaine, le duc de Rohan nous enseigne, par exemple : “Il y a encor un moyen d’éviter les intelligences, à sçavoir de former soymesme les entreprises doubles, faignant de mescon­tenter un officier, ou un simple soldat, ou un habitant qui s’allant rendre à l’ennemy luy fasse entreprendre un dessein vraysemblable­ment facile”.

[41]    Le duc de Rohan souligne : “Nous avons remarqué en nos iours que diverses batailles se sont gagnées par celuy qui avoit fait troupe de réserve”.

[42]    Le duc de Rohan explique également cette tendance à la guerre de sièges par la peur des officiers généraux de risquer tout sur une bataille car “le gain et la perte des batailles traînent parfois de telles conséquences”. En effet, il écrit : “De toutes les actions de la guerre, la plus glorieuse et la plus importante est de donner bataille ; le gain d’une ou de deux acquiert ou bouleverse les Empires entiers”. Ainsi, il reconnaît, non sans une certaine amertume que “maintenant, on fait la guerre plus en renard qu’en lion et elle est plustost fondée sur les sièges que sur les combats”. Il précise, cependant, que : “une armée bien disciplinée et qui ne craint point la bataille a un merveilleux avantage en tous ses desseins contre celle qui la craint” (Le Parfaict capitaine).

[43]    Il conseille donc de posséder des villes ou places fortifiées “si bien placées qu’elles asseurent les frontières afin que l’ennemy fasse difficulté de laisser derrière soy une place qui puisse incommoder les vivres” (Le Parfaict capitaine).

[44]    Toute forteresse doit donc être suffisamment fortifiée et défen­due, pour “que par son intelligence ou autrement, il [l’ennemi] ne puisse se saisir d’une principale ville qui luy serve de siège pour entrenir la guerre dans le païs” (Le Parfaict capitaine).

[45]    Non sans une certaine expérience, le duc de Rohan remarque : “c’est que vous [les villes fortifiées] les rendez si superbes qu’elles en veulent recognoistre leur souverain que de bonne force” (Le Parfaict capitaine).

[46]    Il écrit dans Le Parfaict capitaine qu’“une petite troupe peut partir de plus loing ; marcher plus secrettement et set retirer avec moins de péril et de cõfusion qu’un grosse troupe”.

[47]    Le duc de Rohan en donne un exemple très explicite lorsqu’il traite des mouvements des armées hors des grandes plaines. “Dix mille hommes de pied marchants dix à dix, et mille chevaux filants cinq à cinq avec le plus léger bagage qu’ils puissent avoir et dix canons avec l’équipage dequoy tirer chaques pièces cents coups occupent de chemin environ vingt-huict mille pied de longueur”. Une telle colonne est évidemment incapable de se réarticuler lors d’une attaque. Elle ne peut en aucun cas se mettre en ordre de bataille. Cette non réactivité augment évidem­ment pro­portionnellement aux effectifs. Il est alors nécessaire de faire pro­gresser les armées sur plusieurs itinéraires ce qui les rend vulnéra­bles car difficiles à regrouper…

[48]    Cette vulnérabilité a deux raisons. Premièrement, si l’armée est morcelée en plusieurs quartiers, pour la réunir il faut fixer un point de rendez-vous, lieu d’une évidente vulnérabilité. “Quand on campe, on n’est point suject à ce péril là, pource que l’armée est tousiours ensemble”. Deuxièmement, les corps de l’armée, séparés en diffé­rents logis, sont évidemment beaucoup plus vulnérables que l’armée rassemblée.

[49]    Le duc de Rohan y voit également quatre autres avantages. Tout d’abord, il remarque que “le retranchement la [l’armée] soulage d’une grande fatigue : pource qu’il y faut faire beaucoup moins de gardes, et moins pénibles, surtout à la cavallerie, laquelle quand elle loge dans les villages ouverts, elle est contrainte d’estre à cheval presque toute la nuict”. Puis, il affirme que le fait d’ériger un camp retranché permet de lutter contre l’oisiveté des troupes, source de nombreux maux “à cause que l’oisiveté engendre la corruption aux mœurs et à la discipline”. Le choix de recourir au camp retranché permet également de s’affranchir de l’encombrement du bagage pour manœuvrer et autorise un repli possible. Enfin, le général peut choisir son lieu de campement non seulement sur des considérations tactiques (“on choisit une assiette saine et aux villages la faut prendre comme elle se rencontre”) mais aussi sur des considérations liées à la salubrité (“on esloigne plus facilement les choses qui peuvent engen­drer le mauvais air ; et…une armée campée et retrãnchée subsistera plustost trois mois saine dans un camp que quinze iours dans les meilleurs villages”).

[50]    Sur ce point particulier, le duc de Rohan est parfaitement expli­cite dans son analyse des armées grecques et romaines antiques : “les grecs et les romains ne sse sont pas contentez de soldoyer les soldats qui de leur bon gré ont voulu aller à la guerre ; mais ont eslu parmy eux ceux qu’ils ont jugé les plus propres pour le faire ; c’est pourquoi ils ont eu de si bõs soldats”.

[51]    Cette question est pourtant fondamentale au Grand siècle. Le cardinal de Richelieu utilisait les forces armées de France pour per­mettre à la France de nourrir de grandes ambitions sur le plan politique international. Les armées françaises étaient donc fréquem­ment engagées sur des théâtres d’opération qui dépassaient large­ment le cadre national : Saint Empire Romain Germanique, Italie, Pays-Bas etc.

[52]    Dans le chapitre qui traite “De l’attaque par sièges” dans Le Parfaict capitaine, le duc de Rohan constate qu’ “il est très difficile de faire le dessein d’un siège, tandis que vous avez une bonne armée campée auprès de vous qui vous coupera les vivres”.

[53]    Le duc de Rohan mesure parfaitement le problème inhérent aux distances, induit par le canon. Par exemple, dans le cas des sièges, il note que si, avant, “on faisoit la circonvolution hors de la portée des flèches seulement, maintenant il faut qu’elle se fasse hors de la portée du canon”. De la même façon, sur le champ de bataille, il remarque avec une certaine nostalgie qu’“en ce temps là on menoit paisible­ment deux armées en bataille à deux ou trois cens pas l’une de l’autre, et y demeuroient des iours entiers sans en pouvoir estre deslogées que par le hazard d’un combat général ; maintenant on ne peut l’estre l’un devant l’autre que hors de la portée du canon”. Et cette nécessité de garder ses distances avec l’armée ennemie va singulièrement compli­quer la tâche du général. Avant l’apparition du canon, le “général d’Armée pouvoit cognoistre de près l’ordre de son enenmy, former le sien selon iceluy ; chercher ses advantages sur les défauts d’autruy et le tout sans péril”. La conséquence directe de ces distances imposées par le canon est l’apparition d’une réelle difficulté pour garder la cohérence du dispositif que seuls une grande discipline et un entraî­nement soutenu peuvent garantir. “Sans un grand exercice à marcher en bataille, on ne sçaurait faire mille pas sans perdre toutes les distances des bataillons et escadrons, et par conséquent sans estre en confusion”.

[54]    Il consacre à ce sujet tout un chapitre de son traité de la guerre : Le Parfaict capitaine.

[55]    Dans Louis XIII, Pierre Chevallier note que, le 6 août 1636, Louis XIII qui mène campagnne en Picardie, écrit au cardinal : “Le principal est le vivre auquel je ne vois pas qu’il y ait grand ordre, ni nombre de chariots pour suivre l’armée”.

[56]    Selon le duc de Rohan, cinq points doivent être pris en compte dans le domaine des flux de vivres : “le premier de faire des achats de blé, le second de pourvoir à la voiture, le troisième à l’escorte, le quatrième à faire le pain bon et le cinquième à le distribuer”. Ce souci des flux logistiques des vivres n’est pas un souci propre au duc de Rohan, il est commun à tous les grands chefs militaires de l’épo­que. ainsi, par exemple, Jean Bérenger raconte dans son Turenne que l’“armée de Turenne disposait [en 1652] d’un embryon d’orga­nisation. M. de Bordeaux, intendant des finances, avait fait acheter des blés à Dourdan pour fabriquer du pain de munition à Corbeil. Les problèmes d’intendance étaient un souci constant pour Turenne qui harcelait sans répit Le Tellier pour avoir des bateaux, des chariots et faire voiturer le pain”.

[57]    Dans Le Parfaict capitaine, le duc de Rohan affirme “qu’il ne sert à rien d’avoir une armée composée de bons chefs et de vaillants soldats, bien disciplinée et obéissante, bein artillée et munitionnée, si elle n’a pas de quoy manger”. L’un des moyens d’assurer le ravi­taillement en vivres est de veiller à organiser un réseau de maga­sins. Selon Rohan, “il faut faire vos magazins en divers lieux afin de ne les pouvoir perdre tout à la fois et conserver dans son camp, où loge la troupe, un magasin de secours pour quinze jours”.

[58]    Sur ce sujet, le duc de Rohan est en parfaite adéquation avec la position du cardinal de Richelieu, qui écrit dans son testament politi­que que “le soin des vivres doit être commis à des personnes de qualité dont la vigilance, la fidélité et la capacité soient connues… Il n’y a pas de gens trop relevés pour être employés en telles charges”.

[59]    Le duc écrit : “il ne faut point s’amuser sur l’espérance qu’on a d’en trouver à la campagne ny aux lieux où on veut aller, pour ce que votre ennemy les peut serrer ou brusler”. Le chef militaire ne peut donc compter que sur sa prévoyance et sur son organisation. L’ab­sence de solutions de rechange crée une vulnérabilité.

[60]    Dans Le Parfaict capitaine, le duc de Rohan nous apprend que l’artillerie “est de grande despense et n’appartient qu’aux grands et puissants estats d’en user ordinairement ; elle oblige à un grand atti­rail, estant besoin de cent chevaux d’artillerie pour traîner par tout pays un canon de batterie, et pour pouvoir tirer seulement cent coups”.

[61]    La lourdeur signalée de l’équipage des canons induit des dommages sur les chemins, les routes empruntées, ce qui nécessite un lourd parti de pionniers. Mais, d’autres corps de métiers sont plus immédiatement indispensables à la réparation des affûts et de l’atte­lage. Aussi, le duc de Rohan nous en dresse une liste exhaustive. En effet, “pour bien exécuter une pièce de batterie, il faut dix-huict hommes, outre cela cõbien de forgerons, charrons, mareschaux et autres ouvriers faut-il à la suite pour redouber les affusts”.

[62]    Il écrit : “pour ce que tous pionniers, menuisiers, ingénieurs, conducteurs d’ouvrages, forgerons, charpentiers, charrons et autres ouvriers dépendent de luy [général d’artillerie], ie voudrois establir sur chaque espéce de ces gens-là un chef”.

[63]    La topostratégie est la subdivision retenue pour l’analyse straté­gique qui s’effectue en termes de “position”, c’est-à-dire ici de terrain. Il est sûr que “son action [celle du terrain] se situe plutôt dans le domaine de la tactique mais ses effets se manifestent aussi en stratégie” (Clausewitz, De la Guerre). Le duc de Rohan a parfaite­ment conscience de son rôle déterminant. Il ne désapprouverait certaine­ment pas Clausewitz qui écrivait : “cette connexion [entre la guerre et le terrain] est permanente de sorte qu’il est tout à fait impossible de concevoir une opération de guerre, effectuée par une armée organisée qui se déroule ailleurs qu’en un espace déterminé ; en deuxième lieu, elle a une importance décisive du fait qu’elle modifie et va même parfois jusqu’à transformer totalement les effets de toutes les forces”.

[64]    Le duc de Rohan écrit : “Le pays des Grisons, avec la Valteline et les comtés de Bormio et Chiavenne, fait une partie de l’Italie assez considérable. C’est une province située entre les Alpes, autrefois de grande étendue, aujourd’hui bornée de l’État de terre ferme de la république de Venise, du duché de Milan, du comté du Tyrol, et autres terres héréditaires de la maison d’Autriche, de la Suisse et baillages qui en dépendent”. Mais, outre cette description purement de géographie physique, le duc de Rohan nous en explique l’impor­tance : “ce qui rend ce pays plus considérable sont les passages, desquels il y en a six de très grande importance pour les intérêts de la maison d’Autriche, tant en Italie qu’en Allemagne à savoir : le Steig, la vallée des Partans, l’Engadine basse, les comtés de Bormio et Chiavenne, et la Valteline”. Rohan a parfaitement compris que l’inté­rêt majeur de cette zone géographique est qu’elle est un carrefour de communications. Il écrit même : “c’est avec quelque raison que la nature ayant égard à la rigueur à laquelle la situation de leur pays les condamne, les a comme récompensés par le bénéfice de la même situation, en les logeant en lieu si opportun pour la communication de divers États, que les plus grands potentats de la chrétienté sont obligés de rechercher leur amitié ou de les acheter” (Mémoires sur la guerre de la Valteline).

[65]    Le duc de Rohan atteste, dans ses mémoires sur la guerre de la Valteline, de l’importance stratégique de Pignerol pour la France. Il note que, “dans Cherasco même, les ministres de France ne traitas­sent avec Victor-Amédée pour l’achat de Pignerol, place dans le Piémont, par laquelle le passage du Dauphiné en Italie est rendu si facile, que, sans nouvelles irruptions dans les États du duc de Savoie, les Français peuvent tenir en continuel échec les forces du duché de Milan” (Mémoires sur la guerre de la Valteline).

[66]    Le duc de Rohan en souligne l’importance dans son analyse des guerres de César.

[67]    Hervé Coutau-Bégarie explicite parfaitement cette notion d’obs­tacles dans son traité de stratégie : “une armée peut se heurter à des obstacles très divers. Ceux-ci peuvent s’étirer en longueur et former des fronts continus, particulièrement les fleuves et les chaînes de montagne, ou constituer des points isolés, naturels (hauteur, marais, lacs…) ou artificiels (inondation, villages, villes)”.

[68]    La route du xviie siècle est, presque partout encore, à peine plus qu’une simple piste, oscillant au fil des saisons, sur des largeurs parfois impressionnantes. Seuls les points de passage des rivières, ou certains segments de route de montagne, ont des tracés et des points d’intersection précis sur le terrain comme sur les cartes” (J. Meyer, “États, routes, guerre et espace”, Guerre et concurrence entre les États européens, sous la direction de P. Contamine).

[69]    Sur le plan tactique, le franchissement d’un point de passage implique la plupart du temps de fractionner l’armée et de le faire franchir par petits détachements, ce qui, évidemment, pendant les premières heures de passage, interdit à l’armée un rapport de forces favorable, si l’ennemi tient le point.

[70]    Mais seulement ie diray que le meilleur moyen est de prendre si bien des mesures qu’on évite cette rencontre”, écrit le duc de Rohan. Dans ses commentaires sur la neuvième guerre de César, il nous donne un exemple de manœuvre de déception réussie : “Quand il [César] voulut passer la rivière d’Alliers à quoy s’opposoit Vercin­gétorix, il fait embusquer des légions proches d’un pont qui avoit esté rompu et avec le reste de l’armée qu’il faisoit paroistre, comme si elle eust esté entière, il fuit le long de la rivière comme s’il eust cherché un autre passage, amusant si biel l’armée ennemie qu’il fait refaire le pont avant qu’on s’en fut apperceu et ainsi passa sans empeschements”.

 

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