Les mémoires du maréchal Du Plessis
Éthique et art militaires au Grand Siècle

 

Philippe Ribière

 

César, comte de Choiseul, pair et maréchal de France, comte Du Plessis Praslin, vicomte de Saint Jean, naît à Paris le 12 février 1590. Il est issu d’une famille aux nombreuses ramifications, toutes proches du pouvoir royal. Malheureusement pour lui, en cette fin de xviie siècle, les affaires de son père sont au plus mal. Il lui faudra donc assurer son avenir seul.

Néanmoins, descendant d’une famille de haute noblesse, il partage l’enfance du Dauphin, le futur Louis XIII, période pendant laquelle il prend goût à l’art militaire. En ce début du xviie siècle, la noblesse ne peut se concevoir en dehors du métier des armes. Ces titres et son amitié avec l’héritier de la couronne de France lui permet d’obtenir, en 1612, sa première charge militaire sous la bienveillante tutelle de son parrain César de Vendôme, fils naturel d’Henri IV.

Mais son destin bascule en 1627 au siège de la Rochelle où, par son audacieux et miraculeux passage sur l’île de Ré, au milieu de la flotte anglaise, il attire sur lui le regard, l’affection et l’intérêt du Cardinal Duc de Richelieu.

En 1630, le ministre le dépêche pour mener la campagne d’Italie. Il souhaite y voir servir des hommes fidèles à la couronne, et surtout fidèles à sa personne. Le traité de Charesco donne l’occasion au cardinal de Riche­lieu de confier à Du Plessis, dont il sait le dévouement, sa première ambassade en Italie. Sa réussite dans cette délicate entreprise diplomatique est fort appréciée du ministre, qui le récompense par le titre de maréchal de camp à la reprise des hostilités en 1635. Il honore son titre par la prise de Turin et le secours de Casal en 1640. Mais il n’obtient son brevet de lieutenant général qu’en 1642 par l’habile arrestation de son supérieur hiérar­chique, le duc de Bouillon, compromis aux yeux du Cardinal.

La mort du Cardinal de Richelieu lui ôte l’espoir de recevoir le titre de maréchal de France qu’il convoite. Le Cardinal de Mazarin tente de s’assurer le dévouement de Du Plessis en lui offrant le gouvernement de Toul pour lui-même et une abbaye pour un de ses fils. Mais, en 1645, alors que Mazarin lui demande de partir en ambas­sade à Rome contre la promesse du maréchalat, Du Plessis refuse. Il estime que ses succès militaires en Ita­lie suffisent à recevoir la récompense espérée. Furieux, Mazarin lui impose alors le très difficile siège de Roses. Du Plessis s’y résout de peur de rompre avec ce puissant ministre. La reddition de la place, pourtant jugée inexpugnable, apporte à Du Plessis la gloire et le titre tant espéré.

En 1646, il prend la tête, avec le maréchal de La Meilleraye, des forces françaises servant en Italie. Rappe­lé d’urgence en 1648 à Paris, Du Plessis s’insurge contre la déclaration du 24 octobre qui renforce la position des mécontents. Face à la révolte, le Roi et le Cardinal, contraints de quitter Paris dans la nuit du 6 au 7 janvier 1649, font appel à Du Plessis pour les escorter. Les troubles intérieures et extérieures obligent Du Plessis et M. de Grammont à agir avec circonspec­tion. Avec les faibles troupes du Roi, les deux généraux parviennent à affamer Paris tout en repoussant avec vigueur les trou­pes de l’archiduc Léopold. Ses succès si chèrement acquis valent à Du Plessis la charge de Monsieur, frère du Roi, duc d’Anjou, futur duc d’Orléans. En 1650, l’avancée espa­gnole en Picardie et en Champa­gne des imposantes troupes dirigées par le vicomte de Turenne, menace la couronne française. Avec un faible contingent, Du Plessis parvient à harceler l’ennemi avant de le battre défini­tivement lors de la bataille de Rethel. Si la victoire inespérée a ruiné les prétentions de l’Espagnol sur le sol français, les troubles intérieures restent sources de tourments pour la royauté. Du Plessis, lors de l’éloigne­ment du Cardinal, n’a de cesse de défendre l’intérêt de la couronne et du ministre et prêche dans tous les conseils pour le retour de Mazarin. Parve­nu à ces fins en 1652, Du Plessis est chaleureuse­ment remercié par le ministre, mais il lui faut attendre 1661 pour obtenir le titre de duc et pair de France, alors que sa carrière militaire s’est terminée en 1653 par la prise de Saint-Menehould.

Avant de mourir le 23 décembre 1675, Du Plessis, fier d’avoir servi le Roi en toute occasion, retranscrit ses hauts faits d’armes desquels il croit - ou veut - détenir ces titres. Cependant, ses nombreuses ambassades, qui lui ont attiré les bonnes grâces de deux cardinaux, ne sont pas étrangères à son ascension au titre suprême de duc et pair. Du Plessis, à l’heure du bilan, se prévaut de sa carrière militaire et renie son rôle politique.

Les manuscrits qui composent ses mémoires furent rassemblés par son frère, évêque de Comminges. Les mémoires dépeignent avec exactitude les pensées de cet officier, dont la persévérance et la modernité sont les plus grandes qualités.

Des Idéaux de l’officier

Même si, comme pour la plupart des officiers de cette première moitié du xviie siècle, la grande majorité des valeurs prônés par Du Plessis sont directement héri­tées du Moyen Âge et de la Renaissance, il n’en reste pas moins que certaines de ses idées permettent de discerner une inflexion vers un pragmatisme loin de l’idéal cheva­leresque, mais proche du concept de la Raison d’État.

Du Plessis défend l’idée d’une hiérarchie sociale fondée sur la capacité des hommes à gouverner et non à guerroyer. En cela, il tend à s’éloigner de l’équation : “noble = homme en arme”. Mais cette conviction ne remet pas pour autant en cause l’ordre social établi, Du Plessis est très attaché à la notion de race.

Dans son système, viennent d’abord les princes, dotés de toutes les qualités et qui, naturellement, diri­gent le monde ; puis les nobles, qui conseillent, secon­dent les princes, et enfin le peuple.

Par sa naissance, Du Plessis ne peut prétendre à la caste des princes. Mais il est fier d’appartenir à la deuxième. Par tradition familiale et par goût de la chose militaire, il décide de suivre la voie militaire, la plus noble selon lui. Son frère, le duc de Choiseul, suit le même parcours.

Ce choix implique de facto l’appartenance à une famille élargie : celle de la noblesse en arme. La frater­nité d’armes qui en découle impose le respect mutuel. Par exemple, un officier, quel que soit son état, vain­queur ou vaincu, quel que soit sa nationalité et son camp, mérite un traitement digne. Le vicomte de Turen­ne, défait à Rethel par Du Plessis, est traité par ce dernier avec une grande déférence.

Par ailleurs, l’officier expérimenté se doit de former le jeune noble, et adopte donc naturellement un compor­tement paternel avec le jeune officier débutant. Le maré­chal de Schomberg fut, à cet égard, le premier maître Du Plessis.

Cependant, si une noble extraction est la condition nécessaire pour devenir officier, elle n’est pas suffisante : certains nobles se montrent indignes des responsabilités qui incombent à leur charge. Ainsi, Du Plessis condamne avec mépris l’incapacité à donner des ordres cohérents, dont le duc de Montmorency et le marquis d’Effiat font preuve à Veillane en 1630. L’ordre social qu’il prône repose sur la capacité des hommes à diriger et se trouve donc menacé par le manquement des officiers à leur commandement.

Pour Du Plessis, cette hiérarchie en trois ordres et le résultat évident de la volonté divine. Dieu attribue à chacun les qualités nécessaires à l’exercice de sa fonction.

Ainsi, Du Plessis croit sincèrement à l’essence divine du pouvoir royal et ne doute jamais de la réussite de ses entreprises menées au nom du Roi. Ses mémoires sont émaillés d’exemple, où le succès tient du miracle. Dieu favorise Du Plessis lors de son passage sur l’île de Ré, lui offre son premier exploit et la bienveillante sollicitude du Cardinal. La réaction du roi, à l’annonce de cet exploit, est parfaitement explicite de ce climat mystique. Le Roi, averti par lettre du miraculeux débar­quement de ses troupes, “se jet[te] au pied d’un crucifix qu’il avoit toujours à la ruelle de son lit”. De la même façon, des pluies providentielles permettent à Du Plessis de secourir la place de Casal assiégée en 1640. A contra­rio, celui qui épouse la mauvaise cause ne peut gagner. En 1650, Du Plessis défait les troupes espagno­les commandées par le vicomte de Turenne. Ce dernier, abusé par des mouvements de troupes, commet une erreur. Du Plessis estime que “la mauvaise cause affoi­blie nécessairement le cœur.

Mais le dévouement à la cause royale ne suffit pas à mériter son appartenance à la caste de la noblesse en arme. Il faut également posséder deux qualités, élevées au rang de vertu : sens de l’honneur et exemplarité.

La bravoure manifestée sur le champ de bataille est assurément nécessaire à tout officier, qui veut se com­porter avec honneur. Cependant, selon Du Plessis, la vigueur au combat ne suffit pas à un officier et ce d’au­tant plus que son niveau de responsabilité augmente. L’hon­neur de l’officier général n’est pas dans une bravoure de matador, mais dans l’élaboration d’une stra­tégie et/ou d’une tactique, qui autorise la victoire, le succès des armes du Roi.

Pourtant, Du Plessis sait que dans cette première moitié du xviie siècle, le général doit parfois payer de sa personne, s’exploser au danger. Cet exemplaire courage ou cette témérité est une obligation pour les officiers subalternes. Face au danger, l’officier subalterne doit être le premier, condition nécessaire pour provoquer l’engagement des soldats dont il a la responsabilité. Avoir du charisme facilite ce travail de meneur. Du Plessis, par son charisme acquis au combat, parvient à moultes reprises à rallier ses hommes derrière lui, lors­qu’il se place à la tête de l’armée. Toutefois, il en connaît les limites. Il est conscient de l’impossibilité de rallier et de réorganiser le dispositif après le premier assaut, ceci quel que soit le charisme de l’officier.

Le premier assaut est le seul moment de la bataille où les hommes peuvent charger selon un véritable ordre prédéfini. Fort de ce constat et des aléas du combat, Du Plessis, comme l’ensemble des officiers du grand siècle, retient comme principe directeur de l’action le respect de la discipline. Elle seule peut permettre de pallier le chaos qui nuit au premier assaut, la peur qui paralyse les plus téméraires au moment de l’engagement, le manque d’expérience au feu des plus jeunes recrues. Pour inculquer cette discipline aux hommes, Du Plessis commence par les aguerrir. Ses offi­ciers doivent mettre à profit les hivers en garnison pour entraîner les soldats, les exercer aux manœuvres afin qu’ils acquièrent des automatismes et une certaine cohésion.

Ensuite, il structure ses troupes en sous-entités, dont il confie le commandement à des officiers d’expé­rience. La connaissance des hommes placés sous leur responsa­bilité et leur charisme naturel leur permettent d’employer au mieux et en toutes circonstances leur troupe.

Enfin, Du Plessis affirme avec conviction que l’équi­té et la justice sont les clés de la discipline maîtrisée. Aucun traitement de faveur n’est accordé et chacun connaît les sévères châtiments réservés aux séditieux.

Charismatique, exemplaire, soucieux de la disci­pline, l’officier ne peut cependant prétendre au succès sans la connaissance de la chose militaire.

Quand Du Plessis aborde le problème de la forma­tion des princes et officiers à l’art de la guerre, il oublie de mentionner son éducation théorique pour ne s’atta­cher qu’à l’expérience acquise, incontournable selon lui. À partir de ses observations sur le champ de bataille, l’officier doit faire preuve d’esprit critique pour tirer les conclusions de chaque action.

Du Plessis affirme aussi la nécessaire maîtrise des nouvelles armes : le canon, le mousquet et la mine. L’explosion des puissances de feu des armées de ce début du xviie siècle impose de repenser les déploiements, les échelonnements, les intervalles à l’aune de la portée et des effets des nouvelles armes. Le canon et la mine révo­lutionnent la guerre de siège : ils permettent une straté­gie plus offensive et offre une rapide conclusion à l’action. En contrepartie, son apparition dans le système défensif des places oblige les assiégeants à de nombreux travaux de protection dont Du Plessis se fait volontiers l’ingénieur. Si Du Plessis juge l’utilité du canon limitée à cause de sa trop restreinte mobilité, il trouve par contre le mousquet fort utile : il permet de créer un mur de feu que Du Plessis utilise pour tenir le terrain et couvrir les mouve­ments de son armée. Conscient des possibilités et des limites des nouvelles armes, Du Plessis les intègre complètement dans sa réflexion sur l’art de la guerre.

De l’exploitation des grands principes de la guerre au xviie siècle

Les mémoires du duc de Du Plessis Praslin ne sont pas un traité d’art militaire. L’auteur n’y érige donc pas de façon conceptuelle les principes qu’il tiendrait pour intangibles. Toutefois, l’analyse de son œuvre, l’étude de ses commentaires sur les campagnes et les batailles aux­quelles il participe nous permettent d’appréhender son approche stratégique et tactique personnelle.

Lors de son commandement durant les campagnes d’Italie, Du Plessis perçoit l’impossibilité de concentrer de grandes quantités de troupes. Il en donne les deux raisons qu’il juge primordiales : la mobilité très diffé­rente de la cavalerie, de l’infanterie et de l’artillerie, et les difficultés du ravitaillement, surtout dans les pre­miers temps de la campagne, quand les flux logistiques sont coupés par l’ennemi.

Pour pallier cette impossible concentration des for­ces, Du Plessis préconise leur juste emploi : une généra­tion de force adaptée aux contingences, l’exploitation optimale du terrain et le choix du moment opportun pour l’engagement.

Du Plessis connaît les forces et les faiblesses de chaque arme, et il tente de les utiliser au mieux au combat tout en les préservant. L’artillerie permet de détruire les retranchements adverses et d’impressionner les troupes ennemies. Cependant, elle ne peut se dépla­cer. Il faut donc choisir avec soin sa position car elle ne peut pas être modifiée lors d’un combat. Cette arme est donc très efficace pour les sièges et dans les premiers temps de la bataille mais inefficace, voire contraignante dans les temps suivants. L’infanterie permet, elle, de prendre le terrain et de le tenir. Cependant, il s’avère très difficile de désengager ses troupes à pied de la bataille. De par son tempérament, Du Plessis préfère donc se placer à la tête de la cavalerie, dont il apprécie la grande mobilité. Avec la cavalerie, Du Plessis peut harceler des troupes en campagnes. Sur le champ de bataille, il peut la restructurer et mener plusieurs assauts afin de prendre l’avantage sur l’adversaire. Ainsi, à Rethel, alors que toutes les troupes sont enga­gées au combat, Du Plessis rassemble une centaine de cavaliers et parvient, lors d’un nouvel assaut, à faire reculer les troupes de M. de Turenne. Cet ascendant entraîne la fuite de la totalité des Espagnols. Du Plessis doit donc sa grande victoire en partie à sa réactivité, à sa judicieuse exploitation des possibilités de sa cavalerie, mais aussi également à son analyse du terrain.

Avant toute action, Du Plessis analyse, dissèque le terrain auquel il est confronté. Ne pas monter à l’assaut par un chemin étroit, trouver et garder une issue pour l’éventuelle retraite sont autant de principes tactiques que le duc prend soin d’appliquer. Il refuse même, dans certaines occasions, de s’engager si le terrain n’offre pas les possibilités précitées, et ce même si la victoire semble pourtant aisée.

Sur le champ de bataille, avant l’engagement, Du Plessis s’efforce d’en trouver les centres de gravité. À Rethel, par exemple, il s’empare dès le début du combat d’une hauteur surplombant le lieu de l’engagement, délaissée par les troupes de Turenne.

Du Plessis mène aussi cette réflexion lors de ses choix stratégiques, comme le révèle sa manœuvre lors de l’avancée des Espagnols en 1650, dans le nord de la France. Disposant de troupes peu nombreuses mais très mobiles, il choisit sa position en fonction des mouve­ments de l’adversaire dont il n’a de cesse de s’informer. Par la finesse de sa manœuvre, Du Plessis évite la chute de nombreuses places françaises et affaiblit avant même la bataille de Rethel l’armée espagnole, qui comptait sur des succès faciles pour se ravitailler.

Mais la bonne position sur le terrain n’est pas tout, encore faut-il appliquer son effort au moment opportun.

Malgré toutes les dispositions prises, le premier assaut n’offre qu’un avantage trop ténu pour espérer remporter la victoire sur ce simple engagement. Du Plessis, comme par exemple à Rethel, observe donc le déroulement du combat, l’âpreté de l’affrontement, le recul ou l’avancée de ses troupes. Il tente de générer plusieurs assauts et d’appliquer son effort dans un moment de flottement des rangs adverses, pour s’assurer l’ascendant.

Du Plessis prône donc un échelonnement du com­bat, même s’il en connaît toutes les difficultés pratiques à l’époque. Cette possibilité d’engagements répétitifs dans le temps lui offre une certaine liberté d’action tactique, qui lui permet d’exploiter sa juste intuition de l’instant propice à l’action. Il s’enorgueillit de savoir le déceler dans le mouvement des troupes adverses. Les phases de retraite ou de replis des adversaires sont bien évidemment les cas de figures le plus favorables. Du Plessis exploite toujours la débâcle de l’adversaire, sans pour autant négliger la cohésion et la discipline de son armée, de peur d’observer un retournement de situation. Plus subtil, il sait aussi déceler un retard prononcé des troupes ennemies à monter à l’assaut. Cet instant de faiblesse détecté est l’occasion recherchée par le duc pour porter son effort sous forme d’un nouvel assaut.

Lors de ces assauts successifs, certes d’ampleur limitée mais souvent fructueux, l’effet de surprise joue en faveur de Du Plessis. En effet, à l’époque, une fois les troupes engagées, les combats se déroulent localement, mais Du Plessis, par sa volonté de conserver une vision globale du champ d’action, modifie l’issue des combats en apportant le surnombre à un endroit.

Il utilise d’ailleurs cette approche, non seulement sur le champ de bataille, mais aussi sur le théâtre d’opé­ration. Ses choix stratégiques lors de l’année 1650 sont guidés par les mêmes principes. Du Plessis ne peut affronter avec les maigres troupes restées au Roi l’en­sem­ble des armées espagnoles, qui comptent dans leur rang Messieurs de Turenne et de Condé. Du Plessis, informé des positions ennemies, va donc les harceler par des actions brèves mais efficaces, surprenant l’ennemi mal retranché, coupant les vivres et les courriers entre les diverses troupes ennemies. La pertinence de sa gestion du temps et de l’espace dans sa globalité prépare sa grande victoire de Rethel.

Mais la prise d’ascendant sur l’ennemi n’est possi­ble que dans la mesure où les hommes croient dans le succès : la victoire se construit dans les esprits. Du Plessis ne néglige donc pas l’importance du facteur psychologique.

Ainsi, entraîner ces hommes, se placer à leur tête, leur montrer l’aide qu’apporte Dieu aux armés du Roi, sont autant de moyens pour donner confiance aux soldats en leur victoire. À l’inverse, Du Plessis s’exerce à briser le moral des adversaires en les harcelant jusque dans leurs retranchements la nuit, en les privant de nourri­ture ou en laissant fuir quelques blessés qui sèment la panique dans les lignes où ils trouvent refuge. Lors du combat contre les Tercios espagnols dont la réputation ébrèche la confiance française, Du Plessis se voit contraint de mettre pied-à-terre pour se placer dans une circonvalation exposée. La présence de leur officier à leurs côtés réconforte les soldats et contrebalance la terreur suscitée par l’ennemi. Dès lors, dès le début du combat, Du Plessis prend l’avantage sur les Espagnols trop sûrs de leur victoire, et qui cèdent sous le feu français. Fort de cette arme psychologique, Du Plessis parvient aussi à contraindre les populations civiles révol­tées sans recours à la force.

Du Plessis, à coup sûr, est un tacticien et un stra­tège hors-pair sur le théâtre d’opération. Mais plus en­core, ses mémoires nous offrent le témoignage d’un offi­cier qui se situe réellement au niveau politico-militaire.

De l’action militaire et des exigences politiques

Du Plessis sert sous la tutelle successive de Riche­lieu et Mazarin, avant que Louis XIV, n’affirme, à la mort de Mazarin, sa volonté de prendre en main les rênes de l’état. Issu d’une noblesse sans fortune, Du Plessis tente d’acquérir les honneurs et les titres. Or, si le Roi dispense les honneurs, les titres sont accordés par le cardinal. Et Du Plessis dissimule mal son désir d’ascen­sion sociale par des propos trop hypocrites suggé­rant que les bonnes grâces du Roi sont ses biens les plus précieux.

Mais le désir d’ascension sociale n’est pas la seule motivation de Du Plessis : il est également soucieux du rang international de la France. Or, le cardinal de Riche­lieu, en dépit de son statut d’hommes d’église, n’hésite pas à s’opposer au parti dévôt trop proche de la si puis­sante Espagne. Seule la raison d’État guide sa politique. Ainsi le cardinal va jusqu’à s’allier aux princes protes­tants allemands et aux Pays-Bas protestants pour contrer l’hégémonie des Habsbourg. Du Plessis est tout acquis à la cause de la raison d’état et devient une “créature” du ministre. S’il sert avec loyauté le Roi Louis XIII, il exécute intelligemment et ponctuellement les ordres de Richelieu dont il juge le pouvoir complé­mentaire de celui du Roi.

Son appréciation du cardinal Mazarin est tout autre. Il estime en effet que le jeune Roi est spolié de ses prérogatives par son ministre. Mais, tout mécontent qu’il puisse être, il sert ce nouveau maître et refuse d’entrer dans la Fronde. Même si Mazarin n’a pas, selon Du Plessis, autant de qualités que Richelieu, le duc lui recon­naît cependant la volonté de servir la grandeur de la France. Cet attachement aux deux ministres succes­sifs, la confiance qu’ils lui témoignent, obligent Du Plessis à sortir de la logique exclusivement militaire.

Du Plessis, qui a su par ses ambassades s’attirer les bonnes grâces de Richelieu, accepte de servir de commis­saire politique lors des campagnes d’Italie, et le jeune comte relate les actions de ses supérieurs, M. de Turenne et M. de La Motte d’Houdancourt. Son ambas­sade auprès du duc de Savoie et des princes italiens au sujet de Pignerol témoigne de la confiance du cardinal à son égard. En effet, les terrains qui entourent Pignerol revê­tent une importance stratégique particulière, car les armées françaises détiennent ainsi l’une des deux routes qui permettraient la jonction des troupes espagnoles et allemandes aux mains des Habsbourg. La mission de Du Plessis, tenue secrète, est d’obliger le duc de Savoie à renoncer à toute prétention sur Pignerol et de rassurer les princes italiens sur la prise de position de la France dans leurs affaires. Du Plessis est alors le garant des intérêts politico-stratégiques de la France, intérêts définis par le cardinal.

Du Plessis tire aussi profit de son rôle politique lors de ses campagnes militaires. En 1636, la volonté du duc de Savoie d’arrêter la progression de ses troupes sur­prend l’ensemble des officiers, mais Du Plessis connaît le traité secret obligeant le duc à échanger les terres con­quises au voisinage de Pignerol avec d’hypothétiques terres dans le Milanais. Du Plessis comprend qu’aucune action d’envergure ne sera entreprise, et demande à être relevé de son commandement. Par ailleurs, durant toutes ses campagnes en Italie, Du Plessis exploite ses connais­sances de la politique française italienne pour négocier au mieux le passage et le ravitaillement des troupes à travers les divers États.

Inversement, Du Plessis met à profit son expé­rience du commandement militaire et de l’élaboration des campagnes pour la réussite des actions politiques qui lui sont confiées. Le cardinal de Richelieu remarque tôt l’esprit de synthèse, la vivacité d’action et de réflexion de Du Plessis et lui confie diverses missions, dont celle, fort délicate, d’évincer la Reine Mère lors de la journée des Dupes. Par un discours à la fois courtois et ferme, Du Plessis parvient à convaincre les grands personnages de l’État du bien-fondé de cette action et assure ainsi la politique du cardinal. Il exerce aussi tous ses talents en 1651, lors de l’éloignement du cardinal Mazarin. Après l’échec de plusieurs projets pour rétablir le cardinal dans ses fonctions, Du Plessis élabore dans le secret un projet et le met à l’exécution avec une telle célérité que les puissants détracteurs du ministre, sur­pris, ne peuvent s’y opposer.

Mais, bien que Du Plessis soit conscient de l’impor­tance grandissante de la politique, qui tend à prendre le pas sur l’action militaire, il se refuse à épouser une carrière purement politique et proclame à plusieurs reprises sa volonté de servir aux armées. En effet, Du Plessis constate avec dégoût la perversion de toutes les valeurs de l’officier en politique. Lors de l’absence du cardinal Mazarin en 1651, il est décontenancé par l’hypo­crisie de tous et le cardinal doit l’instruire sur les réelles motivations de chacun. Il doit apprendre à voire au-delà des apparences et des conventions de cour. Ainsi, Du Plessis est proposé pour rétablir l’ordre en province mais il est contraint de refuser cet emploi qui semble avanta­geux, car l’objectif est de priver le cardinal d’un de ses soutiens à la cour. De même, en 1648, le cardinal est abusé par un conseiller à la solde de l’ennemi sur la situation du siège de Crémone, et son refus de signer le premier traité de reddition coûte de nombreuses vies, avant que Du Plessis ne puisse rétablir la vérité. Ces multiples conspirations où chacun ne cherche que son intérêt propre, dépassent Du Plessis qui veut croire à des idées chevaleresques.

De la même façon, la confrontation du monde de la diplomatie et du monde de la guerre n’est pas sans heurt. Souvent les places assiégées négocient pour répa­rer quelques circonvalations prêtes à céder ou gagner du temps pour permettre aux secours extérieurs d’arriver. Du Plessis limite donc la durée de la négociation : la place doit se rendre dans la journée ou les hostilités repren­nent. Néanmoins l’exemple du duc de Brienne qui renie sa parole de se rendre est parfaitement explicite de cet état de fait.

Mais, plus encore l’abjection que lui inspire la perversion des valeurs militaires dans le monde politico-diplomatique, les officiers s’insurgent contre les déci­sions politiques qui obèrent leur liberté d’action. Cette liberté d’action permet au chef militaire de réorienter son action avec beaucoup de réactivité. Lors de la campa­gne d’Italie, en 1646, Du Plessis, fort de la confiance du cardinal, renonce à attaquer la place forte choisie par le cardinal, où l’ennemi s’est retranché, et se tourne vers Porto-Longone, qui offre un port important et renforce donc la position militaire française en Méditerranée où navi­guent les flottes espagnoles via l’Italie. En revanche, en 1650, face à la gravité de la situation, Du Plessis n’a plus l’autorisation d’agir sans en référer au cardinal. Et lorsqu’il pressent l’attaque par les Espagnols de la ville de La Capelle, par l’analyse du mouvement des troupes ennemies, Du Plessis ne peut agir. Il informe le cardinal qui accède à sa requête de se placer à proximité de la ville, mais la réponse arrive au bout de six jours, soit une journée après la reddition de la place française. À Rethel, grâce à sa position à l’intersection du monde politique et militaire, Du Plessis se voit à nouveau libéré de cette contrainte et sa victoire est la conclusion de plusieurs mois d’efforts pour profiter au mieux et au plus tôt des avantages qui s’offrent à lui.

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Du Plessis a toujours voulu servir la France et il est demeuré fidèle au Roi en toutes circonstances. C’est d’ailleurs dans un moment critique pour la couronne française que Du Plessis s’ouvre les chemins de la postérité en battant M. de Turenne à Rethel. Grâce à sa réflexion et à son pragma­tisme, il est parvenu à mener à bien de nombreuses actions militaires et diplomatiques. Mais son regard sur la diplomatie est amer, car il ne retrouve pas dans ses diverses négociations les valeurs qui lui sont si chères. Il lui semble plus aisé et moins aléatoire de prouver sa valeur sur le champ de bataille que lors de longues négociations, où la victoire n’est jamais qu’une illusion. De plus, son regard sur les liens existants entre le pouvoir divin et le pouvoir royal d’une part, et d’autre part sa vision très hiérarchisée de la société, laissent présager le règne de Louis XIV.

L’œuvre de Du Plessis est donc intéressante de deux points de vue. Tout d’abord, ses commentaires sur ses campagnes et ses batailles sont riches en enseigne­ments et révèlent avec clarté le cheminement de la pensée de l’auteur pour parvenir à ses conclusions. Ensuite, sa narration de la diplomatie française au cours de la première moitié du xviie siècle est un témoignage rare et donc très précieux[1].

 


[1]     Le manuscrit original des Mémoires a disparu. Seule demeure l’édition de 1676 (Paris, C. Barbin & C. Ballard 1676), établie par son frère, l’évêque de Comminges. Il semble que ce dernier ait parfois exagéré la contribution de son frère dans les succès. L’édition de 1676 fut reprise intégralement dans la collection des mémoires relatifs à l’histoire de France (Claude B. Petitot, Paris, 1819-29) puis dans la nouvelle collection des mémoires pour servir à l’histoire de France (J.F. Michaud, Paris, 1836-39).

 

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