Une méthode de raisonnement tactique à l’aube du xviie siècle

 

Jean-Pierre Salzmann

"Toute question militaire se peut résoudre par, si, avec qui, où, quand, comment, & combien…. Cette phrase n’est pas extraite d’un quelconque manuel contemporain d’instruction du combattant, mais est le début d’un texte publié pour la première fois à Paris au début du xviie siècle.

Ce texte, la “Briefve methode pour resoudre facilement toute question militaire proposée”, par le Sieur Du Praissac est “un petit discours” de quelques pages denses, dédié au Cardinal du Perron[1]. La première édition de 1614, faite à Paris, par la Veuve M. Guillemot, & S. Thiboust comporte 18 pages, et une figure. Curieu­sement son format (in-16) est différent de celui (in-8) de toutes les autres œuvres de Du Praissac parues la même année chez le même libraire. Le texte de cette “brève méthode” sera repris, in-8, dans les éditions ultérieures en 10 pages avec une figure.

Malgré l’importance de l’œuvre, mainte fois réédi­tée, qui a fortement inspiré des auteurs comme Wallhausen ou Gaya, nous ne savons rien de Du Praissac.

Si l’on en juge par ses écrits, notamment ses dédicaces, il pourrait avoir été huguenot. D’après son traducteur anglais, qui dit être un de ses amis, il aurait séjourné en particulier au Danemark, en Allemagne, aux Pays-Bas. Ceci est quasi certain quand on voit qu’il parle des procédés de déplacement de Spinola, des ordres de bataille de Maurice de Nassau (1557-1625), de son organisation, ou des sièges entrepris par ce dernier : Grave en 1600 et l’Écluse en 1604. Il donne même les plans de ces sièges.

Avec ces considérations, on pourrait le prendre pour un ingénieur itinérant. Mais on peut trouver ces renseignements dans d’autres publications de l’époque. Par contre, le livre de Du Praissac est particulièrement disert sur l’artillerie et on y trouve des renseignements qui n’apparaîtront que plus tard. On peut plutôt penser que Du Praissac pourrait avoir été un maître artilleur, ou un commissaire d’artillerie. C’est une piste à suivre.

La méthode de Du Praissac est simple. Suivant Descartes, son contemporain, il découpe sa réflexion en niveaux simples, puis chaque niveau en questions à résoudre ou en actions possibles. Il distingue neuf niveaux de réflexion, et pour chacun des niveaux, six possibilités qu’il nomme lieux communs.

Les neuf niveaux de réflexion proposés par Du Praissac sont intitulés :

-      questions, nous retrouvons là le “où, quand, comment… ?”

-      délibérations, Du Praissac se place au niveau politique, faut-il la guerre ?

-      personnes, avec qui faire la guerre ?

-      actions, quelle attitude choisir, s’avancer, combattre ?

-      occasions, il s’agit ici plus des moyens straté­giques à mettre en œuvre,

-      raisons, Du Praissac liste les motivations des acteurs politiques,

-      outils, avec quoi, question très terre à terre : pelles pioches … ?

-      accidents, Du Praissac recense ici les risques météorologiques,

-      façons, Du Praissac envisage là différents modes d’action.

Chacun de ces niveaux se décompose chacun en six sous-niveaux de réflexion :

1)    le niveau questions pose les occurrences suivantes : si, avec qui, où, quand, comment, combien ;

2)    le niveau délibération envisage les décisions à prendre : la guerre, la paix, la trêve, parle­menter, faire alliance, participer à une ligue ;

3)    le niveau personnes dénombre les différents acteurs : les compatriotes, les alliés, les confé­dérés, les mercenaires, les neutres, les ennemis. Il est à noter que ce sont les différents acteurs liés aux décisions prises au niveau délibération ;

4)    le niveau actions recense les attitudes possi­bles, en termes d’actes de guerre : “s’advancer”, séjourner, se retirer, combattre, loger, repaistre (nourrir hommes et chevaux sur le pays occu­pé), selon les occasions offertes ;

5)    le niveau occasions est fourni par : les hommes, les moyens, les munitions, le temps, les ouvrages, le pays, (par “pays”, il faut entendre ce que peut fournir le pays attaqué, la guerre nourrit la guerre) ;

6)    le niveau raisons est beaucoup plus politique, il considère : l’honneur, le profit, l’obéissance, l’obligation, la nécessité, la facilité ;

7)    le niveau outils s’attache aux moyens utiles à l’exécution des tâches : chariots, “eschelles”, pontons, pioches, pelles, bateaux. Il est à remarquer qu’il s’agit d’outils de franchisse­ment ou de siège et que l’artillerie est notoire­ment absente[2]. C’est un dénombrement très terre à terre. Du Praissac passe facilement de la réflexion stratégique à un niveau trivial. On peut le constater également dans ses autres écrits ;

8)    le niveau accidents envisage les conséquences dues : au bruit, au soleil, à l’eau, au froid, à la poussière, à la fumée ;

9)    le niveau façons passe en revue les différentes modalités d’action : l’ordre, la commodité, la “seureté”, la surprise, la diligence, la prévoyance.

L’ordre choisi par Du Praissac mélange les diffé­rents degrés de la réflexion politique, stratégique et tactique. C’est le reflet de l’organisation de l’époque où le souverain est, tout à la fois, le propriétaire de grands domaines, le chef politique et le chef de ses armées.

L’action politique est examinée au travers des niveaux n° 2 : délibération, n° 3 : personnes, n° 6 : rai­sons. La stratégie se rapporte aux niveaux n° 4 : actions et n° 9 : façons. La tactique fait l’objet des niveaux n° 7 : outils, n° 8 : accidents et encore 9 : façons. Le niveau 1 questions domine tous les autres et se rapporte à tous.

L’intérêt du texte de Du Praissac ne se limite pas à ce dénombrement, mais à la manière dont il entend s’en servir. Il en fait une véritable combinatoire. C’est à dire qu’il propose d’associer les différents niveaux entre eux. Deux niveaux offrent 6 X 6 = 36 possibilités, trois niveaux 36 x 6 = 216 possibilités, etc.

Par exemple le niveau délibération “faire la guerre”, peut être combiné avec le niveau raison “l’honneur” ou “le profit”, voire si l’on est un vassal “l’obligation”. Ces deux niveaux se combinant alors, par exemple “faire la guerre pour le profit” avec le niveau personnes, “avec des mercenaires”. On peut utiliser cette méthode de manière moins fruste : par exemple en superposant les cas délibération aux occurrences questions. La méthode de Du Praissac, donne alors par exemple à ce stade : {si + faire la guerre} ou {quand + faire alliance}. Il est évident que la combinatoire des niveaux ne se limite pas aux niveaux adjacents.

Par-dessus tout, Du Praissac privilégie le niveau question : “si, avec qui, où, quand, comment, combien”. Il conseille de le combiner avec tous les niveaux et toutes les combinaisons de niveaux.

Voulant automatiser sa méthode, Du Praissac propose également un outil graphique, qu’il appelle “Encyclie”. Il trace neuf cercles concentriques mobiles, “à savoir : des questions, délibérations, personnes, actions, occasions, raisons, outils, accidents, & façons ; chacun desquels contient six lieux communs”. Un fois découpés et fixés par un axe central, ces cercles concentriques peuvent tourner, on peut alors placer en regard à la fois des questions (qui, où… ?) ainsi que des réponses.

Ce support de la réflexion a dû être largement utilisé, car rares sont les exemplaires de la “Briefve methode” qui le possèdent encore. Le fait que certains exemplaires soient dépourvus de cette figure, ne permet pas d’en tirer une conclusion statistique. Les cercles peuvent aussi avoir été recopiés. Nous en présentons ci-après la copie de l’original de 1614. Il y a un cadre fixe (relatif) qui contient le “ou, avec qui…” de base et 8 cercles numérotés de 2 à 9. Cette forme de support de raisonnement n’est pas unique, on la trouvait quelques années auparavant chez Giordano Bruno.

Du Praissac conclut la présentation de sa méthode en disant : “Ces lieux communs se peuvent appliquer aussi bien à toutes les autres actions qu’en celles de la guerre, pourvu qu’on sache «  escire » quels et combien.

C’est le plus ancien document imprimé d’état-major que nous connaissons. C’est déjà, en 1614, l’amorce d’une méthode de raisonnement tactique et d’une méthode de choix de stratégie d’entreprise. On ne peut qu’être frappé de la permanence et de la pertinence de tels concepts.

 

L’Encyclie militaire

 

bois gravé, dimensions de l’original : 77 x 77 mm

(extrait de l’édition de 1628)

 

 

 

Fin de questions militaires


Panorama des éditions de Du Praissac

Date

Titre

Sous-titre

in-

supl.

nb p.

Lieu

Libraire

1612

Discours militaires

 

8

Fig. frt

 

Paris

V.G.S.T.

1614

Briefve méthode

 

16

Fig.

18

Paris

V.G.S.T.

1614

Discours militaires

Dernière édition

8

Fig. frt gr

viii-215

Paris

V.G.S.T.

1614

Libres discours

(à tous princes)

8

 

32

Paris

s.n.

1614

Questions militaires

 

8

 

64

Paris

V.G.S.T.

1614

Epistres, contenant …

 

8

Fig.

66

Paris

V.G.S.T.

1615

Discours militaires

 

 

 

 

Paris

V.G.S.T.

1615

Discours militaires

 

 

19 cm, t gr

lim + 216

Paris

V.M.G.

1617

Questions militaires

imp. selon copie de P.

8

 

 

Paris

V.G.S.T.

1618

Libres discours

à tous princes souverains

8

 

32

Paris

V.G.S.T.

1622

Discours militaires

?? 1ère éd ???

8

 

 

Paris

V.M.G.

1622

Discours militaires

2e édition augmentée

 

 

 

Paris

V.G.S.T.

1622

Libres discours

imp. selon copie de P.

8

 

 

Paris

V.G.S.T.

1622

Epistres, contenant …

imp. selon copie de P.

8

 

 

Paris

V.G.S.T.

1623

Les Discours et Questions

 

16

Fig. & pl.

2 p en 1 vol.

Paris

V.G.S.T.

1623

Les Discours et Questions

suivi des Epistres

8

 

6-228-124

Paris

V.M.G.S.T.

1625

Les Discours et Questions

 

8

Fig. 17cm

4+228+124

Rouen

J.B.

1628

Les Discours et Questions

suivi des Epistres

8

 

8+228+124

Rouen

J.B.

1636

Les Discours et Questions

 

8

Fig.

2 p en 1 vol.

Rouen

L.D.M.

1638

Les Discours et Questions

 

8

Fig. frt gr

352 p.

Paris

N.J.C.

1738

Les Discours et Questions

suivi des Epistres

12

Fig. in texte

2 parties

Paris

L.C.S.T.

s.d.

Le mestier de la guerre

+ QM+ Ep ct Brièfves

8

 

2 vol. réunis

s.l.

s.n.

≈ 2000

Reprint

 

 

 

 

Paris

 

1623

Crychs Handelinge, Ghedaen by den Heere Du P

3 parties

8

Fig, bois

 

Amsterdam

Janssen

1635

Crychs Handelinge, Ghedaen by den Heere Du P

 

8

Fig, bois

 

Amsterdam

J. Wachter

1637

Handbüchlein, darin das gantze Kriegwesen ….

 

8

 

 

Leipzig

 

1639

The art of warre, or military discourses. A short metod.

2 textes en 1 vol. : discours [1642] et méthode [1639]

8

 

 

Cam–bridge

Roger Daniel

 


Sources imprimées

L’édition originale, qui ne contient pas encore la “brève méthode” :

Du Praissac [Les] discovrs Militaires, Dedies A sa Maiesté, Par le Sr. du Praißac.

A Paris, chez la veufe Matth. Guillemot : Et Samuel Thiboust, 1612 avec Privilège du Roy, 1 vol. in-8, ([2], 214, [2] p.), 70 figures, cartes et plans gravés sur bois.

Titre frontispice gravé par L. Gaultier Sculp.

Privilège du 2 mai 1612, vendu aux libraires par l’auteur le 4 octobre 1612, achevé d’imprimer du 22 juillet 1612, absent de la Bibliothèque nationale.

Du Praissac

Briefve Methode povr resovdre facilement toute question militaire proposée. Par le Sieur du Praissac.

Paris, Veuve M. Gvillemot, & S. Thibovst, 1614, 1 vol. in-16, 18 p., exemplaire à la Bibliothèque nationale, sans l’Encyclie.

Du Praissac

[Les] Discovrs et Questions Militaires, Dediez au Tres-Chrestien Roy de France & de Nauare, Lovys XIII. Par le Sieur dv Praissac. De nouueau reueu & corrigé exactement suyuant le Manuscrit de l’Auteur, auec les figures.

A Rouen, chez Jean Boulley, 1628, 1 vol. in-8, ([4], 228, 124 p.), figures, cartes, plans gravés sur bois semble le plus complet, textes et figures, Édition inconnue à la BnF, et à toutes les bibliothèques classées.

 

 

Annexe

Note sur les éditions de Du Praissac

Le livre, Les discours et questions militaires, les épîtres du sieur Du Praissac, a connu beaucoup de succès au début du xviie siècle si l’on en juge par le nombre très important de ses éditions. Nous en avons dénombré une vingtaine, qui s’étalent de 1612 à 1638. Ce dénombre­ment n’est certainement pas exhaustif, car nous n’avons consulté que les catalogues des plus importantes bibliothèques de France et parce que ces bibliothèques, même la BnF, ne possèdent pas tout.

L’œuvre de Du Praissac semble surgir brusquement :

     en 1612[3], paraissent pour la première fois les discours militaires, in-8, ([2 ou 4], 214, [2] p.), à Paris chez les libraires Vve Guillemot & S. Thiboust, puis ;

     en 1614, toute l’œuvre, presque constituée, paraît chez les mêmes.

Elle est imprimée en quatre volumes distincts :

     les discours militaires, in-8, (VIII, 215 p.). et déjà intitulé dernière édition ;

     les questions militaires, in-8, (64 p.) ;

     les epistres, in-8, (66 p.) ;

     la briefve methode …, in-16 de 18 pages.

Par la suite, l’œuvre de Du Praissac a été réunie au cours des rééditions successives en un volume compor­tant trois parties :

     les discours militaires, dédiés au Roy. C’est la partie la mieux structuré et la plus importante (228 pages) ;

     les questions militaires, recueil de onze chapi­tres de questions politiques, morales et prati­ques sur la guerre. Elles occupent 54 pages ;

     les epistres, contenant de briefues leçons sur diverses matières, compilation de textes d’inspi­ration stratégique et politique, religieuse et métaphysique, sportive, et même astronomique, elles prennent 69 pages.

(Suivant l’édition de Rouen, 1628, qui semble la plus complète)

Ces trois parties ont en effet recueilli au cours du temps des textes isolés. C’est ainsi, par exemple, que la briefve methode pour resoudre facilement toute question militaire proposée de 1614 a formé le chapitre 11 des questions militaires et que les libres discours de 1618 ont été publiés plus tard en tête des epistres.

Abréviations

 

s.n.

Sans nom d'éditeur

V.G.S.T.

Veuve Guillemot et Sébastien Thiboust

V.M.G.

Veuve Mathieu Guillemot (seule)

V.M.G.S.T.

Veuve Mathieu Guillemot et Sébastien Thiboust

J.B.

J Bouley

L.D.M.

L Du Mesnil

N.J.C.

N et J de la Coste

L.C.S.T.

La Costeaumont St Hilaire



[1]     Jacques Davy Du Perron (1556-1618), fin lettré, lecteur d’Henri III, évêque d’Évreux en 1591, instruisit Henri IV dans la religion catholique avant son abjuration en 1593. En 1604, il fut nommé Cardinal. Archevêque de Sens, Grand aumônier et Com­man­deur de l’ordre du Saint-Esprit en 1606, il assuma la direction du Collège de France à partir de 1608. Après la mort d’Henri IV, il entra en 1610 au Conseil de Régence. Ses œuvres littéraires sont de trois ordres : littérature et poésie, controverses religieuses et mémoires diplomatiques.

[2]     Ce n’est pas faute de connaissances, car Les Discours militaires sont consacrés en grande partie à l’artillerie et aux travaux de siège, avec des gravures fort belles et fort bien documentées

[3]     Du Praissac était vivant en 1612.

 

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