La bataille anglo-zulu d'Isandhlwana, 1879 

Une réponse indigène à un défi militaire colonial

 

Pape Drame

 

L'évolution de l’Afrique australe entre le xviiie siècle et la seconde moitié du xixe siècle porte sur la scène géopolitique sous-régionale trois ensembles politiques - colonies britanni­ques, républiques Boers, royaumes autochtones - aux aspirations antagonistes. Aussi, le jeu politique sud afri­cain se distribue-t-il suivant une chaîne complexe de migrations ou de recompositions socio-politiques (Grand Trek et Mfecane), de questions de souveraineté ou encore de conflits opposant Britanniques et Boers, Boers et populations autochtones africaines, et enfin Britanni­ques et Zoulous. La bataille d’Isandhlwana, en 1879, vient donc s’inscrire dans ce contexte conflictuel de luttes très âpres autour des notions de frontières et de souveraineté qui vont s’exacerber après 1870.

Si l’agression du Zululand est motivée par l’impor­tance économique croissante des intérêts britanniques dans la région d’Afrique australe, la bataille et la défaite de l’armée britannique n’en constituent pas moins une réponse militaire ponctuelle du peuple zoulou, facilitée certes par les tergiversations tactiques et les erreurs de jugement de l’état-major britannique. Les études en langue anglaise consa­crées à la bataille anglo-zoulou d’Isandhlwana sont certes assez nombreuses. La premiè­re génération d’his­toriens qui s’est penchée sur cette thématique semble avoir été fortement marquée par un point de vue colonial. Elle ne prenait pas en compte le facteur zoulou dans sa spécificité et son originalité. Cependant, depuis quelques années, une nouvelle appro­che historique anglo-saxonne de la bataille, nettement démarquée de la saisie coloniale, met bien en exergue l’impact décisif de la structure sociale zoulou sur l’issue de l’affrontement avec l’écrasement d’une forte colonne de l’armée coloniale britannique.

Notre étude se propose non seulement de prendre en compte les anciennes études, mais elle se nourrit aussi des nouvelles perspectives développées notamment par des historiens anglais et sud-africains. De plus, nous avons consulté des archives de presse, en particulier le Times de Londres, qui, tout au long du mois de février 1879, suit de très près les affaires sud-africaines. Quant aux articles de la Revue militaire de l’étranger, ils retra­cent bien le contexte politique de la confrontation tout en nous livrant l’état de l’opinion internationale devant la question zoulou.

Si les travaux en langue française sont quasi-inexistants, ceux réalisés par la Société d’histoire mili­taire sud-africaine apportent un éclaira­ge incontour­nable sur l’histoire des relations anglo-zoulou dans la seconde moitié du xixe siècle. Notre réflexion s’articulera autour de quatre centres d’intérêt au sein desquels nous relève­rons tout d’abord les motivations politiques et économi­ques qui sont à la base de l’invasion, puis les deux forces belligérantes en présence, aux stratégies et buts de guerre radicalement différents. Enfin nous trai­terons spécifiquement des différentes phases de l’épreu­ve de force, de son bilan, mais aussi et surtout des réper­cussions politiques qu’une telle défaite coloniale pouvait engendrer dans la vie politique métropolitaine.

Origines et motivations de l’invasion britannique du royaume Zoulou

Il convient de concevoir la guerre anglo-zoulou de 1879 comme étant tout d’abord fille d’un environnement politique international marqué par le triomphe de l’Impérialisme et, d’autre part, d’un contexte de “révolu­tion minière” spécifique à l’Afrique australe de la seconde moitié du xixe siècle. Dès 1868, Disraëli s’est déclaré “partisan résolu d’une plus Grande-Breta­gne”. Seulement, la conversion aux idées coloniales est longue à se dessiner. Mais, avec l’avènement du “nouvel capita­lisme européen” coïncidant avec une période de “révo­lution minière” marquée par la découverte de diamants dans la région du Cap (1867), de gisements d’or aux pays des Ndebele et des Nwato ainsi que dans le Mashona­land, l’idée de l’expansion devient une réalité et prend ses lettres de noblesse.

Par conséquent, à partir des premières décennies de la seconde moitié du xixe siècle, les Britanniques affichent une nouvelle confiance et une agressivité ren­forcée par le développement de leur industrie et la matu­ration de leur capitalisme. Dès lors, plus que l’impor­tance stratégique du Cap qui commande la route des Indes, ce sont davantage les intérêts économiques crois­sants qui portent inexorablement l’impéria­lisme bri­tannique en Afrique australe. Pour les Britanniques, deux conditions sont indispensables à l’industrialisation rapide de l’Afrique du Sud : 1) la disposition d’une main-d’œuvre “indigène” abondante, mais impossible à obtenir au sein d’un royaume indépendant et économiquement autonome comme l’est alors le Zululand. Il fallait donc démanteler ce royaume pour assurer la circulation de la main-d’œuvre. 2) La subordination de tous les États blancs de la région, jugés incapables de jouer le rôle de collaborateur des visées anglaises. Ces États seraient alors regroupés en une confédération placée sous pavil­lon britannique. Le but d’une telle recomposition est de servir les intérêts et les exigences socio-économiques, pour ne pas dire géostratégiques, de l’Angleterre dans la région.

Lord Carnarvon, Secrétaire aux Colonies, confie son Plan de Confédé­ration à Sir Bartle Frere, un ancien administrateur des Indes britanniques. À partir de l’année 1877, Frere a les pleins pouvoirs en Afrique australe. Il est en effet nommé gouverneur du Cap, haut-commissaire et commandant en chef des forces britanni­ques dans la région. À travers la personnalité de Bartle Frere trans­paraissent les justifications d’ordre idéologi­que qui comme dans toute guerre, viennent renforcer la légitimation de l’emploi de la force.

En effet, pour Bartle Frere, il est “du devoir de la Grande-Bretagne, à travers une haute mission de propa­ger l’influence civilisatrice du gouvernement chré­tien en vue d’éradiquer les institutions barbares du Royaume zoulou”. En d’autres termes, le modèle britannique doit amener les “indigènes” sur les chemins de l’évolution par l’amélioration de leur situation économique et sociale, par le travail qui leur fournirait les moyens de se procurer des produits manufacturés, pour le plus grand bénéfice de la colonie britannique.

En définitive, l’idée de la “destruction préventive” du Zululand est présentée par les militaires et par la presse, non seulement comme un passage obligé pour la concrétisation de l’union des États blancs d’Afrique aus­trale, mais aussi et surtout comme une gage de sécurité dans la région. L’éditorialiste du Times de Londres ne s’y trompe pas, lorsqu’il écrit dans le numéro du 11 février 1879 : “Je considère cette guerre comme absolu­ment essentielle pour la sécurité en Afrique du Sud. Si le Natal veut devenir une colonie prospère, ou même exister, il est néces­saire qu’une nation aussi barbare que l’est le royau­me zoulou avec un roi capricieux et sanguinaire comme Cetswayo soit assujetti”. Dès lors, tous les administra­teurs britanniques en Afrique du Sud, Bartle Frere en tête, vont mettre en application un plan d’invasion et d’annexion du Zululand à partir des colo­nies britanni­ques et des Républiques boers de la région (Transvaal, Natal). Il convient d’étudier les grandes lignes du plan d’invasion du royaume des Zoulou, les négociations puis les péripéties militaires qui vont présider à la confronta­tion d’Isandhlwana.

Vers le théâtre de guerre

Une fois qu’un certain nombre de motivations ont été avancées, il s’agit pour les Britanniques de trouver des prétextes et des raisons objectives pouvant justifier une éventuelle intervention militaire immédiate. Des incidents de frontières fourniront notamment aux admi­nistrateurs colo­niaux de l’Afrique australe une série de casus belli. Le premier d’entre eux a une origine histori­que : en effet, depuis 1848, les Boers du Transvaal et les Zoulous revendiquent les mêmes terres situées dans la région nord de la Blood River (Mzinyathi), qui sert de zone tampon entre les deux souverainetés.

Sous l’arbitrage de sir Henry Bulwer, lieutenant-gouverneur du Natal, une Commis­sion frontalière cons­tituée en juin 1878 rend des conclusions favorables aux Zoulous, en affirmant le caractère infondé des préten­tions territoriales des Boers. Cependant, devant un tel verdict, le haut-commissaire, Bartle Frere réagit énergi­quement. Pour faire face à un éventuel soulève­ment des Boers du Transvaal mécon­tents, et prévenir des inci­dents de frontière qui ris­quent de les opposer à leurs voisins, il décide d’abord de s’occuper de “l’aspect afri­cain” du projet britannique de Confédération. Aussi, ordonne-t-il à Sir Frederic Thesi­ger, baron Chelmsford, 50 ans, un ancien “baroudeur” des Indes britanni­ques, de préparer une expédition militaire contre le royaume zoulou.

La deuxième affaire dont s’empare Bartle Frere est celle du chef Sihayo, un notable zoulou, fidèle de Cets­wayo. En effet, le 28 juillet 1878, les fils de ce notable, violant les frontières du Natal voisin, y ont enlevé deux femmes qui s’y étaient réfugiées, avant de les faire exé­cuter dans leur royaume. Devant l’éner­gique réaction de sir Henry Bulwer, gouverneur du Natal, le souverain zoulou, Cetswayo, s’est excusé de l’acte irréfléchi de ses sujets et a proposé, en guise de dédom­magement, la somme de 50 livres.

Enfin, le dernier incident survient lorsque deux jeunes blancs égarés en territoire zoulou sont molestés, sans cepen­dant être blessés, par des gardes-frontières de Cetswayo : Bartle Frere ne laissa pas passer l’incident qu’il gonfle, parlant notam­ment d’insultes et d’outrages proférés par les gardes zoulous. Se fondant sur ces multi­ples prétextes, le Haut-Commissaire anglais en Afrique du Sud adresse, le 11 décembre 1878, à une délégation zoulou envoyée par Cetswayo, un sévère ultimatum, dont voici les termes, rapportés par la Revue militaire de l’étranger :

     -  l’Armée des Zoulous sera licenciée ;

     -  les hommes sont libres de se marier quand ils le voudront ;

     -  les coupables des incidents de frontières, plus précisé­ment les fils de Sihayo, devraient être         livrés à la justice coloniale anglaise qui les jugera dans une forme régu­lière, en plus d’une         amende de 600 têtes de bétail ;

     -  le Zululand sera rouvert aux Missionnaires ;

     -  le royaume Zoulou recevra un résident anglais.

 Il convient de relever que, du fait même de l’origi­nalité et de la complexité de leur organisation sociale, les Zoulous ne peuvent accepter cet ultimatum des autorités anglaises. En effet, la tradition du royaume voulait que chaque homme zoulou combatte d’abord pour prouver sa valeur, avant de se marier. Par conséquent la commu­nauté zoulou, attachée à une pratique séculaire, ne pouvaient accepter que les jeunes se marient dès leur majorité.

De même, pour une société aussi militarisée que l’est alors le royaume zoulou, il est impensable - comme le réclament les Britanniques -, de songer à l’auto-dissolution de l’armée, vérita­ble ciment de la Nation. Enfin, il n’était pas difficile d’imaginer que l’installation d’un résident en sol zoulou ne pouvait qu’être inaccep­table pour ceux-ci. Aussi, le 11 janvier 1879, date de l’expiration du délai de 30 jours accordé aux Zoulous, pour sous­crire aux exigences anglaises, les troupes colo­niales britanniques, d’un effectif d’environ 13 000 hom­mes, dont 2 % d’Euro­péens, placées sous le commande­ment du général Chelmsford, s’ébranlent en vue de réaliser l’invasion du royaume de Cetswayo. Quelles sont alors les forces en présence, leurs buts de guerre et leurs tactiques et stratégies de combat ?

Les deux armées qui se faisaient face, au début de 1879, étaient très différentes, en termes d’organisation, d’armement, de tactique ou encore d’objectifs. Tout d’abord, l’impi : l’armée des Zoulous est estimée, au moment du choc d’Isandhlwana, à environ 40 000 guer­riers. C’est un pur héritage du roi Shaka (1816 à 1829) qui est le premier à avoir perfectionné quelques-unes des armes et des tactiques de guerres tradition­nelles sud-africaines, comme le remplacement des longs javelots par de courtes sagaies (iklwa) à larges lames, plus effi­caces dans le corps à corps. C’est au règne de ce souve­rain zoulou qu’on doit l’institution de boucliers plus hauts pour améliorer la protection du combattant.

La deuxième réforme importante a été la suppres­sion des sandales : le guerrier zoulou évolue désormais à pieds nus, ce qui a pour avantage d’augmenter sa mobi­lité et sa vitesse. Enfin, c’est à Shaka que le royaume doit cette fameuse tactique de combat dite de la “corne de vache” qui permet à l’impi, organisée en trois ailes offensives, de prendre d’assaut l’ennemi, de l’encer­cler avant de le broyer à travers un choc frontal. En plus des armes blanches, les Zoulous disposent d’armes à feu en grand nombre, en particulier des mousquets de Birmin­gham importés depuis la baie de Delagoa. Cependant il apparaît clairement que les régiments zoulous n’avaient pas encore complètement intégré leur usage dans leur tactique de combat. C’est ce puissant processus de rationalisation de leurs institutions sociales à des fins militaires qui a permis aux Zoulous de dispo­ser d’une armée pléthorique et disciplinée. La Revue militaire de l’étranger, qui cite un mémoire servant de base d’infor­ma­tion à l’état-major britannique, décrit ainsi l’impi :

L’armée des Zulus, que l’on peut estimer à 40 000 ou 50 000 hommes, comprend tous les individus capables de porter des armes.

Le recrutement s’opère de la manière suivante :

 À de courts intervalles, variant de deux à cinq ans, on forme un régiment de tous les jeunes gens qui, pendant cette période, ont atteint l’âge de 14 ou 15 ans. Après un stage d’un an, pendant lequel ces jeunes gens sont suppo­sés avoir passé de l’adolescence à la virilité, leur régi­ment est établi dans un kraal (village) militaire ou quartier général. Il peut arriver aussi que les jeunes gens soient dirigés sur un kraal déjà existant où se trouve le quartier général d’un corps ou d’un régiment dont ils font dès lors partie. Mais, en général, et surtout quand son effectif est considérable, ce jeune régiment construit, à son usage, un nouveau kraal militaire.

 Dès qu’il acquiert une certaine ancienneté, on le réunit à un ou plusieurs régiments ; les jeunes gens peuvent ainsi bénéficier de l’expé­rience de leurs aînés, et, quand ces derniers s’éteignent progressivement, ils prennent leur place et conservent le nom et le prestige de leur kraal militaire. En procédant ainsi, on arrive à former des corps dont l’effectif est de plu­sieurs milliers d’hommes - tels sont par exem­ple les Undi.

Par ce système, l’armée des Zulus s’accroît progressivement. Elle comprend aujourd’hui 12 corps et 2 régiments, possédant chacun en propre leur kraal militaire.

Dès lors, aucun sujet dans le royaume ne peut se marier sans l’autorisation expresse et directe de Cets­wayo, ce qui ne survenait pas avant l’âge de 40 ans pour les guerriers. On comprendra alors que toute l’énergie du jeune Zoulou est canalisée pour le service du roi et l’effort militaire. En somme, grâce à ce système régimen­taire et aux réformes instaurées par Shaka, les guerriers sont bien entraînés, efficaces, endurcis, impi­toyables avec l’ennemi et toujours prêts à entrer en action.

L’intention initiale des Zoulous est de mener une guerre défensive, c’est-à-dire à l’intérieur de leurs fron­tières, par la mobilisation de quelque 29 000 guerriers afin de résister et de refouler les envahisseurs britanni­ques. Selon l’historien John Laband, le roi Cetswayo avait formellement défendu à ses hommes de tenter d’envahir le Natal voisin. Il fallait juste, en cas de victoire, menacer suffisamment les frontières de cette colonie pour faire retomber l’agressivité initiale des Britanniques. Pour ce faire, la préparation militaire du Royaume a consisté dans l’envoi d’espions au Natal et au Transvaal pour surveiller les mouvements des troupes d’invasion. De plus, une armée de réserve est concentrée à Ulundi en vue de faire face à l’action à revers d’éventuels ennemis débarqués de la baie de Delagoa ou de Santa-Lucie. Le meilleur scénario pour les Zoulous est donc d’affronter les “tuniques rouges” anglais en terrain découvert, puis d’exécuter une attaque frontale de masse pour les vaincre.

Du côté britannique, en raison de la faiblesse des effectifs, l’état-major ne peut envisager d’occuper et de quadriller l’espace territo­rial du Zululand. L’objectif du haut-commissaire Bartle Frere et du commandant en chef des troupes Lord Chelmsford est de mener une campagne militaire courte et victorieuse, afin d’écono­miser le coût énorme d’une guerre d’usure. En fait, le nouveau secrétaire aux Colonies Michaël Hicks Beach a fait clairement comprendre que son gouvernement ne voulait pas d’une guerre coloniale, en raison de l’immi­nence d’une crise oppo­sant la Grande-Bretagne à la Russie, à propos de l’Afghanistan. Et pourtant, la straté­gie de l’état-major anglais était d’attirer l’armée zoulou, afin de la briser en rase campagne puis de la détruire.

Cependant, on peut relever que, ne pouvant espérer obtenir des ravitaillements sur le théâtre de guerre, l’état-major est placé devant l’obligation de transporter lui-même l’approvision­nement des troupes, soit la mobi­lisation de 30 000 bêtes de somme, de 977 chariots et de 56 charrettes. Devant la lenteur de la progression du corps expéditionnaire qu’entraîne un train d’équipage aussi lourd et pléthorique, Lord Chelmsford décide alors de mener son entreprise d’invasion par la convergence vers le Kraal royal d’Ulundi, capitale de Cetswayo, de trois colonnes offensives et d’une quatrième à caractère défensif.

La colonne du centre (ou colonne 3), sous le commandement de Chelmsford en personne, est appelée à effectuer la mission la plus importante de l’expédition, à savoir la destruction du gros de l’armée zoulou et l’occupation d’Ulundi, la capitale du royaume. En fait, très vite, une première série d’escarmouches met aux prises forces coloniales et troupes zoulous. Le 12 janvier 1879, les colonnes britannique prennent un avantage sur leurs adversaires : en effet, le Kraal de Sihayo - dont les fils étaient impliqués dans les incidents de frontières relevés plus haut -, situé dans la vallée du Bashe, est détruit par la colonne du centre.

Selon l’historien Ian Knight, cette victoire va avoir des conséquences psychologiques et tacti­ques décisives sur la suite de l’expédition. D’une part, ce succès, même modeste, de la colonne n°3 contri­bue à créer un excès de confiance des soldats du 24e régiment, convaincus de la supériorité de leur arme­ment. Mais, dans le même temps, cette victoire initiale des Britanniques incite le roi Cetswayo, jusque-là retranché derrière une stratégie purement défensive - réduite à la surveillance des fron­tières de son royaume - à mener désormais une guerre offensive qui doit entraîner ses guerriers à la rencontre des “tuniques rouges” de la colonne du centre sous le pic gréseux d’Isandhlwana.

Aussi, au soir du 17 janvier 1879, quelque 23 000 guerriers zoulou regroupés près d’Ulundi entrent en campagne avec comme objectif - clairement défini par le roi en personne - d’attaquer la “colonne du centre”, dont les Zoulous, constamment au courant des mouvements des différentes troupes britanniques, grâce à leurs nombreux espions, ont bien senti la puissance et donc la dangerosité pour leur royaume. Après neuf jours de marche en terrain difficile, sous une chaleur suffocante, en plus d’un train pléthorique, l’état-major décide d’établir son camp au pied de cette colline de 300 pieds de haut, appelée Isandhlwana, à seulement 13 km de son point de départ. Le 20 janvier 1879, toutes les condi­tions sont réunies afin que les deux armées belligé­rantes entrent en collusion au pied de la colline d’Isandhlwana.

L’épreuve de force

Isandhlwana est a priori un bon site pour l’empla­cement du camp de la colonne d’invasion. Cette colline commande en effet la vue à plusieurs miles sur le pays alentours. Cependant l’inconvénient majeur réside dans le fait que, dans ses parties Nord et Est, le site est entouré d’une chaîne de montagnes (monts Hlazakazi, Malakata) qui obstrue toute vue vers la droite du camp. Ces données de géographie physique constituent un allié pour les assaillants en leur offrant une couverture idéale dans leur cheminement d’approche. Les régiments zou­lous sauront donc exploiter à merveille la configuration du théâtre de guerre.

Dès le 20 janvier, en effet, Lord Chelmsford reçoit un message lui annonçant qu’une importante armée zoulou est sur le point d’attaquer son camp. Le jour suivant, le 21, sentant le danger venir des monta­gnes alentour, le commandant en chef envoie une reconnais­sance composée des Natal Native Contingent (volontaires africains du Natal) et d’un détachement de cavalerie, qui, à sa grande surprise, découvre alors le stationne­ment, dans la région Est (monts Mangéni), d’une impor­tante force zoulou. Un message est envoyé immédiate­ment vers le camp pour en avertir le général Chelmsford.

Le 22 janvier 1879, Chelmsford, à la tête d’une force de 3 000 hommes, en majorité issue du 2e bataillon du 24e régiment, décide de partir à la “rencontre” des armées zoulous signalées à l’Est d’Isandhlwana. L’objec­tif est alors de surprendre et d’accro­cher l’impi. Il semble probable que le général a commis à cet instant une erreur de jugement tactique. En fait, Chelsmford, qui avait auparavant combattu et facilement vaincu les populations Xhosa du Cap, en 1877-1878, pense que les régiments (amabutho) adopteraient la même stratégie de “guérilla de montagne”, mais surtout, comme l’avance l’historien John Laband, il estime la capacité militaire des Zoulous “légèrement supérieure à celle des Xhosa”. Aussi, il en déduit que les guerriers de Cetswayo cher­cheront à l’attaquer seule­ment en terrain défavorable. Par voie de conséquence, dans l’esprit du général britannique, quittant son camp à l’assaut des montagnes alentours, il lui faut surprendre les Zoulous dans leur refuge des hauteurs voisines de la colline d’Isandhlwana afin de les anéantir.

Pendant ce temps, sous le commandement de Pulleine, réputé administrateur rigoureux malgré son manque d’expé­rience au feu, le camp d’Isandhlwana, avec ses chariots, ses parcs à munitions et ses nombreux approvisionnements n’est plus défendu que par les effec­tifs suivants : le 1er bataillon du 24e régiment, une colon­ne de réserve commandé par Durnford, 400 recrues indigènes peu entraînées : soit un total d’environ 1 800 hommes. Comme l’illustrent bien les mouvements des troupes le 22 janvier, l’adversaire zoulou que Chelmsford est allé recher­cher sur son front droit, à environ 13 km à l’est du camp, s’est en fait positionné sur son front gauche, à seulement 5 km d’Isan­dhlwana, abrité dans les hauteurs des monts Nqutu. En effet, le 17 janvier 1879, après un discours solennel de Cetswayo, les ama­butho (régiments) partent d’Ulundi, puis parcourent en quatre jours, “au pas des Bersa­glieri”, les 80 km qui les séparent de la colline d’Isandhlwana, sous le commande­ment de leurs trois principaux chefs, Mawumgwana, Tyingwayo et Dabula­manzi. Dissimulant leur “marche d’appro­che” du théâtre de guerre derrière les monts Siphézi, qui marquent la limite de visibilité à partir du camp anglais, ils atten­dent le moment propice pour parvenir au Nqutu avant de procéder à l’attaque directe.

La première phase de la bataille consiste, pour le duo Pulleine et Durnford - en l’absence de directives expresses - et devant l’imminence de la menace, à tenter, à travers un mouvement en tenaille, de mainte­nir l’ennemi hors du camp, et de l’exposer à un éventuel retour du général Chelmsford. Malheureusement cette tactique aboutit à un premier échec, puisque les lieute­nants Raw et Roberts, accompagnés d’un détache­ment de cavalerie chargé d’exécuter une reconnaissance dans les escarpements de l’Inyoni, découvrent une imposante armée zoulou en ordre de bataille. Les deux comman­dants du détache­ment donnent alors l’alarme au camp.

Vers 11 h 30, le 22 janvier, c’est au tour du colonel Durnford de se porter dans les hauteurs où il ne peut contenir la poussée de plusieurs milliers de guerriers déchaînés. Aussi doit-il se replier vers le camp, sous la forte pression de l’aile gauche de l’armée zoulou. En effet, l’impi, guidé par ses chefs, entre autres Dabula­manzi, frère de Cetswayo, adoptant son déploiement tactique en trois ailes, dit des “cornes de vache”, s’avance dangereusement en direction du camp d’Isandhlwana vers lequel les “tuniques rouges” du 24e régiment se replient en application des ordres du colonel Durnford. Il semble fort évident qu’en ce moment fatidique, le lieutenant-colonel Pulleine, commandant du camp en l’absence de Chelsmford, commet une erreur suprême ou du moins n’a t-il pas eu le temps d’organiser la défense selon le système des “wagon laager” qui a fait ses preuves devant les attaques frontaux et massifs d’un ennemi nombreux sur des convois au moment du “grand trek”.

Les troupes coloniales se positionnent en une ligne de défense composée, entre autres, du 2e bataillon du 24e régiment et des Natal Native Contingent à gauche du camp ; au centre est postée l’artillerie composée de canons de 17 livres et enfin sur la droite, le 1er bataillon du 24e régiment, soutenu par des troupes montées placées sous le commandement du lieutenant-colonel Durnford. L’assaut du camp est fulgurant. Le feu nourri et destructeur des fusils Martiny-Henry et de l’artillerie fauche plusieurs centaines de guerriers pous­sant des cris de guerre. Mais il n’empêche pas ceux-ci de parvenir au corps à corps tant recherché dans la tactique tradition­nelle Zoulou des “cornes de vaches”. D’autant plus que deux faits décisifs se produisent alors : les munitions des “tuniques rouges” s’épuisent, sans possi­bilité de réappro­visionnement du fait de la présence immédiate de l’enne­mi, et les auxiliaires indi­gènes (con­tingents du Natal) se débandent devant la poussée ennemie.

Dans une étude consacrée aux campagnes mili­taires coloniales, le chef de bataillon Bujac décrit ainsi la phase ultime de la bataille d’Isandhlwana : “Les abords du champ sont vite conquis, l’ennemi actionne son centre et sa réserve. La horde hurlante s’élance au pas de course ; le feu que les soldats britanniques opposent à cet assaut furieux ne peut briser l’effort des noirs athlètes… Puis les cartouches s’épuisent. Le colonel Pulleine com­manda alors : « Fix bayonnets men and die like english soldiers do… et alors les hommes ont obéi »”.

En fait, le furieux corps à corps qui s’est engagé, baïonnettes, couteaux contre les iklwa zoulous, tourne à l’avantage de ces derniers, malgré la vaillance des “tuniques rouges” du 24e régiment. Munis en effet de leurs fameux iklwa, arme idéale pour un combat de corps à corps, les troupes de Cetswayo exterminent tous ceux qu’elles rencontrent dans le camp et sous le pic rocheux d’Isandhlwana (personnel du train, bêtes de sommes, chiens etc. ). Ainsi Chelmsford, rentré enfin au soir du 22 janvier, trouve le camp qu’il avait quitté quelques heures plus tôt complètement détruit et pillé. Les corps gisant de plusieurs centaines de guerriers sont mélangés avec ceux de soldats coloniaux britanniques, le ventre ouvert. Le bilan de la confrontation de deux systèmes militaires aux tactique et stratégie diamétrale­ment opposées est extrêmement lourd : sur les 1 700 hommes laissés à la défense du camp d’Isandhlwana, 1 300 ont péri, soit 30 officiers, 500 sous-officiers et soldats britanniques et 700 sous-officiers ou soldats des troupes indigènes.

Dans une dépêche du 10 février 1879 adressée au Secrétariat d’État à la Guerre, Chelmsford estime à 102 voitures, 400 projectiles, 250 000 cartouches, 60 000 livres de matériel du Commissariat et le drapeau du 24e régiment, le matériel tombé entre les mains des forces ennemies. Du côté zoulou, l’ampleur de la victoire est à la mesure des terribles pertes humaines subies. Les amabutho (régiments) comptent quelque 2 000 tués sur les 29 000 hommes engagés dans la campagne. De même, plusieurs centaines de guerriers blessés succom­bent dans les mois qui ont suivi la confrontation.

Cette victoire et ses pertes n’ont pas suffi pour stopper l’élan destructeur de l’armée des Zoulous. En effet, le centre et la réserve de l’impi, composés d’environ 3 000 guerriers, sous le commandement de Dabulaman­zi, se sont lancés à la poursuite des fugitifs (auxiliaires indigènes débandés et soldats européens) en direction du poste anglais de Rorke’s Drift, à 16 km du côté du fleuve Buffalo. Aussi, le 23 janvier, à 4 h 30 du matin, et pendant 12 heures, le poste anglais est assailli, mais arrive à résister à trois tentatives successives des forces de Dabulamanzi. Le lieutenant Chard, comman­dant une compagnie du 24e régiment, arrive, retranché derrière une enceinte préalablement fortifiée, à préser­ver Rorke’s Drift et son dépôt de munitions, face à des assaillants qui, fidèles à leur tactique offensive, perdent encore plusieurs centaines de guerriers.

Il serait toutefois exagéré de considérer la défense de Rorke’s Drift comme une “grande victoire” anglaise, ainsi que tendent à le suggérer certaines études consa­crées à la bataille. On se demanderait même si une certaine littérature coloniale anglaise, dési­reuse d’effa­cer la débâcle d’Isandhlwana, n’a pas tenté de donner de l’ampleur à ce qui n’est peut-être qu’un épiphénomène de la bataille de 1879. Au delà du bilan, il convient d’ana­lyser les causes de la défaite et de l’anéantissement de deux formations d’infanterie coloniale britannique (1er et 2e bataillons du 24e régiment). Il faut d’abord relever que le général Chelmsford, commandant les forces armées d’invasion, en soldat professionnel et expé­rimenté, ne s’est pas aveuglément lancé dans une expé­dition mili­taire contre un adversaire inconnu. En effet, la Revue militaire de l’étranger, dans son numéro du 1er février 1879, souligne que, dans l’optique d’une confron­tation avec les Zoulous, il fit rédiger “d’après les informa­tions les plus sûres”, et publier à l’usage des officiers engagés dans l’expédition de janvier 1879, un mémoire intitulé The Zulu Army.

Déniant à l’armée zoulou, toute capacité de manœuvre - ce qui est une erreur -, ce mémoire met cependant en exergue, la formation et l’organisation de celle-ci, en l’occurrence son système de recrutement, ses effectifs et leur stationnement dans le territoire zoulou, les noms des différents régiments et la tactique de combat utilisée. Malgré les précautions du début, Chelmsford et son état-major commettent deux erreurs fatales qui pèseront de tout leur poids dans ce désastre colonial de 1879. La première, selon les travaux de l’historien Ian Knight, est liée à un problème de juge­ment. Le général Chelmsford et le 24e régiment ont en effet, lors d’une campagne militaire en 1877-1878, vain­cu les populations Xhosa du Cap qui combattent selon une technique de guérilla depuis leurs bases établies en zone montagneuse. Par déduction, Lord Chelmsford et son état-major ont probablement pensé que les Zoulous mèneraient le même type de guerre que les populations Xhosa vaincues par eux, une année plus tôt.

Or, les autorités militaires anglaises du Cap igno­rent très probablement que les Zoulous sont un peuple de conquérants qui, jusqu’à la campagne contre Ulundi dans la seconde moitié de 1879, n’a jamais combattu chez lui. L’impi a toujours porté la puissance des armes chez ses adversaires par le truchement d’une stratégie militaire plutôt offensive. Or la tactique anglaise consiste à vaincre les régiments Zoulou, après les avoir attirés dans un endroit et les avoir poussés au combat : “drive the Zulus into a corner, and make them fight”…. Cette première erreur de jugement produit un excès de confiance dans les rangs du 24e régiment dans lesquels on était sûr de vaincre l’adversaire, de la même manière que les Xhosa avant eux. Cet excès de confiance est renforcé par la victoire remportée par les troupes d’inva­sion au tout début de la campagne, contre le kraal de Sihayo. On pourrait même se poser la question de savoir si ce n’est pas ce diagnostic inexact sur la tactique de combat de l’adversaire qui explique le fait que les Britanniques aient voulu diviser leurs forces en plu­sieurs colonnes pour envahir le Zululand.

La deuxième erreur à relever, conséquence de la première, est que jusqu’à la défaite d’Isandhlwana, et malgré les mises en garde des Boers, le général Chelm­sford ne semble pas avoir porté une attention toute particulière à la nécessité absolue, dans les opérations en pays zoulou, d’adopter le système de défense dit des “wagon-laager”. Il semblerait que l’absence d’éclaireurs boers, connaissant bien le pays et les Zoulous ait été fatale aux troupes britanniques, qui, comme on l’a vu, n’ont pu prévenir la marche d’approche de l’impi vers la colline d’Isandhlwana.

En définitive, même la connaissance des potentia­lités militaires de l’ennemi n’empêche pas officiers et soldats britanniques de développer un sentiment de supériorité - à l’encontre de leur adversaire -, d’ailleurs très palpable dans l’opinion et la presse internationales de l’époque. En effet, la Revue Militaire de l’étranger, qui, le 1er février 1879 - soit dix jours avant la connais­sance de l’issue désastreuse de l’engagement d’Isandhl­wana - déniait toute capacité tactique aux forces zoulous, reconnaît le 15 février que :

Les opinions diffèrent beaucoup relativement à la bravoure des Zulu, quelques écrivains affir­ment que cette qualité leur manque abso­lument et que leurs anciens succès de guerre étaient dus à l’habileté personnelle de leur vieux chef Chaka, et non à la valeur de leurs troupes ; d’autres écrivains, au contraire louent les qualités martiales de cette tribu.

     Nous avons maintenant des preuves évidentes non seulement de leur valeur militaire, mais        aussi de leur habileté stratégique. Un peuple qui ne recule pas devant le “feu infernal” de notre fusil Martiny-Henry ne saurait manquer de bravoure, et quelle que puisse être notre opinion sur le général sauvage qui nous a vain­cus, grâce uniquement à la supériorité numé­rique de ses          troupes, il est évident que c’est un ennemi digne de lutter contre nous.

Au-delà des erreurs commises par l’état-major britannique, le “facteur zoulou” participe pour beaucoup dans la défaite. En effet, devant des Européens supé­rieurs d’un point de vue logistique et technique, l’armée zoulou doit sa victoire, d’abord, à son sens tactique indéniable. Il paraît évident que l’impi a manœuvré les troupes de Sa Majesté (en cachant son appro­che derrière des montagnes ou en “distrayant” les patrouil­les colo­niales, par le biais de petits groupes mobiles de guer­riers, alors que la majorité des régiments s’apprêtait à attaquer le camp). Ensuite, son esprit combatif, à savoir son courage, son endurance et sa discipline, en somme son “fighting spirit” sont des élé­ments moteurs dans le désastre colonial d’Isandhlwana.

Pour une puissance impériale de la taille de la Grande-Bretagne, persuadée de la supériorité technique et imbue de sa “mission civilisatrice”, une telle débâcle en matière coloniale ne peut manquer d’avoir des réper­cussions dans la vie politique.

Répercussions politiques et militaires en Angleterre

Par “répercussions politiques et militaires”, nous entendons analyser l’émotion qu’une telle débâcle a pu susciter en Grande-Bretagne, en particulier à Londres. Comment le gouvernement conservateur de Benjamin Disraëli a-t-il tenté de faire face aux nombreuses criti­ques ? Partant de cette analyse, il faudrait égale­ment mettre en exergue l’impact d’Isandhlwana sur l’impéria­lisme colonial britannique en Afrique australe. La question qu’on peut se poser est alors de savoir si ce désastre a eu comme effet de donner un coup d’arrêt, de ralentir ou plutôt de donner un second souffle aux visées coloniales sud-africaines des Britanniques ?

Du fait de l’inexistence, en 1879 d’une liaison télégraphique directe entre Le Cap et Londres et de la lenteur des communications par bateau, la nouvelle de la douloureuse issue de la bataille d’Isandhlwana (22 jan­vier 1879) n’est officiellement connue en Angleterre que 20 jours plus tard, soit le 11 février. Pour le gouverne­ment du premier ministre Disraëli, au pouvoir depuis 1874, la défaite inattendue des troupes impériales devant une armée “indigène” constitue un sévère revers dans sa politique coloniale, avec toutes ses répercussions en politique intérieure.

Aussi le Cabinet conservateur est-il forcé d’envoyer, en urgence, des troupes en Afrique australe alors qu’il aurait pu en avoir besoin en Asie pour peser dans les négociations en cours avec la Russie. Or, l’envoi de troupes outre-mer, qui occasionne un volume de dépen­ses assez conséquent, n’est pas toujours pour plaire à l’opinion, surtout dans une période de récession écono­mique persistante, liée à la grande dépression (1872-1879), où les exportations britanniques ont dimi­nué d’un tiers. En somme, la débâcle d’Isandhlwana vient s’ajou­ter à une conjoncture économique difficile, marquée par la récession économique et les difficultés en Asie, notam­ment en Afghanistan.

L’opposition au parti conservateur ne se prive pas de fustiger la politique coloniale du gouvernement Disraëli. Gladstone s’en prend à des expéditions coû­teuses pour un pays en proie à des difficultés économi­ques. Aux Communes, Charles Dilke présente une Résolution blâmant le gouvernement “de s’être aventuré dans une guerre offensive, sans nécessité impérieuse pres­sante, sans préparation solide et avec des forces insuffi­santes”. Ce à quoi Disraëli répond au travers de discours de circonstances aux notes patriotiques. Les séances de questions-réponses au Parlement sont égale­ment mises à profit par les libéraux pour stigmatiser “la violence de la politique coloniale britannique, dont Isan­dhlwana n’est qu’un aboutissement logique”. L’oppo­sition exige le rappel de Sir Bartle Frere, haut-commis­saire en Afrique du Sud.

Cependant, Disraëli et son gouvernement ne cèdent pas aux exigences de leur opposition, ils réussissent tant bien que mal à amortir les attaques des libéraux par l’envoi d’une lettre de blâme à Bartle Frere, tenu bien sûr pour responsable de cette fâcheuse situation et “pour avoir sciemment omis d’informer son gouvernement et avoir engagé des troupes de Sa Majesté, en guerre, sans autorisation expresse”. Chelmsford, commandant en chef des troupes d’invasion du royaume zoulou, n’est pas non plus épargné par le blâme, pour n’avoir pas pu mener à bien la politique d’insubordination secrètement conduite par Bartle Frere qui consistait à livrer une campagne courte et peu coûteuse. En définitive, la défaite d’Isan­dhlwana ne conduit ni à la chute du cabinet Disraëli, ni au rappel du haut-commissaire britannique en Afrique australe que réclame l’opposition. Toutefois, cette débâ­cle vient s’ajouter à une série de difficultés qui condui­sent à la déroute électorale des Conservateurs aux élec­tions de 1880 pendant lesquelles ils perdent plus 100 sièges aux Communes.

Loin de freiner l’impérialisme colonial britannique, l’issue de la bataille d’Isandhlwana révèle à l’état-major la nécessité de laver l’affront subi par les troupes de Sa Majesté contre une armée supposée inférieure. Un tel état d’esprit contribue à jeter les bases d’une seconde campagne militaire qui, mieux conçue et budgétisée à hauteur de 5 millions de livres, va s’avérer fatale à la souveraineté et à l’indépendance du royaume zoulou. En résumé, en même temps qu’il stigmatise à travers une “lettre-blâme” le duo Frere / Chelmsford, tenu pour responsable de la débâcle et de la disparition de plu­sieurs centaines de “boys”, le gouvernement Disraëli leur fournit tous les renforts nécessaires à la destruction du royaume zoulou.

En d’autres termes, la politique du cabinet Disraëli est alors de poursuivre son action militaire contre les Zoulous jusqu’à une issue victorieuse. Aussi, avec le recul, la bataille peut être assimilée à une “victoire à la Pyrrhus” d’autant plus qu’elle magnifie par la même occasion la réputation de guerriers aux yeux des Anglais désormais prévenus quant aux capacités des forces adverses. Adoptant désormais systématiquement la stra­tégie des “Wagons laager”, les forces coloniales britanni­ques, munies cette fois d’artillerie et d’armes à répéti­tion, parviendront à Ulundi, au cœur du pays zoulou. Tout d’abord, le 2 février 1879, la colonne Pearson arrive à repousser à Etshowe une fulgurante offensive de l’impi, le 2 avril, Chelmsford inflige une défaite à des forces zoulous. Puis à Kambu­la, le 29 mars 1879, la colonne Wood arrive à bout d’une impo­sante armée zoulou : le nombre de victimes s’élève à 2 000 guerriers. Enfin, en mai et juin de la même année, lorsque les Britanniques lancent une nouvelle offensive dans laquelle le prince Louis-Napoléon est tué par une troupe zoulou (1er juin 1879) - le Zululand, épuisé par des guerres incessantes, ne peut soutenir le choc et est subjugué par une pléthore de forces coloniales. Cette deuxième campagne s’achève le 4 juillet 1879 avec la chute du kraal royal d’Ulundi puis l’exil du roi Cetswayo à Londres en août. Le puissant royaume africain est alors divisé en treize minuscules chefferies sous la tutelle d’un résident britannique.

Conclusion

La bataille d’Isandhlwana constitue, avant tout, une réponse zoulou à l’effort de colonisation britanni­que en Afrique australe. Dès lors, elle révèle, pour un temps très court, l’originalité du système militaire et sociale zoulou dans l’ensemble africain. L’opinion publi­que anglaise et interna­tionale est surprise par la vitalité affichée par ceux qui n’étaient considérés que comme des “sauvages”, auxquels on déniait toute valeur stratégique, tactique ou même culturelle. L’état-major anglais ne sut pas tenir compte, de façon pragma­tique, de sa relative connaissance de la spécifi­cité d’une organisation sociale zoulou fortement marquée par l’impact du “service royal”, à savoir le service militaire. Aussi Isandhlwana apparaît comme la sanction de l’excès de confiance que la posses­sion de la supériorité technique pouvait donner aux puissan­ces coloniales.

Sources et Bibliographie

1. Archives de Presse

·         The Times (Londres), “The Zulu War” (février 1879)

·         Revue militaire de L’étranger

n° 440 du samedi 1er février 1879, “Les adversaires des troupes anglaises au Cap”.

n° 442 du samedi 15 février 1879, “La Guerre du Cap (suite)”.

n° 445 du samedi 8 mars 1879, “La Guerre du Cap”.

2. Bibliographie

a. Ouvrages généraux

J.F. Ade Ajayi (dir.), Histoire générale de l’Afrique, vol. IV : L’Afrique au xixe siècle jusque vers les années 1880, Paris, UNESCO, 1996, 936 pages.

H. Deschamps (dir.), Histoire générale de l’Afrique Noire, de Madagascar et des Archipels, de 1800 à nos jours, Paris, PUF, 1973, tome II, 369 pages.

J. Ganiage, L’Expansion coloniale et les relations inter­nationales, Paris, CDU, 1973, tome I, 147 pages.

b. Travaux d’histoire coloniale

E. Bujac, Récits de quelques campagnes contemporaines, Paris, Lavauzelle, 1901, tome V.

D.M. Morris, The Washing of Spears : the Rise of the Zulu Nation under Shaka and its Fall in the Second War of 1879, Londres, 1966, 655 pages.

Lieutenant-colonel Septans, Les Expéditions anglaises en Afrique, Paris, Lavauzelle, 1898, pp. 138-269 : Guerre au Zululand.

c. Nouvelles approches historiques

G.A. Chadwick, B. Com, “The Anglo-Zulu War of 1879 : Isandlwana and Rorke’s Drift”, Military History Journal, vol. 4, n° 4.

A. Dimigny, B. Guest, Natal and Zululand from Earliest Times to 1910 : a New History,   University of Natal Press, 1989, 437 pages.

A. Dimigny, C. Ballard, The Anglo-Zulu War : New Perspectives, University of Natal, 1981, 179 pages.

J. Guy, The Destruction of the Zulu Kingdom : The Civil War in Zululand 1879-1884, University of Natal Press, 1994, 265 pages (Isandlwana, p. 52).

J. Laband, Kingdom in Crisis : The Zulu Reponse to the British Invasion of 1879, Manchester University Press, 1991, 266 pages.

R. Lock, Blood on the Painted Mountain : Zulu Victory and Defeat. Hlobane and Kambula, 1879, London, Greenhill Books, 1995 (Isandlwana, p. 48).

3. Articles publiés sur Internet

www.battlefields.co.za/history/anglo-zulu : 

·           Ian Knight, The Battlefieds of IsandlwanaWet with yesterday’s blood”.

·           The Isandhlwana massacre : a survivor account.

·           J. Young, Kambula, march 1879.

www.rapidttp.com/milhist/vol044gc.html 

 

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