De la maîtrise de la mer

François Caron

 

L'expression “maîtrise de la mer”, expression fréquemment employée par les géopoliti­ciens, ne semble pas toujours répondre à une définition claire et précise, et surtout admise par tous. Cependant, em­ployée depuis que les pays ont entrepris de domestiquer les espaces maritimes, elle n’en a pas moins pris peu à peu, du moins dans notre pays, une signification propre, incontestablement héritée de la fascination qu’a exercée, au cours des xviiie et xixe siècles, la politique de l’Angle­terre, notamment à l’égard de la France qui en fut la principale victime.

Dans l’esprit des Français, la maîtrise de la mer est en quelque sorte la “domination, autoritaire et sans partage, des espaces maritimes par un pays, domination qui se traduit à la fois par la capacité d’en user à son unique profit mais aussi par celle d’en interdire l’usage par quiconque”. Telle fut bien, en effet, l’ambition de l’Angleterre durant trois siècles, comme en témoigne d’ailleurs, à la fin du xixe siècle, G.W. Stenvens quand il déclare : “Nous devons l’occuper (la mer) comme nous le ferions d’une province”. On ne saurait être plus explicite sur la nature de cette ambition !

C’est à cette fin que l’Angleterre inventa les concepts de Sea Power, Sea Supremacy, Sea Control ou encore Sea Denial, chacune de ces expressions tradui­sant un degré et une étape dans l’accession à la maîtrise de la mer. Ainsi l’expression Sea Power, employée par l’amiral Mahan dans son célèbre ouvrage paru en 1890 : The Influence of Sea Power upon History, n’est pas, à proprement parler, synonyme de maîtrise de la mer, contrairement à l’assimilation qui en a été faite souvent abusivement ; dans l’esprit de l’auteur, il s’agit seule­ment de puissance maritime, ce que confirme d’ailleurs la traduction française du titre de son livre : Influence de la puissance maritime dans l’Histoire. Tout indispen­sable qu’elle soit pour accéder à la maîtrise de la mer, la puissance maritime n’en est qu’un élément constitutif, bien que décisif. C’est donc commettre une erreur que de confondre maîtrise de la mer et Sea Power comme le fait Pierre Naville, quand il écrit que “l’expression de Mahan, « Sea Power » peut être traduite par puissance maritime, ou souveraineté maritime, ou maîtrise des mers”, la puis­sance maritime n’étant que la capacité dont se dote un pays pour être présent sur mer, sans pour autant reven­diquer l’exclusivité de son usage à laquelle prétend la maîtrise de la mer. Il peut y avoir simultanément plu­sieurs puissances maritimes, certes concurrentes, mais il ne peut exister à un instant donné qu’un seul maître de la mer ! Telle fut d’ailleurs la différence entre les ambi­tions française et anglaise au cours des xviie et xviiie siècles.

Aujourd’hui quand, notamment en France, on parle de maîtrise de la mer, à propos des États-Unis par exemple, c’est incontestablement avec cette conviction qu’ils auraient, et eux seuls, la capacité de dominer, de manière hégémonique, l’ensemble des espaces océani­ques. C’est donc bien de maîtrise de la mer et non seule­ment de puissance maritime qu’il va être question dans les pages qui suivent.

 Il est certain que se poser de nos jours la question de la pertinence de la notion de puissance maritime n’aurait guère de sens, car ce serait, contre toute évi­dence, mettre en doute l’importance grandissante des espaces océaniques dans la politique des États et nier la nécessité d’y être présent.

Y eut-il dans le passé Maîtrise de la mer ?

 La deuxième question qu’il convient de se poser est de savoir si, dans le passé, cette notion de maîtrise de la mer a effectivement eu le sens qu’on lui prête désormais, autrement dit, s’il exista, à un moment ou à un autre de l’Histoire, une véritable dictature exercée par un pays sur l’ensemble des mers et océans.

Une notion juridique

Il est certain que l’ambition en a toujours existé. Thémistocle ne disait-il pas déjà que : “Celui qui com­mande sur mer, commande partout ?” Mais les éléments constitutifs d’une authentique maîtrise de la mer ont longtemps fait défaut ; les thalassocraties de l’Antiquité en effet, n’eurent guère les moyens de l’imposer et, quoi qu’il en soit, leur maîtrise, si tant est qu’elle existât, n’eut jamais qu’un caractère relatif, très localisé et provisoire. Ce n’est qu’avec les progrès de l’humanité dans la connaissance de l’univers et dans l’art de naviguer, que l’idée de s’approprier l’espace maritime, si prometteur, a commencé réellement à germer dans les esprits.

Le monde connu étant alors dominé par le monde chrétien, c’est tout naturellement aux sujets du Roi Catholique qu’en 1493 la bulle pontificale Inter Coetera, achevant le partage amorcé en 1455 par la bulle Romano Pontifex, confia la mission et le droit de rayonner sur les océans et les terres nouvelles. C’était, en quelque sorte, un droit exclusif, un véritable monopole accordé conjoin­te­ment à l’Espagne et au Portugal par un texte de portée juridique s’imposant à tous, et confirmé l’année suivante par le traité de Tordesillas par lequel les deux pays s’entendirent pour fixer la ligne de séparation de leurs droits respectifs. En 1506, le pape Jules II entérina très officiellement les dispositions de ce traité, leur donnant force de loi dans toute la chrétienté. La notion de maîtrise de la mer trouve là son origine.

De ce partage étaient exclues la France, déjà égarée dans des luttes continentales, mais aussi l’Angleterre dont les liens avec la papauté n’étaient cependant pas encore rompus. C’est François Ier qui, le premier, con­testa ce droit exclusif qui le privait d’une liberté qu’il jugeait essentielle, celle de naviguer sur mer ; “Je vou­drais bien voir, dit-il, l’article du testament d’Adam qui m’exclut du partage”. Le résultat de son intervention fut le droit reconnu aux Français en 1598 par l’Espagne, dans une clause secrète du traité de Vervins, d’agir librement sur mer au-delà d’une ligne dite des “Amitiés” qui suivait le méridien le plus occidental des Canaries. Un droit à la puissance maritime était désormais recon­nu à la France. C’était, de facto, l’abrogation du mono­pole précédemment accordé aux Ibériques, et donc l’abandon, voire la négation du principe même de maî­trise de la mer et, parallèlement, la reconnaissance du statut de liberté des mers que Grotius devait contribuer à faire prévaloir quelques années plus tard, avec la notion de res nullius.

La lutte entre la France et l’Angleterre

Mais, dans l’esprit de beaucoup, ce statut d’entière liberté des espaces maritimes incluait, en quelque sorte, le droit de se les approprier pour quiconque en aurait les moyens. C’est bien ce que sous-entendait Sir Walter Raleigh, favori de la reine Elizabeth Ier, quand il disait que : “Celui qui commande le commerce de la mer, commande la richesse du monde donc le monde lui-même. C’est de cette époque que datent l’ambition de l’Angleterre et le début de la lutte acharnée qu’elle livra aux autres puissances maritimes pour s’approprier la maîtrise de la mer.

Mais, contrairement à ce que l’on a pu parfois écrire, une ambition comparable taraudait aussi les esprits en France ; rois et ministres étaient bien cons­cients de l’importance de la mer, non seulement pour la richesse du royaume, mais aussi comme espace de compétition entre les pays en quête de rayonnement et de puissance. “… pour l’accomplissement de sa grandeur, la France [doit] être aussi forte et puissante sur mer, comme elle est forte, crainte et respectée sur terre disait déjà Henri IV ; et le chevalier de Razilly, inspirateur de Richelieu, ne manquait pas l’occasion de rappeler que “celui qui commande sur mer possède un grand pouvoir sur terre. Dès 1624, Richelieu prit le parti de faire de la France une véritable puissance maritime, capable de le disputer à son ambitieuse voisine. Dans son esprit, la puissance maritime ne se limitait nullement à la seule capacité de mettre à la mer de fortes escadres, car il avait compris que : “se rendre puissant sur la mer (…) donne entrée à tous les États du monde”. C’était, avant la lettre, une vision géopolitique et géoéconomique très moderne, prélude à la mondialisation que nous connais­sons aujourd’hui. Cette volonté affichée par Richelieu était inspirée par la conviction que l’intérêt est le véritable mobile de toute politique. “Cet intérêt sous sa forme la plus générale ne peut être, disait-il, que pécu­niaire. Créer sur mer des intérêts pécuniaires, c’est orga­niser et développer le commerce maritime et pour que ce commerce existe : conquérir et organiser à leur tour des colonies. Ainsi avait-il bien compris que la capacité militaire ne suffit pas à asseoir la puissance maritime ; celle-ci repose aussi, et avant tout, sur le commerce et les colonies. On sait malheureusement ce qu’il en fut de ses tentatives avortées de créer des “Nouvelle France et de grandes compagnies commerciales d’État.

Colbert, partageant cette vision, reprit le flambeau. Là où Richelieu avait échoué faute d’avoir su mobiliser la population, toute la politique de Colbert visa à persuader les Français qu’“une marine militaire, à laquelle ne correspond pas un développement parallèle du commerce maritime et de la pêche, qui n’a pas pour s’appuyer au loin des côtes de la patrie des comptoirs de commerce et des postes militaires, en un mot des colonies, n’est qu’une marine de luxe, destinée tôt ou tard à disparaître. Ainsi, étaient bien liés dans son esprit les trois piliers de la puissance maritime que sont marine, commerce, colonies et donc de la maîtrise de la mer qui en est le degré ultime.

Malheureusement, les Français ne surent pas en faire leur profit. Frileux, par manque de conviction, de volonté et de persévérance, ils laissèrent les Anglais se l’approprier sans prendre conscience de la portée de l’enjeu. Quelques fâcheux événements contribuèrent à les détourner de la mer : “La Hougue, insignifiant en apparence, changea le cours de l’Histoire, constate Lacour-Gayet très justement. C’est que l’effet moral en fut prodigieux. Démesurément grossi par les bruits vagues qui coururent, ce revers accidentel persuada les Français qu’ils n’étaient pas faits pour dominer les océans. Le peu de profits immédiats que leurs ennemis tirèrent de leur victoire contribua même à accréditer l’opinion que la maîtrise des mers est sans influence sur les destinées d’un État semi-continental (…).

 Une des raisons de ce désintérêt manifeste pour les choses de la mer doit être recherchée dans la répugnance de l’aristocratie française à se livrer au commerce, malgré les incitations répétées du pouvoir royal. Ainsi en fut-il en 1626 ; Louis XIII prit fermement position en faveur de la pratique du commerce par la noblesse, déclarant que “les nobles pouvaient s’adonner au com­merce sans déroger à leur qualité ni préjudicier à leurs privilèges, souhaitant même que “ceux qui s’y rendront considérables par leurs soins, labeurs, industries, cela leur serve pour accroissement de noblesse. Peine perdue ! À son tour Louis XIV, sous l’influence de Colbert, renouvela cette pressante incitation en “autorisant tous les nobles à s’intéresser dans les navires de commerce, les denrées et les marchandises, sans pour cela déroger (…). En dépit de ces efforts, il n’en fut rien et, un siècle plus tard, Montesquieu, aristocrate et philosophe, pouvait encore écrire dans L’Esprit des lois : “Il est contre l’esprit du commerce que la noblesse le fasse dans la monarchie (…). Il est contre l’esprit de la monarchie que la noblesse y fasse du commerce (…). Des gens frappés de ce qui se pratique dans quelques États pensent qu’il faudrait qu’en France, il y eût des lois qui engageassent les nobles à faire du commerce. Ce serait le moyen d’y détruire la noblesse sans aucune utilité pour le commerce !

C’est dire l’aveuglement dont était prisonnière l’élite intellectuelle française face au rôle que la mer non seulement peut mais doit jouer dans la politique d’un pays ! Comment s’étonner, dans ces conditions, des échecs de notre politique maritime !

 Satisfaite de ce que lui accordaient une situation géographique et un climat privilégiés, la France laissa, sans sourciller, l’Angleterre s’approprier en ce domaine une supériorité décisive dont elle eut tant à souffrir par la suite. Notre voisine, en effet, en revendiqua très tôt le droit exclusif sans le moindre complexe, comme l’illustre cet aveu spontané que le roi d’Angleterre lui-même fit à notre ambassadeur à Londres, en réponse aux velléités de Henri IV de développer une marine : “Si nous vous accordons sur mer cette liberté que vous nous demandez, vous y mettrez en deux ans plus de vaisseaux que nous n’en avons nous-mêmes. Plus d’un demi-siècle plus tard, Charles II, remonté sur le trône de son père à la mort de Cromwell, ne réagit pas autrement quand il déclare à Louis XIV : “Il y a deux empêchements à une parfaite entente. Le premier est le grand effort que fait actuelle­ment la France pour créer un commerce et devenir un puissant empire maritime. C’est une si grande cause de suspicion pour nous, qui n’avons d’importance que par notre commerce et nos forces navales, que chaque pas que fera la France dans cette direction créera une jalousie perpétuelle entre les deux nations. On ne saurait mieux définir les fondements de la politique anglaise menée pendant plus de deux cents ans ! Le siècle suivant, il en fut encore de même. William Pitt, écarté du pouvoir peu avant la fin de la guerre de Sept ans, fulmina contre ses compatriotes qui négociaient avec les Français les clauses du traité de Paris, pourtant si favorable aux intérêts de Londres : “La France nous est principalement sinon exclu­sivement redoutable comme puissance maritime et commerciale, tonna-t-il ; nos intérêts à cet égard tirent pour nous leur plus grande valeur du dommage qui en résulte pour elle et vous laissez à la France la possibilité de se reconstituer une marine !”. De fait, Pitt avait vu juste ; ce traité laissa à Choiseul la possibilité de reconstituer une marine qui devait, 20 ans plus tard, se mesurer victorieusement à la flotte anglaise pendant la guerre d’Amérique et permettre aux Treize Colonies d’accéder à l’indépendance.

Cette intimidation exercée sur les Français par les Anglais qui s’arrogeaient ainsi unilatéralement le droit de régenter la mer, procédait d’un véritable bluff, car Londres ne disposait nullement alors des moyens de sa politique, contrairement à ce qu’ont pu en dire trop com­plaisamment les Français pour justifier leur désinvol­ture en ce domaine. Si la France l’avait voulu, elle aurait pu le lui disputer avec succès. Ainsi, la réussite de Londres fut obtenue grâce à la capitulation constante quoique inconsciente de la France, attachée seulement à son rêve de faire prévaloir l’idée que les océans devaient être un espace de liberté ouvert à tous ; vision altruiste peut-être, mais certes pas partagée par L’Angleterre ! C’est donc bien avec sa complicité passive et coupable que la France laissa l’Angleterre imposer sa loi. On en connaît les terribles conséquences. Encore, durant la première moitié du xxe siècle, la France dut en subir les désastreux effets lors de la conférence sur le désarme­ment naval de Washington ; la Grande-Bretagne, tou­jours soucieuse d’éliminer la France de la compétition, œuvra pour que ne lui fût accordée que la parité avec la flotte italienne, soit le 1/3 de sa propre flotte en bâti­ments de ligne, puis, après la conférence, que l’Allema­gne obtienne le droit de se doter d’une marine, capable de se mesurer à la nôtre et donc de la neutraliser !

Au contraire de la France, l’Angleterre ne relâcha jamais ses efforts pour s’approprier ce “monopole” que l’Espagne affaiblie avait laissé échapper à la mort de Charles Quint. Aux tentatives de la France d’être présente sur les océans en vertu du statut de liberté des mers, elle répondit chaque fois avec une volonté inflexible de s’y opposer. Patiemment, elle construisit l’édifice de sa domination sur les mers dans les trois domaines que sont le commerce, les colonies, la marine. On peut s’interroger sur les raisons qui déterminèrent cette farouche volonté de dominer les mers, et qui aboutit, de facto, à une véritable hégémonie pendant plus de deux siècles, bien qu’elle fût en contradiction avec le principe de liberté des mers pourtant admis par toutes les nations maritimes. La maîtrise de la mer fut très vite inscrite au cœur des ambitions de l’Angleterre ; mais c’est avec l’Acte de Navigation que Cromwell pro­mulgua en 1651, qu’elle s’y engagea de manière irrévo­cable. Par cet acte qui “prolétarisait en quelque sorte les paysans anglais en les appauvrissant, l’Angleterre ne pouvait plus assurer sa survie tant économique que politique qu’en s’ouvrant largement sur les espaces maritimes. Elle orienta alors toute sa politique vers l’acquisition des trois facteurs fondamentaux de la puis­sance sur mer. Elle ne l’oublia jamais et sut manifester en tous temps une constance et une ténacité sans faille. Contrairement à la France qui n’eut jamais conscience que la puissance sur mer est une oeuvre de longue haleine qui ne s’acquiert pas seulement sur les champs de bataille et ne supporte aucune pause, elle réunit patiemment les éléments de sa vocation, profitant de toutes les circonstances, paix ou guerre, pour faire avan­cer son ambitieux projet : développement de son commer­ce et création d’un vaste empire colonial, et pas seule­ment construction d’importantes escadres. Même aux heures les plus critiques de son histoire, elle n’abdiqua jamais, soucieuse avant tout de sauvegarder ses colonies et son commerce, principaux attributs de sa maîtrise des mers ; jamais elle ne dévia de sa ligne de conduite, tirant profit de toutes les situations, même les moins favo­rables en apparence, pour faire progresser ses intérêts maritimes, y compris au détriment de ceux de ses propres alliés. Les occasions ne furent pas rares où les Français, pourtant en situation de lui dicter leur volonté lors des pourparlers de paix, se laissèrent habilement manipuler ; le plus souvent, l’Angleterre sut retirer des négociations des clauses favorables à la poursuite de son unique dessein, privant son adversaire des avantages qu’il aurait pu légitimement exiger s’il en avait compris l’importance ! C’est ainsi qu’après l’Acte de Navigation, l’Angleterre commença par se doter d’une suprématie commerciale alors que les autres pays s’en désintéres­saient ; elle l’obtint, à la barbe des Français, lors de la signature du traité de Ryswick et de la paix d’Utrecht ; puis au traité d’Aix-La-Chapelle, ce fut la supériorité en matière de forces navales qu’elle s’appropria sans que la France y trouvât à redire. Forte de ces atouts dont ses adversaires s’étaient laissé imprudemment déposséder, l’Angleterre put, tout à sa guise, se lancer dans l’élimi­nation de la France de son empire colonial, objectif qui fut atteint au traité de Paris en 1763. En un siècle, l’Angleterre avait réussi son pari ! Elle pouvait désor­mais prétendre à la maîtrise de la mer, voire à celle du monde lui-même !

Ces divers traités, aux clauses dérobées à des adversaires souvent inconscients, donnèrent en effet corps au rêve de l’Angleterre d’imposer sa loi au monde de la mer avant de l’imposer au monde tout court. C’est contre ce monopole exorbitant, dont Louis XVI et Ver­gennes comprirent le danger, que luttèrent en Amérique les troupes de Rochambeau et les vaisseaux de De Grasse.

Ce n’est pas que certains Français ne se fussent alarmés du comportement de l’Angleterre systématique­ment hostile à la France, même en période d’entente. Ainsi déjà en 1726, Valincour, dans un mémoire sur l’État de l’Europe, mettait en garde le cardinal de Fleury contre les dangers de l’alliance avec l’Angleterre amorcée par le cardinal Dubois et le Régent en 1715. “Que peut gagner la France dans la guerre où les Anglais veulent l’entraîner, s’inquiétait-il ? Rien (…). Tout ce qu’ils [les Anglais] souhaitent, détruire et faire périr les forces mari­times et le commerce de la France, de la Hollande et de l’Espagne ; s’assurer l’empire de la mer dont ils se met­tent visiblement en possession.

C’est ainsi que la maîtrise de la mer fut acquise par l’Angleterre grâce à l’intimidation plus que par la force de ses armes. À la décharge de la France, on peut lui reconnaître son souci constant de privilégier la politique sur l’économie, et de croire à la possibilité d’une entente véritable avec sa voisine. À la volonté inflexible de l’An­gleterre, elle n’opposa jamais, avec une évidente mais coupable candeur, que son désir de paix et de commercer librement. Ce fut d’ailleurs cette liberté du commerce compromise par l’attitude agressive de l’Angleterre qui, comme on l’a dit plus haut, incita Louis XVI à s’engager dans la guerre dite de l’Indépendance américaine aux côtés des Insurgents, le but étant d’arracher à Londres une véritable et totale liberté du commerce. On sait malheureusement ce qu’il en advint ; les Insurgents s’entendirent secrètement avec les Anglais sur le dos de leurs alliés pour obtenir leur indépendance en échange de l’exclusivité du commerce accordée à l’ancienne puissance de tutelle.

Dans cette naïveté collective des Français, les Ency­clopédistes dont on connaît l’influence sur l’opinion au xviiie siècle, eurent une lourde part de responsabilité. Leur erreur fondamentale fut de croire que le commerce n’était pas une compétition et ne pouvait que porter à la paix. Pour eux, la possession d’une marine et l’implanta­tion dans les colonies étaient d’autant plus inutiles et dangereuses qu’elles étaient sources de mé­sentente avec la Grande-Bretagne, ce qui, se plaignaient-ils, mettait en péril leurs juteuses affaires ! Souvenons-nous que Voltaire osa se féliciter de la prise de Québec, prélude à notre élimination définitive du Canada : “On dit Québec prise, monseigneur de Montcalm tué, je suis honteux d’être heureux parmi tant de désastres”, ou de ce commentaire de Sébastien Mercier, dans son ouvrage Du Commerce : “Les colonies étaient à la France ce qu’une maison de campagne était à un particulier ; la maison des champs ruinait tôt ou tard celle de la ville (…). Nous ne pratiquons plus que le commerce intérieur et nous nous en trouvons bien (…). Si la nature eût voulu que les peuples éloignés travaillassent ensemble, elle leur eût donné une langue universelle afin qu’ils s’entendissent. Il paraît que le vœu de la nature est que chaque société particulière forme un monde séparé (…)”. Montesquieu lui-même, dans L’Esprit des lois, ne dit pas autre chose : “J’ai ouï plusieurs fois déplorer l’aveuglement du conseil de François Ier, qui rebuta Christophe Colomb qui lui proposait les Indes. En vérité, on fit peut-être par impru­dence une chose bien sage.

Voltaire, paradoxalement, manifesta une certaine lucidité en la matière ; dans ses Lettres philosophiques, ne fait-il pas ce constat de simple bon sens : “Le commerce qui a enrichi les citoyens en Angleterre, a contribué à les rendre libres, et cette liberté à étendre le commerce à son tour ; de là s’est formée la grandeur de l’État. C’est le commerce qui a établi peu à peu les forces navales par qui les Anglais sont les maîtres de la mer. Ils sont à présent près de deux cents vaisseaux de guerre. La postérité apprendra peut-être avec surprise qu’une petite île qui n’a de soi-même qu’un peu de plomb, de l’étain, de la terre à foulon et de la laine grossière, est devenue par son commerce assez puissante.

De son côté, le duc de Saint-Simon avait bien compris qu’il ne fallait jamais se fier à l’Angleterre dont l’ambition se montrait sans limite ; dans ses mémoires, il écrit : “L’expérience de plusieurs siècles doit avoir appris ce qu’est l’Angleterre à la France ; ennemie de prétention à nos ports, et à nos provinces, ennemie de commerce, enne­mie de colonies, ennemie de forme de gouvernement (…). La même expérience apprend aussi que la France a toujours eu tout à craindre de l’Angleterre tant que [celle-ci] a été paisible en dedans (…). Ce n’est pas qu’il ne fût à propos de bien vivre avec l’Angleterre, comme avec le reste de l’Europe, mais toutefois sans y compter jamais, et beaucoup moins se livrer à elle honnêtement sans basses­se, et intérieurement la considérer toujours comme une ennemie naturelle, qui ne se cachait pas depuis de longues années de vouloir détruire notre commerce et de s’opposer avec audace et acharnement à tout ce que la France a de temps en temps essayé de faire sur ses propres côtes en faveur de sa marine (…). Il fallait donc au royaume flanqué de deux mers et qui borde la Manche de si près et vis-à-vis de l‘Angleterre (…) porter toute son application à relever la marine et à se mettre peu à peu en état de se faire considérer à la mer (…)”. Mais cette clairvoyance n’alla jamais jusqu’à comprendre que le commerce et les colonies étaient partie intégrante de la puissance maritime et donc le fondement de toute ambition d’être le maître de la mer. Pour beaucoup de Français, la puis­sance maritime s’identifiait en effet à la seule puissance navale que procure la possession d’une marine de guerre. Ils ne comprirent pas que la supério­rité de l’Angleterre était moins due à la supériorité en nombre de ses vaisseaux et à leurs succès dans les combats qu’à la continuité de sa politique maritime et à l’incohérence de la nôtre. “L’Angleterre fut maîtresse de la mer par la faiblesse de ses ennemis et non par sa propre force et son activité !

De cette période qui servit pourtant de révélateur au concept de maîtrise de la mer, on peut conclure que celle-ci fut habilement acquise par les Anglais avec la complicité inconsciente de la plupart de ses adversaires, dont principalement les Français qui n’en virent que le volet militaire. Louis XV, souverain très décrié, l’avait sans doute compris qui déclara la guerre à l’Angleterre en 1744, sachant bien que l’enjeu du nouveau conflit n’était pas une victoire en mer sur les escadres anglaises comme le souhaitaient certains, mais la récupération de l’héritage colonial, commercial et maritime de Charles Quint. Malheureusement cette guerre ne fut qu’un coup d’essai que la France ne sut pas transformer quelques années plus tard, lors de la guerre de Sept Ans de si triste mémoire.

La maîtrise de la mer selon Mahan, Daveluy, Castex….

La méconnaissance du rôle fondamental tenu par le commerce et les colonies dans l’affirmation de la puis­sance maritime et a fortiori de la maîtrise de la mer, a conduit certains auteurs à conclure que celle-ci s’identifie à la seule supériorité de la puissance navale et s’acquiert donc par la victoire obtenue sur les vaisseaux de l’adver­saire à l’occasion de la bataille sur mer. C’est commettre là une confusion entre maîtrise de la mer, puissance maritime et puissance navale.

C’est l’erreur que commet l’amiral A.-T. Mahan. À n’étudier que le seul aspect militaire des relations de l’Angleterre avec ses voisins, à ne s’intéresser qu’aux seules batailles navales des xviie et xviiie siècle où, il est vrai, la supériorité anglaise fut manifeste, Mahan et, après lui, toute une école de pensée, en sont venus à conclure que ce furent les victoires de la marine anglaise sur les forces organisées adverses, notamment fran­çaises, qui assurèrent à l’Angleterre la maîtrise de la mer. Privilégiant l’histoire des seules batailles navales, ils ne s’intéressent qu’au rôle des flottes de combat en temps de guerre, oubliant le patient travail d’implan­tation colo­niale et de développement du commerce qui accompagna dès le temps de paix l’effort d’armement des escadres. À les en croire, colonies et commerce ne sont pas des facteurs décisifs de la maîtrise de la mer qui, selon eux, ne prend sa véritable et pleine signification que dans la confrontation des forces navales. Ils croient pouvoir en déduire le postulat très discutable selon lequel la maî­trise de la mer s’acquiert exclusivement par la recherche et la destruction de la force organisée de l’adversaire. C’est prêter à la bataille sur mer des succès que l’Histoire n’a que très rarement cautionnés. Quelle bataille navale en effet s’acheva-t-elle par l’élimination durable de l’adversaire, assurant ainsi au vainqueur une victoire indiscutable et définitive ? Faut-il rappeler la réaction de Louis XIV après la bataille de La Hougue, dont les conséquences les plus fâcheuses ne furent pas dues à la perte de quelques vaisseaux mais aux réactions négatives des Français devant ce qui n’était qu’une péripétie de la guerre ? “Je suis content de vous et de toute la marine, s’empressa-t-il d’écrire à Tourville ; nous avons été battus mais vous avez acquis de la gloire pour vous et pour la nation ; il en coûte quelques vaisseaux et cela sera réparé l’année qui vient et sûrement nous battrons l’ennemi. C’était la loi du genre et le souverain était loin d’ima­giner l’impact à long terme de cette bataille perdue (cf. ci-dessus, ce qu’en dit Lacour-Gayet). Même la bataille des Saintes en avril 1782, à l’issue de laquelle de Grasse fut fait prisonnier et son escadre dispersée, n’eut pas l’incidence que d’aucuns lui ont prêtée sur le cours de la guerre d’Amérique. C’est que, aux xviie et xviiie siècles, les flottes étaient dans l’inca­pacité de mener une action véritablement décisive contre les forces adverses, car leur destruction était pratique­ment impossible ; aucune bataille navale n’a jamais pu laisser espérer un tel résultat. Durant la guerre d’indé­pendance des États-Unis qui vit pourtant la victoire de la France et des Insurgents, l’Angleterre ne perdit qu’un seul de ses vaisseaux, malgré les nombreuses rencon­tres ! En fait, la bataille sur mer n’est, tout au plus, qu’un éventuel révélateur de la maîtrise de la mer ! Il est vrai, en revanche, que c’est principalement en temps de guerre que la maîtrise de la mer procure à celui des belligérants qui en bénéficie un atout décisif pour accéder à la victoire et imposer sa volonté.

Le défaut d’analyse approfondie de ce qu’est réelle­ment la maîtrise de la mer et de ses véritables assises, et le mépris porté à tout ce qui n’est pas la bataille, les ont conduits à méconnaître, sous-estimer, voire nier l’intérêt pour un pays d’échapper à cette fatalité de la bataille en s’attaquant à d’autres éléments de la puissance mariti­me de l’adversaire, surtout si, disposant de forces nava­les inférieures, il ne peut rien attendre d’autre que la défaite d’un engagement direct avec la flotte ennemie. Prenant argument de la primauté supposée de la bataille sur tout autre mode d’action, ils raillent sévèrement les choix stratégiques de la France qui, trop faible pour prétendre à la victoire dans une confrontation avec la flotte anglaise, dût le plus souvent chercher à l’éviter par tous les moyens et recourir à une forme de guerre moins glorieuse sans doute, mais non sans efficacité ni succès. Pourtant, s’attaquer à son commerce, exercer des mena­ces de débarquement sur son territoire ou occuper ses colonies, c’était attenter à la puissance maritime de l’ennemi dans ce qu’elle avait de plus immédiatement vulnérable puisque fondement de sa richesse. N’était-ce pas déjà l’avertissement que Walter Raleigh lançait quand il déclarait : “L’Angleterre peut être réduite de deux manières : par l’invasion ou la paralysie de son com­merce” ! Ce furent souvent, pour la France, les seuls choix et cibles possibles à portée de ses armes. En les adoptant, le commandement français espérait, à défaut de pouvoir porter sur mer un coup décisif à l’ennemi, du moins l’affaiblir suffisamment, lui interdire les succès faciles qui émeuvent les opinions publiques et pèsent sur la conduite de la guerre et les négociations de paix, et arracher des succès ailleurs, éventuellement sur le théâ­tre continental, le seul réellement décisif ! Car la guerre ne se gagne qu’à terre, contrairement à l’affirmation de Mahan selon laquelle la puissance maritime l’emporte toujours sur la puissance continentale. L’Histoire récente, moins sévère vis-à-vis de ces choix parce que moins dogmatique et consciente du caractère global de toute stratégie, a amplement justifié ces options straté­giques.

Quoi qu’il en soit, la victoire sur une puissance maritime résulte rarement d’un coup d’éclat sur mer ; elle se construit lentement, patiemment, par une accu­mulation de petits succès militaires et beaucoup par l’érosion de la base économique de l’adversaire. Le commandement allemand, en se ralliant à l’idée de la guerre sous-marine à outrance, l’avait compris, bien que trop tardivement : “L’attaque du commerce anglais, sur la côte britannique, par des sous-marins, frapperait sans doute l’ennemi à son point le plus sensible et lui montrerait aussi que sa puissance maritime [il faut comprendre ici : puissance navale] n’est plus suffisante aujourd’hui. Les alliés l’ont bien pris en compte, qui menèrent, durant la deuxième guerre mondiale, une lutte acharnée sur tous les mers et océans contre le flux d’approvisionnement du Japon sans lequel aucune indus­trie d’armement ne pouvait fonctionner et le pays poursuivre la guerre !

En prétendant que c’est la supériorité acquise par l’Angleterre dans les combats, notamment contre la marine française, qui lui a permis d’accéder à la position dominante en matière de commerce et d’empire colonial, qu’elle occupa pendant deux siècles, Mahan inverse cause et conséquence. “Le pouvoir maritime [autrement dit la maîtrise de la mer] était en passe d’être définitive­ment acquis à l’Angleterre, écrit-il ; il lui donnait, en toute souveraineté, le grand commerce de la haute mer ; il lui permettait de surveiller le trafic par une marine de guerre qui n’avait et ne pouvait plus avoir aucune rivale, dans les conditions d’épuisement où se trouvaient les autres États ; et cette marine s’appuyait maintenant sur de fortes positions dans toutes les parties du monde en litige (…). La puissance maritime de l’Angleterre n’était donc pas uniquement dans sa forte marine de guerre, avec laquelle nous la confondons trop souvent et exclu­sivement (…)”. C’est là le sempiternel problème de l’œuf et de la poule ! Certes, on ne peut nier que la supériorité acquise dans les combats a contribué à renforcer le caractère hégé­monique de la puissance maritime anglaise ; mais c’est bien la place prédomi­nante acquise dans le commerce et l’importance de son empire colonial qui lui assurèrent une réelle suprématie sur mer, concrétisée par le succès de ses escadres.

Mahan en convient d’ailleurs implicitement puis­que, dans son analyse des causes capables d’orienter un pays vers la conquête de la mer, il laisse entendre que la puissance maritime d’un pays est liée à son commerce et à son empire colonial. Selon lui, à l’origine de la puis­sance maritime, prélude à une éventuelle maîtrise de la mer, il y a deux facteurs essentiels : la position géogra­phique et un certain seuil de pauvreté. La géographie prédestine un pays à se tourner vers la mer, et la pauvreté en tant que facteur de mobilisation des éner­gies, incite les populations, privées de ressources alimen­taires et de matières premières suffisantes, à chercher ailleurs leur subsistance, et donc à pratiquer le commer­ce, à créer des manufactures tournées vers l’exportation et à développer une forte émigration. C’est bien là admettre clairement que la puissance navale, celle des escadres, vient en second, puisque principalement desti­née à protéger les avantages ainsi acquis. Bien sûr, tout n’est pas faux dans cette analyse : il est évident que, dans le cas de l’Angleterre, la géographie et la pauvreté ont joué un rôle déterminant, mais elle est insuffisante car elle oublie le caractère éminemment volontariste de la politique maritime de l’Angleterre, manifesté par l’Acte de Navigation.

D’ailleurs, au xixe siècle qui vit l’apparition de nouvelles puissances sur mer, ce n’est ni la géographie ni la pauvreté qui les incitèrent à s’ouvrir sur le monde océanique et à se lancer dans l’acquisition de flottes de combat. Avec l’entrée de l’Europe dans l’ère industrielle au cours de la première moitié du xixe siècle, les pays présents sur les mers furent en effet princi­palement ceux qui disposaient dans leur sous-sol des constituants du développement industriel, à savoir le fer et le charbon. De ce point de vue, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France possédaient des atouts indiscu­tables. De même, ce ne furent ni les contraintes démo­gra­phiques ni les nécessités économiques qui poussèrent le Japon et l’Allemagne à se tourner vers le large et à se doter de fortes escadres ; ce ne furent pas plus ces mêmes exigences qui entraînèrent l’URSS, sous l’éner­gique impulsion de l’amiral Gorchkov, à vouloir être présente avec des unités de combat sur toutes les mers du globe. Quant aux États-Unis, ce n’est certes pas la géographie ni la démographie, encore moins d’hypothé­tiques insuffi­sances en ressources économiques qui les poussèrent à prétendre à la puissance maritime. Et ce n’est pas sur la seule supériorité de leurs escadres qu’ils bâtirent leur ambition de devenir les nouveaux maîtres de la mer. Cette constatation d’évidence aurait dû inciter Mahan à tempérer ses affirmations et à relativiser le poids de la force organisée dans la capacité d’accéder à la maîtrise de la mer. À confondre puissance navale, puis­sance mariti­me et maîtrise de la mer, il s’est exposé à être très vite démenti par l’histoire de ce vingtième siècle !

Pour ce qui est du cas de la France, on ne peut nier que la douceur de son climat, la richesse de son sol, permettant notamment un développement harmonieux de l’agriculture et donc une autosuffisance alimentaire, ont pu jouer un rôle de frein dans le développement de sa puissance maritime et l’absence d’ambition vis-à-vis de la mer, mais c’est surtout tant les réticences de la popu­la­tion à s’expatrier que l’absence d’une volonté politique affirmée, partagée et soutenue par l’élite, qui ont consti­tué les plus sérieux obstacles à son essor maritime. Comment, dans ces conditions, aurait-elle pu prétendre disputer la maîtrise de la mer à l’Angleterre ? Ce n’est point tant le nombre de ses vaisseaux de guerre présents sur les océans qui importait, que celui de ses commer­çants parcourant le monde à la recherche de nouveaux produits et de nouveaux marchés ; ce n’est point tant l’esprit d’aventure de ses explorateurs à la conquête de terres nouvelles qui importait que le soutien qui pouvait leur être apporté ! Comme on l’a dit plus haut, cette réticence, ce manque de volonté furent d’abord le fait de l’élite intellectuelle et fortunée, beau­coup plus que celui des gouvernants, plus sensibles à l’appel de la mer qu’on ne l’a trop souvent fait croire. Mais il est vrai qu’il manqua à la France cet atout décisif dont bénéficia la Grande-Bretagne grâce à la détermi­nation de son pou­voir politique qui sut s’inventer les contraintes indispen­sables et les imposer à la popula­tion, ainsi poussée à s’expatrier et à faire du commerce. Ce fut, comme on l’a dit, l’incomparable mérite de l’Acte de Navigation de 1651 qui ne laissa aux habitants que la possibilité d’aller chercher ailleurs ce dont ils étaient privés par la loi sur leur propre sol.

C’est donc sur une conception discutable de la puissance maritime réduite à sa seule dimension navale, donc militaire, et sur le seul primat de la bataille que Mahan a fondé sa notion de maîtrise de la mer. Sa pensée a dominé la pensée navale ; l’amiral Colomb, un des plus renommés penseurs britanniques, a été encore plus caté­gorique : “Le but de la guerre navale est la maîtrise de la mer… Il ne sert à rien de chercher à l’obtenir par d’autres moyens que la bataille. Daveluy ne pensait pas autrement : “Le rôle des escadres est de combattre l’ennemi pour gagner l’empire de la mer ; et dans son Étude sur la stratégie navale, il alla jusqu’à écrire : “Le défaut actuel de beaucoup d’écrivains mariti­mes est de ne voir dans la guerre navale que des cas particuliers : les uns prétendent que la marine a pour but d’assurer l’inviolabilité des côtes et d’attaquer celles de l’adversaire ; d’autres nous assurent que son rôle est de détruire le commerce ; d’autres enfin veulent le consacrer à assurer la réussite d’une invasion. Eh bien ! Détruisez l’ennemi et vous aurez tous les résultats à la fois. C’est également ce que recommandait le futur amiral Amet : “Ne tentez rien sur la mer, ni contre les côtes, ni contre le commerce de l’adversaire, avant d’avoir acquis la maîtrise de la mer. Il en fut de même partout ailleurs, en Italie avec Bernotti, en Alle­magne avec von Luttwitz... N’est-ce pas là le sel que l’on recommande de placer sur la queue de l’oiseau que l’on désire attraper ! Quelle vision étriquée de la maîtrise de la mer, réduite aux seuls succès militaires !

Castex lui-même a sévèrement jugé le recours à la guerre au commerce, à l’attaque d’objectifs géographi­ques ; en préconisant exclusivement l’engagement contre la force organisée de l’adversaire, il négligeait, lui aussi, le fait que la maîtrise de la mer n’est pas seulement le fait de la puissance navale. Seul Julian Corbett, pour­tant civil, se montrait très réservé sur les résultats à attendre de la bataille, souvent difficile à livrer et rarement décisive ; ce faisant, il s’opposait à l’idée même de maîtrise de la mer, trop étendue, trop instable, disait-il, pour être réellement dominée ; il lui préférait l’expression de contrôle des communications plus proche, pensait-il, des réalités de la guerre sur mer. De surcroît, il était trop convaincu de l’interdépendance entre la guerre navale et la guerre sur terre, pour attri­buer à la seule maîtrise de la mer la victoire dans un conflit : “Nous nous gargarisons, disait-il, de Sea Power, de puissance maritime, mais nous oublions qu’elle n’a de valeur que par son importance sur les opérations des armées. Mais, comme ses contemporains, Corbett ne raisonnait le concept de maîtrise de la mer que dans le seul cadre de la guerre sur mer !

Puisque la maîtrise de la mer, selon ces auteurs, repose sur la destruction de la force organisée de l’adver­saire, le moyen d’en interdire l’acquisition à la marine la plus puissante est de la priver de la bataille décisive. C’est ainsi que sont nés les concepts de fleet in being, de théorie du risque développés par l’amiral Tirpitz. Ce dernier pensait qu’à défaut de pouvoir disputer à son adversaire la supériorité censée lui assurer la maî­trise de la mer, on pouvait l’empêcher de l’exercer en lui refusant ou en lui interdisant la bataille. Ne possédant pas les moyens de rivaliser pour la maîtrise de la mer, il fallait donc, soit fuir tout contact avec la flotte ennemie, soit faire en sorte que la destruction de sa propre flotte soit d’un tel coût que l’ennemi ne puisse l’obtenir sans y laisser une part substantielle de ses propres forces ; il perdrait ainsi ses chances d’accéder à la maîtrise des mers face à d’autres concurrents incités alors à profiter de son affaiblissement. Ce fut pour répondre à ce choix allemand que l’Angleterre mit au point sa théorie du Two Powers standard, qui consistait à disposer, du moins dans les eaux européennes, d’une flotte de 10 % supérieure à la somme des deux flottes immédiatement inférieures. Mais le défi était irréalisable et l’Angleterre dut très vite rabattre de ses prétentions et se contenter de 60 % de l’ensemble des deux flottes !

Une dimension globale

La première guerre mondiale contribua rapidement à relativiser la notion de maîtrise de la mer telle que l’avait définie Mahan. Certes, dès la fin de 1914, les alliés disposèrent d’une certaine domination sur mer. Mais cette dernière resta aléatoire et incomplète, notam­ment géographiquement et du fait de la présence des sous-marins. Castex inventa bien l’expression de maî­trise de la surface pour tenter de rendre son concept compatible avec la situation rencontrée ; il faut bien reconnaître que cela n’avait pas grand sens, la mer ne pouvant être ainsi découpée en tranches où se serait exercée, ici, à la surface, la maîtrise de la mer, là, dans les profondeurs, où elle ne pourrait l’être ! L’absence d’engagements entre flottes ennemies et la perception progressive que le blocus mis en place n’avait pas qu’un objectif exclusivement militaire, aidèrent à prendre conscience que la notion de maîtrise de la mer avait une tout autre signification. À l’évidence, le blocus visait en priorité à ruiner l’effort de guerre de l’adver­saire ; mais on s’aperçut vite qu’il avait aussi d’autres fonctions qui relativisaient la primauté de la bataille. Il visait non seulement les combattants et les industries d’armement, mais également les civils, femmes et enfants, ainsi que les infrastructures du pays. La réaction du comman­dement allemand ne se fit d’ailleurs pas attendre ; très vite, il se rallia à l’idée d’une guerre au commerce à outrance. Faut-il préciser que la guerre des mines à laquelle les Britanniques se livrèrent alors procédait de la même conception de la guerre totale !

Une des conséquences immédiates de l’élargisse­ment du concept de maîtrise de la mer, qui ne concernait plus seulement les forces organisées mais tout l’effort de guerre, fut la remise en cause de la notion de “neutres” pourtant admise par la déclaration de Paris du 16 avril 1856. Cette dernière stipulait en effet que “le pavillon couvre la marchandise” ce qui accordait aux neutres le droit de commercer librement et indifféremment avec l’ensemble des belligérants. Sans doute, déjà en 1906, la convention de Londres du 26 février était revenue sur ce principe en inventant la notion de “contrebande”, classée en deux catégories : la contrebande dite absolue, qui com­prenait les munitions et le matériel de guerre, et qui, à ce titre, était passible de saisie, et la contrebande dite conditionnelle, concernant les produits pouvant recevoir une utilisation militaire, tels que carburants, tissus, denrées alimentaires…, et qui ne pouvait être saisie que si elle était destinée à des forces armées ou à une organi­sation d’État. Les autres produits, dits libres, ne pou­vaient faire l’objet d’aucune saisie. C’était une première amorce, encore très timide et floue, de la notion d’appro­visionnement stratégique, qui relativisait déjà l’absolue primauté, encore défendue à l’époque, de la bataille contre la force organisée de l’adversaire. Ainsi, du moins en temps de guerre, revenait au premier plan, dans l’acquisition de la maîtrise de la mer, la nécessité de maîtriser les flux commerciaux, tant méprisés par Mahan.

De fait, la Première Guerre mondiale s’acheva sans que la bataille tant attendue eût lieu, semant la suspi­cion sur beaucoup de certitudes quant au caractère absolu et décisif de la bataille dans la maîtrise de la mer.

La deuxième guerre mondiale confirma les conclu­sions de la Première. Yamamoto caressa bien l’espoir d’acquérir la maîtrise de la mer en attaquant les Améri­cains à Pearl Harbor ; on en connaît la suite. Aucune bataille digne de ce nom (même s’il y eut des batailles mémorables telles celles de Midway ou de Leyte) ne parvint à assurer à l’un des belligérants la maîtrise de la mer. Les Japonais s’entêtèrent à utiliser leurs sous-marins contre les forces navales américaines, au lieu d’en diriger les coups contre la flotte de commerce qui assurait le soutien logistique des unités terrestres et aériennes engagées sur le théâtre d’Asie. Ils n’avaient pas compris que la guerre se gagne à terre et non en mer, et que c’est d’abord ce qui réduit la capacité de l’ennemi à combattre au sol qui importe pour la victoire. Du côté américain, ce ne fut pas sans mal que le général Marshall parvint à convaincre Roosevelt que l’élimina­tion de la flotte japonaise ne suffirait pas à gagner la guerre, quelques brillantes victoires navales que pût gagner la flotte américaine[1] ! Reprenant les thèses de Corbett, il ne cessa de répéter au Président que l’issue de la guerre se trouvait à terre, obtenant que les sous-marins américains réservassent leurs coups aux impor­tations dont dépendait l’effort de guerre japonais. On prit alors conscience que la force organisée n’était qu’un élément, important certes, mais non exclusif de la maî­trise de la mer. La libre disposition de territoires, l’acti­vité commerciale et l’importance des capacités marchan­des en étaient aussi des éléments décisifs. Les Japonais l’avaient appris à leurs dépens. En fait, les Américains, grands vainqueurs de ce conflit, renouaient avec la tradi­tion britannique qui faisait reposer la maîtrise de la mer sur les trois piliers que sont la marine, les colonies et le commerce. Ils avaient compris que la maîtrise de la mer, contrairement à ce qu’en avaient pensé beaucoup n’était pas qu’un simple concept stratégique du temps de guerre.

Ainsi, les deux guerres mondiales confirmèrent cette réalité ignorée par Mahan : la supériorité sur la force organisée de l’adversaire exprimée dans la bataille navale n’est pas un critère suffisant pour acquérir ou même conserver la maîtrise de la mer ! Elle n’en est que le révélateur ! C’était la redécouverte de ce qui avait servi de guide à l’Angleterre pendant deux siècles : il ne peut y avoir maîtrise de la mer sans la présence des trois volets que sont la géographie, l’économie et la force militaire, et, pour ces raisons, la maîtrise s’édifie dès le temps de paix, s’il lui faut parfois attendre la guerre pour s’affirmer.

Mais il est ici intéressant de noter que ce qui caractérisait le monde, encore dans la première moitié du xxe siècle, était le nombre très restreints d’États à vocation impériale capables de se disputer les colonies, de s’approprier le commerce, et de s’affranchir sans ver­gogne des contraintes d’un droit de la mer encore balbu­tiant ; en un mot de prétendre à la maîtrise de la mer !

Peut-on prétendre encore aujourd’hui à la maîtrise de la mer ?

Qu’en est-il aujourd’hui, en ce début du xxie siècle ? À l’évidence l’U.S. Navy domine de très loin toutes ses concurrentes. L’ex-URSS, l’Angleterre, la France, le Japon ne peuvent d’aucune manière lui disputer sa suprématie indiscutable et toujours indiscutée. La puis­sance navale américaine n’a pas de concurrentes et pourrait donc, très légitimement, revendiquer la maî­trise de la mer si celle-ci était encore telle que l’avaient définie, il y a un siècle, Mahan, Daveluy ou Castex, Mais ce serait là ignorer le fait que la maîtrise de la mer ne peut pas plus aujourd’hui qu’hier reposer sur la seule puissance navale. Plus encore que par le passé, la puis­sance maritime d’un pays ne se mesure pas seulement en nombre de porte-avions, de destroyers ou de sous-marins fussent-ils nucléaires. Déjà au cours des siècles antérieurs, comme on vient de le voir, la maîtrise de la mer n’était pas uniquement le fait de la puissance des escadres, mais dépendait pour une large part des dimen­sions commerciale et coloniale du pays qui y prétendait. Qu’en est-il désormais, alors que les empires coloniaux ont éclaté, donnant naissance à un nombre croissant de nouveaux États, que la mondialisation a contribué à multiplier le nombre des acteurs économiques, étatiques ou non, que le droit international est, bien qu’encore inadapté à la nouvelle situation, toujours plus contrai­gnant ? Un pays peut-il encore prétendre exercer une influence politique comparable à celle que possédaient les empires coloniaux et dominer le commer­ce comme avait pu le faire en son temps l’Angleterre ?

 Autrement dit, un pays peut-il encore de nos jours disposer des atouts indispensables pour prétendre impo­ser sa loi sur les mers et océans, et s’arroger ainsi la maîtrise de la mer ?

Il ne saurait être question ici d’analyser tous les changements survenus dans le paysage géopolitique mondial depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, changements susceptibles de compromettre la capacité d’un pays à prétendre à la maîtrise de la mer. Aussi se contentera-t-on d’en présenter les grandes lignes en mettant en évidence leur incidence sur la validité du concept de maîtrise de la mer tel qu’il semblait se déga­ger des siècles passés, et donc sur la possibilité pour une puissance maritime d’y prétendre. Bien sûr, en arrière-plan de ce qui va suivre, on ne pourra se défendre d’avoir en tête la situation privilégiée des États-Unis, seule hyper-puissance actuellement reconnue comme telle, tant dans les domaines militaire et politique qu’écono­mique, chacun de ces domaines pouvant à première vue s’iden­tifier à l’un ou l’autre des trois piliers nécessaires à la maîtrise de la mer telle qu’elle avait été comprise et mise en œuvre par l’Angleterre pendant deux siècles. Il n’en serait pas moins bien hasardeux d’en conclure que les États-Unis sont aujourd’hui fondés à se prétendre les maîtres incontestés de la mer ou qu’ils en ont la capacité potentielle, parce que les conditions d’utilisation de ces supériorités politique, militaire et économique se sont très notablement dégradées avec les évolutions de l’envi­ronnement géopolitique actuel, beaucoup moins favora­ble qu’il ne le fut dans le passé.

Le monde a connu en effet de véritables bouleverse­ments au cours du siècle passé et notamment depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, bouleversements qui obligent à faire une autre lecture des trois critères que l’on avait pu retenir pour définir et fonder la notion de maîtrise de la mer.

Ni paix ni guerre

Il a été précisé, dans la première partie de cette étude, que la maîtrise de la mer par un État n’avait pris dans le passé sa véritable signification et ne s’était révélée pleinement qu’en temps de guerre, à l’occasion de l’affrontement armé entre forces navales. C’est d’ailleurs bien pour cette raison que l’analyse de Mahan et de son école s’est alimentée presque exclusivement à l’étude des batailles sur mer, jugées à l’époque inconcevables hors du cadre juridique du temps de guerre ; l’idée même de prétendre exercer la maîtrise de la mer en temps de paix était jugée sans pertinence, car privée des moyens de s’affirmer. Or, au premier rang des bouleversements survenus depuis un demi-siècle, il faut citer précisément la disparition de ces états juridiques sur lesquels ont reposé pendant des siècles les notions de paix et de guerre et, conséquemment, de la déclaration de guerre qui marquait alors très officiellement le passage d’un état à l’autre. Depuis la deuxième guerre mondiale, qui fut la pire épreuve qu’ait jamais connue l’humanité, l’idée de bannir la guerre de l’arsenal politique des États a fait son chemin, au point d’avoir été très officiellement adoptée par une résolution des Nations unies[2], rendant ipso facto sans objet la déclaration officielle des hostili­tés. Peut-on imaginer aujourd’hui, dans cette situation de ni paix ni guerre des batailles d’escadres comme celles qu’ont connues Nelson, Tourville ou Ruyter ? Que peut-il alors en être de la maîtrise de la mer telle que la conce­vait Mahan ?

Malheureusement, interdire la guerre n’a pas pour autant éradiqué la violence toujours aussi, sinon plus présente qu’auparavant, avec pour corollaire un flou accru dans la perception que l’on peut avoir de l’appli­cation du droit qui régissait jusque là les relations entre les pays ; le jus in bello, et le jus in bellum constituaient en effet, dans l’utilisation de la force, des cadres précis et contraignants qui s’imposaient à tous. La disparition de la notion traditionnelle de “déclaration de guerre” par laquelle les États s’engageaient, pour la conduite de la guerre, à appliquer les normes codifiées d’un droit dit du temps de guerre, les a fait voler en éclats, sans que l’on puisse pour autant se référer à des normes de droit du temps de paix, inadaptées à l’usage de la force dans la gestion des relations internationales et, quoi qu’il en soit, totalement inapplicables dans les situations nouvelles de violence rencontrées. Certes demeurent quelques réfé­rences communes à tous les hommes, en particulier le respect de la personne humaine ; on les qualifie d’ail­leurs parfois un peu rapidement de “valeurs univer­selles”, tant la signification à leur donner peut varier avec les cultures ; il ne fait pas de doute néanmoins qu’elles constituent des obligations morales qui de­vraient s’imposer à tous en toutes circonstances, y compris en cas d’usage de la violence, encore que, à en juger par les contradictions évidentes dans le débat qu’alimente cette question, l’unanimité soit loin d’être faite sur la manière de les interpréter. Il n’est en effet pas toujours aisé d’en rendre l’application compatible avec la gestion de certains types de violence, comme nous le prouve périodiquement l’actualité. En ce domaine, tout pays confronté aux nouvelles formes de violence se trouve de bonnes raisons de s’en affranchir et d’agir librement pour la défense de ses intérêts. C’est l’exemple que donnent à l’envi les États-Unis dans leur comporte­ment vis-à-vis de l’Irak. Il en résulte que la notion de maîtrise de la mer, qui se référait à des normes objectives de supériorité des forces navales au cours de la bataille sur mer, ne trouve plus aisément sa place dans cet état hybride de ni paix ni guerre que l’on connaît aujourd’hui et d’où la bataille traditionnelle est bannie.

De nouveaux adversaires souvent mal identifiés

 Ensuite, est apparue une progressive dilution des notions de zone de guerre ou front des opérations, et de zone de l’arrière. Cela a été dû en partie à l’accroisse­ment de la portée des armes, mais aussi et surtout à une volonté délibérée de les confondre, pour des raisons stra­tégiques, dans un espace unique, ce qui a conduit à impliquer dans l’emploi de la force et, aujourd’hui, de la violence, des espaces n’ayant pas vocation à être des terrains d’affrontement. La première conséquence en a été de gommer ce sur quoi était bâti précisément le droit dans la guerre, à savoir la distinction très explicite entre civils et militaires, ces derniers étant les seuls tradition­nellement reconnus comme des soldats et donc comme les représentants légaux de l’État et, à ce titre, soumis à des règles d’emploi strictes, mais aussi bénéficiant de traitements particuliers. Aujourd’hui, bien que les règle­ments internationaux continuent de s’y référer, cette distinction a vécu, sans que l’on ait pu y trouver un substitut satisfaisant.

Cette confusion des espaces civils et militaires s’est accrue avec l’explosion, lors de la deuxième guerre mondiale, des mouvements de résistance puis, plus tard, des guerres dites de libération nationale qui, par nature, ne pouvaient mettre en lice aucune force pouvant prétendre d’emblée au statut militaire face aux troupes de la puissance occupante. Tous se sont manifestés sur le terrain par une explosion de violence souvent aveugle dont les civils furent, pour des raisons politiques beau­coup plus que militaires, les cibles privilégiées. Et, depuis peu, sous couvert de prosélytisme religieux, on assiste à des actes d’une extrême violence, dont les objectifs sont rien moins que transparents. Par référence à la situation antérieure où l’usage de la force était réservé aux soldats, on en est venu à qualifier de “terroristes” indifféremment tous les civils qui se livrent à des actes de violence quelle qu’en soit la motivation. Ne pouvant prétendre à la qualification de militaires puisque n’appartenant pas à une unité régulière, ces nouveaux utilisateurs de la violence ne peuvent béné­ficier stricto sensu des protections juridiques accordées, en principe, aux seuls représentants légaux de l’État.

Quelle distinction peut-on et doit-on faire entre l’action des maquis en France pendant la guerre, celle du Viet-Minh ou du FLN pendant les guerres de décoloni­sation, celle du Hezbollah en Palestine et celles des membres d’al Qaïda ? Certains allégueront que ces derniers s’en prennent presque exclusivement à des populations civiles innocentes, sans que l’on puisse inscrire leurs objectifs et motivations dans le schéma traditionnel d’une lutte de libération contre le pouvoir en place ; certes ! Mais doit-on, pour opérer un tri entre les “violences respectables” et les autres, comparer les pour­centages de civils parmi les victimes ? Atteindre en effet des cibles innocentes n’est pas qu’un simple risque, regrettable sans doute mais inévitable, lié à tout usage de la violence ; c’est aussi souvent le résultat d’une action délibérément choisie même par les forces régu­lières. Les bombarde­ments stratégiques destinés à apeu­rer les populations ennemies n’échappent pas à la règle. Ainsi, bien qu’encore universellement condamné, le terrorisme a peu à peu gagné sinon en respectabilité, du moins en justification, voire en reconnaissance. Mais, par rapport à ce qui se pratiquait naguère, il n’en constitue pas moins dans le système mondial (on le voit aujourd’hui avec la lutte contre al Qaïda) un facteur exogène qui, du fait de son caractère non étatique et souvent transnational, échappe totalement aux règles de classification appliquées traditionnellement aux États, seuls acteurs auxquels était reconnu le droit de recourir à la force. On voit bien combien il est aujourd’hui difficile pour un État, si puissant qu’il soit, de les affronter avec succès. La lutte menée par Tsahal contre les kamikazes palestiniens en est pour Israël une douloureuse confir­mation, tout comme l’est la guerre incertaine menée par les États-Unis contre al Qaïda !

Ainsi, du fait, d’une part du nombre croissant de mouvements de lutte à caractère politique, religieux, culturel ou autre qui, par nature, ne bénéficient à l’ori­gine d’aucune légitimité internationale, et d’autre part de l’explosion corrélative d’un terrorisme transnational aux motivations souvent floues, entretenant avec les réseaux mafieux des liens souvent très étroits mais diffus, la communauté internationale est confrontée à une situation inhabituelle à laquelle il est de plus en plus difficile d’appliquer les règles qui, jusqu’alors, régis­saient les rapports entre les États. Comment inclure ces nouveaux adversaires difficiles à identifier, ces nouveaux utilisateurs de la violence dans la hiérarchie qui fondait les rapports de puissance à partir desquels pouvait être appréciée la supériorité d’un belligérant par rapport à l’autre ?

La mer n’échappe pas à cette évolution générale ; elle est aujourd’hui, à son tour, devenue un espace où s’exprime la violence de ces nouveaux acteurs qui ne sont plus des belligérants au sens traditionnel du terme, que ce soit les membres d’organisations terroristes à propre­ment parler ou d’organisations mafieuses pratiquant la piraterie, le trafic de drogue, d’armes, ou l’immigration clandestine. Ces activités illégales y prospèrent désor­mais sans qu’aucun État, tout puissant qu’il puisse être, n’ait pour l’instant réussi à les endiguer, encore moins à les interdire. Aucun État au monde en effet ne dispose de l’autorité et surtout des moyens à la fois juridiques et matériels pour ce faire. Ainsi en est-il dans la zone des Caraïbes à la porte des États-Unis, pourtant première puissance navale, dans le golfe de Guinée, dans les détroits de la Sonde…, pourtant fréquentés par les navi­res de toutes les marines de commerce du monde ! Peut-on encore parler de maîtrise de la mer quand, malgré une supériorité décisive en moyens navals, on est dans l’incapacité d’éradiquer les menaces que ces nouveaux adversaires font peser sur la sécurité des espaces océaniques ?

Comme on le voit, le concept de maîtrise de la mer, tel qu’il a pu être défini jusqu’à présent dans le cadre d’un conflit entre deux États, perd beaucoup de sa perti­nence dès lors que les outils traditionnellement à la disposition du maître de la mer se révèlent impuissants à imposer sa propre loi sur mer.

Un affaiblissement de la puissance des États

En fait, ce qui ressort de ce constat, c’est que le privilège traditionnel qui réservait aux États, et à eux seuls, le pouvoir et la puissance, est de plus en plus sinon contesté du moins compromis. Désormais on assis­te à une dissociation croissante entre les deux, bien que soient toujours reconnus officiellement aux États à la fois le pouvoir, c’est-à-dire la capacité de légiférer et de réglementer, et la puissance pour faire appliquer et respecter leurs décisions. Seule la puissance associée au pouvoir permet en effet à un État de concrétiser pleine­ment sa volonté politique, comme a pu le faire dans le passé l’Angleterre sur les espaces océaniques. Combien d’États peuvent encore affirmer posséder totalement les deux ? Ce n’est déjà plus le cas pour les États-Unis eux-mêmes, dont la politique est pour une part décidée ailleurs que dans les enceintes de l’exécutif fédéral. Le poids des grandes entreprises multinationales, des grands lobbies transnationaux y est tel qu’il influe de manière décisive sur les choix gouvernementaux. Ainsi, l’union étroite entre la force et le droit, apanage tradi­tionnel et exclusif des États, et indispensable au main­tien de l’ordre mondial s’est, pour certains d’entre eux, délitée complètement au profit d’acteurs non gouverne­mentaux (bien évidemment pas nécessairement terroris­tes ou mafieux). Comment, dans ces conditions, un État pourrait-il encore prétendre exercer par lui-même la maî­trise de la mer si, en tant qu’État, il ne possède plus, dans les trois domaines politique, économique et mili­taire, l’outil indispensable qu’est une supériorité de puis­sance incontestée, susceptible d’amener tout récalcitrant à résipiscence ? 

La situation actuelle résulte pour partie de la multiplication de nouveaux États et de la dissémination corrélative des centres de pouvoir qui en est la consé­quence la plus immédiate. Au xviiie siècle, il n’y avait guère que quelques rares pays (3 ou 4) qui pouvaient prétendre à la maîtrise du monde, et donc de la mer, parce qu’ils en avaient la volonté politique, parce qu’ils possédaient de puissantes forces armées et un important empire colonial, et parce qu’ils détenaient une part prépondérante du commerce mondial ; leur pouvoir et leur puissance étaient alors considérables et indiscutés, si ce n’est par les seuls concurrents capables de leur disputer la première place. Ce fut là, pendant deux siècles, toute l’histoire des relations entre la France, l’Espagne, les Pays-bas et l’Angleterre ! Il y a une cinquantaine d’années encore, à la création de l’Onu, on ne comptait guère qu’une quarantaine d’États, dont beaucoup étaient d’ailleurs sous la tutelle de ceux que l’on qualifiait encore de grandes puissances. La décoloni­sation accélérée a entraîné la prolifération de nouveaux États, dont beaucoup n’étaient pas en mesure de le devenir, ce qui n’a pas manqué, par les troubles engen­drés, de brouiller l’image que l’on pouvait encore à l’époque se faire d’un ordre mondial stabilisé et qu’avait cru garantir la Société des Nations puis l’Organisation des Nations unies. Il s’est alors opéré une multiplication malencontreuse et anarchique de pseudo-centres de pou­voir dont beaucoup ne possèdent pas (et ne posséderont pas avant longtemps) les outils de la puissance, faisant peser une lourde responsabilité sur ceux qui ont poussé à l’indépendance ces territoires insuffisamment prêts à assumer les exigences de leur souveraineté, car privés des moyens de la faire respecter ! La plupart sont (ou seront) en effet condamnés pour survivre à se “prosti­tuer”, et à devenir ainsi, peu ou prou, les jouets (et parfois même les victimes) de “nouveaux protecteurs”. Tous ces “protecteurs” ne sont pas, bien évidemment, des perturbateurs de l’ordre mondial, surtout s’il s’agit d’États souverains, forts et respectés, comme le sont les vieilles démocraties. Souvent (et c’est heureux !) ces protecteurs jouent encore un rôle apaisant dans la résolution des crises que traversent ces pays, mais sans disposer pour autant d’une totale liberté d’action. Par ailleurs, lequel de ces protecteurs peut prétendre ne pas être un jour supplanté par un concurrent ? On l’a vu pendant la période de la guerre froide où les change­ments “d’alignement” ont été nombreux ! Il n’est donc plus possible aujourd’hui d’assimiler l’influence exercée sur ces nouveaux États, au rôle que jouaient les anciennes puissances de tutelle dans leurs anciennes colonies. Les États-Unis, qui entretiennent ici ou là dans le monde des liens privilégiés avec de nombreux pays, ne le savent que trop.

Désormais c’est près de deux centaines d’États qui siègent à l’ONU et dans les instances internationales ; mais combien peuvent prétendre réellement à l’indépen­dance et à la pleine souveraineté ? Qu’en sera-t-il un jour de certains de ces pseudo-États, tel Nauru, micro territoire situé entre les îles Salomon et la Polynésie, qui sera vraisemblablement totalement déserté par sa popu­lation d’ici une décennie faute de posséder les ressources indispensables pour subsister ? Quelle tentation pour certains acteurs non étatiques de s’approprier ce minus­cule territoire et de s’offrir ainsi une apparente respecta­bilité, donnant le droit de siéger dans le concert des nations et d’être partie prenante aux grandes décisions internationales ? N’est-ce pas déjà le cas de certains de ces pays ? Plusieurs n’ont-ils pas “vendu” leur pavillon à des États étrangers[3] ? Peut-on encore les considérer comme des États à part entière, au sens courant du terme ? Que ne peut-on craindre de cet état de choses quand on constate que certains d’entre eux n’ont déjà plus d’existence légale, tels le Liberia ou la Somalie en totale dérive institution­nelle, sans puissance ni pouvoir ! N’est-ce pas également le cas de certains pays devenus les plaques tournantes de tous les trafics mafieux ?

Comment, dans ces conditions, faire régner un semblant d’ordre dans les espaces océaniques, comment espérer y imposer sa propre loi quand la loi interna­tionale elle-même ne peut y être appliquée ? Aucun État, quelque considérable que soit sa puissance, ne peut espé­rer s’approprier dans ses régions une quelconque maî­trise de la mer. On le voit au quotidien avec la multipli­cation d’incidents dont la mer est le théâtre et que la communauté internationale est dans l’incapacité de régler, quelle que soit sa volonté d’y remédier !

Un droit international de la mer plus contraignant

Une contrainte supplémentaire à l’exercice de la maîtrise de la mer est née des modifications apportées au droit de la mer. Ce droit, quasiment inexistant jusqu’à un passé récent (ce qui avait pu favoriser l’ambi­tion de certains États de prétendre à la maîtrise sur des espaces maritimes non appropriés), réserve désormais aux États littoraux, quelle que soit leur capacité à les assumer, des droits exclusifs, et consacre la haute mer comme le patrimoine commun de l’humanité. L’océan cesse donc désormais en théorie d’être un enjeu d’appro­priation, ce qui rend problématique la possibilité pour un État d’y imposer unilatéralement sa loi et donc d’y exercer la maîtrise de la mer, sans se mettre en contra­vention avec la réglementation internationale. À l’épo­que du res nullius de Grotius et jusqu’à un passé récent, on pouvait estimer très légalement que la mer, n’étant à personne, pouvait appartenir à celui qui aurait les moyens de se l’approprier. La liberté des mers se définis­sait alors par le droit pour “n’importe quelle société implantée dans n’importe quel pays, utilisant n’importe quel navire battant n’importe quel pavillon (…) d’assurer à n’importe quel moment n’importe quel service entre n’importe quels ports…” C’était une conception sans doute particulière­ment libérale, mais qui, ouvrant les espaces océaniques à la compétition internationale, impliquait implicitement aussi le droit, pour celui qui en aurait la capacité, d’y dicter sa loi. En régime de totale liberté, c’est la loi du plus fort qui prévaut presque toujours et c’est bien ce à quoi prétendait la maîtrise de la mer. Il en était des espaces océaniques comme des terres encore inconnues laissées à l’appétit des plus aventureux. C’est ainsi qu’aux xviiie et xixe siècles, l’Angleterre sut et put en profiter en toute liberté et impunité. Il est vrai qu’à l’époque peu nombreux étaient ceux qui pouvaient le lui disputer ! C’est bien cette conception très libérale du droit de la mer qui a finale­ment ouvert à l’Angleterre la voie de la puissance à laquelle elle n’aurait jamais pu accéder sur le continent !

Depuis la deuxième guerre mondiale, le statut de res nullius, applicable traditionnellement à l’ensemble des espaces maritimes à l’exception de la très petite frange côtière (3 milles nautiques) assimilée au territoire qui la borde, a cédé la place à un statut beaucoup plus contraignant puisque, dans son esprit comme dans son application, il vise à attribuer l’espace maritime une fois pour toutes à la communauté internationale pour une part et aux pays riverains pour une autre, interdisant ipso facto toute appropriation par un pays tiers. Quali­fiée désormais de res omnium, la part des espaces océaniques, qualifiée de haute mer, échappe de droit sinon à la convoitise des plus puissants, du moins à son appropriation légale par l’un ou l’autre des membres de la communauté internationale.

De même, la zone économique exclusive (ZEE) définie au large des côtes des pays riverains (200 milles nautiques), réserve à ces derniers des droits souverains inaliénables, la déclaration de l’ONU du 1er mai 1974 qui affirmait : “la souveraineté des États, permanente et inté­grale, sur les ressources naturelles de leur territoire, s’appliquant désormais aux ZEE !

Réunie pour endiguer la poussée “annexionniste” de certains États (dont les États-Unis) prêts à se tailler un véritable empire maritime au détriment de la commu­nauté internationale, la convention de Montego Bay de 1982 n’a pu que limiter les dégâts, mais sans pouvoir faire prévaloir le statut de totale liberté dont la mer bénéficiait jusque là et qui favorisait particulièrement les nations maritimes autorisées à y mener une politique de puissance en toute liberté et légalité. En codifiant cette “liberté des mers”, la communauté internationale en a interdit à quiconque l’appropriation exclusive, telle qu’elle avait pu être envisagée dans la notion de maîtrise de la mer. Nul ne peut désormais prétendre y imposer sa loi sans se mettre en infraction avec la législation inter­na­tionale, rendant par là même inaccessible la maîtrise de la mer telle qu’on l’avait connue précédemment. Or, c’est précisément dans ces ZEE que se trouve l’essentiel de l’activité et des intérêts maritimes des États. 95 % des ressources halieutiques actuellement exploitées, ainsi que la totalité du pétrole et de la production minérale off shore en proviennent. C’est de surcroît naturellement dans ces zones de desserte des ports par lesquels se fait le gros des échanges commerciaux internationaux que se concentre le transport maritime sur lequel repose une part croissante de l’économie mondiale et auquel parti­cipe un nombre toujours plus grand de pays. Une large part des océans échappe donc désormais à la convoitise “légale” des États tentés de se l’approprier.

On est donc loin aujourd’hui des conditions dans lesquelles s’est trouvée l’Angleterre au xviie siècle pour asseoir sa maîtrise du commerce et partant sa maîtrise de la mer ! Il est vrai que ces ZEE, riches en potentia­lités, impliquent aussi des charges que peu de pays sont aujourd’hui en état d’assumer (ainsi en est-il de la France avec sa ZEE de 11 Mkm2 !). Que peuvent faire certains États, notamment insulaires, avec ces immen­ses zones économiques dont elles ne peuvent assurer par eux-mêmes ni l’exploitation, ni la surveillance, ni la protec­tion… ? Ne risquent-ils pas alors d’être les victi­mes passives d’un pillage organisé de leurs richesses et de voir s’y développer des activités de contrebande, piraterie ou autres ?

Quels nouveaux acteurs ?

La question est alors de savoir à qui, si tel est le cas, bénéficie ce transfert de puissance dont on a noté qu’elle faisait de plus souvent défaut aux États ? Qui en sont les éventuels nouveaux détenteurs, dont on peut légitime­ment craindre qu’ils soient, le cas échéant et le moment venu, tentés de disputer le pouvoir à certains États dont l’affaiblissement progressif paraît dorénavant irréversi­ble ? La carte du monde et son fonctionnement n’en seront-ils pas profondément modifiés ?

Au premier rang de ces “nouveaux acteurs”, il faut mentionner ceux qu’a favorisés la mondialisation en mul­tipliant les rapprochements et regroupements politi­ques, économiques ou militaires qui lient désormais les pays les uns aux autres.

Les accords internationaux qui définissent entre partenaires les conditions de leur coopération consti­tuent, pour chacun des membres, par les obligations qui en découlent, autant de restrictions au libre exercice de ses propres choix. Par ailleurs, la nécessaire approche consensuelle dans l’expression de choix communs génère inévitablement des solutions de compromis rarement compatibles avec l’affirmation d’une position de force, qu’elle soit celle de l’un ou même d’une partie des parte­naires. L’absence de l’Union européenne, dans le règle­ment de certains grands problèmes d’actualité, témoigne de sa difficulté à faire la preuve de son poids politique, pourtant bien réel, et de sa capacité à afficher une volonté politique affirmée ; mais, par son existence même, l’Union interdit à tous ses membres, si forte que puisse être la tentation de l’un ou de l’autre, de s’affran­chir de son avis et de se substituer à elle pour mener une politique personnelle de puissance. Les contrevenants s’exposeraient à des sanctions propres à les faire réflé­chir. Les États-Unis eux-mêmes, bien que moins bridés que les pays européens de l’Union dans l’expression de leur politique nationale et malgré la désinvolture qu’ils manifestent parfois à l’égard des opinions de leurs alliés même les plus proches, ne peuvent se dispenser d’en tenir compte, surtout s’il s’agit de leur imposer leur domination ; on l’a bien vu à propos de la guerre contre l’Irak. Aucun État, si puissant soit-il, ne peut aujour­d’hui faire longtemps cavalier seul pour mener sa propre politique, sans avoir à en payer un jour le prix !

Comme on l’a vu, prétendre à la maîtrise de la mer implique non seulement d’être le plus fort militairement sur mer, mais aussi d’occuper une position dominante, tant politiquement qu’économiquement. Or ces deux volets de la puissance incluent des espaces continentaux dont l’adhésion à cette ambition de domination est aujourd’hui rien moins qu’assurée. Sans doute, des accords de coopération ou de partenariat peuvent éven­tuellement procurer, grâce aux contreparties consenties, un certain soutien politique, militaire ou économique ; mais on est loin de “l’alignement” total exigé des terres d’outre-mer à l’époque des empires coloniaux. C’est à défaut de pouvoir s’approprier les empires coloniaux des anciennes puissances maritimes européennes affaiblies par les deux guerres mondiales, que les États-Unis, devenus pour cette raison les champions actifs de la décolonisation, ont entrepris de multiplier les liens avec un certain nombre d’États, dont l’appui était jugé indispensable à leur politique de nouvelle puissance mondiale. Mais ce n’est pas pour autant que les Américains peuvent en exiger une soumission totale et définitive à l’ensemble de leurs choix nationaux, ce qui limite d’autant leur capacité à s’imposer, y compris sur mer.

D’autres nouveaux acteurs sont également apparus sur la scène mondiale où ils ne manquent pas de jouer un rôle important. Déjà existent des instances interna­tio­nales (ONU, OMI, OMC…) qui bénéficient d’un certain pouvoir de décision ou du moins disposent de l’autorité suffisante pour influer sur des choix jadis réservés aux seuls États. De leur côté, des ONG à carac­tère supra ou transnational commencent à être très acti­ves dans nombre d’enceintes internationales. On est en droit de s’interroger sur les motivations profondes qui animent certaines d’entre elles et de s’en inquiéter. Ces organisations ne pourraient-elles pas servir en effet de façade à certains mouvements qui, privés de la légitimité propre aux États, cherchent à faire prévaloir leurs convictions politiques, philosophiques ou idéologiques et peser ainsi sur l’organisation du monde ? D’ores et déjà, plusieurs disposent d’un véritable pouvoir occulte, parce que, face au poids que leur donnent leur activisme, leur notoriété et leur emprise médiatique sur les populations, les États ne se sentent plus assez sûrs d’eux-mêmes pour oser les affronter en s’opposant aux pressions qu’elles ne manquent pas d’exercer en toutes occasions. Certaines d’entre elles vont même jusqu’à exiger d’être reconnues à l’égal des États comme membres à part entière de la communauté internationale et, à ce titre, de participer à la résolution des grands problèmes du monde.

Il ne faut pas, en effet, sous-estimer la pression grandissante qu’exercent sur les autorités gouvernemen­tales, à travers ces ONG, les opinions publiques. Celles-ci, grâce aux médias insidieux qui s’infiltrent partout, sont facilement conditionnées par des manipulateurs aux objectifs souvent troubles, mais servis par de gros moyens. Le plus souvent, les États, bien que disposant encore de la capacité de s’y opposer, capitulent par lâcheté, faiblesse ou inconscience, voire manque de conviction, cédant ainsi un peu de leur puissance et com­promettant ainsi irrémédiablement leur liberté d’action future.

À ces nouveaux acteurs sont venus s’ajouter les grandes multinationales[4]. Celles-ci savent bien que leur survie dépend de leur capacité à croître au détriment de leurs concurrents et parfois des États eux-mêmes, aux­quels ne les relient désormais, pour certaines d’entre elles, que des liens de plus en plus ténus. Elles n’ont pas manqué de prendre conscience du parti à tirer du laisser-faire ambiant que favorise un libéralisme sans limites. Leur puissance économique et financière leur confère de facto un rôle majeur, quelque regret que puissent en avoir les États ! Ayant en main les rênes d’un commerce que les États sont désormais impuissants à contrôler efficacement, elles sont en situation d’imposer, à travers leurs propres orientations économiques, des choix de nature politique qui ne correspondent pas nécessaire­ment à ceux des États dont certaines, pourtant, conti­nuent de se réclamer.

Les pays les plus anciennement établis, ceux qui, dans l’Histoire, ont joué un rôle éminent dans l’organi­sation actuelle du monde, n’échappent pas à cette dépos­session progressive, qui met en péril la notion même de communauté internationale, fondée sur la seule exis­tence d’États disposant en exclusivité des attributs de la souveraineté, à savoir le pouvoir et la puissance, le recours au droit et à la force. Comment faire fonctionner les relations internationales lorsque s’immiscent dans le dialogue des acteurs irresponsables au regard des exi­gences imposées aux États ? Dépossédés de la puissance que leur reconnaissait leur statut d’État, certains ne font plus que de la figuration. Structures vides, inefficaces et, quoi qu’il en soit, de moins en moins respectées, elles sont incapables de jouer le rôle qui leur revenait de droit car seuls reconnues aptes à exercer le pouvoir légitime­ment et à user le cas échéant de la force.

Ces nouveaux acteurs, dont la mondialisation et le libéralisme ont favorisé l’éclosion et la prospérité, dispo­sent donc aujourd’hui, souvent très légalement, de la puissance dont les États se sont laissés dépouiller. Qui pourrait à terme leur interdire de revendiquer le pouvoir qui s’y attache, c’est-à-dire la capacité de dire le droit et d’user de la force ? Que deviendra alors la notion de maîtrise de la mer, puisque le pays qui croirait éven­tuellement pouvoir y prétendre se heurterait à des compétiteurs tout aussi, sinon plus puissants que lui, au moins économiquement et déjà politiquement par l’in­fluence qu’ils exercent dans les pays où ils sont implan­tés, et peut-être un jour militairement ?

D’ores et déjà, le poids politique de certaines entre­prises multinationales mais aussi nationales dont le chiffre d’affaires dépasse (et parfois de beaucoup,) le PIB d’un grand nombre de pays est considérable[5], grâce d’ailleurs à la complicité inconsciente des États qui les hébergent. Il suffit pour s’en convaincre de lire la presse quotidienne. Que de décisions importantes relevant des seuls États sont imposées par des lobbies industriels, plus soucieux de leur chiffre d’affaires que de l’intérêt de leur propre pays ! De quelles armes les États, dès lors qu’ils seront privés de leurs prérogatives régaliennes, pourront-ils user contre ces monstres économiques deve­nus tout puissants ?

L’explosion du commerce maritime

Bien d’autres évolutions géopolitiques sont venues compliquer la situation dans laquelle se débattent les pays disposant encore de certains attributs de la puis­sance. Toutes découlent de la mondialisation qui, même si l’on s’en défend parce qu’elle contribue à l’élévation du niveau de vie des populations, contribue à affaiblir gravement les États.

Dans l’analyse du concept de maîtrise de la mer, l’accent a été mis sur le rôle capital qu’y joue la puis­sance commerciale. De fait, au temps de la suprématie bri­tannique, cette supériorité commerciale était due pour une large part à l’absence de concurrence diversifiée. Seuls quelques rares pays, au nombre de deux ou trois, pouvaient prétendre la disputer à l’Angleterre. Les échanges les plus lucratifs se faisaient avec les colonies sous tutelle, dont le marché était réservé par la règle de l’exclusif. Le transport maritime était, d’un bout de la chaîne à l’autre, entièrement entre les mains des ressor­tissants du pays. Les ports qui assuraient ces échanges étaient peu nombreux et la circulation commerciale entre eux empruntait des itinéraires déterminés, ce qui, en temps de guerre, facilitait beaucoup la protection de son propre trafic et l’attaque de celui de son adversaire. Qu’en est-il aujourd’hui ?

D’abord, le trafic maritime a connu, au cours des cinquante dernières années, un boom extraordinaire qui a fait passer le tonnage transporté d’environ 500 millions de tonnes en 1939 à plus de 5 milliards aujourd’hui. Parallèlement, le tonnage de la flotte mondiale est passé de 66 millions de tonnes en 1939 à près de 900 millions. 80 % des échanges mondiaux se font désormais par voie de mer. Mais, par exemple, la part des États-Unis, pourtant cités comme la seule hyperpuissance, n’a cessé de se réduire, tombant de 40 à 7 %, dont le cinquième seulement se fait sous pavillon national. Comment un pays privé à ce point de la propriété de son transport maritime pourrait-il exercer une authentique maîtrise sur le commerce maritime, désormais pratiqué par près de 200 pays et assuré à plus de 25 % par des pavillons dits de complaisance, sur lesquels les possibilités de coercition restent très limitées, les transferts d’un pavil­lon à l’autre étant pratique courante pour y échapper. Cette situation se complique du fait des regroupements transnationaux des sociétés de transport maritime[6], qui se multiplient pour lutter contre la concurrence de pays émergents aux frets particulièrement compétitifs.

Bien peu d’États disposent encore de la maîtrise de l’ensemble de la chaîne du transport maritime, depuis les chantiers de construction jusqu’aux sociétés de commercialisation des produits transportés. Les États-Unis eux-mêmes, qui avaient pu, durant la dernière guerre mondiale, compenser (et au-delà) les pertes de cargos subies du fait des sous-marins allemands, par des constructions navales bon marché et nombreuses, ne sont plus en situation de lutter contre les chantiers asiatiques qui assurent à plus de 70 % les constructions neuves, laissant une part congrue aux anciennes puissances maritimes, désormais prisonnières de fournisseurs étrangers.

Par ailleurs, la carte des liaisons commerciales maritimes a beaucoup évolué au cours des trente derniè­res années. Pendant longtemps, l’Europe et l’Amérique du Nord ont constitué les deux pôles majeurs de ce trafic. Assurer la maîtrise de la mer sur cet espace limité était à l’époque chose réalisable. Mais ce système bipolaire, favorable tant à la protection qu’à l’attaque du trafic commercial, a cédé la place à un système multipolaire, beaucoup plus difficile à contrôler. On assiste aujour­d’hui à la constitution d’un véritable réseau aux mailles multiples et évolutives, dont il est de plus en plus difficile de connaître l’état à un instant donné pour pré­tendre le contrôler. À la circulation méridienne tradition­nelle qui intéressait essentiellement l’Europe et l’Améri­que (et un peu l’Asie), s’est substituée une circulation Nord-Sud entre pays producteurs et consommateurs avant de céder la place à une circulation réticulée concer­nant la quasi-totalité des mers et océans, qui subit au jour le jour les aléas des marchés et des coûts du fret.

 Enfin, l’accès aux marchés s’est considérablement élargi, s’ouvrant à une multitude de clients et fournis­seurs difficilement contrôlables. Là où, autrefois, le système de l’exclusif accordait à la puissance coloniale un véritable monopole d’acquisition et de vente des produits et denrées, aujourd’hui il en va tout autrement. La dépendance à l’égard de certains fournisseurs est telle aujourd’hui que l’interruption de l’approvisionne­ment pourrait entraîner en très peu de temps la faillite de pans entiers de l’industrie nationale. C’est ainsi qu’en 1991, trois pays seulement fournissaient près de 80 % des ventes de charbon, deux 65 % de fer, et un seul 50 % des exportations de céréales. Il en résulte une forte tendance à la concentration des exportations et à la dispersion des importateurs, ce qui a comme consé­quence de regrouper les points de départ des flux océani­ques et de créer parfois une concurrence entre acheteurs pouvant entraîner bien des problèmes : cartels, groupe­ments de producteurs, contrôle des marchés, pressions politiques, qu’aucun pays ne peut ambitionner de maîtri­ser réellement. La situation est encore plus délicate pour les produits dits stratégiques indispensables à l’industrie de haute technologie. Dans ce domaine, la concentration des pays producteurs est encore plus prononcée ; la Russie et l’Afrique du Sud produisent, à eux deux, plus de 70 % du vanadium ; l’Afrique du Sud possède à elle seule 80 % des réserves en platine ; le Congo démocra­tique ex-Kinsasha 55 % du tantale, la Chine 55 % du tungstène, la Nouvelle-Calédonie 45 % du nickel. Ainsi pour 8 des denrées stratégiques essentielles, la produc­tion est regroupée sur 5 pays à plus de 82 %. Sans doute les pays dépendant de ces approvisionnements cher­chent-ils à s’approprier d’une manière ou d’une autre ces marchés. Mais ils se heurtent au droit international et ne sont jamais à l’abri d’une crise mettant en péril leur approvisionnement.

Cela est particulièrement vrai dans les espaces océaniques, puisque la mer, par l’intense activité qu’elle favorise, constitue un lieu privilégié de la mondialisation donc de la concurrence. Les intérêts parfois opposés de la presque totalité des pays s’y côtoient. Comment, dans ses conditions, y promouvoir une politique hégémonique de puissance sans se heurter immédiatement à l’ensemble des acteurs qui y sont présents et risquer ainsi de s’en faire des adversaires ? Quoi qu’il en soit, une telle politi­que ne pourrait être que locale, temporaire et très ponc­tuelle et, en aucune manière, ne pourrait être assimi­lable à la maîtrise de la mer.

Conclusion

Il ressort de ce qui vient d’être dit que la puissance, base indispensable à la maîtrise de la mer dans ces trois aspects indissociables et complémentaires que sont la politique, l’économie et le militaire, est aujourd’hui non seulement amputée mais aussi partagée avec un plus grand nombre d’acteurs, ce qui rend la compétition plus difficile encore. De surcroît, elle est devenue éminem­ment volatile, car dépendant d’un nombre croissant de convergences qui relèvent de moins en moins de la seule compétence d’un État. Cela est vrai de l’influence politi­que que l’on exerce sur les autres pays ; c’est également vrai de l’apparente domination exercée en matière écono­mique, c’est encore vrai dans le domaine de l’outil militaire, souvent inadapté aux exigences imposées par le traitement des nouvelles violences. Colosses aux pieds d’argile, les grandes puissances l’ont compris, même si leur discours persiste à afficher leur prétention à être les maîtres du monde. Dans un temps où le discours prend parfois le pas sur l’acte, elles en espèrent sans doute que la force de persuasion de leur affirmation leur épargnera d’avoir à agir. C’est bien ainsi qu’on peut interpréter aujourd’hui l’attitude des Américains ; le discours en faveur de la guerre contre l’Irak, affichant leur détermi­nation à agir seuls le cas échéant, se veut l’expression de leur volonté, mais aussi l’affirmation de leur capacité à rester les maîtres du monde. En fait, il faut bien admettre que pas plus en mer qu’à terre, ils ne sont capables d’acqué­rir la maîtrise nécessaire.

Ainsi, il faut bien en convenir : aucun pays ne peut aujourd’hui espérer disposer de la maîtrise totale de sa politique et donc de ses choix comme ce fut le cas des États européens dans le passé, tant dans les domaines politique et économique que militaire. Aucune dictature, quel que soit le degré d’autoritarisme et d’autarcie sur lequel elle s’appuie, ne peut désormais y prétendre. Dans ces conditions, sur quelles bases de puissance pourrait éventuellement reposer une aspiration à être le maître de la mer ?

Comme on l’a dit, la maîtrise de la mer repose sur l’affirmation de sa supériorité absolue et de sa capacité à l’imposer unilatéralement à quiconque prétendrait en douter. Elle implique que soit réuni un faisceau de supé­riorités dans les trois domaines politique, économi­que et militaire, et n’acquiert sa véritable signification sur la scène internationale que dans la mesure où elle est durable et absolue.

 Ce que certains sont tentés de qualifier de maîtrise de la mer aujourd’hui ne repose que sur une capacité relative et localisée d’imposer temporairement sa volon­té. À l’évidence, ce concept est étranger à la notion même de maîtrise de la mer.

En conclusion, force est de reconnaître qu’à une époque où les grandes décisions politiques appartiennent de moins en moins à la force armée, le concept de maîtrise de la mer, tel qu’il a pu s’imposer aux esprits durant deux siècles et être défini par Mahan, comme la résultante de la seule victoire sur mer à l’occasion de la bataille, n’a plus beaucoup de sens. Aucun pays aujour­d’hui, si puissant soit-il même militairement, ne peut espérer maîtriser les espaces maritimes dans toute leur étendue et en toutes circonstances contre tous les pertur­bateurs qui peuvent s’y déployer, car les moyens de les amener à résipiscence lui font désormais défaut. Trop nombreux et trop influents sont en effet les acteurs disposant désormais de moyens politiques et économi­ques capables non de se doter de la maîtrise des océans mais d’en interdire l’acquisition à quiconque.

Ce qui a fait la force de l’Angleterre dans le passé, c’est que sa puissance s’inscrivait dans la durée et n’était pas soumise aux aléas de ses relations internationales. Elle possédait en propre sa puissance militaire, politique et économique sans dépendre de quiconque, ce qui don­nait à l’expression de sa volonté politique d’être le maître du monde une force et une crédibilité assurées, chose à laquelle aucun pays ne pourra plus jamais prétendre.



[1]        Les Américains employèrent prioritairement leur force sous-marine contre les importations qui conditionnaient l’effort de guerre du Japon. À la fin de la guerre, les sous-marins américains avaient coulé plus de la moitié de la flotte commerciale nippone (5 150 000 tonnes sur 10 000 000 disponibles).

[2]        Cette idée de bannir la guerre avait déjà été à l’origine de la création de la Société des Nations et avait été reprise dans le pacte Briand-Kellog de 1928.

[3]        C’est l’origine des pavillons dits “de complaisance”, contre lesquels certains États ont tenté de lutter en créant des “pavillons bis” (type TAAF pour la France).

[4]        Sans oublier les multinationales mafieuses. On estime que le chiffre d’affaires du trafic de drogue à l’échelle mondiale est supé­rieur à celui du pétrole. Malgré leurs moyens, les États-Unis ne sont pas parvenus à éradiquer ce trafic dans les Caraïbes !

[5]        Le chiffre d’affaires d’Exxon-Mobil est ainsi supérieur au pro­duit intérieur brut (PIB) de l’Arabie saoudite, du Danemark, de la Norvège ou de la Grèce. Avec 51 pétroliers représentant 5,5 millions de tonnes de port en lourd (tpl) la société Royal Dutch Shell a une capacité de transport équivalente à celle de l’Inde, mais supérieure à celle du Brésil, de la Grande-Bretagne, de la France ou de la Russie !

[6]        La compagnie danoise Maersk a acquis la partie internatio­nale de Sealand, alors que l’opérateur singapourien Neptune Orient Lines (NOL) a acheté son concurrent Américan President Lines (APL). Ainsi, les États-Unis n’occupent plus que la 13e place en termes de tonnage sous pavillon national.

Pendant la “seconde guerre d’Irak, à laquelle la France était opposée, l’armée américaine a affrété des navires rouliers apparte­nant à un groupe français, mais battant pavillon panaméen !

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