Un exemple d’incompétence navale : la bataille dite “des mâts

Vassilios Christides

En 655 ou 656, les Arabes remportèrent une victoire navale surprenante sur les Byzan­tins au large de Phoenix en Lycie. Les causes non encore éclaircies de cette défaite byzantine ont déconcerté les historiens et de nombreuses opinions ont été émises à leur propos ainsi qu’au sujet des consé­quences de cet engagement. Dans l’introduction d’un article récent. A.N. Stratos nous dit que “de nombreux historiens s’en sont tenus à des généralisations.... alors que, pour fournir des réponses aux questions qu’elle soulève, on doit analyser la bataille dans le cadre des conditions existantes au moment de l’engagement”. Malheureusement, les efforts de l’auteur se sont disper­sés dans une foule de détails sans importance, utiles pour leur valeur philologique, mais dont l’effet a été d’entraver l’analyse d’un tel sujet. Il fait reposer unique­ment son analyse sur le témoignage des sources litté­raires, sans tenir compte des aspects techniques de la guerre navale ; c’est là son erreur majeure[1].

La question qui vient naturellement à l’esprit concerne la raison même de ce combat naval qui a pris des proportions sans précédent. Quelle a donc été pour la formidable flotte arabe le but de cette aventure mari­time ? Était-ce, comme le pense Stratos, une opération dont le seul objectif était de rapporter des bois d’œuvre abattus dans les riches forêts d’Asie mineure ?[2] Stratos reprend l’idée de Maurice Lombard qui voudrait que, déjà à cette époque, les fameuses forêts du Liban avaient été dévastées et que les Arabes entreprenaient de telles opérations en vue de se procurer du bois pour la construction navale[3] ; dans mes travaux précédents, j’ai montré que cette idée d’une pénurie de bois au Liban ne pouvait être soutenue[4].

En principe, il semblerait réellement absurde, dans le cas de cette bataille navale de Dhat as-Sawari près de Phoenix, de supposer qu’une immense flotte musulmane, sous le commandement du fameux amiral et gouverneur d’Égypte Abd Allah ben Sad’henAbi Sarh, se soit portée vers Phoenix dans le seul but de se procurer du bois et que l’empereur Constant II[5] ait pris, en personne, le commandement de la flotte byzantine pour empêcher cette tentative.

Afin de pouvoir analyser correctement les questions posées par cette bataille, nous devons tout d’abord jeter un coup d’œil sur la situation du moment, d’une part dans le sud de la mer Égée et à Chypre et, d’autre part, sur la côte syrienne.

Le combat naval de Dhat as-Sawari (dorénavant appelé de Phoenix - NDT) eut lieu au cours d’une période d’activité double : raids byzantins sur la côte syrienne et opérations musulmanes en mer Égée. Bien entendu, de telles activités menées par ces deux adversaires conti­nuèrent après cette bataille navale pendant des siècles, avec de brèves périodes d’accalmie ou d’autres d’inten­sité variable. Les opérations conduites par les Musul­mans sont mieux connues, car elles furent plus fréquen­tes et plus destructrice : les historiens modernes les qualifient d’“actes de piraterie”[6]. Il va sans dire que celles des Byzantins étaient de même nature. Les descriptions, dans les ouvrages hagiographiques, de la cruauté des raids arabes dans les îles de l’Égée tenues par les Byzantins[7] valent celles qui émanent des sources arabes, relatant les attaques des Byzantins sur les villes côtières égyptiennes ou syriennes[8]. C’était une guerre d’usure sans pitié, avec d’énormes conséquences sur les populations maritimes des deux côtés.

Pendant la période omeyyade, les pertes humaines furent plus importantes, parce qui il n’y avait que de rares échanges non officiels de prisonniers, lesquels échanges ne furent régularisés que pendant la période abbasside dans la seconde moitié du viiie siècle[9].

Déjà en 645, les Arabes avaient fait une incursion à Chypre[10], puis ils atteignirent les îles du Sud de l’Égée et la Crète vers 657[11] et s’en prirent à Rhodes en 654[12] où ils établirent un poste d’observation pour la surveillance de la navigation (manzara)[13]. Les sources byzantines et syriennes ainsi qu’Agapious dans Kitab al-Unwan (Chronique universelle ? NDT) parlent d’un plan impres­sionnant et ambitieux pour conquérir Constanti­nople et la livrer au pillage[14], qui n’aurait pu être mis en œuvre parce que le gouverneur de Syrie Muawiyya avait de nombreuses difficultés avec ses villes côtières syrien­nes. À cette époque, les soulèvements y étaient si fréquents que ce furent eux qui constituèrent la cause principale de la bataille navale de Phoenix.

La conquête des villes côtières syro-palestiniennes comme Acre (Akka), Tyr (Sour), Tripoli (Taraboul) avait permis aux Musulmans de s’approprier leurs chantiers de construction navale, de profiter de leurs maîtres calfats et de leurs marins. Mais un nombre non précisé de leurs habitants chrétiens éprouvait du ressentiment à l’égard des conquérants musulmans et apportait son soutien aux Byzantins chaque fois que ceux-ci débar­quaient sur les côtes syro-palestiniennes. Le gouverneur de la Syrie Muawiyya réagit vigoureusement et obtint du calife Othman de déplacer une grande partie des habitants des villes côtières[15] et de les remplacer par des Musulmans auxquels il donna des propriétés en fief[16].

L’exemple le plus probant de la politique de Muawiyya est celui de Arados (Arvad, aujourd’hui l’île de Rouad, NDT). Muawiyya attaqua le port important de cette île pour la première fois en 649, puis réussit à l’occuper un an plus tard et déplaça tous ses habitants en les envoyant à Byzance. Des sources arabes nous précisent que, plus tard, Muawiyya repeupla ces villes côtières avec un grand nombre de Persans résidant à Baalbeck, où ils avaient été envoyés précédemment par leur pays[17]. Ainsi, alors que la sécurité de cette zone sensible était assurée, les techniques traditionnelles des descendants des Phéniciens étaient perdues. Bien entendu, tous les habitants de la côte n’avaient pas été déplacés et Yaqubi fait allusion à des populations mélangées[18].

Les soulèvements fréquents dans ces villes côtières syriennes à l’époque de la bataille navale de Phoenix étaient d’une importance capitale, puisque les attaques des Byzantins dans cette zone n’étaient pas de simples raids, mais tendaient à libérer ces ports des Arabes avec l’aide d’une partie de la population locale chrétienne.

Peu avant la bataille navale de Phoenix, deux frères appartenant à une famille chrétienne du port syrien de Tripoli, après avoir commis de graves sabota­ges dans la flotte musulmane, s’échappèrent et rejoigni­rent les Byzantins[19]. La situation paraissait maintenant favorable pour que les Byzantins décident d’intervenir sérieusement ; d’ailleurs, on pouvait de nouveau repren­dre Arados[20]. Bien que Muawiyya eût détruit les rem­parts d’Arados et incendié les installations portuaires de l’île, d’autres villes côtières syriennes pouvaient être tentées de se révolter et de rallier les Byzantins. Cette fois, ces derniers, comme auparavant en 645, dans leur opération de reconquête d’Alexandrie[21], avaient l’inten­tion de reprendre Arados et non d’exécuter un simple raid.

À propos des détails particuliers du combat naval de Phoenix, les historiens arabes remarquent que jamais auparavant il n’y avait eu un rassemblement de navires byzantins d’une telle importance. Ils ont montré égale­ment que la flotte musulmane se rendait à Phoenix, apparemment informée des préparatifs des Byzantins[22].

Les deux flottes se rencontrèrent au large un jour de grand vent. Le nombre de navires de chacun des adversaires ne peut être évalué, puisque ni les sources arabes, ni celles de Byzance, ne sont fiables pour ce qui est des chiffres[23]. Cependant, il n’y a aucun doute que la flotte byzantine ait compté plus d’unités que la musul­mane mais on ne peut accepter le rapport de quatre à un ou même plus qui apparaît dans certains documents, parce que les exigences qu’impose la manœuvre des navires ne peuvent être respectées si une telle disparité entre les deux flottes existe.

Si l’on considère maintenant les types des navires, les sources arabes parlent de safina ou de markab[24] qui sont des termes généraux qu’on peut appliquer à n’im­porte quel navire[25]. On peut cependant estimer, en se basant sur ce que l’on sait des forces navales de l’époque pouvant être rassemblées, que le nombre d’unités de la flotte musulmane devait être de 200 navires de ligne et d’au moins une centaine de plus petits. Or, du fait que la plupart des soldats de marine arabes emmenaient avec eux leurs femmes, ce qui était, à l’époque, une pratique courante[26], le nombre de navires auxiliaires pour les transporter devait être grand. Quant aux unités byzantines présentes à cette bataille, leur nombre ne devait pas dépasser 250 à 300[27].

La flotte musulmane comprenait des contingents égyptiens et syriens et son amiral en chef, le gouverneur d’Égypte AbdAllah ben Saad[28] avait pour second Busr ben Abi Artah[29], le délégué de Muawiyya. Tous deux possédaient déjà quelque expérience de la guerre navale pour avoir participé aux opérations précédentes, mais leur intention de rencontrer l’ennemi et de l’affronter dans ses propres eaux pouvait paraître imprudente. Quelques années plus tôt, alors que Muawiyya pillait Chypre, il s’était replié en hâte après avoir eu vent de l’arrivée de l’amiral byzantin Kakorizos[30]. Tout au con­traire, dans le cas de la bataille de Phoenix, les Arabes se tenaient prêts à se mesurer aux Byzantins, lesquels acceptèrent le défi.

Les Arabes et les Byzantins, en se rencontrant et se livrant bataille au large, violèrent un principe essentiel de la guerre navale qui devait être fidèlement observé par les deux adversaires au cours de la période médié­vale : éviter les engagements inutiles en haute mer[31].

Contrairement aux pratiques de la guerre navale moderne où “rechercher et détruire l’ennemi” est une règle élémentaire, les Arabes et les Byzantins au xe siècle, dans leurs traités militaires, recommandent ins­tamment d’éviter une confrontation directe à moins de posséder une supériorité numérique et une puissance de feu indiscutables ; en revanche, on recommande les attaques par surprise[32]. D’ailleurs, aucun engagement naval sérieux ne peut être tenté sans qu’il y ait un lien stratégique et tactique avec des opérations terrestres menées conjointement.

En réalité, le combat naval de Phoenix est le seul réputé important de toute la période médiévale qui eut lieu en haute mer. Le manque d’expérience des Arabes en matière navale explique pourquoi ils n’ont pas tenu compte du principe et ont décidé de mesurer leurs forces à celles des Byzantins dans de telles conditions. Quant aux Byzantins, ce fut par présomption qu’ils acceptèrent ce défi, ayant à l’esprit leurs victoires navales passées.

Selon les sources arabes, les deux flottes se rencon­trèrent au large de Phoenix en un point inconnu, un jour de grand vent, en 655 ou 656 (34 de l’Hégire)[33]. Quand la nuit tomba, les deux adversaires se faisaient face, incapables qu’ils étaient de manœuvrer, car un calme plat régnait alors. Ni les Byzantins, ni les Musulmans ne tentèrent de prendre une position tactique favorable par rapport à l’adversaire en utilisant les rames. Pendant la nuit, dans les deux flottes, il y eut des manifestations religieuses : les Arabes récitaient des sourates du Coran et les Byzantins faisaient tinter leurs clochettes mobi­les[34]. Cela ne doit pas nous surprendre, puisque de profonds sentiments religieux régnaient dans les deux marines. Selon le manuel de guerre navale du xe siècle, conservé par Qudama ben Jafar, l’amiral de la marine musulmane était considéré comme un Emir (chef laïque) et aussi comme un Imam (chef religieux) ; dans la Naumachica de Léon VI, l’amiral byzantin était aussi investi d’un pouvoir religieux[35].

La bataille navale débuta juste avant l’aube. Les Byzantins ne se soucièrent pas de faire prendre une formation tactique à leurs navires. Ceci est clairement et explicitement rappelé dans Theophanes : “le Basileus ne fit pas prendre à ses navires une formation de combat[36].

On n’employait pas encore couramment sur les navires une artillerie mécanique puissante et compli­quée, mais des pièces plus légères existaient et on ne mentionne qu’une utilisation épisodique de balistes lançant des pierres, accompagnée de timides échanges de tirs de flèches.

On doit préciser que, dans les sources arabes, on ne fait aucune allusion à l’usage d’autres armes et, en tout cas, on ne parle pas de l’éperon. Celui-ci était l’arme par excellence de l’Antiquité, mais son emploi avait été progressivement abandonné avant la fin du viie siècle, pour renaître plus tard. On voit son utilisation dans une en luminure d’un manuscrit latin du ve siècle. Il n’y a plus trace de l’emploi de l’éperon dans les sources iconographiques et littéraires décrivant des combats sur mer aux ixe et xe siècles. Encore au xiiie siècle, l’éperon n’apparaît pas dans les œuvres artistiques, tandis qu’après le xve siècle en dépit de l’utilisation de la poudre, on le retrouve en tant qu’arme offensive mais d’un emploi limité.

Le combat naval de Phoenix peut apparaître comme prouvant l’abandon à cette époque de l’éperon[37]. À mesure que les Byzantins se rapprochaient de leurs adversaires, ceux-ci réussissaient à serrer les rangs et enduraient patiemment les tirs de barrage de pierres et de flèches des Byzantins. Ces derniers, par manque de prudence, n’ayant pas utilisé pour combattre leur formation habituelle en ligne de front disposée en crois­sant, permirent à leurs adversaires de se rassembler[38]. Léon VI, écrivant au xe siècle, mit en garde les Byzan­tins contre de telles tactiques habituelles des Arabes[39] mais, en revanche, omet de le faire pour d’autres tacti­ques navales plus complexes employées déjà par les Arabes à cette époque[40].

Les Byzantins ne firent nul effort pour repousser l’ennemi qui venait à l’abordage et même, par leur iner­tie, permirent aux Arabes d’immobiliser leurs navires par des cordages et des chaînes. Du fait que ce combat eut lieu au large et non dans un espace où la liberté de manœuvre est réduite, une telle erreur est impardon­nable. Les navires des deux adversaires, une fois amarrés les uns aux autres, le combat devint un furieux corps à corps à coup d’armes blanches ; selon Ibn al-Athir, le combat naval se transforma en combat d’infan­terie[41].

Néanmoins, nous ne devons pas sous-estimer le sens manœuvrier des marins arabes dans ce combat naval. Le seul fait d’avoir pu aborder l’ennemi jusqu’à l’immobiliser au moyen de grappins exige un sens manœuvrier exceptionnel. Il ne fait aucun doute que les marins égyptiens de religion chrétienne qui servaient dans la flotte musulmane syro-égyptienne avaient été bien entraînés. Ils étaient recrutés selon un mode particulier de conscription, lequel choisissait les meil­leurs[42]. Les calfats et les charpentiers qui construisirent la majorité des navires présents à la bataille de Phoenix étaient, pour la plupart, des chrétiens d’Égypte. Nous ne savons, en revanche, que très peu de chose sur le mode de recrutement des marins syriens à cette époque[43] et pratiquement rien sur les activités maritimes des villes côtières syriennes.

Les sources arabes nous renseignent sur nombre d’opérations contre Chypre et autres îles de l’empire byzantin, parties de Tyr et tout spécialement d’Acre et de Tripoli, ports qui étaient utilisés aussi pour les réparations de navires ; mais il ne semble pas que des navires de guerre de quelque importance y aient été construits à cette époque. Cela est surprenant puisque, selon la tradition, nous sommes en Phénicie là où la construction navale a perduré pendant des siècles ; en effet, depuis le viie siècle avant J.C., les Phéniciens avaient les moyens de construire des navires de guerre à deux rangs de rames munis d’un long et unique éperon, bien différent de celui à 2 ou 3 lames des navires grecs[44]. Ces ports phéniciens bâtissaient aussi des navires de commerce. Au début de l’époque byzantine, ces derniers ressemblaient de très près aux navires de transport romains. On peut voir la représentation de l’un d’eux gravé sur la paroi d’une tombe découverte près de Haifa[45].

La tactique de la flotte musulmane ainsi que son comportement passif à la bataille navale de Phoenix auraient été différents si les habitants de la côte syro-palestinienne avaient construit leurs propres navires et les avaient menés contre les Byzantins avec détermina­tion. L’absence de navires construits et montés par des marins de la côte, préjudiciable d’un point de vue tactique, s’explique par la politique déjà évoquée de Muawiyya, qui a consisté à déplacer cette population expérimentée et à la remplacer par des Musulmans non entraînés[46].

La bataille navale de Phoenix fut un désastre pour les deux adversaires : la mer devint rouge par le sang versé et se couvrit de débris de mâtures provenant des navires coulés ou avariés[47]. Les Arabes triomphèrent de l’empereur byzantin Constant II qui réussit difficile­ment à s’échapper en utilisant un déguisement indigne de lui ; mais ce fut une victoire à la Pyrrhus, puisque les Arabes étaient incapables de l’exploiter ; en outre, le remplace­ment de leurs navires récemment construits leur revien­drait plus cher qu’au Basileus.

Avant de poursuivre l’analyse des résultats de cette bataille, nous devons dire quelques mots de l’explication que donne Stratos de la curieuse défaite des Byzantins, à savoir, qu’elle était due à une tentative d’assassinat du Basileus Constant II, laquelle aurait provoqué la confu­sion et le désordre dans les rangs byzantins et donna la victoire aux Arabes[48]. Qu’il y ait eu un complot ou non, la maladresse des Byzantins dans l’application des règles de la tactique navale scella leur sort dès le début. Comme on l’a montré, à cause de leur manque d’expé­rience, les Arabes se portèrent contre l’ennemi avec une désinvolture frisant l’inconscience, sans user de précau­tions ou d’attaques de harcèlement, comme on le fera plus tard à l’époque où l’attaque par surprise sera de règle dans la tactique navale.

Très probablement la flotte de Constant II, par pure présomption puisqu’elle n’avait jusqu’alors subi aucune défaite, montra une coupable indifférence dans la préparation au combat à l’abordage qu’elle accepta, alors qu’il favorisait l’adversaire.

Tandis que la victoire des Arabes était pour eux un extraordinaire tremplin moral, ses conséquences étaient catastrophiques. À cause de leurs grande pertes en hommes, ils durent abandonner Rhodes et leur tentative pour attaquer et piller Constantinople fut retardée de quinze années jusqu’en 670[49]. Finalement, la comparai­son de la victoire navale de Phoenix avec celle, terrestre, de Yarmouk (636) en Jordanie, faite par Hitti et d’autres chercheurs, n’a aucun sens[50], car ces deux batailles sont à l’opposé l’une de l’autre. La victoire de Yarmouk remportée par les Arabes fut la résultante de facteurs variés à multiples facettes dont l’analyse sort du cadre de la présente étude. Du point de vue strictement militaire, nous pouvons dire qu’en général les Arabes étaient mal armés, mais en revanche, possédaient la mobilité, l’endurance et la connaissance du terrain et, particulièrement, du désert et des oasis[51]. Ils étaient à même de tirer avantage de leurs victoire et, sans avoir à faire des plans à longue échéance, avançaient en utili­sant les événements tels qu’ils se présentaient. Certains d’entre eux, ayant servi sous les Byzantins et les Sassanides, avaient acquis d’excellentes connaissances dans l’art militaire ; d’autre part, la présence dans les forces musulmanes de contingents nomades comme de sédentaires, les premiers spécialistes de raids éclair et les seconds plus endurants, familiers de travaux de siège, procuraient des avantages aux chefs arabes.

En revanche, la victoire navale de Phoenix repré­sentait un événement fortuit, conséquence de la grave négligence des Byzantins qui n’avait d’égale que le manque d’expérience des Arabes en tactique navale. Elle ne pouvait mener ces derniers à un quelconque succès sur mer.

La construction hâtive de navires arabes, bondés de soldats et envoyés dans les eaux byzantines pour des coups de main, était une chose courante chez les Arabes, mais la création de flottes bien organisées et parfaite­ment équipées capables d’affronter avec succès les forces navales byzantines présentait plus de difficultés[52]. Il a fallu aux Arabes plus de 150 ans après leur victoire de Phoenix pour défier avec quelque succès la maîtrise de la mer byzantine.

Les Arabes furent contraints de faire de durs efforts avant de pouvoir atteindre la perfection dans leurs activités navales à l’aube du ixe siècle. La triple tradition navale : byzantine en Egypte, phénicienne en Syrie et arabe en mer Rouge a contribué à ce succès[53].

Vue sous cet angle, la bataille de Phoenix (ou, pour les Arabes, de Dhat as-Sawari) n’a été qu’une étape dans le long et pénible effort que les Arabes ont dû déployer avant de posséder une flotte efficace et de pouvoir affronter la puissance navale de Byzance[54]


[1]      A.N. Stratos, “The Naval Engagement at Phoenix”, Charanis Studies, New Brunswick, 1980, pp. 229-247, tenta de faire une recension des sources se rapportant à cette bataille. Il négligea cependant d’examiner attentivement les sources arabes. De plus, il laissa de côté les études de Y.A. Hashmi, “Dhatu s-Sawari, a Naval Engagement between the Arabs and the Byzantines”, Islamic Culture 6, 1961, pp. 55-64 and C.E. Bosworth, “Dhat al Sawari”, Encyclopaedia of Islam, 2e éd. (désormais EI2 dans cet article). Voir également E. Eickhoff, Seekrieg und Seepolitik zwischen Islam und Abenland, Berlin, 1966, pp. 18-21 et H. Ahrweiler, Byzance et la mer, Paris, 1966, p. 18.

[2]         Stratos, op. cit., p. 232, “L’approvisionnement régulier en bois de construction navale était un des principaux problèmes que les Arabes avaient à résoudre”.

[3]         M. Lombard, “Arsenaux et bois de marine dans la Méditer­ranée musulmane vie-xie siècles”, dans Espaces et réseaux du haut Moyen Age, Paris-La Haye, 1972, pp. 107-151.

[4]         Christides, “Two Parallel Naval Guides of the Tenth Century : Qudama’s Document and Leo VI’s Naumachica. A Study on Byzan­tine and Moslem Naval Preparedness”, Graeco-Arabica 1, 1982, p. 57 ; idem, The Conquest of Crete by the Arabs, circa 824. A turning Point in the Struggle between Byzantium and Islam, Athènes, 1984, p. 49.

[5]         Stratos rappelle (art. cit.) que le vrai nom de cet empereur byzantin n’était pas Constant II, mais Constantin. On doit obser­ver que les sources arabes l’appellent quelquefois Constans ou Constan­tin. Pour des raisons de convenance on utilisera dans ce travail Constant II, nom qu’on lui attribue le plus souvent.

[6]         Pour l’usage arbitraire que l’on fait de l’expression “piratic Arab raids”, voir Christides, “Byzantino Islamica : Piracy and Conquest in the Aegean, A.D. 800-961”, Zeitschrift der Deutschen Morgenlcindischen Gesellschaft, 24, 1980, p. 225.

[7]         Christides, art. cit., pp. 225-s.

[8]         Pour ce qui est des raids byzantins contre l’Égypte, voir Christides, The Conquest of Crete, pp. 163 s.

[9]         Rashad Khouri Odetallah, Arabes et Byzantins. La question des prisonniers (en grec), Thessalonique, 1983, p. 67.

[10]        À propos de ces raids voir A. Papageorgiou, Les Premières incursions arabes à Chypre et leurs conséquences (en français), Nicosie, 1964, pp. 94-114 ; C.P. Kyrris, “The Nature of the Arab Byzantine Relations in Cyprus, Middle of the 7th to Middle of the 10th Century A. D.”, Graeco-Arabica 3, 1984, pp. 148-s ; Christides, “The Raids of the Arabs on Cyprus according to Ibn al-Mangali”, sous presse.

[11]        Christides, The Conquest of Crete, pp. 88 s.

[12]        Theophanes, I, éd. C. de Boor, 345, pp. 8-11 ; pour d’autres références et la bibliographie correspondante voir De Administran­do imperio, II, éd. R.J.H. Jenkins et al., Londres, 1962, pp. 21, 56-65.

[13]        Agapius de Mabbug, Kitab al-Unwan, éd. A.A. Vasiliev, in Patrologia Orientalis, VIII, 1912, p. 482.

[14]        Michel le Syrien, éd. et trad. J.B. Chabot, Paris, 1901, p. 445 ; Agapius, op. cit., p. 483 ; George Monachos, Chronicon 11, 716.10, éd. C de Boor, éd. révisée, P. Wirth, Stuttgart, 1978 ; Stratos, op. cit., 233 et Hashmi, op. cit., p. 61 rejettent la possibilité que le plan d’attaque de Constantinople par Muawiyah ait pu avoir lieu à une date aussi précoce.

[15]        Baladhuri, Kitab Putufi-al-Buldaa, trad. Ph. Hitti et F.C. Murgotten, The Origin of the Islamic State, New York, 1916, pp. 196, 221-222.

[16]        Theophanes, p. 344 ; Agapius, pp. 480-481 ; Dionysios of Tell Mahre, éd. et trad. française, J.B. Chabot, Paris, 1895, p. 7 ; Michel le Syrien, 11, p. 442.

[17]        Yaqubi, Kitab al-Buldan, éd. De Goeje, Bibliotheca Geogra­phicorum Arabicorum VII, Leyde, 1892, p. 327, trad. française de G. Wiet, Les Pays, Le Caire, 1937, pp. 177-17 Pour ce qui est des immigrés perses voir H. Lammens, “Les Perses du Liban”, Mélanges de l’Université Saint-Joseph, XIV, Beyrouth, 1929, pp. 24-s. E. Ashtor, “Un mouvement migratoire au haut Moyen Age. Migrations de l’Irak vers les pays méditerranéens”, Annales ESC, 27, 1972, pp. 185-214.

[18]        Yaqubi, Les Pays, p. 180.

[19]        Theophanes, p. 345.

[20]        J. Karayannopoulos, Histoire de la puissance byzantine (en grec), Thessalonique, 1976, p. 80 a parfaitement compris que Constant II a rassemblé la flotte byzantine en vue d’une attaque contre les villes côtières syriennes.

[21]        Voir mon article “Misr” dans EI 2 pour la reconquête d’Alexandrie en 645.

[22]        Les historiens arabes les plus importants qui parlent assez longuement de la bataille navale de Dhat as Sawari sont : Ibn Abd al Hakam, Kitab Futuh Misr, éd. C. C. Torrey, Leyde, 1920, pp. 189-190 ; Tabari, Tarikh, I, éd. M.J. de Goeie, Leyde, 1879, pp. 28-65 ; Ibn al-Athir, Kitab al-Kamil, III, éd. Beyrouth, 1967, pp. 58-59 ; Magrizi, Khitat, éd. G. Wiet, Mémoires publiés par les membres de l’Institut Français d’Archéologie Orientale du Caire, II 12, Le Caire, 1922, pp. 163-165 ; Kindi, Kitab al-Umara Misr, éd. R. Guest, Leyde-Londres, 1912, pp. 12-13.

[23]        Les chiffres conventionnels de 1 000 pour les navires byzan­tins et 200 pour les Arabes sont donnés par Kindi, op. cit., 13, Ibn al-Hakam, op. cit., p. 190 et Maqrizi, op. cit., p. 163. Ibn Taghri-Birdi, Al-Nujum, I, éd., Le Caire, 1929, p. 80, donne également le chiffre de 1 000 pour les navires byzantins. Ibn-al-Athir est plus vraisemblable à la p. 58 de son ouvrage cité, car il retient que les Arabes ont de nombreux navires et les Byzantins environ 500.

[24]        Ibn al-Hakam, op. cit., p. 190 parle aussi d’un type de navire garib, mais la signification de ce terme est difficile à préciser à cette époque.

[25]        Christides, “Two Parallel Naval Guides”, pp. 61-62.

[26]        Maqrizi, op. cit., p. 164 et note 8 ; P. Lammens, dans “Le culte de bétyles”, Bulletin de l’Institut Français du Caire, 17, 1920, pp. 47-51 et 57-58 précise que l’habitude musulmane de transporter les femmes des soldats jusqu’au lieu de la bataille provient d’une tradition et d’une pratique préislamiques ; on doit toutefois tenir compte de raisons pratiques, car au début de l’expansion musul­mane des raids se sont transformés en occupation et en conquêtes définitives.

[27]        Stratos, op. cit., p. 243 pense que le nombre de navires byzantins a été de 200 à 250 unités ; Hashmi, op. cit., p. 59, estime que les Arabes avaient 200 navires de guerre et beaucoup plus petits alors que la flotte byzantine possédait 500 à 600 navires de guerre.

[28]        Ibn al-Athir, op. cit., p. 81.

[29]        Michel le Syrien, op. cit., II, p. 445 se réfère au Syrien Abul Awar al-Sulami comme étant le chef de l’expédition ; ce que fait aussi Théophanes, p. 345 qui l’appelle en grec Aboulathar. D’après une source byzantine anonyme, Muawiyah apparaît comme le chef des forces navales combinées syro-égyptiennes ; voir le Catalogus codicum astrologorum graecorum de H. Ahrweiler, dans Byzance et la mer, Paris, 1966, appendice IV.

[30]        Theophanes, p. 344 : “ayant entendu dire que Kakorizos s’avançait vers lui avec une grande force byzantine, il s’éloigna...”.

[31]        Christides, The Conquest of Crete, p. 60.

[32]        Voir Christides, The Conquest of Crete, p. 61, pour les atta­ques surprises les plus réussies dans le conflit entre Byzantins et Arabes.

[33]        Pour ce qui est de la localisation de Phoenix et de la date de la bataille en question voir Hashmi, op. cit., pp. 63-64, note 6. Voir aussi Stratos, op. cit., p. 246, note 22. Le nom de la bataille : “dhat as-Sawari” signifie “celle des mâts”. L’explication de Kindi, qu’il donne dans Kitab al-Umara, éd. R. Guest, Leyde-Londres, 1912, p. 13, que l’on trouve également dans d’autres auteurs arabes, est que l’engagement de Phoenix fut appelé ainsi à cause du grand nombre de mâts de la multitude de navires qui participèrent à la bataille. Cette explication est plausible mais elle peut aussi se rapporter au grand nombre de débris de mâture des navires avariés ou coulés. Stratos (op. cit., p. 239) qui reprend Gaetani (Chrono­graphia Islamica, 1, Paris, 1912, pp. 360,371) avance qu’il y aurait eu deux engagements, dans la rencontre entre Byzantins et Arabes ; cette confusion provient de ce que, dans les sources arabes il existe deux traditions différentes qui décrivent en fait un seul événement ; voir Maqrizi, Khitat, p. 165 et note 3 de la même page.

[34]        Stratos, op. cit., p. 237 doute de l’existence de cloches sur les navires byzantins, mais le mot nawagis utilisé par les auteurs arabes (voir par exemple Ibn al-Athir, op. cit., p. 85) signifie “cloche mobile”.

[35]        Christides, “Two Parallel Naval Guides”, p. 90.

[36]        Theophanes, p. 346.

[37]        Au sujet des éperons des époques tardives, voir mon ouvrage : The Conquest of Crete, fig. 5 et 6. Le professeur Van Doorninck a eu l’amabilité de me faire part de son opinion à ce sujet ; il pense que l’éperon à hauteur de la ligne de flottaison fut abandonné à la suite de changements importants dans les règles de la stratégie et de la tactique navales à la fin du viie siècle.

[38]        Léon VI, Naumachica, éd. A. Dain, Paris, 1943, I, p. 50, 1-7.

[39]        Léon VI, Naumachica I, p. 16, 1-4 ; voir aussi T.G. Kolias, “The Taktika of Leo VI the Wise and the Arabs”, Graeco-Arabica, 3, 1984, pp. 129-135.

[40]        À propos de la technique théorique évoluée des Arabes et de leur utilisation de la Naumachica de Leon VI, voir Christides, “Naval Warfare in the Eastern Mediterranean (6th to 14th c.). An Arab Translation of Leo VI’s Naumachica”, Graeco-Arabica, 3, 1984, pp. 137-148.

[41]        Ibn al-Athir, III, p. 58.

[42]        Au sujet de la forme de recrutement des marins en Égypte, voir Christides, The Conquest of Crete, pp. 50-s. Parfois, les Musul­mans utilisèrent des méthodes de recrutement plus brutales pour se procurer des marins parmi les Chrétiens d’Égypte, mais c’étaient des exceptions à la règle ; voir W.B. Kubiak, “The Byzantine Attack on Damietta in 853 and the Egyptian Navy in the ixe century”, Byzantion 40, 1970, pp. 56-57. Ce sera après les périodes Ayyubide et tout particulièrement mamelouke qu’on recruta les marins dans les couches sociales de préférence hors caste ; voir Y. Lev, “The Fatimid Navy. Byzantium and the Mediterranean Sea, 909-1036 C.E./297-427 A.H.”, Byzantion, 54, 1984, p. 250.

[43]        Comme auparavant les Byzantins, outre la conscription, les Arabes en Égypte confisquaient temporairement les navires en cas de guerre et réquisitionnaient les équipages (angarie en grec). Pour ce qui est de l’angarie en général, chez les Byzantins dans le domaine maritime, voir A. Stavridou-Zafraga, “L’angarie à Byzance” (en grec), Byzantina 11, 1982, pp. 38-s. Pour l’angarie maritime dans l’Égypte musulmane, voir mon article “Misr”, EI2.

[44]        À propos de l’éperon phénicien, voir L. Casson, Ships and Seamanship in the Ancient World, Princeton p. 95.

[45]        R. Le Baron Bowen, “A Roman Merchantman from Israel”, The Mariner’s Mirror, 48 1, 1962, pp. 68-70. Un navire semblable est représenté sur un bas-relief d’un sarcophage trouvé à Sidon ; voir Ph. Hitti, History of Syria, Londres, 1957, p. 346.

[46]        Voir les notes précédentes 15 et 17. Voir aussi Christides, “The Coastal Towns of Bilad al-Sharn at the Time of the Rashidun (632-661)”, 4e Congrès international sur la Syrie-Palestine, mars 1985, p. 4.

[47]        Les sources byzantines comme les sources arabes décrivent l’aspect de la surface de la mer dont la couleur était devenue rouge à cause du sang versé ; Theophanes, 346, pp. 8, “Le sang des Byzan­tins se mélangeait à la mer”, Agapius, Kitab, p. 482.

[48]        Stratos, op. cit., p. 244.

[49]        Pour les récits plutôt mythiques des premiers raids des Arabes contre Constantinople, voir M. Canard, “Les expéditions des Arabes contre Constantinople”, Journal Asiatique, 208, 1926, p. 67-s.

[50]        La comparaison de cette bataille avec celle de Yarmouk remonte à Theophanes ; elle a été reprise par Hitti, op. cit., p. 427 sans esprit critique. Les remarques de Hashmi sont encore moins valables : cette bataille) “a scellé pour toujours le sort de l’hégémonie navale de Byzance (!)... Depuis cette époque, les dynas­ties musulmanes ont toujours été offensives”. De même, dans l’ou­vrage Tarik al-Babriyah al-Misriyah, Alexandrie, Éditions De l’Université d’Alexan­drie, 1978, p. 288, il est dit que “après cette bataille les Byzantins perdirent la maîtrise de la mer”.

[51]        D.R. Hill, “The Role of the Camel and the Horse in the Early Arab Conquests” dans War, Technology and Society in the Middle East, V.J. Parry and M.E. Yapp (eds), Londres, 1975, p. 39.

[52]        En ce qui concerne les flottes arabes en général, voir mon article “Milaha”, dans EI2 ; idem, “Islamic Navies in the Middle Ages”, Dictionary of the Middle Ages.

[53]        À propos de l’influence de l’art de la construction navale dans les ports de la mer Rouge sur celui de la construction des navires de charge musulmans voir Christides, The Conquest of Crete, p. 46. Il est bon d’observer ici que certaines traditions phéniciennes ont perduré jusqu’à nos jours ; voir L. Basch, “De la survivance des traditions navales phéniciennes dans la Méditerranée de nos jours”, Mariner’s Mirror, 61, 1975, pp. 229-253.

[54]        J.B. Bury : “The Naval Policy of the Roman Empire in Relations to the Western Provinces from the VIIth to the XIth centuries” dans Centenario della nascita di Michele Amari, vol. II, Palerme, 1910, p. 24, a fait l’éloge de Constant II et de ses effort en faveur de la marine de guerre byzantine et écarté l’idée que tout s’est terminé par un échec complet. L’opinion qui voudrait que ce basileus a réorganisé la flotte byzantine connue sous le nom de “Karavisianoi” ne peut plus être soutenue ; voir M. Gregoriou-loannidou, (en grec), Byzantina 11, 1982, pp. 204-205 ; reprenant la comparaison de Theophanes entre la bataille de Yarmouk et celle de Dhat as-Sawari, Anastasios Sinaiticos (fin viie siècle) reproche dans un de ses sermons à Constant II son échec qu’il attribue non à son incompétence mais à son manque d’esprit religieux. (Sermon III, PG 89, col. 1156-1157) ; voir W.E. Kaegi, “Initial Byzantine Réactions to the Arab Conquest”, Church History 382, 1969, pp. 4-5.

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