Sous-marins et diplomatie navale

Jean-Louis Lozier

La diplomatie navale, s’entendant comme la participation des forces aéronavales à la diplomatie et à la politique d’influence et de puissance d’un pays, fait naturellement la part belle au porte-avions ou au porte-aéronefs. La qualité première du sous-marin étant sa discrétion, il est normal que la participation de ces unités aux actions de diplomatie navale soit moins bien connue. Elle existe néanmoins. L’objet de cet article est de montrer qu’il existe bien une diplomatie navale discrète menée par les nations dotées de sous-marins, qui peut prendre de multiples formes. On présentera d’abord une typologie des actions aux­quelles peuvent participer les sous-marins pour décrire ensuite plusieurs des actions de diplomatie navale auxquelles ont participé les forces sous-marines fran­çaises depuis le milieu des années 90.

Typologie des actions de diplomatie navale par les sous-marins

Présence discrète ou affirmée dans une zone

La présence peut se manifester dans une zone particulière ou à proximité d’unités navales d’un pays à qui l’on veut faire passer un message. Cette présence peut être agrémentée d’indiscrétions savamment dosées. Le nombre de personnes au courant de ce type de diplomatie est normalement très restreint, mais l’infor­mation est en général relayée rapidement vers les plus hautes autorités militaires et politiques. Le cas type est le déploiement du sous-marin nucléaire d’attaque équipé de missiles aérodynamiques (SSGN) Koursk à l’été 1999 en Atlantique et en Méditerranée : à la suite de la guerre du Kosovo, M. Poutine avait voulu signifier aux pays occidentaux que la Russie restait une puissance militaire et navale avec laquelle il fallait compter. Le Koursk (classe Oscar) reprenait alors le chemin que les sous-marins soviétiques avaient abandonné au début des années 90 vers la Méditerranée, commettant une ou deux indiscrétions en Atlantique Nord pour bien mani­fester sa présence, et poursuivant ensuite son chemin vers la Méditerranée avec, à ses trousses, plusieurs unités occidentales. Cet acte de politique d’influence devait cependant se trouver contre-balancé l’année sui­vante par le dramatique accident auquel le nom de ce sous-marin est désormais à jamais associé. Cet accident survenu en 2000, suivi en 2002 de l’échec successif de deux tirs de missiles balistiques depuis des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) russes en mer de Barents, en présence de M. Poutine, révélait ainsi l’état douteux d’une partie de la flotte russe et de certaines de ses forces nucléaires.

Ce type de diplomatie navale est néanmoins délicat à maîtriser. Il n’est, en effet, pas toujours évident de différencier l’indiscrétion volontaire faite par un sous-marin d’une indiscrétion involontaire fournissant un contact initial aux forces adverses et leur permettant d’entreprendre un pistage. Dans le cas du sous-marin chinois surpris dans les eaux territoriales japonaises en novembre 2004, il est ainsi permis de se demander s’il s’agit bien d’un acte de diplomatie navale, c'est-à-dire destiné à délivrer un message, ou d’une opération de renseignement mal menée et ayant conduit à donner un contact à la marine japonaise. Les opérations de rensei­gnement, notamment côtières, constituent, en effet, des activités courantes de certaines forces sous-marines : par définition discrètes, on ne parle pas de celles qui sont correctement menées. Compte tenu de l’accident d’un sous-marin classique chinois en 2003, retrouvé en sur­face avec tout son équipage asphyxié, il est permis de se poser la question du niveau de préparation opéra­tionnelle d’une flotte chinoise en croissance rapide et passant d’un statut de flotte côtière à celui de flotte de haute mer.

Cette volonté de présence peut également être affirmée de façon plus ostensible par la participation de sous-marins à des exercices ou des activités avec des marines étrangères. Il ne s’agit pas là d’une spécificité des forces sous-marines ; mais la participation de sous-marins à des exercices avec des forces étrangères mar­que un degré supplémentaire de confiance entre marines par rapport à des exercices menés exclusive­ment entre bâtiments de surface, en raison des problèmes de sécurité dont l’importance est primordiale. Les règles de sécurité entre sous-marins et bâtiments de surface (BS) ou entre sous-marins (SM) sont définies dans des textes de l’OTAN, bien connus des marines occidentales. Une partie de ce corpus doctrinal sur la sécurité des sous-marins a été diffusée à certaines nations dans le cadre du partenariat pour la paix (PfP). Mais il y a une marge entre la connaissance théorique de règles de sécurité et son application pratique et en confiance, qui explique la différence de degré des exercices impliquant des sous-marins par rapport aux exercices entre bâti­ments de surface. Avec la fin du monde bipolaire, on peut citer plusieurs exemples. Les sous-marins suédois, confinés durant la guerre froide en Baltique dans un affronte­ment avec la marine soviétique, ont envoyé, à partir de la fin des années 90, plusieurs sous-marins participer à des exercices JMC, organisés par les Britanniques dans le nord de l’Ecosse. Ils ont surtout conduit un déploie­ment du sous-marin Halland à l’automne 2000 en Médi­terranée, déploiement conduit sous le contrôle opération­nel de la marine nationale, au cours duquel le Halland a parti­cipé à des exercices avec des frégates anti-sous-marines (ASM) et un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) fran­çais, et également avec des forces américaines et espa­gnoles. Enfin, les Suédois louent à l’US Navy un sous-marin, le Gotland, destiné à entraîner les forces US à la lutte ASM contre les petits sous-marins diesels. Trans­porté à San Diego sur une barge au début de l’été 2005, pour un contrat d’un an, la période de location a été prorogée d’un an. On peut également citer le cas de plusieurs marines possédant des sous-marins classiques les détachant, suite à des accords bilatéraux avec l’US Navy, sur les côtes américaines, de façon à permettre aux forces navales US de s’entraîner contre une menace non représentée dans leur ordre de bataille. Des marines de l’OTAN ont ainsi envoyé leurs sous-marins classiques côtiers plusieurs mois sur la côte est des USA, mais plusieurs marines sud-américaines en ont fait autant : chilienne, colombienne et péruvienne notamment.

L’escale d’un sous-marin dans un port étranger peut présenter un caractère totalement routinier, notam­ment lorsqu’il s’agit d’un sous-marin de l’OTAN dans une base d’un pays de l’alliance. Elle peut, en revanche, présenter un caractère plus exceptionnel et constituer un acte de diplomatie navale, en particulier lorsqu’il s’agit de sous-marins à propulsion nucléaire et a fortiori lorsqu’ils sont équipés d’armements nucléaires : il faut citer, pour ce dernier cas, les escales croisées d’un SNLE britannique, le Victorious, à la base de l’Ile Longue en 2000, puis d’un SNLE français, L’Inflexible, à la base britannique de Faslane. Ce dernier cas relève certes plus de la politique déclaratoire nucléaire que de la diploma­tie navale pure, mais il souligne malgré tout la flexibilité de l’outil de dissuasion océanique. Ces escales croisées marquaient la détermination franco-britannique de pro­gresser dans le domaine de la politique européenne de défense deux ans après le sommet de Saint-Malo, et annonçaient la déclaration du sommet du Touquet en 2003 : “Nous réaffirmons que nous n’imaginons pas de situation dans laquelle les intérêts vitaux de l’un de nos deux pays, la France et le Royaume Uni, pourraient être menacés sans que les intérêts vitaux de l’autre pays ne le soient aussi. Nos deux pays souhaitent adapter cet enga­gement au nouveau concept stratégique. Nous invitons nos autres partenaires de l’UE à se joindre à nous”.

Un autre exemple remarquable concerne les escales croisées de SNA français (Casabianca) à Severomorsk en 2003, et russe (Vepr) à Brest en septembre 2004. Il faut noter que cette escale d’un SNA russe en France consti­tue l’unique cas connu d’une escale de sous-marin nucléaire russe dans un pays occidental, et représente de ce fait un acte diplomatique d’importance, illustrant la volonté des deux marines, non de s’allier, mais d’entrete­nir un dialogue constructif et tourner définitivement la page des discrets affronte­ments sous-marins de la guerre froide et des premières années de l’ère post-soviétique.

Actions de coopération entre forces sous-marines

La vente de sous-marins à des nations étrangères, qui ne peut se faire qu’avec l’accord des États construc­teurs, contribue à la diplomatie de défense de ceux-ci. Les principaux acteurs sont les Allemands, avec les types 209 et maintenant 214 ; les Français avec le Scorpene, réalisé en association avec les Espagnols et dans le futur le type Marlin ; enfin les Russes avec les types Kilo et Amur.

La formation de personnels sous-mariniers est parfois liée à la vente de sous-marins, mais pas toujours. La mise en œuvre d’une force sous-marine nécessite un vrai savoir faire et la maîtrise d’un cycle de formation et d’entraînement performant. Les grandes marines possè­dent l’ensemble, mais ce n’est généralement pas le cas des marines secondaires. La création d’une force sous-marine se fait en général avec l’assistance d’une autre marine : les sous-mariniers singapouriens ont ainsi été formés par la marine suédoise ; la Marine nationale forme les sous-mariniers malaisiens. L’acquisition d’une capacité nucléaire peut également nécessiter une assis­tance extérieure : des sous-mariniers indiens sont ainsi en train de suivre une formation en Russie sur les réacteurs de propulsion navale, préalable à l’achat ou la location de SNA classe Akula par la marine indienne. La formation des futurs commandants est également l’objet d’enjeux internationaux. La Royal Navy occupe une position de leader dans ce domaine avec son Perisher, cours de formation de ses futurs commandants de sous-marins nucléaires, très sélectif ; elle a mis en place un Perisher de futurs commandants de sous-marins classi­ques, avec le concours de la marine néerlandaise, qui fournit le sous-marin, les Britanniques apportant le con­cours de leurs officiers entraîneurs et de l’ensemble de leurs infrastructures et sites d’entraînement en Écosse : les futurs commandants de sous-marins néerlandais, sud-africains, australiens, canadiens, portugais (liste non exhaustive) suivent ainsi ce cours. La Marine natio­nale offre également des possibilités dans son cours de commandement et a notamment formé quelques com­mandants espagnols au cours des dernières années.

Les opérations de crise

Au cœur de la diplomatie navale et de la “politique de la canonnière”, les sous-marins ont participé à la majorité des crises majeures de ces quinze dernières années. C’est bien sûr d’abord le cas des SNA de l’US Navy, déployés en nombre durant les deux guerres du Golfe ou la guerre en Afghanistan, et participant, en toutes ces occasions, à de nombreux tirs de missiles Tomahawk, depuis la Méditerranée, la mer Rouge ou la mer d’Arabie (il faut rappeler que durant la deuxième guerre du Golfe, plus de 80 % des missiles de croisière tirés contre l’Irak ont été lancés depuis des plates-formes navales, sous-marines ou de surface). On a assisté, depuis 2001, à un redéploiement complet de la présence sous-marine US : elle s’est allégée en Atlantique Nord et en Arctique (conséquence également de la faible activité russe), en Méditerranée (fermeture annoncée de la base de la Maddalena en Sardaigne), et s’est en revanche renforcée en océan Indien (présence fréquente de plusieurs SNA simultanément) et dans le Pacifique occidental (plusieurs SNA sont désormais basés à Guam) ; les activités de ces derniers ne sont pas connues, mais on peut raisonnablement penser qu’ils exercent désormais une surveillance rapprochée des activités navales chinoises (notamment autour de Taïwan) et nord-coréennes. La Royal Navy a également largement fait usage de la diplomatie du SNA armé de missiles de croisière (les SNA sont les seules plates-formes navales britanniques pouvant mettre en œuvre ces engins) : en 1999 pour la première fois contre le Kosovo, en 2001 en participant aux premières frappes contre l’Afghanistan. Dans ce dernier cas, le SNA britannique déployé en océan Indien n’a lancé que deux missiles : cela a néan­moins permis au Premier Ministre Tony Blair de décla­rer qu’il était au premier rang dans la lutte contre le terrorisme aux côtés des États-Unis. Cet exemple illus­tre bien l’intérêt de disposer de plates-formes navales équipées de missiles de croisière déployées dans les zones de crises potentielles, et permettant ainsi une frappe très rapide sous faible préavis.

Diplomatie nucléaire océanique

Le déploiement à la mer de SNLE est, bien sûr, un acte majeur de la politique de défense, et donc de diplomatie. En 2006, seules trois marines déploient en permanence des SNLE à la mer : l’US Navy, la Marine nationale et la Royal Navy. La marine russe n’en déploie qu’occasionnellement, de même que la marine chinoise, les SNLE chinois semblant encore loin d’être au point. Il faut également noter dans ce registre les articles de presse réguliers créditant les sous-marins israéliens d’une capacité de frappe avec des missiles dotés d’une charge nucléaire, ainsi que la volonté indienne d’acquérir à terme une capacité de frappe en second depuis la mer.

En marge de ces principaux types d’action de diplomatie navale sous-marine, il faut enfin mentionner la diplomatie navale du sauvetage ; l’émotion causée par le naufrage du Koursk en 2000 a redonné une impulsion aux groupes de travail de l’OTAN sur ce sujet. Le Submarine Escape and Rescue Working Group (SMERWG) s’est ainsi largement ouvert à d’autres partenaires (PfP et hors PfP). Des exercices réguliers (Sorbet Royal) permettent de tester régulièrement les capacités dans ce domaine. Il faut mentionner ici l’extra­ordinaire réactivité des Britanniques à l’été 2005 pour aller prêter main forte aux Russes afin de dégager un mini sous-marin bloqué sur le fond au large de la presqu’île du Kamchatka. Dans le Pacifique, les Améri­cains animent également un forum de pays amis (Japon, Corée du Sud, Australie, Singapour, France, Royaume-Uni) travaillant et s’entraînant ensemble.

Forces sous-marines françaises et diplomatie navale

La flotte sous-marine française a largement contri­bué à des actions de diplomatie navale, notamment depuis une dizaine d’années. Occupée essentiellement, mais non exclusivement par des opérations anti-sous-marines (ASM) au profit de la dissuasion, depuis la création de la force océanique stratégique (FOST), l’éventail d’emploi des sous-marins d’attaque s’est élargi depuis le milieu des années 90, et l’on peut affirmer que les forces sous-marines françaises ont mené un véritable processus de transformation. La dissuasion reste néan­moins une mission prioritaire : si le nombre de SNLE est passé de 6 à 4, et leur taux en patrouille de 3 à au moins 1, la permanence de la posture à la mer et sa crédibilité demeurent des fondements de notre politique de défense et du principe d’autonomie stratégique. La FOST s’est naturellement adaptée à la nouvelle donne géostraté­gique : les armes nucléaires françaises doivent, en pre­mier lieu, servir à dissuader une puissance majeure dotée d’intentions hostiles, mais elles doivent également pou­voir dissuader des puissances régionales dotées d’armes de destruction massive. Pour ce faire, le Prési­dent de la République a révélé, lors de son discours du 19 janvier 2006 à l’île Longue, que le nombre de têtes nucléaires avait été réduit sur certains missiles embar­qués sur SNLE. Les SNLE français se retrouvent bien là au cœur de la politique et de la diplomatie de défense. Les SNA, ainsi d’ailleurs que les autres moyens ASM de la Marine nationale (frégates ASM et avions de patrouille mariti­me), contribuent à la liberté d’action de nos SNLE. Il est en effet primordial, en 2006 comme durant la guerre froide, de s’assurer qu’aucune puissance ne soit en mesu­re de menacer nos SNLE, notamment dans les atterra­ges brestois.

Une évolution majeure tactique dans l’emploi des sous-marins d’attaque a eu lieu au sein de la Marine nationale dans les années 90 : l’intégration des SNA au sein des groupes aéronavals ou d’action maritime. Cette liaison des armes avait certes été envisagée de nom­breuses fois depuis l’invention des sous-marins. Elle s’était toujours traduite par des échecs, tenant à des problèmes de mobilité avec les sous-marins diésels, aux difficultés de transmission des sous-marins, et surtout aux risques de méprise avec des sous-marins ennemis en cas de contact sonar de la force de surface amie. L’amiral Castex affirmait ainsi, dans ses Théories stratégiques, que la liaison entre sous-marins et forces de surface ne pouvait se faire qu’en sacrifiant les facultés de l’un des protagonistes, et qu’il ne voyait pas “que la liaison directe sur le champ de bataille soit une solution heu­reuse de l’action solidaire”. La modernisation Améthyste des SNA français, au début des années 90, permettant de disposer de transmissions par satellite fiables entre le SNA et la force aéronavale, la mise au point de procé­dures et leur mise en pratique au cours de nombreuses sorties d’entraînement associant les bâtiments de la Force d’Action Navale et les SNA permirent de disposer des outils et du savoir-faire permettant de réaliser enfin cette liaison des armes. La première application opéra­tionnelle de ces nouvelles tactiques a été réalisée en 1999 en Adriatique lors de la guerre du Kosovo. Initia­lement prévue pour être déployée en océan Indien, la Task Force (TF) 470, centrée autour du porte-avions Foch et intégrant en son sein conformément à ces nouvelles tactiques le SNA Améthyste, fut déployée en Adriatique en février 1999 alors que commençait la phase critique de la crise au Kosovo. Si le porte-avions constituait la partie visible du dispositif manifestant la détermination française dans cette affaire alors que se déroulaient les négociations à Rambouillet, le SNA constituait les oreilles de la force, recueillant du renseignement discret le long des côtes du Montenegro, en particulier à proxi­mité de Kotor, principale base de la petite flotte yougos­lave. L’intérêt majeur du SNA se fit jour lorsque l’inter­vention alliée fut décidée. Alors que les États-Unis, le Royaume-Uni et l’OTAN dépêchaient des sous-marins en Adriatique, l’organisation de la gestion de l’espace sous-marin dut prendre en compte l’antériorité de la présence française dans la zone. L Améthyste continua donc sa patrouille à proximité de Kotor. Sa présence permit au commandement français d’être informé des tirs de Tomahawks lancés depuis les SNA américains et britanniques. Elle permit surtout de renseigner l’ensem­ble des forces alliées sur les mouvements de la flotte yougoslave dans les Bouches de Kotor, alors que les forces de surface alliées se tenaient à plus de 70 milles nautiques des côtes du Montenegro en raison de la présence de batteries de missiles anti-navires ; à ce titre, la présence d’un SNA français devint un atout majeur dans les mains du commandement français, valorisant grandement la présence française au sein de la coalition. L ’un des objectifs majeurs du SNA français était de renseigner sur un éventuel appareillage des forces yougoslaves (plusieurs patrouilleurs lance-missiles, et surtout un sous-marin réputé opérationnel, le Sava), et le cas échéant d’engager ces forces. La présence d’un sous-marin classique opérationnel dans l’ordre de bataille yougoslave rendait cette surveillance rapprochée d’autant plus importante. Un éventuel appareillage de ce sous-marin aurait, en effet, remis en cause la maîtrise locale de l’Adriatique par les forces alliées et aurait fort probablement contraint les forces aéronavales et les bâtiments transportant les troupes alliées vers l’Albanie à quitter cette mer, le temps de localiser cette menace et de la traiter. Il était donc primordial que le Sava ne pût quitter les bouches de Kotor. Après une remarquable patrouille en zone de guerre de plus de 50 jours, l’Améthyste fut relevée par l’Émeraude, elle-même relevée jusqu’à la fin de la crise par le Saphir. Ces trois sous-marins, patrouillant en zone de guerre, se trouvant au cœur du dispositif naval allié, ont chacun reçu à titre collectif une citation et la croix de guerre.

L’océan Indien est une zone dans laquelle la Marine nationale a toujours affirmé sa présence, avec un dispo­sitif naval sous les ordres de l’amiral commandant les forces navales françaises dans cet océan, Alindien. Les forces sous-marines ont déployé le Saphir en 1992 pour la mission Papang, le Saphir contournant le continent africain par le cap de Bonne-Espérance. Cette première patrouille a été suivie en 1997 par le déploiement de la Perle, franchissant le canal du Suez pour se rendre dans la zone : elle fit escale à Karachi et au Qatar. En raison de l’intérêt stratégique de ce déploiement, le rythme des missions s’est accéléré dans cette partie du monde, en empruntant désormais systématiquement le canal de Suez, qui permet bien évidemment un raccourcissement des délais de transit, et donc une optimisation du temps passé sur zone : Émeraude en 2000 participant à un exercice avec la marine indienne, long déploiement de la Perle (pendant 5 mois) en 2001, déploiement du Rubis et du Saphir intégrés à la TF 473 autour du porte-avions Charles de Gaulle (CDG) durant l’opération Héraclès entre la fin 2001 et l’été 2002, déploiement de l’Améthyste en 2004 avec le groupe du Charles de Gaulle pendant une mission Agapanthe, nouveaux déploiements Agapanthe en 2005 avec l’Émeraude et en 2006 avec le Saphir, déploiements isolés de la Perle en 2005/ 2006 qui a vu la présence du ministre de la Défense au 1er janvier 2006 à bord en mer et en 2006 de l’Émeraude.

Le déploiement de la Perle en océan Indien en 2001, avant les attentats du World Trade Center, est un exemple représentatif de la diplomatie navale où la participation à des exercices avec des marines riveraines et des escales peuvent avoir un impact significatif. Après une escale aux Émirats Arabes Unis, la Perle a participé à des exercices avec une frégate émiratie, afin d’entraî­ner cette marine, inquiète de la présence des sous-marins Kilo iraniens dans la zone, à la lutte ASM. La Perle a ensuite fait des escales remarquées dans trois pays considérées par la diplomatie française comme des pôles de stabilité dans la région avec lesquels la France se doit d’avoir un dialogue stratégique. L’escale de la Perle en Inde à Mumbai (Bombay), à l’occasion du cinquantenaire de l’Indian Navy, a été particulièrement remarquée dans ce pays qui, à la suite des essais nucléaires de 1998, s’était quelque peu retrouvé au ban des nations, du moins pour tous les aspects touchant au nucléaire. La Perle était, en effet, le seul sous-marin étranger, et le seul bâtiment à propulsion nucléaire de cette International Fleet Review. L’escale suivante à Freemantle en Australie, première escale d’un bâtiment français à propulsion nucléaire dans un pays tradition­nellement opposé au nucléaire, surtout lorsqu’il est fran­çais, a permis d’établir de très bons liens avec la marine australienne, qui a réservé au sous-marin français et à son équipage un excellent accueil, alors que les opposi­tions anti-nucléaires ont été de très faible ampleur. Une relève de l’équipage français ayant eu lieu en Australie, le nouvel équipage français a pu participer à un entraî­nement en commun avec deux sous-marins australiens et des frégates australiennes et françaises. À l’issue de ce séjour dans les eaux australiennes, la Perle a transité par le détroit de la Sonde vers Singapour, où elle a fait une escale de plusieurs jours dans la nouvelle base de Shangi, avec le bâtiment atelier Jules-Verne, pour procé­der à quelques travaux d’entretien. Il s’agissait là aussi de la première escale d’un bâtiment à propulsion nucléaire français à Singapour, qui a permis d’ouvrir cette base au Charles de Gaulle qui y a fait escale en 2002, et la valider ainsi comme point d’appui éventuel en cas d’opérations à mener dans cette zone.

L’expérience cumulée lors des déploiements de 1997, 2000 et 2001 a permis de pouvoir réagir dès que la décision a été prise de déployer le groupe du Charles de Gaulle en océan Indien à la suite des attentats du 11 septembre. Depuis 1999, un SNA étant systématique­ment intégré au groupe du porte-avions lors de ses déploiements, le Rubis a appareillé en même temps que le Charles de Gaulle pour la mission Héraclès. Il a lui-même été relevé par le Saphir. Ces deux sous-marins ont ainsi assuré une permanence en océan Indien de plus de 7 mois, et ont participé aux opérations dans le cadre de la guerre contre le terrorisme. Ces opérations consti­tuent le cœur des missions des SNA qui sont déployés dans cette zone depuis 2001 ; ils y tiennent un rôle important et reconnu.

Les relations entre les forces sous-marines fran­çaises et russes ont déjà été mentionnées en première partie de cet article. Elles s’inscrivent dans la lignée de la diplomatie française. Commencées au début de ce siècle, les discussions entre la Marine nationale et la marine russe, et plus particulièrement entre leurs forces sous-marines, se sont traduites dès 2003 par la première interaction entre un SNA français, le Casabianca, et un SNA russe de classe Akula, suivi de la première escale d’un sous-marin nucléaire occidental à Severomorsk du 11 au 16 juillet 2003. L’année suivante, le SNA russe Vepr, accompagné du destroyer Admiral Chabanenko, a été déployé jusqu’au large de Brest où il a eu des interactions avec la frégate Tourville et le SNA Éme­raude, suivies d’une escale à Brest fin septembre 2004, première et à ce jour unique escale d’un SNA russe dans un pays occidental. Une nouvelle escale d’un SNA fran­çais, le Saphir, s’est déroulée à Severomorsk en juillet 2006.

Le contrat prévoyant la vente de deux sous-marins Scorpene au Chili a permis à la Marine nationale de renforcer des liens avec la marine chilienne, et aux forces sous-marines françaises d’en créer avec leurs homo­logues. Mais l’implication la plus importante pour les sous-mariniers français dans le soutien à l’export concer­ne la création de la force sous-marine malaisienne. La Malaisie, qui ne possédait pas de sous-marin, a en effet choisi la Marine nationale comme partenaire et mentor, pour l’aider à créer sa force sous-marine qui sera équipée de deux sous-marins Scorpene. Des contacts avaient été pris dans les années 90 avec ce pays et sa marine, avec le déploiement du sous-marin Psyche en 1995, puis du La Praya en 1998. Afin de former les sous-mariniers malai­siens, un sous-marin classique, désarmé depuis 2000, l’Ouessant, a été réarmé en 2004. Il s’agit là d’une impli­cation majeure pour les forces sous-marines françaises, notamment en termes de ressources humaines.

Dans le domaine du sauvetage sous-marin, la Marine nationale participe aux différents groupes de l’OTAN (SMERWG, dont elle assure depuis peu le secrétariat) et notamment aux exercices Sorbet royal, mais également dans le Pacifique (participation d’obser­vateurs à des exercices). Si la Marine nationale comptait jusqu’à présent sur les moyens de sauvetage collectif alliés (LR5 britannique, DSRV US), elle pourra d’ici peu compter sur un véhicule sous-marin de sauvetage parta­gé avec la Royal Navy et la marine norvégienne, le NSRV (Nato Submarine Rescue Vehicle).

Perspectives

Les années à venir vont donner lieu à deux mouve­ments croisés : déclin des forces sous-marines occiden­tales, et en premier lieu américaines, puisque le rythme de construction des SNA type Virginia ne compensera pas le retrait du service actif des SNA type Los Angeles, et croissance quantitative et qualitative des forces sous-marines asiatiques, en premier lieu indienne et chinoi­se. Dans un monde dans lequel le nombre de crises telles que nous les connaissons aujourd’hui a peu de chance de diminuer, les sous-marins continueront de jouer leur rôle de diplomatie navale discrète tel qu’il a été décrit ci-dessus. Leur importance sera d’autant plus grande qu’ils seront les seuls à pouvoir pleinement bénéficier de la liberté de la mer, les forces de surface pouvant certes bénéficier de cette liberté, mais surveillées par des satellites auxquels un nombre croissant de pays pour­ront avoir accès. À plus long terme, on ne peut exclure, en raison du mouvement croisé concernant les flottes occidentales et asiatiques, que le contrôle des océans par les forces occidentales tel que nous le connaissons actuel­lement ne soit remis en cause, au moins régionalement. Dans ce type de scénario, les sous-marins, singulière­ment à propulsion nucléaire, seront alors, une fois encore, les “combattants navals” les plus adaptés pour réacquérir un contrôle de la mer, ou le dénier à d’éventuels adversaires.

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