Editorial

Par Georges-Henri Soutou, de l’Institut

Les « espaces communs » (maritimes, polaires, spatiaux, électro­magnétiques…) constituent un domaine essentiel des réflexions actuelles des juristes et des politologues. Mais ils sont égale­ment le lieu de rivalités, voire de conflits, et c’est pourquoi les straté­gistes s’y intéressent de plus en plus. L’ISC ne pouvait pas y manquer.

Mais c’est une question fort complexe. La première notion a été en fait celle des espaces libres, non-appropriés et non-appropriables du point de vue du droit international. Le premier concerné a été l’espace maritime. Le droit international est apparu en fait avec la codification de la liberté des mers. Ce n’est que bien plus tard que l’on est passé à la notion, en fait différente, d’« espaces communs », sous-entendu : à l’ensemble de l’humanité.

Les années 1960-1970 ont vu en effet le développement de la notion d’« espaces communs » en droit international. C’était dans l’esprit du temps : c’était toute la philosophie mondialiste de Teilhard de Chardin[1], dont on sous-estime la considérable influence, c’était l’esprit de Vatican II, celui aussi de l’ONU. Le traité de l’Antarctique de 1959, le traité de l’Espace en 1967 définissaient des espaces communs à tous les États, non-appropriables.

À partir des années 1990 ce courant fut encore renforcé par les thèses post-étatiques et post-nationales[2]. Les frontières étaient dépas­sées par les forces transnationales (économiques, culturelles, reli­gieuses…) et les souverainetés nationales étaient appelées à se dissou­dre à terme dans une gouvernance mondiale. Tous les espaces auraient été alors communs.

Mais il y avait certains garde-fous. Concrètement on était en présence, jusqu’à tout récemment, d’un quasi-monopole occidental sur les techniques et moyens nécessaires pour l’exploitation des espaces communs, du fonds des océans à l’espace : c’était certes une mondia­lisation, mais occidentalo-centrée, donc acceptable, voire utilisable, du point de vue des grands États occidentaux. La communauté des espaces restait théorique, dans la pratique ils resteraient exploités et contrôlés par les Occidentaux et d’abord les États-Unis.

Ça a commencé à changer à partir du président Reagan et du refus américain de ratifier la convention de Montego Bay de 1982 sur le droit de la mer et des fonds marins, quand certains à Washington se demandèrent si, malgré tout, les organismes internationaux n’allaient pas brider désormais la liberté d’action américaine, et s’il ne valait pas mieux revenir à l’unilatéralisme.

Et désormais, on assiste à des tendances à l’appropriation des espaces dits communs, et à la repossession compétitive du monde. Les espaces communs sont devenus un terrain de rivalités et d’affronte­ments. La Stratégie reprend donc ses droits.

C’est tout cela que nous avons pu explorer au colloque de Toulon de 2018, grâce aux organisateurs et aux intervenants, que je remercie au nom de l’ISC, et grâce à l’hospitalité de la Marine natio­nale, et en particulier grâce au commandant en chef pour la Méditer­ranée, le vice-amiral d’escadre Charles-Henri du Ché[3], ainsi qu’au soutien de nos amis toulonnais, en particulier de la FMES.

Et de notre regretté grand ami, Olivier Boré de Loisy, vice-président de l’ISC, qui s’était comme toujours dépensé sans compter pour l’organisation et le succès de ce colloque, et nous avait reçu chez lui, lors d’une soirée que les participants n’oublieront jamais.

 

[1]        Henri de Lubac, SJ, La Pensée religieuse du Père Teilhard de Chardin, Aubier, 1962 ; Jean-Jacques Antier, Pierre Teilhard de Chardin ou la force de l’amour, Presses de la Renaissance, 2012.

[2]        Bertrand Badie, Un monde sans souveraineté, Fayard, 1999.

[3]        Cf. son avant-propos à la RDN de l’été 2019, « La Méditerranée stratégique. Laboratoire de la mondialisation ? ».

Publication de Les études stratégiques en France sous la Ve République, de Matthieu Chillaud

Mis en avant

Chargé de recherche à l’ISC, Matthieu Chillaud vient de publier Les études stratégiques en France sous la Ve République. Approche historiographique et analyse prosopographique. Il offre ainsi la continuation des travaux d’Hervé Coutau-Bégarie dans ce champ.

Sa table des matières peut être consultée ici, l’ouvrage pouvant être commandé sur le site de l’éditeur.