En bref

Mis en avant

L’Institut poursuit ses travaux, comme en témoigne la parution du n°120 de Stratégique, en partenariat avec l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale. Son sommaire ainsi que l’éditorial de Georges-Henri Soutou sont accessibles en ligne.

Notons par ailleurs que ce dernier a dirigé, avec Jean-Baechler Le retour du nucléaire militaire aux Editions Hermann. Deux autres numéros de Stratégique sont par ailleurs en préparation, et seront publiés avant la fin de l’année.

Editorial

Par Georges-Henri SOUTOU

En partenariat avec l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale, que nous remercions, tout particulièrement en la personne du Général Destremau et du Professeur Jean-Jacques Roche, Stratégique propose à ses lecteurs un « tour du monde géostratégique », organisé par le Professeur Martin Motte. On remarquera que le style est différent de celui de nos numéros habituels : des articles plus courts, très actuels et couvrant l’essentiel de la Planète. Car l’exercice est différent : il consiste à faire le point dans un monde en bouleversement accéléré. Il ne s’agit pas du tout d’abandonner la vocation théorique de la Revue, mais d’appliquer les résultats de nos réflexions à une situation de crise évolutive et urgente, fort éloignée de l’optimisme du début des années 1990.

La géostratégie consiste à prendre en compte les données lourdes, permanentes ou de long terme, comme la géographie, la démographie, les matières premières, etc., et à étudier leur incidence sur la dialectique des volontés à l’œuvre dans le domaine international, que ce soit en temps de paix, en temps de guerre ou dans les entre-deux qui désormais se multiplient. Elle complète, à partir de son propre éclairage, les approches de la politologie, de l’étude des relations internationales, de la stratégie. La géostratégie ainsi définie est un domaine complexe, délicat, mais sérieux et qui ne souffre pas le bavardage. C’est une approche essentielle, mais bien sûr non exclusive, pour l’analyse des situations et la prise de décision.

Il ne faut pas la confondre avec la géopolitique, dont on n’a pas toujours fait bon usage, et qui croit voire des déterminismes univoques là où la géostratégie relève de simples conditions ambiantes, des orientations, en interaction les unes avec les autres comme avec les partenaires du jeu international, mais pas des vocations historiques ou des « destinées manifestes ».

Il est cependant un aspect de la géopolitique (probablement le seul vraiment utile) que la stratégie doit prendre en compte : c’est l’étude des représentations que se font les acteurs de la situation de leur pays dans son environnement et dans le monde. La Russie est-elle européenne ou eurasiatique ? Le débat n’a pas cessé depuis Pierre le Grand. Le Royaume-Uni restera-t-il en Europe ou regagnera-t-il le Grand Large ? Churchill répondait clairement en 1946 en affirmant que Londres choisirait toujours le Grand Large, et c’est tout le sens du débat actuel en Grande-Bretagne. Comment se voient les Britanniques ? Comme des Européens, ou comme les ressortissants d’une ancienne puissance impériale à vocation désormais mondiale ? Il est clair que la réponse qui sera finalement apportée à ce débat conditionnera la géostratégie britannique, de l’Europe et de la Méditerranée à l’Atlantique et à l’Asie.

Autre exemple classique, celui de l’Allemagne qui, depuis le XIXe siècle, hésite entre une orientation continentale, une orientation mondiale ou une politique tendant à concilier les deux, des institutions européennes à l’ONU, sans oublier les transformations, délocalisations et relocalisations de son industrie. Dans tout cela entrent en compte, bien sûr, des intérêts et des réalités, mais aussi des perceptions et des visions du monde. Après tout, un pays par ailleurs comparable, comme la France, a des représentations et des orientations géostratégiques fort différentes de celles de l’Allemagne.

Qui ne comprend par ailleurs, en jetant un simple coup d’œil à des cartes relevant les nombreuses et intéressantes frontières de pays comme la Turquie ou l’Iran, que ceux-ci sont bien obligés de faire de la géostratégie ?

Tout cela est complexe, mais il faut parfois s’abstraire de ce que Max Weber appelait la « pestilence méthodologique » et expliquer les choses de façon à ce que le décideur puisse non seulement comprendre la situation, mais trancher. Donc aller ad rem. Au fond, c’est le rôle de l’IHEDN et de ses Associations, dans leur travail de formation des cadres du pays aux questions de défense.

Le vice-président de l’ISC, Olivier Boré de Loisy, globe-trotter et polyglotte, était passionné par ces questions. Très malheureusement, il nous a quittés il y a trois mois. Que ce numéro soit aussi un hommage à ce grand ami de l’ISC, qui, avec sa vaste culture et son dynamisme chaleureux, a toujours apporté à notre Institut une collaboration essentielle. Que sa famille trouve ici l’expression de nos regrets et de toute notre sympathie.