Techno guérilla et guerre hybride. Le pire des deux mondes

Joseph Henrotin

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Table des matières

Table des illustrations
Glossaire des abréviations

Avant-propos

Introduction

Guerres rêvées et guerres réelles
Appréhender la guerre complexe
Penser les techno-guérillas

Chapitre 1. Guerre hybride et techno-guérilla : une première approche

La dynamique du caractère des conflits

L’instabilité de la guerre irrégulière
La porosité des conceptions régulières et irrégulières de la guerre
Stratégie des moyens et guerre régulière : de quelques mythes
La guerre régulière : rapide et décisive ?

Les formes de l’hybridation

Variations autour d’un concept
Définir la guerre hybride
Les racines de la guerre hybride : la remise en question des hiérarchies
La souplesse et l’adaptation comme facteur catalyseur
La mise en ordre des forces
Les variétés de l’hybridation et leurs dynamiques

Chapitre 2. Généalogie de la techno-guérilla

De Brossollet à Afheldt, à l’origine des concepts de techno-guérilla

Brossollet : l’école française
Horst Afheldt : les prémices de l’école allemande

La mise en pratique stratégique : la mécanique conceptuelle

Le rapport à l’espace et au temps
La question défensive
Les prémices de la mutation : les limites de la NOD et leur dépassement

Chapitre 3. Combat hybride et stratégie des moyens

Stratégie des moyens matériels

Les rapports à la technologie
Les briques technologiques : le brouillage des catégorisations
Formes d’appropriations technologiques

Les rationalités à l’œuvre

Efficacité militaire Vs. épuisement politique
Impacts chronostratégiques de l’hybridation technologique
Les forces fondamentales des systèmes hybrides
La guerre hybride dans la généalogie de la guerre

Chapitre 4. Techno-guérilla et guerre hybride dans les opérations terrestres

Les entités non-étatiques et la guerre hybride terrestre

Le Hezbollah ou l’organisation parfaite de la guerre hybride
Les cartels mexicains : l’art de la montée en puissance
A la limite de l’armée étatique : l’ELPS sahraouie
Le cas de l’Etat Islamique
Montée en puissance des acteurs non-étatiques hybrides

Les entités étatiques et la guerre hybride terrestre

Le cas chinois : de la dissuasion populaire à une armée hybride
La Yougoslavie de Tito
Vers des forces terrestres hybrides ?

Faire coexister une force régulière et une irrégulière : le combat couplé

La permanence historique du combat couplé
La théorie du combat couplé
Le combat couplé, mode de combat principal des forces occidentales ?
Un déterminisme de l’hybridation ?

Chapitre 5. Techno-guérilla et guerre hybride dans les opérations navales

Les entités non-étatiques et la guerre hybride navale

Le Hezbollah : casser un blocus
Le LTTE : une stratégie quasi-étatique

Les entités étatiques et la guerre hybride navale

La Jeune Ecole comme précurseur ?
Le cas chinois : une hybridation délibérée
Le cas iranien et nord-coréen : une hybridation contrainte par l’environnement international

Mettre en place des marines hybrides ?

Opérations contre-hybrides : le cas de la marine mexicaine
La question de la double flotte
La question de la projetabilité des forces de techno-guérilla navale

Chapitre 6. Techno-guérilla et guerre hybride dans les opérations aérospatiales

Les entités non-étatiques et la guerre hybride aérienne

Les Air Tigers, modèle abouti de stratégie aérienne hybride
La menace des MANPADS
Une dissuasion hybride par roquettes interposées ?

Les entités étatiques et la guerre hybride aérienne

Le high/low-mix
L’abandon capacitaire comme démonstration d’une contre-stratégie aérienne
Dronisation et utilisation de drones
Des missiles de croisière hybrides ?

Chapitre 7. Guerre hybride et armements non-conventionnels

Capacités étatiques et guerre hybride

Permanence de la guerre chimique
L’art de la guerre chimique

Guerre chimique et combattants irréguliers

Les modes d’action
Relativisation de l’emploi stratégique, facilitation de l’emploi tactique ?

Chapitre 8. Des opérations informationnelles aux actions globales

Guerre de l’information et mobilisation

La diffusion de l’agir réticulaire
Les opérations médiatiques
Influencer les perceptions : de Med-TV à Al Manar

Les mutations du C5I

Les mutations du commandement et du contrôle
Cyber-opérations hybrides

Conclusion

L’enjeu de la guerre contre-irrégulière
Combattre des adversaires hybrides

Bibliographie raisonnée

Ouvrages et monographies
Articles

Index

Introduction générale. Surprise stratégique, surprise en stratégie

Par Jean-Philippe Baulon 

A chaque livre blanc sa surprise. Trois documents se sont succédés ces vingt dernières années pour énoncer les principes de la politique de défense de la France – un rythme qui tranche avec la remarquable longévité du premier d’entre eux, rédigé en 1972 sur la base de choix opérés dans les années 1960 – et chacun a été justifié par des transformations soudaines, inattendues, de l’environnement interna­tional, facteurs d’instabilité et d’incertitudes. En 1994, la fin de la bipolarité et la disparition d’une menace directe aux frontières du pays s’accompagnaient du retour de la guerre en Europe. En 2008, l’émer­gence d’un terrorisme capable de frapper puissamment, au cœur de sociétés occidentales vulnérables, contribuait à justifier une insistance accrue sur les capacités d’anticipation. En 2013, il fallait bien constater que les révolutions arabes de 2011 faisaient entrer les États situés à la périphérie méridionale de l’Europe dans une période de bouleverse­ments profonds à l’issue incertaine.Mais la surprise désigne-t-elle simplement une transformation inattendue de l’environnement international ? Oui, si l’on retient une appréciation large de la stratégie, comme champ où s’articulent le politique et le militaire. Non, si l’on revient à son essence, c’est-à-dire à la stratégie comme discipline vouée à l’étude de la confrontation des volontés, conformément à la définition d’Hervé Coutau-Bégarie, elle-même dérivée d’une expression forgée par le général Beaufre : “La stratégie est la dialectique des intelligences, dans un milieu conflictuel, fondée sur l’utilisation ou la menace d’utilisation de la force à des fins politiques[1]. La surprise en stratégie constitue alors la recherche d’un avantage dans un conflit, un avantage si possible décisif qui débouche sur une rupture pour approcher la victoire. En infligeant un choc à l’adversaire, elle lui ôte l’initiative et le contraint en urgence, sur le fil, à modifier son dispositif comme à réviser ses plans. La surprise, à ce titre, est incontournable en stratégie ; elle en constitue l’un des principes. On ajoutera même que, pour un belligérant, l’importance de ce principe croît avec la faiblesse de ses moyens : une manière de compenser un rapport de force défavorable est justement de recourir à la surprise, en créant par exemple localement et brièvement des situations inattendues de supériorité.

Il est étonnant que la surprise n’ait inspiré qu’une littérature limitée en langue française, une situation que l’on peut opposer au cas anglo-saxon et, plus particulièrement à celui des États-Unis où l’écho de Pearl Harbor n’a jamais cessé de résonner, du célèbre ouvrage de Roberta Wohlstetter aux récentes interprétations sur l’incapacité des services américains à anticiper les attentats du 11 septembre. Hervé Coutau-Bégarie a bien entendu présenté la notion et ses enjeux dans les éditions de son traité qui se sont succédées depuis 1999. Le général Georgelin, par des interventions remarquées à la fin des années 2000, a ramené la surprise au centre du débat stratégique. Corentin Brustlein, en 2008, a publié sur le sujet une analyse dense et des plus stimulantes grâce à une maîtrise ferme de la littérature en langue anglaise[2]. Plu­sieurs travaux historiques ont aussi fourni de brillantes études de cas sur Pearl Harbor, l’offensive du Têt ou la guerre du Kippour[3]. Pour finir, la question de la surprise a alimenté les échanges dans la blogos­phère consacrée aux questions de défense et à la stratégie, une blogos­phère foisonnante et de qualité dont certains participants éminents ont accepté de contribuer à ce numéro 106 de la revue. Car, pour sa part, Stratégique n’avait pas encore apporté sa pierre à l’édifice en consa­crant une de ses livraisons à la surprise. Mais le présent dossier ne comble pas seulement un manque dans la liste d’ores et déjà substan­tielle des thèmes traités dans la revue, depuis sa reprise par l’Institut de Stratégie Comparée en 1995. En premier lieu, il souhaite rappeler des constats désormais solides. Ensuite, il entend dégager de nouvelles perspectives de réflexion.

Au chapitre des acquis, il est tout d’abord possible de rappeler deux points majeurs sur les éléments qui déterminent la surprise. La surprise stratégique résulte d’une intention et nécessite des préparatifs, des mesures de secret, voire – et c’est même là que se joue la réali­sation de l’effet attendu – des manœuvres de déception destinées à tromper l’adversaire. Ceci s’accompagne évidemment chez la victime de défaillances du système de renseignement, lesquelles se vérifient souvent moins dans la collecte du renseignement que dans le travail ultérieur d’analyse et d’exploitation[4]. Des anticipations limitées ou erronées résultent de trois types de facteurs qui peuvent se combiner : un facteur technique (l’insuffisance du système de collecte des infor­mations), un facteur bureaucratique (une organisation déficiente de l’appareil de renseignement : cloisonnement, compétition, manque d’accès au décideur) et un facteur doctrinal voire culturel (le poids d’un système de représentations empêchant d’étudier tout l’éventail des possibles) ; notons que des travaux récents sur Pearl Harbor et la guerre du Kippour invitent à réévaluer vigoureusement le poids de ce dernier facteur[5].

Ensuite, le terme de surprise désigne une grande diversité de situations. Car la surprise est préparée et subie à tous les niveaux du conflit. On la repère donc à l’échelle stratégique, mais aussi à l’échelle opérative et à l’échelle tactique. En outre, la surprise est de nature différente selon le ou les éléments sur lesquels s’appuie celui qui la prépare : elle peut ainsi être technique, géographique, temporelle ou doctrinale[6]. L’ennemi, autrement dit, n’agit pas avec les moyens qui lui étaient attribués, sur le lieu où on l’attendait, au jour qui était prévu et selon les principes qu’on lui connaissait. Ces vérités marquées au coin du bon sens, on le sait, n’empêchèrent pas le haut commandement français de frôler la catastrophe en septembre 1914, après le contourne­ment de son dispositif grâce au mouvement réalisé par les armées allemandes en Belgique, ni de sombrer en mai-juin 1940 après la percée de la Wehrmacht dans les Ardennes.

Enfin, et c’est peut-être le plus important, la surprise détermine rarement la victoire. La victime d’une surprise peut ainsi absorber le choc, modifier en hâte son dispositif et ses plans pour manœuvrer en défensive, se rétablir, infliger à l’adversaire un coup d’arrêt puis mener une contre-offensive. De la bataille de la Marne en septembre 1914 à la traversée du canal de Suez par Tsahal en octobre 1973, les exemples de rétablissement au niveau opératif ne manquent pas. Quant au succès d’une opération menée par surprise, il débouche à l’occasion sur une situation stratégique très défavorable. Par exemple, l’attaque de Pearl Harbor est une indéniable victoire japonaise, obtenue grâce à des plans audacieux et à des préparatifs méticuleux, mais elle ne prive les États-Unis de l’initiative militaire que durant quelques mois ; dès mai-juin 1942, les Japonais sont arrêtés dans la mer de Corail et à Midway. Surtout, l’entrée des États-Unis dans le conflit déclenche la mobilisa­tion de l’énorme potentiel industriel américain au service de l’effort de guerre, cause d’une supériorité matérielle écrasante et au final détermi­nante. Inversement, une opération militaire menée par surprise peut tourner au désastre militaire tout en se révélant être un succès straté­gique, comme l’illustre la bataille du Têt dont le Viêt-Cong sort certes laminé mais non sans voir obtenu un basculement définitif de l’opinion américaine contre la guerre du Viêt-nam[7].

Ces problématiques de la surprise stratégique, les contributions à ce dossier ont l’ambition d’en approfondir la compréhension en suivant quatre axes. 1) Une approche générale est proposée par Georges-Henri Soutou et Corentin Brustlein qui analysent les problèmes, l’un de la surprise politico-diplomatique, l’autre de l’impact de l’innovation. 2) Suit une étude par milieu, Martin Motte posant la question de la sur­prise dans la stratégie navale, à travers le cas des sous-marins dans la Grande Guerre, et Jérôme de Lespinois abordant le domaine de la stratégie aérienne. 3) Les spécificités de la surprise dans les conflits non conventionnels sont traitées par Jean-Philippe Baulon, qui évalue la place de la surprise dans la dissuasion nucléaire, Stéphane Mantoux, qui en montre l’importance dans les conflits irréguliers à partir de l’offensive du Têt, et Olivier Kempf, qui propose une analyse sur la cyberstratégie. 4) Enfin, les enjeux de l’indispensable préparation à affronter la surprise, autrement dit de la résilience et de la prospective, sont soulevés par Joseph Henrotin et Fabrice Roubelat.

Au travers de ces contributions, on pourra se convaincre que penser la surprise stratégique ne se réduit ni à décrire l’incertitude, consubstantielle à l’activité militaire et aux évolutions de l’environne­ment international, ni à rechercher la clé pour ainsi dire infaillible du succès des entreprises militaires ou diplomatiques. Il s’agit plutôt d’envisager comment employer raisonnablement les forces disponibles – à des fins d’action ou de dissuasion, maintenir la sûreté de son dispositif et la sécurité de la nation, obtenir l’initiative et conserver la plus grande liberté d’action possible. En somme, dans un monde où – exception faite de l’Union européenne – les rapports de force restent déterminants, penser la surprise revient non seulement à définir les moyens nécessaires pour anticiper et se protéger, mais aussi à s’interro­ger sur l’opportunité de maintenir une volonté de peser.


[1] Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, Economica, 2011, 7e éd., p. 78.

[2] Corentin Brustlein, La Surprise stratégique. De la notion aux implications, Focus stratégique n° 10, Paris, IFRI, 2008.

[3] Hélène Harter, Pearl Harbor. 7 décembre 1941, Paris, Tallandier, 2011 ; Stéphane Mantoux, L’Offensive du Têt : 30 janvier-mai 1968, Paris, Tallandier, 2013 ; Marius Schattner et Frédérique Schillo, La Guerre du Kippour n’aura pas lieu. Comment Israël s’est fait surprendre, Waterloo, André Versaille éditeur, 2013 ; Pierre Razoux, La Guerre israélo-arabe d’octobre 1973. Une nouvelle donne militaire au Proche-Orient, Paris, Economica, 1999.

[4] Georges-Henri Soutou, “La stratégie du renseignement”, Stratégique, n° 105, janvier 2014, pp. 21-40.

[5] Lire aussi l’article de Martin Motte dans ce dossier : “Une surprenante surprise : les U-Boote dans la Grande Guerre”, pp. 45-60.

[6] Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, Economica, 2011, pp. 414-415.

[7] Lire l’article de Stéphane Mantoux dans ce dossier : “L’offensive du Têt : la surprise au service d’un choc stratégique”, pp. 95-110.

Éditorial. Surprise et stratégie

Par Georges-Henri Soutou

Les stratèges soviétiques considéraient la surprise comme un principe essentiel de la guerre[1]. La dure expérience de juin 1941 et, durant la Guerre froide, l’obsession d’une attaque nucléaire soudaine et décapitante expliquent cette orientation. Mais Clausewitz lui-même avait consacré le chapitre IX de De la guerre à “La surprise”[2]. Pour lui la surprise n’était pas seulement le moyen, et au fond le seul moyen, d’acquérir “la supériorité sur un point décisif”, mais il fallait “aussi la considérer comme un principe autonome” : il ne s’agit pas simplement de “coups de main” tactiques, il s’agit “de surprendre l’ennemi par les mesures générales que l’on prend, et surtout par la manière de distribuer les forces”. La surprise est donc consubstantiellement liée à l’économie des forces et à la concentration des efforts, c’est un principe stratégique essentiel, pas simplement un complément souhaitable dans un plan d’opérations. Et il est valable au niveau de la stratégie générale et au niveau opératif.

En même temps, insiste Clausewitz, il ne s’agit pas de surpren­dre l’adversaire n’importe comment : la surprise s’inscrit dans la manœuvre générale et dans le rapport des forces. Une surprise “erronée” aboutira à une catastrophe, car l’adversaire pourra la retour­ner. Mais la surprise peut aussi renverser le cours des choses, en désarçonnant le plus fort. Car ce qui compte avant tout dans la surprise ce sont ses “effets moraux”, le plus faible parvenant à transformer la situation à son profit et le plus fort n’ayant pas forcément le temps de réagir convenablement. La surprise est plus facile à réaliser par l’assaillant, car il dispose d’une plus grande liberté d’action, mais le défenseur peut aussi réaliser la surprise. Ce sera la plus efficace qui l’emportera. Parlera-t-on du pouvoir égalisateur de la surprise ?

Il y a différents domaines de la surprise, que ce numéro de Stratégique distingue : surprise technique, surprise tactique, surprise stratégique. Parfois les trois niveaux se conjuguent ; par exemple quand J. F. C. Fuller planifie une grande offensive blindée pour 1919, à propos de la théorisation de laquelle il se montre parfaitement conscient de l’interaction, dans ce cas précis, des trois niveaux[3].

Il y a également des surprises diplomatiques, ou politiques, dont la nature est peut-être différente, car, on va le voir, elles sont beaucoup moins souvent positives (du point de vue des “effets recherchés”) que les différentes formes de la surprise militaro-stratégique. En effet elles rendent en général plus difficile le retour à un ordre international stable, elles aggravent les tensions, elles rendent souvent la guerre inévitable (on pense au pacte germano-soviétique d’août 1939). Mais il y a eu des surprises efficaces (en fait fort bien préparées en amont…) comme le voyage de Nixon à Pékin en 1972.

La surprise est parfois autosuggérée, elle ne découle pas tant du génie de celui qui surprend que du manque de jugement de celui qui est surpris. On pense aux Ardennes en 1940, à Pearl Harbor ou à l’attaque de l’URSS en 1941 (que tous les diplomates soviétiques en poste à Moscou pouvaient voir venir : sans parler des allusions en privé des responsables allemands depuis la fin avril à de nombreux membres du corps diplomatique, il suffisait de se rendre dans l’une des gares berli­noises à travers lesquelles passaient, en fonction de l’organisation du réseau ferré de la ville, les trains de troupes et de matériels vers l’Est, ou même de contempler les colonnes qui parcouraient les avenues de la capitale du Reich…)[4]. Mais, à partir de sa vision idéologique, Staline était persuadé que toutes les indications, y compris les avertissements venus de Londres, étaient autant de pièges du “monde capitaliste” destinés à pousser l’URSS à la guerre et à l’autodestruction.

Il faudrait d’ailleurs peut-être distinguer entre surprise radicale et simple étonnement, lorsque l’hypothèse qui se confirme a été envisagée mais non retenue car jugée irréalisable ou improbable (par exemple une offensive à travers les Ardennes en 1940). Mais dans la réalité des choses, et quelles que soient les hypothèses des états-majors, il y a surprise quand on n’est pas préparé au moment où se déclenche l’opération. Suivons ici Littré. À sa femme le trouvant en pleine action offensive avec leur servante, et qui lui disait : “mon ami, je suis sur­prise”, Littré répondit : “mon amie, c’est moi qui suis surpris, vous, vous êtes étonnée”.

La surprise est par essence imprévisible. En même temps il faut s’y préparer, matériellement et intellectuellement, c’est tout le para­doxe. Le général Jean-Louis Georgelin, qui a tant insisté sur cette notion lors de son temps comme CEMA, a bien voulu donner à Stratégique une interview passionnante et stimulante. Qu’il en soit ici beaucoup remercié.

L’actualité lui donne raison. Trotsky, au début de 1918, lorsque la direction bolchevique était gravement divisée sur la question de savoir s’il fallait conclure tout de suite avec les Allemands une paix très lourde mais qui permettrait de sauver le nouveau régime, ou au con­traire s’il fallait réagir face au Reich victorieux en suscitant la révo­lution dans toute l’Europe, avait inventé le concept de “ni guerre, ni paix”. On cesserait de se battre, on reculerait, tout en poursuivant les négociations, mais sans conclure, on “manœuvrerait avec des mots”, en espérant prolonger cette situation ambigüe jusqu’au moment où une révolution européenne se déclencherait[5].

C’était une stratégie défensive qui, face à la puissance et à la détermination du Reich, ne pouvait qu’échouer, ce dont le traité de Brest-Litovsk en mars 1918 prit acte. Mais avec les affaires de Crimée et d’Ukraine nous assistons actuellement à une renaissance offensive de la stratégie de “ni guerre, ni paix”, avec des troupes dont “on ne peut pas prouver l’origine”, pour reprendre la formule de M. Poutine. C’est ce que l’on pourrait appeler la “stratégie du flou”, concept dont je suggère l’approfondissement…

Et cela dans un contexte politique extraordinairement mouvant et manipulé de main de maître, mettant les Occidentaux au défi d’assumer toutes les contradictions et de leurs concepts juridiques, et de leur politique depuis les années 1990. En face, il est insuffisant de parler de surprise : “sidération” paraît un terme plus approprié. Alors pourtant que les bases théoriques, stratégiques, militaires et énergétiques de la nouvelle politique russe étaient clairement posées par certains experts depuis 2013 au moins[6]. Quos vult perdere, Jupiter dementat prius…



[1] Harriet Fast Scott et William F. Scott, The Armed Forces of the USSR, Boulder, Westview Press, 1981, p. 89.

[2] Les Éditions de Minuit, 1955, pp. 207-211.

[3] Olivier Entraygues, Le Stratège oublié. J. F. C. Fuller 1913-1933, Brèches Editions, 2012, pp. 139-140 et 241 ss.

[4] Cf. le journal de Léonardo Simoni, alors en poste à l’ambassade d’Italie à Berlin, Berlin ambassade d’Italie, Robert Laffont, 1947, pp. 258 ss.

[5] Edward Hallett Carr, The Bolshevik Revolution 1917-1923, vol. III, Londres, Macmillan, 1953, pp. 33 ss.

[6] Volker Pabst, “Putins Siegeszug”, Neue Zürcher Zeitung, 28 décembre 2013 ; Marina Glamotchak, L’enjeu énergétique dans les Balkans. Stratégie russe et sécurité européenne, Éditions Technip, 2013. Et un passionnant et prémonitoire “policy game” de la Fondation Körber à Berlin, les 3 et 4 mai 2013 : Crisis Management in Eastern Europe ; quatre équipes nationales (RFA, Russie, Pologne, États-Unis) “jouaient” la possibilité d’une grave crise à propos de l’Ukraine…