Éditorial. Surprise et stratégie

Par Georges-Henri Soutou

Les stratèges soviétiques considéraient la surprise comme un principe essentiel de la guerre[1]. La dure expérience de juin 1941 et, durant la Guerre froide, l’obsession d’une attaque nucléaire soudaine et décapitante expliquent cette orientation. Mais Clausewitz lui-même avait consacré le chapitre IX de De la guerre à “La surprise”[2]. Pour lui la surprise n’était pas seulement le moyen, et au fond le seul moyen, d’acquérir “la supériorité sur un point décisif”, mais il fallait “aussi la considérer comme un principe autonome” : il ne s’agit pas simplement de “coups de main” tactiques, il s’agit “de surprendre l’ennemi par les mesures générales que l’on prend, et surtout par la manière de distribuer les forces”. La surprise est donc consubstantiellement liée à l’économie des forces et à la concentration des efforts, c’est un principe stratégique essentiel, pas simplement un complément souhaitable dans un plan d’opérations. Et il est valable au niveau de la stratégie générale et au niveau opératif.

En même temps, insiste Clausewitz, il ne s’agit pas de surpren­dre l’adversaire n’importe comment : la surprise s’inscrit dans la manœuvre générale et dans le rapport des forces. Une surprise “erronée” aboutira à une catastrophe, car l’adversaire pourra la retour­ner. Mais la surprise peut aussi renverser le cours des choses, en désarçonnant le plus fort. Car ce qui compte avant tout dans la surprise ce sont ses “effets moraux”, le plus faible parvenant à transformer la situation à son profit et le plus fort n’ayant pas forcément le temps de réagir convenablement. La surprise est plus facile à réaliser par l’assaillant, car il dispose d’une plus grande liberté d’action, mais le défenseur peut aussi réaliser la surprise. Ce sera la plus efficace qui l’emportera. Parlera-t-on du pouvoir égalisateur de la surprise ?

Il y a différents domaines de la surprise, que ce numéro de Stratégique distingue : surprise technique, surprise tactique, surprise stratégique. Parfois les trois niveaux se conjuguent ; par exemple quand J. F. C. Fuller planifie une grande offensive blindée pour 1919, à propos de la théorisation de laquelle il se montre parfaitement conscient de l’interaction, dans ce cas précis, des trois niveaux[3].

Il y a également des surprises diplomatiques, ou politiques, dont la nature est peut-être différente, car, on va le voir, elles sont beaucoup moins souvent positives (du point de vue des “effets recherchés”) que les différentes formes de la surprise militaro-stratégique. En effet elles rendent en général plus difficile le retour à un ordre international stable, elles aggravent les tensions, elles rendent souvent la guerre inévitable (on pense au pacte germano-soviétique d’août 1939). Mais il y a eu des surprises efficaces (en fait fort bien préparées en amont…) comme le voyage de Nixon à Pékin en 1972.

La surprise est parfois autosuggérée, elle ne découle pas tant du génie de celui qui surprend que du manque de jugement de celui qui est surpris. On pense aux Ardennes en 1940, à Pearl Harbor ou à l’attaque de l’URSS en 1941 (que tous les diplomates soviétiques en poste à Moscou pouvaient voir venir : sans parler des allusions en privé des responsables allemands depuis la fin avril à de nombreux membres du corps diplomatique, il suffisait de se rendre dans l’une des gares berli­noises à travers lesquelles passaient, en fonction de l’organisation du réseau ferré de la ville, les trains de troupes et de matériels vers l’Est, ou même de contempler les colonnes qui parcouraient les avenues de la capitale du Reich…)[4]. Mais, à partir de sa vision idéologique, Staline était persuadé que toutes les indications, y compris les avertissements venus de Londres, étaient autant de pièges du “monde capitaliste” destinés à pousser l’URSS à la guerre et à l’autodestruction.

Il faudrait d’ailleurs peut-être distinguer entre surprise radicale et simple étonnement, lorsque l’hypothèse qui se confirme a été envisagée mais non retenue car jugée irréalisable ou improbable (par exemple une offensive à travers les Ardennes en 1940). Mais dans la réalité des choses, et quelles que soient les hypothèses des états-majors, il y a surprise quand on n’est pas préparé au moment où se déclenche l’opération. Suivons ici Littré. À sa femme le trouvant en pleine action offensive avec leur servante, et qui lui disait : “mon ami, je suis sur­prise”, Littré répondit : “mon amie, c’est moi qui suis surpris, vous, vous êtes étonnée”.

La surprise est par essence imprévisible. En même temps il faut s’y préparer, matériellement et intellectuellement, c’est tout le para­doxe. Le général Jean-Louis Georgelin, qui a tant insisté sur cette notion lors de son temps comme CEMA, a bien voulu donner à Stratégique une interview passionnante et stimulante. Qu’il en soit ici beaucoup remercié.

L’actualité lui donne raison. Trotsky, au début de 1918, lorsque la direction bolchevique était gravement divisée sur la question de savoir s’il fallait conclure tout de suite avec les Allemands une paix très lourde mais qui permettrait de sauver le nouveau régime, ou au con­traire s’il fallait réagir face au Reich victorieux en suscitant la révo­lution dans toute l’Europe, avait inventé le concept de “ni guerre, ni paix”. On cesserait de se battre, on reculerait, tout en poursuivant les négociations, mais sans conclure, on “manœuvrerait avec des mots”, en espérant prolonger cette situation ambigüe jusqu’au moment où une révolution européenne se déclencherait[5].

C’était une stratégie défensive qui, face à la puissance et à la détermination du Reich, ne pouvait qu’échouer, ce dont le traité de Brest-Litovsk en mars 1918 prit acte. Mais avec les affaires de Crimée et d’Ukraine nous assistons actuellement à une renaissance offensive de la stratégie de “ni guerre, ni paix”, avec des troupes dont “on ne peut pas prouver l’origine”, pour reprendre la formule de M. Poutine. C’est ce que l’on pourrait appeler la “stratégie du flou”, concept dont je suggère l’approfondissement…

Et cela dans un contexte politique extraordinairement mouvant et manipulé de main de maître, mettant les Occidentaux au défi d’assumer toutes les contradictions et de leurs concepts juridiques, et de leur politique depuis les années 1990. En face, il est insuffisant de parler de surprise : “sidération” paraît un terme plus approprié. Alors pourtant que les bases théoriques, stratégiques, militaires et énergétiques de la nouvelle politique russe étaient clairement posées par certains experts depuis 2013 au moins[6]. Quos vult perdere, Jupiter dementat prius…



[1] Harriet Fast Scott et William F. Scott, The Armed Forces of the USSR, Boulder, Westview Press, 1981, p. 89.

[2] Les Éditions de Minuit, 1955, pp. 207-211.

[3] Olivier Entraygues, Le Stratège oublié. J. F. C. Fuller 1913-1933, Brèches Editions, 2012, pp. 139-140 et 241 ss.

[4] Cf. le journal de Léonardo Simoni, alors en poste à l’ambassade d’Italie à Berlin, Berlin ambassade d’Italie, Robert Laffont, 1947, pp. 258 ss.

[5] Edward Hallett Carr, The Bolshevik Revolution 1917-1923, vol. III, Londres, Macmillan, 1953, pp. 33 ss.

[6] Volker Pabst, “Putins Siegeszug”, Neue Zürcher Zeitung, 28 décembre 2013 ; Marina Glamotchak, L’enjeu énergétique dans les Balkans. Stratégie russe et sécurité européenne, Éditions Technip, 2013. Et un passionnant et prémonitoire “policy game” de la Fondation Körber à Berlin, les 3 et 4 mai 2013 : Crisis Management in Eastern Europe ; quatre équipes nationales (RFA, Russie, Pologne, États-Unis) “jouaient” la possibilité d’une grave crise à propos de l’Ukraine…

Entre terre et mer. L’occupation militaire des espaces maritimes et littoraux

Jean de Préneuf, Eric Grove et Andrew Lambert (Dir.)

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Table des matières

Introduction – Occuper la mer ? De l’application d’un concept terrestre aux espaces maritimes et littoraux
J. de Préneuf, C. Martin, M. Motte, P. Pourchasse et P. Venier

I – Penser l’occupation : la dialectique du droit, de la stratégie et de la technologie

L’occupation des espaces maritimes et littoraux : portée et limite d’une analogie à la lumière de Carl Schmitt
Martin Motte

Droit des neutres contre droit des belligérants : blocus et occupation maritime en baltique, xviie-xviiie siècles
Éric Schnakenbourg

La déclaration de Paris, “le blocus effectif” et la contrebande : l’utilité du blocus naval en tant qu’arme stratégique dans un monde en mutation
Jan Lemnitzer

La technologie navale et le développement du droit de la guerre sur mer à la conférence de Londres de 1909
Chris Martin

L’idée d’espaces maritimes et côtiers dans la pensée navale aux États-Unis depuis 1970
John B. Hattendorf

II – Défendre et contrôler un littoral : un enjeu de pouvoir

La complexe défense d’un territoire de l’empire des Habsbourg : le Pays Basque maritime au xvie siècle
Susana Truchuelo Garcia

L’occupation des espaces littoraux dans la France moderne : le cas des îles de Lérins en 1635-1637
Alan James

La police des côtes sous Napoléon Ier à l’époque du blocus continental
Catherine Denys

Le débat séculaire entre les armées sur la défense des côtes françaises et l’influence de la première guerre mondiale
Emmanuel Boulard

“Maître de maisonˮ ou serviteur ? l’occupation du littoral français, enjeu de pouvoir pendant la seconde guerre mondiale
Johannès Schmidt

La signification des bases navales à l’étranger dans la politique militaire de Staline et de Krushchev
Nataliya Egorova

La France et le littoral bulgare comme enjeu stratégique, de la Grande Guerre à la Guerre froide (1914-1991)
Alexandre Sheldon-Duplaix

III – L’occupation des eaux ennemies : l’environnement économique, politique et culturel

L’occupation espagnole en Italie et le contrôle de la Méditerranée occidentale au xviiie siècle
Augustín Gonzáles Enciso

Le blocus britannique de 1793 contre la France révolutionnaire, une tentative pour “affamer le rebelleˮ
Pierrick Pourchasse

Construction navale militaire française et approvisionnements des arsenaux face aux blocus britanniques du xviiie siècle à l’Empire
David Plouviez

La mémoire chantée d’une frontière maritime au xviiie siècle : la menace britannique sur les côtes françaises vue d’en bas
Youenn Le Prat

Vichy sous surveillance : histoire d’un “drôle de blocus”
Bernard Costagliola

IV – Occuper pour frapper : les opérations contre un littoral hostile

Puissance maritime et guerre amphibie. La marine de guerre espagnole à Minorque 1781-1782
Raphael Torres Sanchez

Course côtière, blocus maritime et descentes maritimes entre Loire et Gironde, de Louis XIV à la Révolution
Jacques Péret

La gestion du littoral oriental de la mer Noire par la flotte russe pendant les campagnes caucasiennes des années 1830-1840 : blocus, appuis et exploitations
Igor Delanoë

Interdire la mer ou s’interdire la mer ? La Marine nationale et le blocus du canal d’Otrante (août 1914-mai 1915)
Thomas Vaisset

Déployer pour protéger. Les dimensions maritimes de l’engagement britannique lors de la guerre de Bosnie (1992-1996)
Eric Grove et Alastair Graham

Durer face à un littoral hostile : la Marine nationale dans la guerre du Kosovo (octobre 1998 – juin 1999)
Dominique Guillemin

Les opérations de la Marine nationale devant le Kosovo en 1999 : le rôle du Groupe Aéronaval
Alain Coldefy

Conclusion générale : Réflexions a posteriori sur l’occupation militaire des espaces maritimes et littoraux en Europe de l’époque moderne à nos jours
Andrew Lambert

Index

Les auteurs

Stratégique n°104, 2013 – Sobriété stratégique

Olivier Zajec Editorial
Sobriété stratégique  
Fabrice Roubelat Introduction générale
Anne Marchais-Roubelat, Fabrice Roubelat La sobriété et l’ostentation : règles, symboles et action stratégique
Joseph Henrotin Les structures de force et les stratégies des moyens des modes de combat hybrides, vecteurs de sobriété stratégique ?
Jean-Charles Metras Articuler défense et sécurité : sobriété ou escalade ?
Christophe Fontaine La persistance de la surveillance et le temps réel,  nouveaux principes d’une sobriété guerrière ? L’emploi des drones dans la stratégie aérienne
Jean-Pierre Saulnier L’industrie de défense sous contraintes
Olivier Zajec  How Much is Enough ? Aperçus historiques sur la planification stratégique dans le Planning, Programming and Budgeting Execution Process (PPBE) du Pentagone
Ludivine Redslob Les résistances au contrôle de gestion dans les armées. Enjeux et perspectives
Nicolas Curien Le gaspimili, ennemi numéro 1 de la sobriété stratégique
Varia  
Julien Resche L’École des Amériques, vecteur de l’influence américaine dans les forces armées d’Amérique latine
Christophe Lehmann La théorie des jeux en appui des planificateurs ?
Actualités de la stratégie  
Notes de lecture