Préface

La guerre du Kosovo constitue un révélateur cruel et catastrophique au sens où elle précipite les questions interminablement reportées.

De fait, l’issue de cette guerre pose plus de problèmes qu’elle ne contribue à en résoudre. Non seulement elle laisse sans solution viable un espace particulièrement sensible au flanc sud de l’Union européenne que l’on prétendait pacifier mais, de surcroît, elle interpelle avec insistance les observateurs expéri­mentés qui, à juste titre, s’alarment des conséquences fâcheuses qui pourraient en résulter à terme, tant pour la stabilité de l’ensemble de la région que pour la gestion des crises futures. En recourant à une démarche politique et stratégique pour le moins originale, la communauté internationale – et plus précisément son bras séculier autoproclamé : l’OTAN – n’a-t-elle pas cautionné une véritable révolution dans les normes applicables tradition­nellement aux relations internationales et universellement admi­ses comme fondement de la charte des Nations unies ? En se référant à une nouvelle conception de son rôle et en recourant à une pratique inhabituelle des instruments de prévention et de coercition mis à sa disposition pour la gestion des crises, ne s’est-elle pas imprudemment fourvoyée dans une voie dont on peut craindre qu’elle n’aboutisse à une irrémédiable remise en cause de ce qui subsiste encore de l’organisation du monde en États souverains ? En eut-elle conscience, alors que de toutes parts l’on s’inquiète légitimement de l’effacement progressif des États devant d’autres formes de puissance et de pouvoir dont la maîtri­se par les instances internationales demeure problématique ? Plus inquiétant peut-être encore, n’a-t-elle pas gravement mis à mal la démarche intellectuelle et méthodologique que des siècles paraissaient avoir définitivement validée en matière de recours à la force armée ? En agissant de la sorte, n’a-t-elle pas détruit les repères fondamentaux qui constituaient en quelque sorte un langage commun entre les hommes ?

L’étude de cette guerre qui, pour se justifier, s’est préten­due d’emblée d’un nouveau type, ne manque pas de susciter la perplexité, tant paraissent peu compréhensibles certaines lacunes et insuffisances dans l’analyse préalable de la situation par les principaux acteurs concernés, et peu justifiables certaines ano­malies relevées dans leurs prises de décision.

Que des erreurs aient été commises faute d’une appré­ciation convenable des tenants et aboutissants de cette crise, que la stratégie retenue se soit révélée mal adaptée à un besoin sans doute incorrectement évalué, pourrait s’expliquer et se compren­dre en raison de la complexité évidente de la situation, si du moins les éléments d’analyse, les décisions prises et leur mise en œuvre s’inscrivaient dans une même logique ! Malheureusement le doute subsiste : existe-t-il réellement un fil directeur qui per­mette de relier de manière cohérente, comme c’est le cas de l’effet à sa cause, les éléments d’analyse aux décisions qu’ils ont inspi­rées, les choix retenus à leur mise en œuvre, et quel est-il ? À la vérité, la logique qui a présidé à la conception, à la décision et à l’exécution durant cette intervention est rien moins qu’évidente.

À défaut de parvenir à l’identifier de manière certaine pour comprendre les événements et leur enchaînement, l’on est réduit aux hypothèses : faut-il comprendre que les processus de réfle­xion, de décision ou d’exécution, ont échappé à toute logique par suite d’une perte de contrôle de la situation ? Ou faut-il admettre que ce “divorce” d’avec ce que l’on était accoutumé à pratiquer dans l’art de la diplomatie et de la guerre résulte d’une volonté délibérée des responsables de rompre avec des errements jugés inadaptés du fait du caractère exceptionnellement novateur de cette intervention – ce qu’il conviendrait d’ailleurs de démontrer ?

De fait, pour s’innocenter de l’accusation d’avoir fait déli­bérément litière des leçons les plus élémentaires léguées par l’Histoire, d’aucuns arguent de la prétendue révolution intellec­tuelle et technologique qui submerge le monde depuis quelques décennies. À les en croire, les références habituelles ne tiennent plus, car rien ne subsiste désormais d’un passé irrémédiablement condamné par le progrès ; les vieux adages et dictons populaires qui inspiraient la sagesse des anciens et guidaient leurs déci­sions et leurs actes, seraient désormais périmés, incitant les déci­deurs d’aujourd’hui à adopter de nouveaux schémas de pensée, de nouvelles démarches pour leurs prises de décision. De ce point de vue, la guerre du Kosovo marquerait de manière exemplaire, selon ses propres thuriféraires, le début d’un boule­versement intellectuel préludant à une nouvelle conception du monde, de ce qu’il doit être et donc de la manière de le régir.

Pourtant, passée l’excitation médiatique largement malsai­ne qui s’est repue, avec une complaisance coupable, d’images de souffrances intolérables pour faire passer des messages falsifiés, et de quelque côté que l’on examine la situation présente, force est d’admettre que rien de ce qui fut espéré, peut-être avec beau­coup de bonne foi mais aussi de naïveté ou d’angélisme, n’a été réellement acquis. Que reste-t-il en effet de ce but humanitaire si bruyamment proclamé, sous la bannière duquel se sont élancées les forces de l’OTAN ? A la vérité, pouvait-il en aller autrement, sauf à nous laisser convaincre nous-mêmes par une obsession moralisatrice ou à faire preuve d’une inacceptable hypocrisie ? Comment souscrire à un idéal, comment convaincre les victimes, lorsque l’on se montre à ce point chiche de moyens pour le faire prévaloir ? Pour quelle raison a-t-on manifesté une telle réticence à engager les moyens nécessaires ? Faut-il y voir un doute sur le bien fondé du caractère humanitaire de l’intervention ?

Ce n’était pas la première fois que des buts de guerre étaient inspirés par un idéal ou une idéologie ; mais que ne s’est-on souvenu que très exceptionnelles en sont les issues heureuses quand cet idéal ne s’inscrit pas dans un but politique concret et réaliste, et ne trouve pas son point d’application dans un objectif stratégique clair ! Quel était donc le but politique de l’interven­tion ? À quel objectif stratégique puisait-elle son inspiration sur le terrain ? Autant de questions où continue de s’égarer la sagacité des expert !

Tant d’interrogations insatisfaites suggèrent une réponse qui donne le vertige : faut-il conclure que les décideurs, comme frappés d’une soudaine et inexplicable cécité leur faisant perdre tout sens des réalités, se sont comportés en apprentis sorciers, insouciants des conséquences de leurs décisions et de leurs actes ? Comment en seraient-ils arrivés à cette incroyable extré­mité qui ferait planer un doute sérieux sur leur capacité à gérer le monde de demain ? Seraient-ils eux aussi les victimes de ce mal qui gangrène notre monde moderne, ce mal qui substitue le paraître à l’être ? Il n’est pas douteux qu’à travers l’usage qu’elle fait de l’information, la société moderne en accentue les effets néfastes. N’est-on pas facilement séduit par l’image flatteuse mais artificielle que notre imagination renvoie parfois de notre monde ? Peu importe souvent que l’imaginaire prévale puisque les médias se chargent de l’imposer, fût-ce au détriment d’une réalité pourtant avérée ? N’en a-t-on pas l’illustration au Koso­vo ? Les décideurs politiques ne se sont-ils pas livrés à une sorte de jeu dont ils auraient fixé arbitrairement et unilatéralement les règles, au mépris d’une réalité exigeante et souvent doulou­reuse ?

Devant le champ de ruines laissées sur le terrain et dans les esprits par ces quelques mois d’affrontement, la question, brutale et incisive, n’est pas que de pure provocation ; les décideurs ont-ils eu effectivement conscience que derrière le mot “guerre” se profilait autre chose qu’un simple jeu intellectuel ? Et si oui, savent-ils encore ce qu’est la guerre, cette activité humaine subtile d’une cruelle réalité qui mêle, à son plus haut point d’intensité, l’intelligence, la volonté et la force ? Quelle réponse, qui ne soit pas tragique pour les victimes, peut-on, doit-on donner à cette interrogation ? N’a-t-on pas volontairement boudé une réalité dérangeante pour privilégier une virtualité intellectuellement plus confortable et moins accusatrice ? Si tel est le cas, n’est-on pas en présence d’une dramatique subordina­tion de la réalité aux caprices de l’imaginaire ? Perversion de l’esprit engendrée par un culte irraisonné pour la spéculation intellectuelle, dont l’une des caractéristiques est précisément de n’accepter aucune confrontation avec le réel. Le jeu n’est jamais sanglant ; il reste virtuel, s’affranchissant en toute circonstance de la souffrance, de la douleur et aussi de la honte de l’échec !

Toutes ces interrogations sont redoutables sans doute mais il faut avoir le courage de se les poser, car des réponses qui y seront faites – et le plus vite sera bien évidemment le mieux – pourra dépendre l’aptitude de la communauté internationale non seulement à corriger ses excès, à réformer ses institutions si celles-ci se révèlent insuffisantes, mais aussi à faire face efficacement aux nouvelles crises qui ne manqueront pas de se produire !

La chronique de François Géré, commencée le 30 mars alors que tombent les premiers coups sur Belgrade et Pristina et qui se prolonge pendant toute la durée des opérations, a cette ambition. Elle s’efforce au jour le jour de décrypter les événements, les décisions et les actes pour tenter de reconstituer cette logique sans laquelle l’Histoire ne serait que le résultat d’un effroyable chaos ou d’un insupportable déterminisme dégradant pour l’hom­me. Patiemment, l’auteur tente d’ordonner les éléments d’un véritable puzzle pour obtenir de la réalité l’image la plus fidèle. Mais le moins que l’on puisse dire est que les repères y manquent singulièrement ; les pièces en sont disparates et ne s’emboîtent jamais ou si mal qu’elles paraissent ne pas appartenir à la représentation d’une même réalité.

Deux approches sont pourtant menées avec précision et méthode : chronologique et thématique, avec l’espoir que toutes deux concourront à faire la lumière en se complétant et se valo­risant mutuellement. Tous les acteurs sont observés et leurs buts, intérêts avoués ou cachés, enjeux ou arrière-pensées ana­lysés dans l’espoir d’en dégager une hypothèse plausible qui pourrait donner à cette guerre son véritable sens.

Quels liens entre les motifs humanitaires affichés, les buts politiques soupçonnés et les objectifs militaires visés par uns et des autres ? Les résultats obtenus coïncident-ils avec les succès recherchés et souvent prématurément annoncés ? Quels béné­fices les principaux acteurs auront-ils en définitive retiré de leur participation à cette intervention ? Quel crédit mettre à leur actif et à celui de la communauté internationale dans le règlement de la crise ? A-t-on fait un pas décisif vers une meilleure compréhen­sion et une gestion mieux adaptée de ce type de crise dont on dit qu’elles seront récurrentes ? Peut-on attendre le succès sans prendre de risques militaires, mais aussi politiques ?

Le bilan établi par François Géré est pour le moins inquié­tant. Comment réussira-t-on désormais à concilier le droit des États souverains et les droits de l’homme ? Qu’en sera-t-il de l’OTAN qui a révélé ses limites et ses insuffisances mais aussi son incapacité à se réformer ? Comment mariera-t-on le mora­lisme affiché pendant cette guerre et le statut de l’arme nucléaire qui s’arroge le droit de prendre les populations en otage ? N’est-ce pas un pas supplémentaire dans la voie de la délégitimation de ce type d’armement ? Et la défense européenne, la grande absente de la crise, n’a-t-elle pas reçu le coup de grâce ? Que sera le monde de demain si confronté aux difficultés à venir, on n’a recours qu’à la stratégie que l’on sait faire et non pas celle que l’on doit faire ? Autant de questions auxquelles l’auteur tente de répondre.

En définitive, la guerre du Kosovo pose la question récur­rente de la perception que les uns et les autres peuvent et doivent avoir de l’altérité et du droit à la différence, et aussi de la légitimité ou plutôt de la licité du pouvoir d’ingérence qui consiste le plus souvent à faire prévaloir sa propre perception de l’altérité au mépris d’autrui. En ce sens, cette chronique est l’occasion d’une salutaire réflexion sur éthique et politique dont François Géré se demande si elles sont conciliables, superposa­bles, interchangeables ou réductibles l’une à l’autre.

Amiral François Caron

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