Le vertige de la guerre

 

“Angst, Gefahr, Katastrophe”,

Lettre d’Arnold Schoenberg à Kandinsky,
1934

 

La guerre du Kosovo s’apprête à entrer dans l’Histoire comme un des exemples les plus tragiquement parfaits de vertige. Vertige face à l’engrenage soudainement formé par l’enchaînement incontrôlé de décisions qui produisent des événe­ments qui ne correspondent pas aux attentes des décideurs. Lesquels sont conduits, par réaction en un effort d’ajustement, à de nouvelles décisions qui produisent de nouvelles réactions, à nouveau surprenantes et ainsi de suite. Spirale, tours d’écrous sans fil, et vertige¼ de l’inconnu.

Le système, machination ou machinerie, le système donc, si tant est qu’il soit défini, devient imprévisible.

Pourtant quelque chose a fonctionné qui était prévisible, disent tous les experts, la brutalité de l’intervention de l’armée serbe et de ces milices abjectes qui besognent depuis bientôt dix ans. L’irruption du flot des réfugiés affolés. Mais qui entend ce discours d’expertise ? Le vertige constitue une panne sensorielle. La vue et l’ouïe font momentanément défaut.

La guerre du Kosovo constitue une catastrophe, au sens de la perte de contrôle vertigineuse des procédures de sûreté de la centrale de Tchernobyl. Métaphore, bien sûr. Là bas, c’étaient des techniciens compétents et formés qui perdirent le contrôle, ici ce sont des gouvernements dont, à l’improviste, les compétences défaillent.

Au bout de la chaîne, jamais innocents, mais toujours payants, se trouvent les peuples, l’ordinaire chair des guerres.

Il ne sert à rien de comparer ce vertige à d’autres événe­ments antérieurs. Ce n’est pas le Viêt-nam, (immédiatement invoqué), qui enlisa les États-Unis, petit à petit, sans que l’admi­nistration Kennedy ait vraiment rien décidé. Ce n’est, pas davantage, la première guerre mondiale. Même si l’effet d’engre­nage a quelque chose de frappant, les alliances et les rapports de forces ne présentent aucun caractère comparable.

Chaque vertige est unique. Un principe les rassemble pourtant : la guerre, le plus terrible des instruments d’action, ne saurait s’utiliser au service d’une politique incertaine, légère et étourdie.

 

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