Avertissements

Je n’entends pas discuter de la supériorité du but idéaliste/ éthique sur le but réaliste/matérialiste. J’évalue la pertinence entre les fins et les moyens, en qualité et en quantité. Je constate que jamais le hiatus entre la communauté des experts en straté­gie dans les différents États et les responsables politiques n’aura pris une telle dimension. Les militaires restent au milieu, imper­turbablement respectueux des règles de la démocratie et du devoir de réserve.

Je crois parfaitement possible d’adopter une stratégie effi­cace au service d’un but politique défini par l’éthique et l’idéal. Ma critique porte sur le fait que, premièrement, le but n’a pas été clairement défini et que, deuxièmement, la stratégie adoptée pour servir le but éthique-politique a été inadéquate d’abord, inconséquente ensuite. Ceux que l’on prétendait défendre et servir sont devenues des victimes à l’abandon parce que rien n’a été fait pour les protéger efficacement, c’est-à-dire dans l’urgence, contre ceux qui les persécutent.

Je ne prétends pas dire ce qu’il faut faire pour conduire la guerre du Kosovo. Je cherche à analyser aussi exactement et froidement que possible les pratiques, antérieures et présentes, pour permettre à ceux qui y trouveront leur intérêt d’orienter leurs réflexions et leur action. Parfois, sans illusions, je suggère ce qui pourrait être fait. Appliquant une méthode propre au raisonnement stratégique dont, à plusieurs reprises, on trouvera l’énoncé des principes, j’évalue des niveaux d’efficacité straté­gique. Cette méthode est agnostique, amorale et apolitique. Le général Poirier dit du stratège qu’il doit être schizophrène. Il lui faut, en effet, mesurer des rapports entre des fins et des moyens, et décider indépendamment de ce qu’il pense des fins. Tel est son statut et sa fonction. Situation frustrante pour lui. Comporte­ment irritant pour les autres, décideurs et praticiens de l’action qu’indisposent ces rappels à la cohérence.

En raison d’une dérive sémantique qui a déjà coûté fort cher, notre époque s’habitue à confondre les notions de dirigeant et de guide sous les termes de duce, führer, leader (éventuellement maximo). Or le véritable guide reste un personnage aussi modes­te que nécessaire, demeurant au service du dirigeant, du chef, cette “tête qui évalue décide”. Nulle part le pilote ne se confond avec le commandant. Il ne fait que connaître le chemin pour celui qui, ayant choisi une destination, entend y parvenir.

Enfer ou Ciel, qu’importe !”, disait Baudelaire. Le guide con­naît (imparfaitement) la montagne. Il ne se pose pas la question de son existence.

Concrètement, ces chroniques de la guerre du Kosovo, écrites au fil de l’événement dans une relation de dialogue permanent avec les journalistes, posent le problème de la véritable responsa­bilité des gouvernements européens à l’égard de leur destin politique.

Si, dans six mois ou un an, éclatait une nouvelle guerre entre la Turquie et la Grèce qui pourrait stopper le conflit ? Avec quels moyens ? Que l’on (je ne sais d’ailleurs pas qui serait “on”) choi­sisse le camp grec, celui de la Turquie ou que l’on se risque à une interposition entre ces belligérants, il faudra bien résoudre les mêmes difficultés : qui fait quoi, pourquoi, avec quoi, pendant combien de temps, en engageant quelles ressources ?

La belle âme ne sera vraiment à la hauteur de ses préten­tions que lorsqu’elle acceptera de considérer la vénalité de ses bons offices et de ses hautes recommandations. Seulement alors, elle acquerra, avec l’efficacité, la crédibilité.

Aujourd’hui, en raison de la faiblesse des uns et de la puis­sance militaire d’un autre, tout scénario de crise grave en Europe n’a de réponse qu’américaine, par les moyens des États-Unis et en fonction de leurs intérêts. Peut-on changer ce cours ? Les Européens (mais lesquels exactement ?) accepteront-ils tranquil­lement d’abandonner à la Grande Puissance le soin de leurs intérêts, revus et corrigés par les siens, ce dont personne ne pourra, en logique, la blâmer ?

 

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