La nouvelle règle du jeu

En 1945 s’était établi un ordre. Il présentait l’avantage de reposer sur quelques principes simples. Respect de la souverai­neté territoriale des États, respect des frontières, représenta­tivité des gouvernements. La charte des Nations unies, en ses chapitres 6 et 7, codifiait le maintien et le rétablissement de la paix sur la base du refus de toute agression étrangère. Ordre imparfait sans doute qui connut de nombreux manquements et vit trop souvent l’impuissance des Nations unies à en garantir le respect. Ordre imparfait aussi parce que, au nom d’autres prin­cipes tels que la solidarité du camp socialiste, l’URSS avait prétendu troubler cet ordre. Cependant, elle avait pris le soin de couvrir ses interventions sous le masque de l’appel des gouverne­ments légitimes. Ces principes avaient même servi de base pour les accords d’Helsinki de 1975, d’où était née la CSCE, aujour­d’hui OSCE (Organisation de la sécurité et de la coopération européennes).

Depuis l’intervention militaire de l’Alliance atlantique au Kosovo, ces principes sont remis en question par un certain nombre d’États de la zone euro-atlantique. Une nouvelle idéo­logie, à caractère révolutionnaire, fondée sur les idées de droit et devoir d’ingérence au nom de la protection des droits de l’homme, tend à prendre sa place. Récemment les chefs de gouvernement britannique, allemand, français ont fait savoir que, dans l’Europe en construction, il ne saurait y avoir de place pour les tyrans qui massacrent leurs minorités. L’Europe doit former une zone de respect du droit des minorités, fondée sur la démocratie, la liberté de conscience et d’opinion.

Cette conception constitue une grande ambition. Nul n’en discutera la noblesse. Elle résonne comme celle des législateurs français qui en 1792 entendaient libérer les peuples du joug des tyrans. On peut aussi espérer “fédérer” politiquement l’Europe par l’effet de ses vertus d’unanimité.

La question est de savoir de quelles capacités les Européens disposent concrètement aujourd’hui. ainsi que de la volonté à engager des moyens supplémentaires dans cette voie.

Le premier problème, avec les principes éthiques, est qu’ils présentent un caractère universel. En conséquence, ils ne sau­raient connaître de limitations géographiques. Le raisonnement qui vaut pour le Kosovo devrait être tenu pour le Tibet et, plus près encore de l’Europe, pour les zones peuplées de Kurdes. Soit dira-t-on, mais il faut conserver le sens de la mesure. Commen­çons par appliquer ces principes à l’Europe. Par la suite, on ver­ra. Se pose alors la question des moyens, notamment militaires.

Or la guerre du Kosovo est exemplaire d’une distorsion dé­sastreuse entre les besoins européens et les moyens américains.

Européenne par la géographie et les enjeux, cette guerre est conduite selon des conceptions stratégiques inappropriées qui procèdent de la culture et du style militaire des États-Unis.

Pour se réaliser la nouvelle règle du jeu a besoin d’un instru­ment militaire souple, diversifié, capable d’adaptation aux fluc­tuations d’une situation politique, ethnique et économique très complexe. La stratégie des États-Unis qui, on vient de le cons­tater, continue à dominer intégralement l’Alliance, est fondée sur une logistique lourde et lente qui a besoin de temps pour s’instal­ler. Une fois mise en route, elle écrase toute opposition sous un déluge de supériorité technologique qui ne peut se permettre des subtilités sur le terrain. C’est une stratégie de grande puissance dotée d’un appareil militaire luxueux mais peu maniable, qui ne correspond nullement aux arcanes des intérêts imbriqués de la mosaïque balkanique. Dans le magasin de porcelaine est entré un éléphant. On ne peut reprocher aux États-Unis d’utiliser les moyens qui correspondent à leur personnalité. Voilà qui renvoie à la personnalité européenne.

Comment prétendre faire la guerre au nom de principes très exigeants avec les moyens des autres ? On objectera que les fins sont identiques. Rien n’est moins sûr. Il est facile de partager des fins négatives à caractère limité : se débarrasser de M. Milosevic. Autre chose est de partager une même vision de la prospérité et de la sécurité européenne, alors que le dollar et l’euro font figure de rivaux sur les marchés. Car, après la “victoire”, après la liqui­dation de M. Milosevic, viendra le temps des bons comptes qui pourraient faire de mauvais amis. Enfin, nul ne peut contester que, pour les États-Unis, du fait non seulement de l’éloignement mais des ressources économiques propres à cette zone, le Kosovo est loin de constituer un enjeu à caractère vital. Double distance que reflète nettement leur approche stratégique : frappes aérien­nes mais aucun engagement au sol.

Mais rien n’est encore terminé. Ce que certains ont cru pos­sible dans une sorte d’exaltation vertigineuse est en ce moment soumis à l’épreuve des faits. L’impitoyable réalité pourrait, en cas d’échec, renverser les perspectives. Elle inciterait à la réaffir­mation des principes anciens en démontrant que la nouvelle règle du jeu n’a pas (encore) les moyens de ses ambitions. Sans doute certains principes, purs et intangibles par essence, demeu­reront. On leur préférera cependant des modalités de réalisation plus pragmatiques.

De la guerre, triste et vieille accoucheuse, naîtra peut-être et pour une bonne fois enfin “l’Europe de la défense”. Mais elle pourrait aussi bien faire retour aux limbes de l’histoire pour les deux ou trois générations à venir. Il en fut ainsi de la Commu­nauté européenne de défense (CED), défunte en 1954 dont per­sonne ne songerait à célébrer le cinquantième anniversaire.

Si, en toile de fond de tous ces événements et de toutes ces déclarations, il s’agit bien de l’amorce d’une nouvelle doctrine de sécurité européenne (et pourquoi pas ?) se pose alors le problème de sa prise en charge. Qui assume la responsabilité de son appli­cation et endosse le coût de son fonctionnement ?

L’Union européenne ? Cela implique son existence en tant que sujet politique à part entière, doté d’une diplomatie et d’une défense véritablement supranationales, ce que nombre d’États persistent à rejeter.

L’Alliance atlantique ? Mais elle n’a pas de personnalité politique représentative et constitue un instrument militaire au service de missions dont la définition représente aujourd’hui un enjeu politique et, du même coup, un élément d’incertitude stra­tégique. Car jamais, à ce jour, une alliance ne s’est substituée à la souveraineté politique des États participants. Sauf à consi­dérer que cette alliance est dominée par un État qui décide des orientations de son action. Ceci revient à dire que l’intérêt de l’Alliance tend à se confondre avec l’intérêt de l’État dominant, ce qui, en toute logique, ne saurait être le cas dès lors que les per­sonnalités politiques des États membres restent distinctes.

Tout analyste se retrouve donc confronté au problème essen­tiel, lancinant mais incontournable des buts et des intérêts stratégiques des États-Unis, dans le monde en général, par rap­port au continent européen en particulier.

Les États-Unis ont pris l’habitude depuis la fin de la guerre froide de parler d’États renégats (rogue states) mais de manière unilatérale puisque cette liste constamment amodiable n’est re­connue par personne d’autre. Elle correspond à une autre liste, celle des États terroristes.

Tout ceci n’empêche pas, au cas par cas, la diplomatie américaine de négocier avec certains de ces “hors leur loi”. Ainsi en est-il de la Corée du Nord qui, périodiquement, se voit accusée d’avoir affamé sa population et dont les crimes contre les droits de l’homme ne se comptent plus mais dont un organisme international, la KEDO, finance la reconversion des centrales nucléaires.

La conception américaine de la politique étrangère est faite d’un mélange très opportuniste d’idéalisme et de réalisme, le tout se résolvant souvent dans l’intérêt des entreprises américaines qui savent parfaitement jouer sur les deux registres, comme le montre amplement le rôle des grandes Fondations. Ce qui est bon pour General Motors est bon pour les États-Unis, disait-on dès le début du xxe siècle. Ce pays qui n’a à la bouche que la mondialisation conserve un sens aigu de l’intérêt et de la souve­raineté nationale. Cette mondialisation correspond bien souvent à la volonté d’ouverture des marchés sur la surface du globe dans l’intérêt des États-Unis. Ce libéralisme pourrait n’être après tout qu’un colbertisme “éclairé”. Les États-Unis ont cessé entre 1945 et 1989 d’être isolationnistes. Cela n’implique pas qu’ils ne soient pas avant tout soucieux de leur intérêt national. C’est une gran­de différence par rapport aux Européens, qui aujourd’hui cher­chent à transcender le national dans un ensemble aux contours encore flous. L’intérêt “national” européen reste à définir. Peut-être la guerre actuelle permettra-t-elle d’avancer sur cette voie longue et tortueuse.

 

2 mai 1999

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