Complots

Événement-monstre, toute guerre suscite des interprétations mystérieuses, de la part de mages auto-intronisés. D’inévitables rumeurs en accompagnent le déclenchement et suivent son déroulement. Elles suggèrent des complots ourdis.

Le vertige de la guerre, ébranlement de la raison, conduit à la production de causalités alternatives. Qui plus est, lorsque les mobiles manquent de clarté, les rumeurs de desseins dissimulés trouvent aisément des sources dites “bien informées” et jouissent d’un crédit spontané. Escroquerie, manipulations délibérées, auto-intoxications, ce sont les brouillards psychologiques de la guerre.

À ce jour, on peut déjà répertorier plusieurs “légendes”1 sur la guerre du Kosovo.

Le complot anti-serbe

C’est évidemment la thèse systématiquement propagée par les courants nationalistes serbes depuis 1991. Selon eux, une conspiration internationale viserait à détruire l’identité histori­que, culturelle et ethnique serbe. Beaucoup de ceux qui propa­gent cette idée y croient eux-mêmes fermement. L’impact de cette légende, dans la partie orientale de l’Europe et au-delà, en Russie, n’est pas quantifiable, mais elle semble largement accré­ditée. Le substrat culturel et la pesanteur de l’héritage histori­que qui caractérisent les relations entre Russes et Allemands, Serbes et Croates, pour ne rien dire des immixtions britanniques et françaises, achèvent de fertiliser le terreau nécessaire à la formation et au développement de ces rumeurs actives.

Le complot anti-européen des États-Unis

Depuis la fin de la guerre froide, les États-Unis sont soup­çonnés d’un complot anti-européen. L’affaire remonte à une fuite du Washington Post en 1992 qui avait rendu public les scénarios prospectifs établis par la cellule politico-militaire du Pentagone dirigée alors par M. Paul Wolfowitz (aujourd’hui dean de SAIS2 et membre de l’équipe qui se forme autour de M. Bush junior.). Le concept central était de mettre en œuvre une stratégie inté­grale visant à interdire l’émergence d’une puissance susceptible de faire peser sur les États-Unis une menace de dimension équi­valente à celle qu’avait représenté l’Union soviétique. Candidats possibles : la Chine, le Japon, l’Europe. George Bush senior ayant perdu les élections, il ne fut plus question de cette affaire dans la nouvelle administration Clinton.

Le complot britannique (au service du précédent)

Transfuge au service des États-Unis, véritable agent clinto­nien, M. Blair serait une sorte de cheval de Troie au sein de l’Union européenne. Ainsi serait-il parvenu à tromper la diplo­matie française lors du sommet de Saint Malo en suggérant un partenariat européen renforcé, reposant sur un axe franco-britannique, alors qu’il n’avait en tête que d’aliéner la liberté d’action française en l’enchaînant à une politique atlantique maintenue sous leadership des États-Unis.

De même que le chancelier Kohl avait renforcé la position allemande en servant de chaînon entre les États-Unis et la France, de même la Grande Bretagne pourrait jouer un rôle équivalent, lui redonnant un lustre passablement terni depuis la fin de la guerre froide. Plus encore, depuis l’arrivée au pouvoir de M. Clinton, la “relation spéciale” avait souffert. Le président américain n’avait pas hésité à critiquer la politique économique de M. Major ainsi que les insuffisances de sa politique irlandaise. L’arrivée au pouvoir de M. Blair, son soutien indéfectible et ostensible au président Clinton ont marqué plus qu’une embellie, un véritable tournant au nom de la “troisième voie” : une concep­tion commune de l’économie et des échanges internationaux. M. Blair a su aussi tirer un parti certes moins marqué mais relativement équivalent, de ses bons rapports avec M. Jospin, il s’est donc habilement placé en position charnière.

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Notes:

        Le terme légende est couramment utilisée dans les études scientifiques sur les bruits, les rumeurs et autres “légendes urbaines”.

        Directeur des études du centre des hautes études en relations interna­tionales de l’université Johns Hopkins de Washington, DC, un des centres de formation des futures élites de la diplomatie des États-Unis.

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