Un complot européen pour attirer les États-Unis

La presse américaine s’est faite l’écho d’un point de vue lar­gement diffusé par de nombreuses sources européennes, y com­pris à très haut niveau gouvernemental, selon lesquelles l’action conjuguée des Britanniques et des Français aurait finalement conduit un Clinton réticent mais réceptif à accepter un engage­ment limité des États-Unis.

La conférence de Saint Malo aurait eu pour but de préciser la répartition des rôles entre franco-britanniques d’une part, États-Unis d’autre part.

Les États-Unis, parce qu’ils sont les plus forts, parce qu’à tort ou à raison, ils estiment être les payeurs ne se laissent pas entraîner. C’est mal connaître leur culture politique, adminis­trative et militaire que de croire qu’il est possible d’entraîner un président ou ses proches collaborateurs vers des actions qui ne correspondraient pas à l’intérêt national. On peut les inciter à prendre de mauvaises décisions qu’ils se verront obligés de suivre ou d’annuler. Mais nul n’a piégé M. Clinton sur la voie de l’inter­vention au Kosovo. À malin, malin et demi, avec peut-être, pour résultat, de voir tout le monde pris au piège de la convergence des erreurs.

Le complot des real-politiciens euro-atlantiques

Il s’agirait d’un inavouable programme de règlement cynique de la question des Balkans par les grandes puissances. Constatant les difficultés issues d’une situation dont elles sont historiquement responsables via les règlements des années 1878-1913, elles auraient décidé de faire en sorte que les frontières puissent se stabiliser en fonction des rapports de forces et des transferts brutaux de population. Après la guerre de l’été 1995 qui permit à l’offensive croate de liquider la Kraina serbe, on a pu atteindre les accords de Dayton. Au tour du Kosovo en 1999.

Aujourd’hui, les Euro-atlantiques auraient laissé faire : sabotage de la pseudo négociation de Rambouillet, préparation d’une partition du Kosovo, établissement d’une nouvelle carte des Balkans sur la base d’une répartition ethnique plus rationnelle que celle qui procédait des découpages qui s’étaient succédé de 1878 à 1920.

Au terme d’une série d’inévitables atrocités que l’on s’efforcerait d’atténuer et d’adoucir, apparaîtrait enfin une carte cohérente des Balkans où les frontières coïncideraient avec les communautés ethniques. On aurait ainsi corrigé les artificiels découpages du xixe siècle par une entreprise réaliste et cynique de rationalisation. Dommage pour les perdants de l’Histoire. Cette thèse est séduisante parce qu’elle rend compte à la fois des errements du passé et suggère un avenir cohérent.

Trop de facteurs objectifs s’opposent à ces conceptions para­noïaques d’une politique machiavélienne des grandes puissances. Constatons que les milieux politiques et médiatiques français sont spontanément enclins à ce type d’interprétation. Relevons que bien des tendances propres à une certaine tradition natio­nale expliquent cette propension, restons-en là. Ici encore, l’examen de la réalité s’oppose à une telle conception.

D’abord, force est de constater qu’il n’existe aucune véritable coordination et aucune continuité de dessein politique des États européens depuis 1991. L’échec des conférences intergouverne­mentales, celle de Turin, en particulier, en témoigne. Les mem­bres de l’Union européenne ont été incapables d’articuler une politique commune fondée sur une identité de buts. On pourrait alors être en droit de se dire que l’éthique intervient pour se substituer à l’incapacité à définir des buts fondés sur des intérêts matériels. Elle ne serait que le masque travestissant un vide.

Ensuite les approches politiques de la question de Bosnie et l’esprit des accords de Dayton-Paris sont opposés à cette vision cynique. La conviction réelle va dans le sens du pluri-ethnisme et du multiculturalisme dans les États balkaniques.

Enfin, jouant un jeu aussi dangereux, les différents gouver­nements prendraient d’immenses risques pour leur stabilité et leur existence mêmes, eu égard à leur vulnérabilité médiatique.

Des vues aussi machiavéliennes supposent une capacité de secret qui n’existe plus dans les démocraties médiatisées. Elles ne sont pas transparentes mais poreuses. Tout secret fuit vers les médias par l’effet de pente naturelle des oppositions d’intérêts et d’individus.

La carte imparfaite des Balkans reposait sur une situation elle-même confuse. Quelques grandes puissances européennes dominaient le jeu. Aucune ne disposait d’une indiscutable supé­riorité lui ouvrant droit à l’hégémonie. Il fallait donc composer entre pairs.

La situation actuelle n’est pas moins complexe mais repose sur des données fort différentes.

Les grandes puissances européennes sont relativement affai­blies, au regard du siècle précédent.

Elles cherchent à coordonner leur action et à assembler leurs capacités pour disposer d’une puissance équivalente à celle de la grande puissance dominante. Mais cette voie est complexe pour deux raisons. Chaque État européen est loin d’avoir renoncé à son intérêt égoïste, surtout, on se surveille entre soi. Entre grands et de petits à grands pour éviter que l’ intérêt national d’un seul ne s’affirme comme l’intérêt de tous au détriment de chaque intérêt particulier.

Deuxième raison, la puissance dominante sait admirable­ment jouer de ces tensions et de ces rivalités.

Car il existe bien, au niveau mondial, une puissance de facto dominante, les États-Unis. Or le fait d’avoir des intérêts euro­péens n’en fera jamais pour autant une composante de l’Europe. Les Congrès depuis 1919 n’ont eu de cesse de le rappeler pour modérer les foucades de l’Exécutif en place. Centrée sur le continent américain, ayant à se soucier de son immense espace, elle regarde à la fois vers l’Europe et l’Asie.

De ce fait, l’Alliance atlantique devient le lieu de la compo­sition des intérêts des États européens et d’une fraction seule­ment de ceux des États-Unis. En résulte une situation très complexe où les États-Unis utilisent l’alliance pour renforcer leur leadership au service d’intérêts qui ne peuvent être exclusive­ment européens. Pour leur part, les Européens recherchent leur propre communauté de destin, tandis que chaque État d’Europe poursuit ses intérêts individuels, alors même qu’il entend sincè­rement édifier la communauté européenne, en fonction de sa perception, forcément nationale.

Cette situation est si complexe, faite d’intérêts si entremêlés et orientés contradictoirement, qu’il y a peu de chances d’en sortir rapidement. C’est probablement une forte secousse, voire même une crise majeure, qui seule pourrait clarifier cet écheveau excessivement embrouillé.

Tel sera peut-être l’effet de la guerre du Kosovo. Mais le choc sera-t-il suffisant ?

 

25 avril 1999

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