La guerre psychologique au Kosovo

Les guerres se gagnent ou se perdent psychologiquement. Cette antique vérité prend un caractère encore plus aigu depuis que la médiatisation des sociétés de haute technologie a exacerbé la sensibilité nerveuse des opinions à l’égard de l’évènement monstre que constitue la guerre. Un conflit moderne repose donc sur des effets de violence physique qui doivent être maîtrisés, contrôlés et dirigés au moyen d’une manœuvre psychologique. La guerre du Koweit avait montré que la victoire reposait aussi sur la capacité à acquérir la supériorité dans cette manœuvre. À cet égard, la guerre du Kosovo constitue une redite. Mais les conditions particulières dans lesquelles s’est engagé et se déroule le conflit font apparaître, du point de vue des opérations psycho­logiques, un grave déséquilibre initial entre la RFY et l’Alliance atlantique.

Les opérations psychologiques serbes

Dès le début des bombardements de l’OTAN, le 24/25 mars 1999, l’entrée en action des médias officiels serbes a révélé l’existence d’une mécanique soigneusement préparée, centralisée, ouvertement dirigée. Formé par le communisme, selon une logique perverse qui unit information et désinformation, M. Milosevic sait ce que signifie un plan stratégique de guerre psychologique. En tant qu’homme politique, il sait ce que signifie la manipulation des “masses” au service d’une purge qui renforce son pouvoir. Sa guerre psychologique a d’abord été dirigée contre son peuple de manière à détruire ses adversaires intérieurs, pour renforcer son pouvoir. Autre chose est de parvenir à attaquer psychologiquement ses ennemis étrangers, les membres de l’Alliance atlantique. Il est bien exact qu’une coalition constitue, par définition, une cible particulièrement fragile. Dans le cas présent, cette fragilité, liée à la divergence potentielle des buts et des intérêts paraît très grande.

Connaissant son infériorité militaire par rapport à l’OTAN, M. Milosevic a sérieusement préparé d’autres armes pour frapper les points de vulnérabilité de ses adversaires. La radio et la télé­vision, ainsi qu’Internet, ont été organisés pour la réalisation de cette manœuvre. Le surgissement, en temps voulu et à point nommé, d’opérations médiatiques coordonnées ne peut laisser aucun doute sur la conception et la mise en œuvre d’un plan de guerre psychologique de grande dimension dont, faute d’en connaître les composantes, nous ne donnons ici que quelques exemples.

Les discours ont été diversifié pour mieux porter contre les différentes cibles : les États voisins, adversaires ou amis, les États membres de l’OTAN, qui tous n’ont pas reçu le même trai­tement8. Enfin, les États-Unis plus spécifiquement. Par ailleurs, dans les “pays ennemis”, il est clair que certains citoyens d’ori­gine serbe ont relayé délibérément cette entreprise en prenant position dans les médias du pays. Des actions anti-OTAN, d’am­pleur modeste, ont été développées en Italie, en France où, spon­tanément, par nationalisme les communautés émigrées serbe, loin d’estimer M. Milosevic, ont avant tout voulu soutenir leur pays.

La gestion tactique à chaud de toutes les défaillances adverses démontre une capacité d’improvisation et d’exploitation rapide des occasions : le F 117 “furtif” abattu, les 3 GIs capturés, etc.9. Tous ces événements imprévisibles ont été intégrés immé­diatement dans un plan sémiotique cohérent visant à véhiculer les mêmes idées-forces, à savoir : “un petit peuple lutte et gagne contre la grosse machine. Ce petit peuple est dans son droit. Les agresseurs relèvent d’une cour martiale expéditive puisque leur action constitue une violation du droit international. Mais le gou­vernement serbe se montrera clément, etc.” Vieille rhétorique, vieux artifices qui rappellent étrangement, bien qu’en mode dégradé, la redoutable machine propagandiste nord-vietna­mienne de 1965 à 1975.

Pour saper le sentiment d’hostilité des opinions occidentales, casser l’image de barbares attachée aux bandes paramilitaires, Belgrade a joué la carte de la proximité culturelle.

La télévision serbe a multiplié les effets de mimétisme, de “sympathie” et de familiarité donc de reconnaissance en soignant ses images de marque. Pourquoi cette femme, si gravement souriante, si élégante, si humaine, qui, présentant le journal de 20 heures, ressemble tant à la présentatrice que nous voyons tous les soirs, mentirait-elle ? Sauf à supposer que la nôtre, aussi, pourrait nous mentir. Désagréables risques de dérapage de l’intellect, de fil en aiguille.

De même nature, les concerts de rock renvoyaient une image de sympathie culturelle bien difficile à contrer. À l’opposé, les exactions sans doute réelles mais invisibles ne produisent pas les effets d’accusation que l’on aimerait pouvoir produire. En règle générale, il est difficile de surprendre, en flagrant délit média­tique, un bourreau à la besogne.

Pas d’opérations psychologiques qui vaille sans symbolique forte. Les Serbes ont eu recours à deux emblèmes fort astucieu­sement utilisés en mode négatif : la cible et la croix gammée.

La cible, image aussi inquiétante que familière (le carton de fête foraine), traîne depuis la guerre du Golfe sur tous les écrans de télévision. Le spectateur voit comme dans le viseur du pilote. Image de maîtrise, de puissance et, bien entendu, de précision. Le symbole a été retourné par la propagande serbe. On a pu voir des enfants, des femmes, des vieillards exhiber sur leur corps ce symbole les désignant comme victimes des frappes aériennes de l’OTAN. À la fois êtres de chair bien réels se désignant face à l’abstraite machine technologique de destruction et, par effet métonymique, représentants du peuple-cible que l’on assassine. La cible cherchait à fonctionner comme une nouvelle étoile de David. Elle constituait, dans l’imaginaire, une continuité logique par rapport à la croix gammée. Ici encore, on aura assisté à un jeu d’inversion des emblèmes. La croix gammée attribuée à l’OTAN brouillait les discours idéologiques.

Elle était forcément embarrassante dès lors que l’on cherche à présenter M. Milosevic comme un nouvel Hitler. Elle encom­brait plus encore dès lors que des forces allemandes participaient aux opérations de l’OTAN.

Souvenir (involontaire ?) de la grande tradition britannique de l’action psychologique durant le Blitz de 1940, l’humour ne fit pas défaut, à propos des bombardements : “tiens, ils sont en retard ce soir¼”. Tranquillité et résolution du peuple, sûr de son droit, capable de mépriser le danger jusqu’à en rire.

Ici encore, les effets de ces différentes actions concourraient, volontairement, à délivrer un même message visant à : ancrer profondément l’image d’un petit peuple courageux qui tient bon face à une force mécanisée brutale et imparfaite.

Face à cette manœuvre de l’arme psychologique, l’Alliance est apparue étrangement démunie, au moins durant les pre­mières semaines. Il est vrai que les divergences d’appréciation sur presque tous les sujets ne permettaient guère de concevoir et mettre en œuvre un plan d’opérations psychologiques concerté, cohérent et efficace. En ce domaine comme dans les autres, il a fallu fonctionner “minimum minimorum”.

“Ce soir, on improvise” ou les opérations psychologiques de l’Alliance atlantique10

Face aux opérations psychologiques de la RFY, l’Alliance se devait de mettre en place un système de protection contre les attaques psychologiques de l’adversaire et de disposer de son propre plan d’action à l’égard de la population serbe, des neutres, de l’opinion international, voire de ses propres membres.

L’activité des médias français comme des autres États de l’Alliance montre le degré zéro de la préparation préalable. En dehors des sphères gouvernementales concernées, le milieu politique, les médias et l’opinion ont découvert le conflit avec son déclenchement. Sur les ondes comme sur les écrans fusèrent les avis les plus disparates, les conceptions les plus divergentes. On posa des questions naïves (mais parfois de grand bon sens), auxquelles il fut répondu de la manière la plus improvisée.

Démocratie sans doute, mais la démocratie, dès lors qu’elle fait la guerre, n’est pas dispensée d’une préparation, notamment dans le domaine de sa plus grande sensibilité : l’opinion.

Bref, face à la manœuvre systématiquement planifiée de l’adversaire, l’Alliance s’est retrouvée “dans le simple appareil¼”.

Il est vrai que les Serbes étaient les seuls producteurs d’images sur ce qui se passait réellement sur le terrain. Etre au sol, c’est aussi pouvoir saisir et transmettre des images et des sons Ceci devrait constituer une leçon majeure de la guerre du Kosovo. Car l’Alliance s’est trouvée en position d’infériorité sur le terrain médiatique. Elle ne pouvait montrer que le résultat d’actions dont les causes demeuraient invisibles. Ainsi entendait-on des commentateurs français invoquer, à juste titre, le “hors-champ” des images de réfugiés que diffusait la RTS. En bons professionnels, ils soupçonnaient la manipulation violente qui devait s’exercer pour obtenir ce résultat-là, à l’exclusion de tout autre. Ils démontraient ainsi leur authentique compétence cinématographique. Mais qui, dans le public, pouvait comprendre et croire ? On reste en attente d’actions de véritable pédagogie en direction d’un public qui a cessé d’être ignare en matière d’effets visuels et sonores. Il est extrêmement naïf de penser qu’il suffise de montrer les images des autres accompagnées d’un commen­taire “off” disant : “attention, propagande, mensonge ! Ces images sont fausses !”. Car une image n’est jamais que l’authentique platitude de ce qu’elle représente. Elle est d’abord et surtout dénotation. Toute intervention extérieure à son encontre com­porte un grave danger. Car elle ne fait que pointer la volonté de contestation du message simple et irréfutable qu’elle délivre pour son espace borné. Le contestataire s’expose donc en tant que manipulateur avant d’avoir pu prouver l’existence d’une mani­pulation. Et cette position sera d’autant plus fragile que l’on ne dispose d’aucune autre image capable de contrer par une autre dénotation la valeur de celle que l’on dénonce.

L’Alliance chercha à créer des représentations “positives”. Et d’abord à valoriser les combattants kosovars albanais. Mais l’UCK a du mal à consister comme “armée de l’ombre”, “nou­veaux résistants” dans un “nouveau Vercors”. Le manque d’unité politique de ce mouvement, son recrutement dans des couches troubles de la population albanaise, sa rivalité avec Ibrahim Rugova ont mis les États de l’Alliance dans l’incapacité d’élabo­rer une position cohérente et de développer un discours construit à cet égard.

M. Rugova aura été présenté dans les médias occidentaux, pendant quelques jours (fin mars-début avril) dans les médias euro-atlantiques comme un homme de paille, un fantoche entre les pattes du “maître de Belgrade”. Début avril, sa triste poignée de main avec M. Milosevic fut l’occasion d’un joli chaos média­tique. Ceci constitue une très mauvaise approche, s’agissant d’un homme, (M. Rugova), tenu pour un ami quelques semaines plus tôt. Ce retournement hâtif des jugements sur des personnalités mal connues crée un fonds de scepticisme : comment se fier, qui croire ? Il devient extrêmement nuisible dans les opinions occi­dentales, facilement portées à l’incrédulité de principe. Il est vrai que les responsables politiques ont été plus prudents, sans que l’on puisse dire qu’ils aient, sauf rares exceptions, notamment en Italie, cherché à soutenir M. Rugova dans une situation extrême­ment difficile.

Ceci renvoie à un phénomène bien plus général, le manque de préparation des opinions nationales.

On a voulu démoniser M. Milosevic, alors qu’il était déjà trop tard. Mais cette diabolisation ne servait pas pour autant à justi­fier l’intervention au sol puisque les gouvernements ont persisté à l’écarter, tout en proclamant le caractère essentiel des enjeux.

Quant à la compassion, certes elle peut mobiliser, et dura­blement Le président de la République française n’en finissait plus, d’une allocution à l’autre, de féliciter les Français pour leur caritative compassion. Soit, mais ce n’est pas sur ce terrain que l’on pourra porter atteinte au moral de l’adversaire. L’exaltation de l’esprit charitable ne protège guère contre les agressions psychologiques qui peuvent exploiter ce même registre à leur profit.

Comment passer de la compassion à l’indignation qui pousse à l’action ?

Le thème du viol peut avoir un impact important sur des sociétés qu’anime de plus en plus la volonté de promouvoir les droits de la femme et qui présentent l’agression sexuelle (harcè­lement, harassment) comme un des abus les plus intolérables au regard de ses valeurs. Encore faut-il être sûr de ce que l’on affirme. Autre inconvénient, ce thème fut déjà utilisé et a fait l’objet de soupçons (non sur la réalité mais sur la dimension) lors des opérations de Bosnie. Le public, habitué à entendre des informations effroyables mais incertaines, parfois démenties quelques temps plus tard, reçoit avec un scepticisme croissant ces informations non corroborées.

Le risque c’est leur parole contre celle de nos dirigeants. Ce genre de symétrie est, par nature, très dangereuse.

Mais, encore, si de telles atrocités sont effectivement commi­ses, pourquoi ne pas recourir à l’intervention terrestre directe ?

Les organisations féministes sont-elles capables de fournir une claire réponse à la question du choix entre l’action militaire au service des valeurs et un refus de l’action militaire au service de valeurs complémentaires ? Difficile de se proclamer non-violent, voire antimilitariste et de réclamer que l’on dépêche en urgence la force armée pour interdire l’exercice de la violence. L’idéal, sur des points particuliers, se retrouve confronté à des situations imprévisibles, des dimensions qui dépassent le champ de ses préoccupations domestiques ordinaires. Apprentissage de la responsabilité à l’égard de la signification de l’usage de la force pour qui, accédant au pouvoir, doit penser au-delà de son horizon habituel¼

Autre thème psychologique qui agit avec une force réelle est “l’effet déportation” (images de l’exode, images des camps de réfugiés) accompagné parfois de témoignages de massacres. L’inconvénient est que les preuves tangibles manquent encore. Elles ne viendront que plus tard, peu à peu. La difficulté du “croyez-moi sur parole”, je suis un réfugié, reste entière. L’image, l’interview ne garantit rien, ne peut faire preuve. Elle produit des impressions, un climat, une ambiance émotionnelle. Est-ce suffisant ? À condition de savoir exactement ce que l’on entend en faire. Sans doute pas pour mobiliser les opinions en faveur d’une action militaire terrestre, alors que l’on persiste à affirmer qu’il n’en est pas question. L’esprit de Machiavel suggérerait que l’on cherche à atteindre le point d’explosion des opinions. Trop, c’est trop ! Chauffés à blanc par l’horreur, les esprits de nos concitoyens exigeraient de leur gouvernants cette intervention militaire qu’ils hésitaient à déclencher. Mais l’esprit machia­vélien est trop complexe, trop subtil pour correspondre à la réalité très terre-à-terre des gestions bureaucratiques, politiques et militaires présentes qui ne laissent la place qu’à des subtilités de couloir.

Je ne vois pas nos peuples indignés descendre dans la rue aux cris de “À Belgrade”. Ce n’est pas un match de football ! Autres temps, autres foules. Nos sociétés réagissent conformé­ment à leur nature profonde. Elles répondent à la barbarie par la compassion, avec une incontestable générosité. Elles sont “soignantes” et réparatrices. À l’opposé, la nécessaire violence initiale d’une action de prévention est devenue étrangère, incompréhensible, inconcevable.

Dans ses efforts d’attaque psychologique de la Serbie, l’Alliance fit preuve de la même improvisation, s’exposant ainsi à de faciles critiques à l’égard de trop grossières approximations.

Exagérations d’abord sur les réfugiés. Aussitôt relayée par l’OTAN, la Maison blanche faisait état, le 8 avril de 1 300 000 Kosovars déportés. Or la population albanaise du Kosovo n’a jamais dépassé 1 800 000, y compris 300 000 serbes. Tous les Albanais du Kosovo, ou très peu s’en faut, avaient donc été déportés. Ce maladroit trucage des chiffres (impossibles à établir avec précision) sur l’ampleur de l’exode conduisit à une contro­verse fratricide entre le HCR (Nations unies) et certaines ONG.

D’une manière désormais trop classique (personne n’a oublié l’énorme bobard lancé par le Pentagone sur la “quatrième armée du monde”, celle de l’Irak), les chiffres des dommages infligés aux forces serbes ont pris une tendance inflationniste à partir du 20 mai 1999. Le nombre des avions serbes détruits monte soudain à 110 ou 120. Surprise des experts qui savent que le nombre des MIG de l’armée de l’air serbe n’a jamais dépassé 80. Même chose pour le “tiers des forces lourdes, chars et artillerie détruits” à la même date. Alors que, le 5 mai, l’US Army évoquait 5 à 8 % dans un document officiel. En 15 jours, sans engagement des hélicoptères Apache, les raids aériens auraient soudainement touché massivement les “petites cibles” de théâtre.

Autre source de scepticisme à l’égard de l’action psycholo­gique des Alliés, le flou et l’exagération du vocabulaire pour désigner les exactions commises par les Serbes contre les popu­lations albanaises du Kosovo : génocide et déportation. L’écrivain Elie Wiesel est amené mi-avril (dans un article de Newsweek) à intervenir pour rétablir un minimum de sens des échelles entre des phénomènes totalement différents.

Cette grossièreté des expressions employées ne pourrait être justifiée que s’il s’agissait de promouvoir dans l’urgence un sursaut d’indignation des opinions dans la perspective d’une action radicale comportant des risques de perte. Or, on utilise une rhétorique hyperbolique pour expliquer que, face au bourreau génocidaire, on se gardera d’envoyer des troupes au sol.

L’effort actuel consiste à rassembler l’opinion dans un soutien général de l’action entreprise. Mais comment contrer ?

Une fois encore, j’affirme ici qu’une démocratie doit accepter de renoncer au mensonge à l’égard de sa population, de ses partenaires, de ses alliés et des États neutres. Ceci ne lui interdit nullement de se préparer à affronter dans les meilleures conditions le discours sur la vérité.

Dans le cas présent, dire la vérité, c’est reconnaître que plus une guerre s’intensifie dans des conditions aussi difficiles, aggravées par l’action de l’ennemi, il devient inévitable de faire des victimes parmi les civils, sans en avoir pour autant l’intention délibérée.

Telle était la clé d’un des aspects les plus difficiles et les plus mal gérés de cet guerre : les victimes des bombardements.

Les effets collatéraux ou l’art de se tirer dans le pied

Les sociétés technico-médiatiques disposent d’un art consom­mé d’auto-destruction en retournant contre elles-mêmes les effets qu’elles produisent. L’utilisation d’armes précises permet de réduire considérablement les pertes civiles. Mais la présentation en est faite de manière si publicitaire que la moindre erreur st aussitôt amplifiée comme un échec catastrophique. À trop vouloir prouver, on démontre le contraire. Les frappes aériennes sont sélectives, précises, chirurgicales. Elles ne visent que l’infrastruc­ture et les forces militaires.

Pourquoi vouloir, contre toute évidence, prétendre qu’il n’y aura aucun problème, ni erreur technique, ni bavure aléatoire ? Chacun est disposé à admettre d’inévitables dégâts non-inten­tionnels, dès lors que la justification est assez forte, l’enjeu assez important et l’engagement suffisamment résolu. Mais n’est-ce pas là où le bât blesse ?

Frapper l’infrastructure serbe, les émetteurs, etc. Le 22 avril l’immeuble de la Radio-Télévision de Serbie est gravement touché par un ou plusieurs missiles. Faire taire par les moyens durs de l’attaque physique la propagande adverse constitue une activité élémentaire. Encore faut-il se prémunir contre la riposte logique qui consiste à dire que l’on mène une action contraire à la liberté d’expression et que l’on détruit les émetteurs serbes pour faire taire la voix du peuple qui lutte, etc. Il n’est pas certain que cette action présente plus d’avantages que d’inconvénients.

On semble n’avoir cherché ni à brouiller, ni à produire de véritables émissions à l’intention de la population serbe. Les moyens existent mais sont peu nombreux. Mobiliser les popula­tions albanaises en pleine panique de l’exode n’est guère facile.

En revanche, chercher à retourner la population serbe contre le régime de M. Milosevic, tel devrait être le but de la guerre psychologique.

Plusieurs millions de tracts ont été lancés pour expliquer que l’Alliance n’était pas en guerre contre le peuple serbe mais contre un gouvernement tyrannique. Mais il est très difficile de conquérir les esprits d’une population soumise aux bombes. Ni dans l’Allemagne, ni au Viêt-nam, ni en Irak, nulle part on n’a vu une population apporter son soutien à ceux qui lui apportent fer et feu. Cela ne signifie pas pour autant qu’elles soutiennent le régime en place. Mais les moyens politiques d’une action de contestation sont tout simplement tétanisés par le fait de la guerre. Changer de régime dans la guerre n’a rien d’une petite crise ministérielle. L’expérience historique démontre que c’est bien souvent parce que la résistance est jugée insuffisante que le gouvernement est désavoué. Les affaires grecque et argentine ne constituent pas de bons exemples, parce que les dictateurs n’avaient mis aux enchères que des enjeux lointains, non vitaux, non immédiatement participants de l’être national.

De plus, M. Milosevic n’a pas été systématiquement attaqué sur ses nombreux points faibles : son manque de légitimité politique, son népotisme, son clientélisme, ses prévarications et ses bandes armées maffieuses, bref tout ce qui fait de lui, potentiellement, un petit cousin de Nicolae Ceaucescu.

Finalement, les opérations psychologiques de l’Alliance sont restées, à ce jour, pour l’essentiel, défensives. Elle auront con­sisté à convaincre les opinions des pays de l’Alliance que la guerre est juste et que M. Milosevic est le tyran responsable d’une intolérable barbarie.

Tout se passe comme si l’objectif principal était de préserver l’unité de l’Alliance, en maintenant, dans tous les pays membres un niveau de soutien suffisamment élevé. Eu égard aux discor­dances, l’enjeu n’était pas mince et le résultat présent non négligeable. Encore faudra-t-il savoir conclure sans trop traîner et, surtout, sans laisser approcher l’échéance d’une indispensable intervention terrestre.

Dans cette œuvre, purement protectrice, de consolidation, il serait injuste de ne pas rendre hommage à M. Jamie Shea, porte-parole de l’OTAN. Sans doute, son aptitude à la langue française lui vaut-elle de notre part, une attention particulière. Les médias français, peu réceptifs à la langue otanienne, firent de lui des portraits critiques mais plutôt flatteurs.

Jamie Shea a parfaitement intégré la notion de “medium cool” chère à Mac Luhan. Lui qui n’était pas un reporter de terrain, lui qui n’avait pas d’images à montrer, qui ne faisait que reporter sur les télévisions et les radios comprit qu’il convenait de s’en tenir à un registre sobre n’excluant ni la conviction, ni l’humour. Alors qu’il lui fallait délivrer de pesants messages, parfaitement convenus, négociés, d’affreux galimatias de compro­mis, il le fit avec une aisance discrète dont sont capables les grands maîtres. Les fautes furent rares, surtout vers la fin, comme toujours quand on croit avoir gagné et que, la fatigue aidant, on baisse un peu la garde. Il n’était certainement pas de bon goût de filer la comparaison entre les bombardements inten­sifiés et les internationaux de France de tennis. Mais c’est bien peu au regard de la haute voltige qui consista à tenir un discours supportable pour les Grecs, les Italiens, les Portugais, les Allemands, les Espagnols et ¼ les Français.

Au spécialiste de la guerre psychologique, à supposer qu’il en existe, la guerre du Kosovo pose deux séries de problèmes :

que se passe-t-il lorsque l’on ne dispose pas de représen­tations du terrain tout simplement parce que l’on n’y est pas physiquement ? Il n’y a pas d’images du front puisqu’il n’y a pas de contact avec le terrain. Il ne peut y avoir de représentation que des périphéries. On ne sait rien de l’intérieur.

quelle est la valeur des informations sur la situation intérieure dès lors que l’on n’a pas accès à cet espace, en sorte que l’on ne peut ni montrer ni vérifier ?

On dit : il y a des désertions mais comment prouver leur matérialité ?

On dit : il y a des manifestations en Serbie pour le retour des soldats indéfiniment engagés au Kosovo. Soit, mais que savons-nous de leur ampleur exacte, de leurs répercussions, etc. ?

On dit que l’UCK fut en mesure de lancer une offensive qui aurait forcé l’armée serbe à rechercher une solution négociée. Mais on n’en peut montrer aucune trace.

On en arrive à ce dire qu’il ne pourrait s’agir que de rumeurs habilement disséminées pour ébranler le moral serbe. Peut-être. Mais combien de Serbes écoutent les radios occidentales ?

Ce pourrait être aussi bien un moyen visant à accréditer l’idée que l’OTAN commençant à acquérir la supériorité, la Serbie se trouverait proche de l’écroulement. M. Milosevic doit négocier sous l’effet des frappes aériennes et d’un succès de ses adversaires au Kosovo.

Donc la stratégie était finalement la bonne, la cause était juste et c’est la victoire, tristement et chèrement payée, surtout pas les autres.

Happy end.

S’agit-il de mensonges ? Non pas. Les guerres indécises, mal engagées, mal terminées, ont toujours besoin d’un discours d’habillage, bricolé pour la circonstance.

Très bien, mais ce n’est vraiment pas de la guerre psychologique.

Car on ne peut pas attendre de miracles des actions de guerre psychologique. Elle ne peut se substituer à la clarté des buts et à leur cohérence au regard des moyens militaires employés.

Quand on se met dans l’erreur et que l’on y persiste, aucune action psychologique ne parviendra jamais à redresser le tort initial.

8 mai 1999

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Notes:

        Que l’on songe par exemple que la télévision et les radios grecques ont travailler en liberté dirigée en Serbie et, à certaines dates au Kosovo même.

        Affaire qui donna le beau rôle au révérend Jesse Jackson, artisan de leur libération et, directeur de conscience du repentant pécheur Bill Clinton, tout ceci au sein du parti démocrate qui organise la campagne prési­dentielle, etc.

10       cet état d’impréparation nous a été confirmé par M. Jamie Shea lors d’un entretien à l’OTAN le 11 mai 2000. la difficulté à diffuser des messa­ges psychologiques acceptables pour l’ensemble des membres de l’Alliance nous a été confirmée par les officiers du 4e groupe d’opérations psycholo­giques américain lors d’entretiens à Fort Bragg les 29 et 30 mars 2000.

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