Sur le rôle du nucléaire. Que viendrait faire le nucléaire en cette affaire ?

Durant la guerre du Kosovo, il a été question, soudainement, des forces nucléaires russes. Une brève proclamation du président (ex-communiste) de la Douma a suggéré le 8 avril 1999 que les armes nucléaires pourraient cibler les pays de l’OTAN. Cette déclaration, rapidement démentie par l’Exécutif russe, à commencer par le général Sergueyev, ministre de la défense, ancien patron des forces nucléaires stratégiques, a été écartée d’un revers de main. Telle que, elle relève de l’absurdité. Les Russes ont certes le pouvoir mais en aucun cas la volonté d’entreprendre contre les pays occidentaux une gesticulation intimidante de leurs forces nucléaires. Ils n’ont pas cru devoir évoquer, ce qui eût constitué une première étape la dénonciation des accords de déciblage conclus avec Washington et Londres en 1993. De fait, leurs intérêts militaires immédiats et pressants tournent autour d’un accord qui venait d’être signé le 30 mars 1999. Il s’agissait de réviser le traité CFE de novembre 1990. Accord qui aménageait la fin de la guerre froide et qui limitait par zones les volumes de forces. Or, confrontée à de graves difficultés dans le Caucase, la Russie a besoin de recouvrer une marge de manœuvre militaire.

Il n’en demeure pas moins que M. Eltsine a agité pour la troisième fois (deux de trop pour être crédible) le spectre d’une guerre européenne, voire mondiale. Face à une Douma qui recherche son discrédit, il ne pouvait pas moins faire, du moins par la rhétorique.

Un des aspects les plus préoccupants de la guerre du Kosovo tient à la faiblesse politique des gouvernements en place. M. Clinton, de justesse, a échappé à l’impeachment mais le Congrès, par des voies moins spectaculaires, maintient la pres­sion sur un président affaibli. La cohabitation, l’éclatement de la droite ne laissent à M. Chirac qu’une marge de manœuvre très étroite. En Allemagne, M. Schroeder s’exerce au pouvoir, après des débuts d’une extrême confusion. Ce n’est donc pas un hasard si M. Blair caracole en tête. De tous les chefs d’État ou de gouvernement euro-atlantiques, sans être le plus fort, il est le moins affaibli. Quant à M. Eltsine, on n’ose plus émettre de jugement. Tout a été dit sur sa décrépitude. En somme, on espère que les appareils d’État tiendront le choc dans une situation où les dirigeants manquent de pouvoir, d’imagination et plus encore, de temps pour se consacrer à autre chose qu’à leur survie politique.

Malheureusement, un appareil d’État n’a pas pour vocation de prendre des initiatives. Il est fait pour appliquer et pour exécuter. Non pour se substituer à des projets politiques défail­lants. La roue et le moteur ne disent rien sur la direction à prendre. Aussi, à contre-cœur sans doute, avec étonnement, effroi peut-être, les appareils mettent en œuvre les décisions arrêtées, quelles qu’elles soient. Constatons les démissions au Département d’État en 1993-95, lors de la gestion des affaires de Bosnie par M. Christopher. Constatons que le phénomène ne semble pas se reproduire. Résignation ? Indifférence ?

L’existence des armes nucléaires en Europe

La réalité des armes, aujourd’hui bien oubliée, demeure un fait stratégique majeur qui n’autorise pas n’importe quelle aventure militaire.

Les armes nucléaires tactiques de l’OTAN sont limitées à une petite composante aérienne ancienne d’une centaine de bombes à gravitation. Les armes stratégiques britanniques et américaines affectées à l’OTAN doivent être distinguées des armes françaises qui servent rigoureusement la capacité de dissuasion nationale.

Les armes russes sont de loin les plus préoccupantes. À la fois en raison de leur nombre et de leur nature. Les Russes ont en effet conservé une importante quantité d’armes “tactiques”, c’est-à-dire de courte portée.

Encore une fois, cet arsenal reste clairement voué à la dissuasion, c’est-à-dire à la protection des intérêts vitaux contre une agression majeure.

Il n’existe aucune raison de penser que la Russie se sente menacée par l’OTAN. Manipulée, bafouée, refoulée hors de ses sphères d’influence traditionnelles, sans doute. En danger, certainement pas.

Reste que le déploiement de troupes au sol qui auraient pour mission de prendre Belgrade et de conquérir l’ensemble de la RFY provoquerait une sorte de vertige en Russie. Peut-on miser sur la rationalité des réactions ? On imagine sans peine le fracas des voix indignées qui s’élèverait pour réclamer un redéploie­ment d’armes nucléaires tactiques – perspective déjà évoquée en cas d’élargissement de l’OTAN.

De ce fait, même si les déclarations de certains officiels russes paraissent hors de propos, on se doit de réfléchir à leur objective convergence. Le président de la Douma parle d’ armes nucléaires pointées. Le chef de l’Exécutif russe agite le spectre d’une guerre européenne. Or, à l’évidence, une telle guerre pour­rait être nucléaire.

Il s’agit donc de ramener les belligérants à la raison d’un risque virtuel qu’ils semblent avoir perdu de vue. Ce n’est pas une menace mais un rappel à l’ordre de la raison en Europe qui se décline de la manière suivante :

Premier point, ce conflit doit rester spatialement limité

Au demeurant, le fait qu’aucune résolution du conseil de sécurité ne donne légitimité à l’action de l’Alliance constitue un facteur de risque. Il n’est que trop facile d’opposer à ce vide juri­dique l’article 51 de la Charte sur le droit à la légitime défense.

Second point, les risques d’escalade doivent être sérieusement maîtrisés

Quelles que puissent être les innombrables différences par rapport à 1914, il existe un facteur essentiel qui conduit à savoir raison garder, c’est la probabilité, jamais nulle, du déchaînement incontrôlé. Le nucléaire fonctionne désormais comme un cran de sûreté qui prévient toute escalade aux extrêmes.

Les Russes, certes, ne disposent plus des gros moyens classi­ques qui constituaient les premiers barreaux d’escalade. Seule demeure une capacité militaire classique très réduite, assortie des éléments ultimes : nucléaire tactique et stratégique.

Cette pratique du rappel à l’ordre nucléaire était devenue presque courante en période de crise durant la guerre froide. Il est certain que la crédibilité russe est atteinte. Néanmoins, compte tenu de la proximité du théâtre du conflit, ce rappel même dévalué est compensé par l’importance des enjeux sur ce théâtre européen.

Les risques de dérapage liés à l’intervention terrestre ne sont-ils pas bridés par le nucléaire ? On se souvient de l’extrême préoccupation du président Lyndon Johnson lors de la guerre du Viet-nam. Obsédé par le risque de nucléarisation du conflit via une réaction chinoise, non seulement il rejeta toute perspective d’utiliser des armes de théâtre, mais il écarta également les plans d’une invasion terrestre du Nord-Viêt-nam et se limita à des bombardements peu efficaces sur le pays. Il prenait soin également de définir parfois lui-même les cibles militaires pour ne pas prêter le flanc à des accusations d’actes de barbarie. On connaît l’insuccès complet de toutes ces précautions.

M. Milosevic ne détient pas l’arme nucléaire. Que se passerait-il s’il en disposait ? Et s’il demandait aux Russes de lui en fournir ? Fantaisie ? Pour un enjeu infiniment moins vital, la France sollicita auprès des États-Unis la mise à disposition de deux ou trois armes nucléaires sur le théâtre de Dien Bien Phu. En vain, du fait d’une opposition farouche (et fort bienvenue pour Washington) du Royaume-Uni. Or, en dépit de la relative sympathie de la Russie pour la Serbie et de ses efforts pour soutenir M. Milosevic, on ne voit pas Moscou soucieux de renfor­cer son aide au-delà de quelques moyens purement classiques et relativement discrets.

Les précautions imposées par l’arme nucléaire restent donc valables : rejet de tout aventurisme, assorti d’une loi de réciprocité qui conduit chaque détenteur de l’arme à de détourner des situations extrêmes. Reste à savoir jusqu’où va la notion d’extrême aujourd’hui en Europe pour les gouvernements qui proclament un devoir d’intervention au nom d’idéaux supérieurs ou suprêmes.

Pour le reste, les autres États du monde observent la guerre du Kosovo et en tirent leurs propres conclusions.

Ainsi, le 12 mai 1999 le gouvernement indien célébrait à sa manière l’anniversaire de ses essais nucléaires. Considérant la “guerre de l’OTAN” contre l’État souverain de Yougoslavie, M. Atal Behari Vajpayee, premier ministre indien, déclarait : “dans une telle situation, nous ne pouvons nous permettre d’être militairement faibles. L’ONU et le conseil de sécurité ne peuvent rien. Qui peut vivre en sécurité dans ce monde-là ?”

Quant à l’Europe et la zone atlantique, on peut se demander si un pas supplémentaire n’a pas été effectué dans la voie de la délégitimation des armes nucléaires.

Car le moralisme affiché de M. Blair pourrait n’être pas sans répercussions sur le statut de l’arme nucléaire. Comment, après de telles déclarations, prétendre cibler des populations, des cités, des valeurs économiques ?

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