Vertige II

« Le vertige détruit pour un instant la stabilité de la perception et inflige à la conscience lucide une sorte de panique. Il s’agit d’une sorte de spasme, de transe ou d’étourdissement qui anéantit la réalité avec une soudaine brusquerie ».
Roger Caillois, Les jeux et les hommes, 1958

La clinique définit le vertige comme un trouble sensoriel accompagné d’une angoisse psychique profonde qui provoque le déséquilibre et peut aller jusqu’à la perte de conscience du sujet. Le “sentiment du vide” et la perte des repères spatiaux sont fréquemment évoqués par les sujets atteints de vertige comme cause de leur trouble.

Cette association de la perte d’équilibre physique et de la peur psychologique explique que le vertige ait été souvent associé à la guerre. Encore faut-il distinguer deux niveaux : la pratique concrète et physique du combat et la conduite abstraite et psy­chologique des opérations au plus haut niveau du gouvernement.

Face à l’ennemi, soumis au déchaînement de ces “orages d’acier” qu’évoquait Ernst Junger, le simple combattant est saisi de vertige devant l’abyme palpable de sa destruction. Combattre n’est souvent que l’échange de ce vertige pour un autre, celui de l’attaque, de la destruction de l’autre.

Rien d’étonnant que, partant du combat réel, le vertige se retrouve aux niveaux plus abstraits de la décision stratégique et politique.

Je m’intéresse ici au vertige parce qu’il constitue, pour la théorie stratégique, une sorte de modèle permettant de repérer et d’estimer tous les cas de perte de contrôle dans les situations stratégiques et, seconde raison, parce que, cas concret, la guerre du Kosovo résume exemplairement ces défaillances qui créent le vertige stratégique qui résulte de la conjonction d’une surprise politique et d’un choc militaire. Le dosage des deux éléments est variable selon les cas, dialectique par nature et constamment instable, à mesure de l’évolution de la situation.

Le vertige stratégique se présente sous deux formes égale­ment excessives le succès et l’échec, l’ascension et la chute.

Car il existe aussi un mouvement d’aspiration vers le haut. C’est le “vertige du succès”, comme l’avait écrit en 1928 dans Le bolchevik, de manière particulièrement sinistre, Joseph Staline à propos de la collectivisation forcée des campagnes russes.

À l’inverse, le vertige peut aussi résulter de la délectation perverse de l’échec où s’entrevoit le pire, l’abandon à la certitude d’une fin apocalyptique, perçue irrationnellement comme l’accomplissement fatal d’un funeste destin. M. Milosevic semble être entraîné dans cette spirale ontologique.

Le vertige politique

Parce qu’elle procède d’une décision initiale, la guerre enga­ge la responsabilité du décideur. Sorte de conscience morale, le sens de cette responsabilité l’accompagne, à mesure que le conflit s’infléchit dans le sens de la victoire ou de la défaite. A-t-il pris la bonne décision ? Seul le bilan final, en sortie de conflit lui donne­ra raison ou tort. Aussi s’efforcera-t-il d’en conserver le contrôle et de garder le cap en anticipant, tout en sachant corriger la trajectoire. Le vertige apparaît lorsque sous l’effet d’un événe­ment inattendu, le responsable constate qu’il a perdu le contrôle de la situation. Il s’aperçoit que le terrain sur lequel il croyait se tenir et pouvoir avancer se dérobe. Effet de glissement, de chute. Comment, quand, où et dans quel état se rétablir ?

Une fois ce vertige créé, il engendre une pathologie particu­lière dont le plus célèbre symptôme est l’obstination, l’incapacité à changer, à revenir en arrière, à passer du plan À à son alternatif le plan B, etc. L’obstination à vouloir faire triompher contre toute évidence, contre toute information, contre tout conseil, le point de vue erroné constitue un vertige où la raison s’égare en se confiant aux effets de la Force qui reçoit pour mis­sion de redresser l’erreur politique initiale. Cette attitude permet d’expliquer l’escalade dans l’utilisation de la force, l’acharnement à frapper jusqu’à ce que cela cède parce que, “à force de force”, quelque chose finira par craquer qui donnera raison à l’action entreprise et réalité au projet politique initial.

Le vertige de la force militaire

Dans la tradition politique rationaliste qui va de Thucydide aux stratèges de la guerre nucléaire contrôlée, en passant par Guibert, Clausewitz et Jomini, la force doit demeurer au service de la fin politique. Mais la guerre s’accompagne de deux phéno­mènes très peu contrôlables : le jeu des actions-réactions mili­taires (à la pression de la force exercée s’oppose la résistance de l’adversaire) et le déclenchement des passions des peuples qu’accompagnent parfois aussi, celles des dirigeants eux-mêmes.

Aussi, lorsque l’usage de la force ne produit pas assez tôt les transformations escomptées, les gouvernements peuvent avoir tendance à en accentuer l’intensité pour rattraper le temps perdu. Par exaspération et dans l’espoir de réussir enfin, le dirigeant s’obstine. Se crée alors une spirale vertigineuse par laquelle la force s’émancipe du projet initial et conduit “là où l’on ne voulait pas aller”, vers ces résultats effrayants qui font dire “mais je n’avais pas voulu cela !”.

Il existe donc un vertige de la guerre, défaillance non de la logique ni même de la raison mais de la mesure, notion de tempérance rationnelle qui servit de fondement à la philosophie et de la géométrie grecque, notre héritage culturel. Elle s’oppo­sait à l’ubris du tyran, à l’orgie du pouvoir sans autres limites que l’action réciproque de la pression et de la résistance. Force contre force.

C’est aussi le risque de s’abandonner à l’ivresse de la victoire. À cause de la réussite complète des opérations mili­taires, une occasion apparaît, qu’on n’avait pas jusqu’alors entre­vu ni osé espérer. Ne faut-il pas la saisir ? Mais ceci revient à changer de finalité politique. On accepte alors de faire rouler à nouveau les dés de la guerre. Le dirigeant avisé est évidemment celui qui sait mesurer à quel moment il est profitable de s’arrêter.

Le vertige survient parfois d’un coup, sous l’effet d’un événement militaire catastrophique d’où surgit, monstrueux, le pire. C’est mai 1940 quand se déchire le front et que déferlent librement les divisions cuirassées de la Wehrmacht. On pense à cette évocation saisissante par de Gaulle du général Gamelin, hagard, dans “sa thébaïde de Vincennes”.

Le vertige peut aussi procéder de l’entrée dans une spirale lente, insidieusement progressive. “Aller où l’on ne voulait pas aller”, a dit M. Jospin. À la suite, se pose la question de savoir si l’on s’abandonnera au vertige ou si on parviendra à le maîtriser.

Tel est le dilemme actuel que les gouvernements de l’Alliance, chacun pour ses propres raisons (qui ne font pas une raison commune), cherche aujourd’hui à éviter.

La guerre du Kosovo rassemble, en grand nombre, ces différents aspects du vertige.

Vertige devant l’imprévu, fait de l’échec politique des frappes aériennes, de l’offensive serbe et, de surcroît, de la panique des populations chassées par la violence déchaînée. Vertige devant l’excès des frappes, des massacres, des flux erratiques de réfugiés sans buts. Vertige de l’auto-conviction d’avoir quand même rai­son, et de l’obstination dans l’erreur, une fois commise. Vertige devant la perspective des effets imprévisibles d’un engagement militaire terrestre.

Les grandes puissances ont donc créé un mécanisme vertigi­neux qui entraîne les États de la région, en particulier le Montenegro, la Macédoine et l’Albanie. Spirale qui, par effet de retour, semble entraîner les grandes puissances qui s’abandon­nent au vertige de l’usage de la force.

La destruction physique produit ses effets matériels et psychologiques sans qu’on parvienne à lui assigner d’autres buts et d’autres limites que la capitulation de l’adversaire, qui, lui-même, semble s’enfermer davantage dans sa résistance sans espoir d’issue.

En ce printemps 1999, la logique du vertige risque de l’emporter.

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