Introduction

Approcher un objet pour en discerner les ressorts, c’est d’abord le nommer. Que l’on appelle cet objet « stratégie génétique » (comme ce sera le cas dans ce mémoire)[1], ou plus largement « stratégie des moyens » (Poirier), « préparation logistique du combat », « stratégie technologique » voire erronément « stratégie logistique » [2], les connotations auquel il est fait appel lors de son évocation constituent plus un magma d’images ressorties en vrac de la stratégothèque de Poirier[3] qu’une véritable tentative d’objectivation. L’on y croise pêle-mêle des moments historiques aussi hétéroclites que la lutte entre les premiers canons et les dernières fortifications, la décision de produire le char et le bombardier, Teller travaillant à la bombe H, les réflexions d’Owens sur le « système des systèmes » ou les trop maigres faveurs accordées à la recherche fondamentale.

Ce que l’on définit comme l’« orientation stratégique de la base scientifique et technologique »[4] – une expression commode mais parfois trop limitée à notre sens[5] – est en réalité plus pratiqué que théorisé. Et largement critiqué par des stratégistes préférant les dimensions doctrinales ou opérationnelles de la défense plus que celles de sa préparation[6], pourtant considérées comme essentielles. De ce point de vue, le manque de conceptualisation de la conduite de la dynamique technologique, un objet pourtant pratiqué par le politique comme par le stratège et l’industriel, prends une ampleur excessive à l’aune de la dépendance de nos sociétés comme de nos armées à la technologie. Ce seul fait pose en soi des questions d’autant plus prégnantes que le chronocentrage de la technique ne se soumet pas au politique[7], et que la capacité d’action de ce dernier sur l’environnement qui le légitime se voit questionnée[8]. Aussi la stratégie génétique constitue en soi un objet délictueux des points de vue méthodologiques comme stratégiques. De par les connotations qu’elle appelle, elle nécessite une palette d’instruments allant de l’histoire militaire à la sociologie, de l’économie à la philosophie, de la science politique à celle de l’ingénieur.

1) Relations internationales, paradigmes dominants et sécurité militaire

Face à cette interdisciplinarité[9] dans les approches intellectuelles possibles, l’étude d’un objet de nature stratégique – visant l’atteinte de buts politiquement définis[10] – est selon nous nécessairement politique, et ce bien que le primat du politique sur le militaire n’a pas toujours été considéré comme acquis[11].

La rapidité historique de la liaison entre guerre et politique – interne comme externe[12] – que les premiers stratégistes et politologues effectuent est patente. De César franchissant le Rubicon au Regis Ultima Ratio de Louis XIV (pour les praticiens) ; et de l’Art de la Guerre de Sun Tze à celui de Machiavel (pour les théoriciens), la guerre – et pour ce qui concerne ce mémoire, sa préparation – est en soi liée au pouvoir[13], le politique et le militaire s’interpénétrant ensuite de plus en plus systématiquement[14]. Plus près de nous, les relations internationales en tant que discipline sont directement issues d’une première guerre mondiale qui a engendré une volonté idéaliste de comprendre les mécanismes de la violence interétatique et de son évitement. La Seconde Guerre a quant à elle donné naissance à des études stratégiques – en tant qu’objet appréhendé par la politologie[15] – voulant sortir de ce qui est interprété comme une trop naïve volonté d’évitement de la guerre afin de tenter d’appréhender les fondements de sa conduite. Intégrées dans le courant réaliste de l’étude des relations internationales[16], les études stratégiques doivent aussi un certain nombre de contributions au pluralisme et au structuralisme, les deux autres paradigmes dominants depuis le début des années septante[17]. John Chipman critiquera ainsi un réalisme inadapté à une nouvelle donne stratégique nécessitant l’intégration de concepts issus du pluralisme ou du structuralisme[18]. Edward Kolodziej, David Baldwin et Keith Krause répondent en écho et vont dans le sens d’un élargissement des études stratégiques à des questions non-militaires[19], mais participent plutôt d’une « école sécuritaire ». Renvoyant à une phénoménologie de l’esprit hégélienne où la vérité procède du tout, cette vision appelle cependant la critique d’un risque de noyade de l’objet d’étude dans le tout de son environnement, ce qui ne serait que d’une bien piètre utilité au chercheur[20]. De la sorte, C-P. David en conclut que « les stratèges et les « sécuritaires » sont en situation de divorce »[21] en raison de rationalités conceptuelles différentes[22]. Pratiquement toutefois, le débat académique semble dépassé par plusieurs réalités stratégiques, américaines, européennes et russes notamment[23], alors que la tentative très techno-centrée des Toffler continue d’avoir un impact très net sur les académiques et opérationnels américains qui ont à conceptualiser la Révolution dans les Affaires Militaires (RAM)[24]. Fondamentalement toutefois, les points de divergence entre ces paradigmes n’oblitèrent que quelques uns des nombreux emprunts conceptuels inter-théoriques et si les fonctions que les paradigmes peuvent attacher à la notion de puissance peuvent varier, les connotations qui y sont attribuées ne varient que peu. Les débats académiques sur les modèles méthodologiques apportés par les trois paradigmes dominants pourraient limiter leur utilité à une « épistémologisation » des recherches menées dans le domaines des relations internationales. En réalité, chaque paradigme propose une grande variété de positions quant au rapports existants entre la technologie, l’Etat et ses forces armées[25]. En faisant le choix d’une interdisciplinarité emmenée par la science politique, la donnée ne peut être négligée.

2) Questionnements et enjeux

Car l’étude d’un sujet tel que le nôtre s’établit sur différents niveaux d’une action située entre éthique de la responsabilité et de la conviction et ne ressortissant pas nécessairement d’une très webérienne Zweckrationnalität accordant les buts recherchés aux moyens. Dans le développement des stratégies génétiques, qui envisagent la conception d’armements et leur charge politique, la décision interne se soumet à la possibilité d’un externe envisagé comme conflictuel, alors qu’inversement, l’expérience et l’observation[26] de l’externe rétroagit sur l’interne. Il existe ainsi des flux dynamiques enracinés dans un réseau épistémique renvoyant à des dynamiques propres de la technologie et de la stratégie et qui se diffusent ensuite jusque dans les domaines culturels et perceptifs de l’action.

Ces boucles de rétroaction s’établissent en permanence pour se combiner à des instruments et des méthodes – politologiques, stratégiques, sociologiques, économiques – existantes mais qui laissent craindre au moins deux écueils. Le premier – somme-toute classique en sciences politiques – est celui d’un ethno-centrisme établissant des hiérarchies dans les conceptualisations technologiques. Le second écueil est plus insidieux, du fait qu’il induirait au sein même de la catégorisation de la stratégie génétique un positionnement dans le rapport existant entre le stratège (ou le politique) et la technologie, qui dépasse largement la question souvent entendue de la primauté de l’humain ou du technologique sur le stratégique ou le politique. Ce questionnement confine au piège scientifique : tous les auteurs que notre lecture a interrogé sont clairs sur la nécessité d’une primauté de l’idéel sur le matériel. Les variations entre les visions ne proviennent que du degré d’intensité à donner à l’instrument technologique face à l’humain d’une part et au degré de pluri- ou de multidisciplinarité et à leurs points d’ancrages adoptés dans l’analyse de l’antagonisme entre matériel et idéel d’autre part. H. Coutau-Bégarie offre ainsi une position raisonnable, mais non médiane, suivant laquelle « c’est une erreur de croire que le matériel est l’antithèse de l’idée. Au contraire, plus l’investissement matériel est grand, plus l’investissement intellectuel doit suivre »[27]. Cette clôture abrupte d’un débat que nous qualifierons de « primautaire » ne le vide pas pour autant de sa substance, ni des enjeux d’une catégorisation stratégique du génétique, plus profonds :

– au niveau épistémologique, et aux confins des études stratégiques et de la science politique : quels sont les déterminants politiques du formatage des arsenaux ? Entre culture stratégique et menaces, les budgets sont-ils les seuls juges ? Quelle est l’influence du politique et du stratégique dans ce qui représente une partie de leur réalisation concrète (les armements) ? ;

– au niveau international de l’intégration à long terme des politiques de défense, notamment communes et impliquant un nombre d’acteurs de plus en plus importants, en dehors même des contractants mais sans nier leur influence sur les processus de définition et d’acquisition. Existe-t-il une probabilité d’unifier les différentes cultures nationales quant à un type d’équipement ? ;

– au niveau opérationnel de la détermination des intentions adverses. Il existe dans les schémas analytiques tant réalistes que pluralistes et idéalistes des positionnements bien spécifiques quant aux types d’armements à adopter et aux postures politico-militaires qui y sont liés ;

– au niveau tactique de l’utilisation d’un système d’armes donné pour une mission précise. L’impact tactique de la technologie – tant sur les combats que sur la psychologie du combattant est loin d’être négligeable : parviendra-t-il à altérer certains invariants stratégiques, comme les facteurs moraux ?

3) Méthodologie

Nous ne répondrons pas à toutes ces questions, mais elles peuvent se retrouver à des degrés divers dans l’interrogation que nous posions dans le dossier de présentation de ce mémoire et qui restera centrale : « les théories génétiques ne sont-elles qu’une des composantes de la stratégie des moyens, ou sont-elles transversales aux différents niveaux de la stratégie ? » Trop souvent prescriptifs ou descriptifs, les essais de théorisation génétique contiennent néanmoins des bribes de réponses qu’il nous appartiendra de nécessairement agencer en fonction de niveaux stratégiques qui ont eux-mêmes connus une évolution par l’entremise technologique.

C’est ainsi que le premier chapitre abordera l’histoire de la conceptualisation génétique. Le second présentera quatre de ses sphères d’influence qui constituent aussi ses racines méthodologiques et l’environnement de son action. Le troisième chapitre sera consacré aux facteurs d’influence de la stratégie génétique et en particulier son environnement perceptif et culturel. Enfin, le dernier chapitre, axé sur des principes stratégiques très présents dans la vision des « généticiens » tentera de donner une structure plus idéelle que réelle à un « OVNI stratégique » dont nous pressentons l’importance grandissante dans nos politiques de défense en testant sa validité stratégique face à quelques principes stratégiques.

4) Le contre-exemple du A-12 Avenger II

Plus particulièrement dans les deux derniers chapitres, là où la pensée se fait plus particulièrement action, nous utiliserons pour l’illustration de notre propos un contre-exemple, le cas du A-12 Avenger II. Désigné en tant qu’Advanced Tactical Aircraft (ATA), l’appareil se présentait comme une aile volante de forme parfaitement triangulaire, dont les premières études remontaient à 1988. L’adoption d’un design particulier[28] autant que de matériaux absorbant les ondes radars (RAM – Radar Absorbent Material) devaient aboutir à une diminution globale de la Surface Equivalent Radar (SER) et à un haut degré de furtivité. L’Avenger II[29] devait être mis en service au sein de l’US Navy (USN – 600 appareils), de l’US Marines Corps (USMC – 238) et de l’US Air Force (USAF – 400) dès le milieu des années nonante, afin de remplacer les A-6 et les F-111 en tant qu’appareils d’attaque à long rayon d’action (interdicteurs) [30]. En particulier, l’A-12 devait permettre à l’US Navy de disposer de son mini-bombardier, une « capacité d’attaque médiane » acquise dans les années cinquante[31] et devant lui permette de mener un rôle de premier plan dans la stratégie nucléaire américaine.

Mené par les firmes General Dynamics et McDonnell Douglas très discrètement et en dehors d’une large couverture médiatique ou politique[32], ce programme impliquait la livraison de 1238 appareils à un coût unitaire alors estimé à 100 millions de dollars, de sorte que son annulation, le 7 janvier 1991, a été la plus conséquente que le Pentagone ait jamais annoncée[33]. Débouchant sur une procédure judiciaire toujours en cours[34], l’annulation se justifiait selon le Secrétaire à la Défense Richard Cheney par les retards et l’augmentation des coûts du programme, les forces concernées ne faisant aucun commentaire officiel sur la question. A priori, l’A-12 était pourtant d’une importance stratégique : l’attaque aérienne d’objectifs terrestres stratégiques est une des principales composante de la stratégie aérienne américaine et le « bon sens » des théories culturelles et déterministes aurait voulu qu’il ne soit pas annulé – si ce n’est pour son coût prohibitif dans un contexte où l’on allait bientôt parler de dividendes de la paix. Les théories culturelles comme déterministes ne sont pas pour autant à rejeter : elles expliquent partiellement de nombreuses décisions et participent de la compréhension d’un système décisionnel complexe. En particulier, elles permettent de comprendre la configuration particulière de l’appareil et de la resituer dans le contexte plus général du développement technologique des forces américaines. Si les raisons de son autorisation initiale puis de son annulation dépassent selon nous les aspects strictement financiers, ils incluent aussi la fin de la guerre froide et la modification des rapports de force entre les Etats-Unis et ce qui était encore l’URSS, des changements dans la stratégie de l’US Navy ainsi qu’une certaine forme de réajustement de la culture stratégique américaine.

Le concept de programme d’armement en tant qu’output d’une politique de défense y prends une dimension finalement peu explorée et riche d’enseignements pour la stratégie en tant que concept théorique autant que pour la compréhension des intentions d’un Etat. Il s’agit ainsi de découvrir la complexité d’une dimension souvent oubliée de la stratégie, et au travers de l’exemple de l’A-12, nous allons tenter de démontrer l’architecture de la stratégie génétique et de sa capacité d’influence de toutes les sphères de la stratégie, au-delà du simplisme du débat primautaire.

[1] Bien que ce terme soit à la fois contesté et contestable –, mais nous espérons de la sorte rendre hommage au général Beaufre, qui en a mis en évidence un certain nombre de principes, essentiellement dans son Introduction à la stratégie..

[2] La « stratégie logistique » renvoie à l’avant-45 et ressort actuellement du niveau tactique de l’approvisionnement des unités d’une part et d’une gestion stratégique de la logistique des forces d’autre part. Nous y reviendrons.

[3] Définie comme la somme de toutes les connaissances stratégiques acquises, mais aussi de tous les supports de cette connaissance, la stratégothèque « doit être interprétée et peut dévoiler un sens à travers les multiples variétés stratégiques qu’elle recense. Cette somme montre le déploiement progressif, mais irrégulier, d’une pensée de l’agir de mieux en mieux intériorisée et réfléchie par les praticiens et les théoriciens. Poirier, L., Les voix de la stratégie, généalogie de la stratégie militaire – Guibert, Jomini, Fayard, Paris, 1985, p. 35.

[4] Nous nous abstiendrons de terminer la définition de F. Géré par « d’un Etat ». L’acquisition de technologies étrangères est une constante génétique pour la plupart des Etats, un point sur lequel nous reviendrons. Géré, F., s.v., « Stratégie des moyens », in de Montbrial, T. et Klein, J., Dictionnaire de stratégie, Presses Universitaires de France, Paris, 2000, p. 550.

[5] Si elle met en évidence le lien entre ladite stratégie et les mondes politiques et militaires, elle n’assure pas un « service après-vente » pourtant utile à sa compréhension. Le choix d’un matériel plutôt que d’un autre aux plans tactiques et opérationnels ressort pourtant directement des contraintes et performances desdits matériels. C’est une question qui a engendré peu de débats, mais que nous développerons plus avant dans la troisième chapitre de ce mémoire.

[6] L’exemple le plus illustre est – comme de nombreux référents stratégiques – clausewitzien. Vivant à une époque ou le facteur technologique est encore minime dans l’art de la guerre (à l’exception du canon et de la question de la cadence de tir des armes individuelle), le Prussien considère comme secondaires les opérations logistiques.

[7] S’il a fallut 18 mois pour développer et mettre en service le P-51, généralement considéré comme le meilleur chasseur allié de la Seconde Guerre mondiale, il faudra plus de vingt ans pour que ce soit le cas avec le Rafale français. Si cet exemple ressort plus de la stratégie industrielle que de la génétique à proprement parler, il démontre toutefois la centralité de la perception dans le formatage doctrinal de systèmes d’armes et l’importance d’une politique qui ne dispose actuellement que de quelques instruments et méthodes éparts.

[8] Il s’agit là de toute la problématique de l’émergence ou non d’une gouvernance globale capable.

[9] Elle recouvre alors une réalité où « (…) La recherche s’opère à partir du champs théorique d’une des disciplines en présence, qui développe des problématiques et des hypothèses qui recoupent partiellement celles qu’élabore, de son côté, l’autre discipline. Il s’agit cette fois d’une articulation des savoirs, qui entraîne, par approche successives, comme dans un dialogue, des réorganisations partielles des champs théoriques en présence ». Ost, F. et Van de Kerchove, M., « De la scène au balcon. D’où vient la science du droit ? » in Chazel et Commaille (Dir.), Normes juridiques et régulation sociale, LGDJ-Droit et Société, Paris, 1991, p. 77, cité par Vennesson, P., « Science politique et histoire militaire : comment (mieux) pratiquer l’interdisciplinarité ? » in Henninger, L., Histoire militaire et sciences humaines, Coll. « Interventions », Complexe/Centre d’Etudes d’Histoire de la Défense, Bruxelles/Vincennes, 1999, p. 164. Il y a lieu de distinguer de l’interdisciplinarité :

– la pluridisciplinarité ne vise pas l’articulation des savoirs de chaque discipline en particulier pour s’en limiter à une juxtaposition des savoirs qui ne « videra » aucune problématique ;

– la transdisciplinarité qui vise à l’élaboration d’un savoir autonome.

[10] La définition de la stratégie pourrait en soi constituer une science (ou un art – le débat est aussi vieux que l’objet). Cette « stratégique » qui reste à définir doit cependant beaucoup aux définitions minimalistes que les classiques ont assez rapidement introduit, et qui pourraient se résumer part « l’art (la science) d’atteindre des buts politiquement définis ».

[11] Au temps des guerres totales, Ludendorff déclarait ainsi, après avoir demandé que toutes les décisions politiques soient prises par le chef militaire suprême : « j’entends déjà les hommes politiques s’irriter d’une telle opinion, de même que l’idée générale que la politique doit servir la conduite de la guerre les irritera, comme si Clausewitz n’avait pas montré que la guerre n’est que la poursuite de la politique par d’autres moyens. Que les politiciens s’irritent et qu’ils considèrent mes opinions comme celles d’un « militariste » invétéré, celà ne change rien aux exigences de la réalité, imposant précisément ce que je demande pour conduire la guerre et par conséquent pour préserver la vie des gens ». Speier, H., « Ludendorff : la conception allemande de la guerre totale » in Mead Earle, E., Les maîtres de la stratégie, vol 1, Coll. « Stratégies », Bibliothèque Berger-Levrault, Paris, 1980, p. 32.

[12] Dans un monde théorique sur lequel plane l’ombre du pluralisme, l’« inter-national » conserve-t-il un sens ?

[13] Nous ne nous hasarderons pas à écrire « à la politique ». Armelle Le Bras-Chopard démontre sans guère d’ambiguïtés que la guerre est aussi affaire de pouvoir religieux et économique. Armelle Le Bras-Chopard, La guerre. Théories et idéologies, Coll. « Clefs politiques », Montchrestien, Paris, 1994.

[14] Et ce suivant trois vagues, pour ce qui concerne la période postérieure à la Révolution française (qui constitue en soi une idéologisation des opérations) : d’abord sous l’effet de l’émergence des guerres totales ; ensuite avec la stratégie nucléaire et enfin avec les années nonante. Si les deux premières vagues ne prêtent guère à polémique, la troisième serait à relier à l’émergence des opérations humanitaires et celle, concomitante, du paradigme pluraliste. Sur ces questions : De Weerd, H. A., « Churchill, Lloyd Georges, Clémenceau : l’émergence des civils » in Mead Earle, E. (Dir.), Les maîtres de la stratégie. Vol. II. De la fin du XIX siècle à Hitler, Coll. « Stratégies », Bibliothèque Berger-Levrault, Paris, 1982 ; Bracken, P., The command and control of nuclear forces, Yale University Press, New-Haven – London, 1983 et Hables Gray, C., Postmodern war. The new politics of conflict, Routledge, London, 1997. Ces trois vagues de l’implication des civils dans la stratégie ont connu leurs antithèses académiques et pratiques. Pour la première, l’attitude de Luddendorf considérant comme une nécessité de pousser à fond la militarisation de la société ; pour la seconde, mais en demi-teinte, les doctrines contre-forces développées (par des civils) dans les Etats-Unis des années septante et pour la troisième, tout autant en demi-teinte, les théoriciens de l’art opérationnel comme Luttwak, qui se focalisent parfois à outrance sur les facteurs militaires.

[15] Bien que cela puisse être interprété comme un argument d’autorité, John Gaddis, historien de la guerre froide, notait ainsi que « (…) le travail le plus intéressant en histoire comparée, au moins lorsqu’il est lié aux enjeux contemporains de la paix et de la sécurité, est effectué de nos jours par des politistes ». Gaddis, J.L., « Expanding the data base. Historians, political scientists and the enrichment of security studies », International Security, 12/1, Summer 1987, cité par Vennesson, P., op cit., p. 152.

[16] Un rattachement rarement discuté. Sur cette question : David, C-P. (et collaborateurs) Les études stratégiques : approches et concepts, Centre Québecquois des Relations Internationales/Méridien/Fondation pour les Etudes de Défense Nationale, Québec/Paris, 1989 pour les réalistes et Bull H., « Strategic studies and its critics », World Politics, July 1968, pour les pluralistes ; J. Galtung reconnaît quant à lui la focalisation sur la stratégie militaire des réalistes, alors que le concept de sécurité semble tout aussi proche des conceptions pluralistes et structuralistes.

[17] Light M., Groom A.J.R., International relations – A handbook of current theory, France Pinter Pub., London, 1985.

[18] Chipman J., « The future of strategic studies », Survival, Spring 1992.

[19] Kolodziej, E.A., « What is security and security studies ? Lessons from the cold war », Arms Control, n°13/1, April 1992; Baldwin, D.A.,« Security studies and the end of the cold war », World Politics, n°48, October 1995; Krause, K. and Williams, M.C., « Broadening the agenda of security studies : politics and methods », Mershon International Studies Review, n°40, 1996.

[20] C’est notamment la position de Pascal Vennesson pour qui l’inclusion des « enjeux économiques, (de) la pauvreté, (des) épidémies, (de) la pollution ou (des) trafics de drogues (…)dans le champs (des études stratégiques) ne ferait que ruiner sa cohérence intellectuelle, dissoudre les concepts qui y sont mis en œuvre, sans apporter de solution aux questions qu’il a privilégié jusqu’alors ». Vennesson, P., « Science politique et histoire militaire : comment (mieux) pratiquer l’interdisciplinarité ? », op cit., p. 159.

[21] David, C-P., La paix et la guerre. Conceptions de la sécurité et de la stratégie, Presses de Sciences Po, Paris, 2000, p. 21.

[22] Au-delà de leurs manques de nuances, les trois paradigmes dominants de la théorie des relations internationales permettent de profiler des chercheurs travaillant sur les conflits dans chaque courant. A.J.R. Groom distingue ainsi des « stratégistes – réalistes », des « conflict researcher – pluralistes » et des « peace researcher – structuralistes ». Groom, A.J.R., « Paradigms in conflict : the strategist, the conflict researcher and the peace researcher », Review of International Studies, n°14, 1988.

[23] Impliquant entre-autres des instruments militaires propres au réalisme, les Américains, les Français, les Russes et les Britanniques ont développé avec plus ou moins de succès des stratégies de lutte anti-drogue ou de sécurité informationnelle, qui étaient essentiellement défendues par les tenants du pluralisme. Pour un aperçu bien peu académique mais riche en données mettant en évidence les réponses militaires aux problématiques sécuritaires pluralistes, Cécile, J-J., Du Golfe au Kosovo. Renseignement, action spéciale et nouvel ordre mondial, Lavauzelle, Paris, 2000.

[24] La vision généralement qualifiée de constructiviste des Toffler se rattache plus à une démarche de nature futuro-journalistique que véritablement académique. Toutefois, on ne peut nier la réalité et la solidité de l’articulation de leur argumentaire, ni son impact sur de nombreuses études américaines, y compris celles de bonne qualité académique. Ils fondent leur pensée sur la succession de trois vagues, respectivement basées sur les techniques agraires, industrielles et électroniques qui entraîneraient chacune un formatage politique idoine des Etats qui seraient engagés dans ces vagues. Ils reconnaissent la coexistence au niveau mondial de ces trois vagues dans un temps donné du fait du différentiel de développement (militaire ou autre) existant entre les Etats. Toffler A., La 3ème Vague, Denoël, Paris, 1980, Toffler A., Les nouveaux pouvoirs, Fayard, Paris, 1991 et Toffler A. & H., Guerre et contre-guerre, Fayard, Paris, 1994.

[25] Les paradigmes en viennent alors à se croiser pour en aboutir à un savoir cumulatif quant à un objet donné. Lavoy, Sagan et Wirtz en viennent ainsi à catégoriser leur objet d’étude (les stratégies de destruction massives des proliférateurs) sous les angles reproduisant la trilogie réalisme/pluralisme/structuralisme par un triptyque réalisme/culturalisme (dans le sens sécuritaire plus que stratégique/schémas organisationnels. Lavoy, P. R., Sagan, S.C., Wirtz, J.J., Planning the unthinkable. How new powers will use nuclear, biological and chemical weapons, Cornell University Press, Ithaca/London, 2000.

[26] C’est partiellement en observant la guerre du Golfe que les Chinois, les Indiens et les Russes conceptualisent l’évolution doctrinale et matérielle de leurs forces armées. Sur cette question : Felker, Edward J., Oz revisited : russian military doctrinal reform in light of their analysis of Desert Storm, Thesis presented to the faculty of advanced airpower studies for completion of graduation requirement, Air university, Maxwel Air Force Base, 1994 et INSS (Ed.), Chinese views of future warfare, http://www.inss.org, 1990. Le phénomène est tout aussi classique tant aux niveaux opératique (la prise en compte tardive par les Américains de l’expérience française en Algérie et en Indochine) que tactique (les SBS britanniques puis l’ONU débauchant Giovanni Buttazzoni, père des nageurs de combat italiens au terme de la Seconde Guerre mondiale). Benoît, A. et Panzarasa, C., « Giovanni Buttazzoni, commandant des nageurs parachutistes italiens », Raids, n°110, juillet 1995.

[27] Souligné par son auteur. Coutau-Bégarie, H., Traité de stratégie, Coll. « Bibliothèque stratégique », Economica/ISC, Paris, 1999, p. 249.

[28] Qui vise en fait à renvoyer les faisceaux radars adverses dans une direction opposée à celle de leur émission, de telle sorte que l’appareil ne soit pas détecté. Il existe globalement trois formes de designs furtifs :

– du fait du manque de puissance des calculateurs de l’époque (fin des années septante), la solution adoptée sur le F-117 envisageait des surfaces planes ;

– vers le milieu des années quatre-vingt, les ingénieurs ont conçus des appareils plus ronds, limitant le nombre d’arrêtes coupantes. Ces recherches ont donné lieu au B-2 et à l’A-12. A ce moment, ils recherchaient toujours le plus grand degré possible de furtivité ;

– dans les années 90, tous les appareils conçus devaient recevoir une capacité furtive affectant moins que par le passé le design des appareils et donc leurs comportements aérodynamiques. C’est le cas d’avions tels que le F-22 ou le F-35.

[29] L’annexe I vous présente ses quelques caractéristiques connues.

[30] Un interdicteur étant définit comme un appareil spécialisé dans les missions de pénétration profonde du territoire et devant mener des missions sur des cibles de forte valeur stratégique et de contre-offensive aérienne (OCA – l’attaque des bases aériennes adverses). Suivant le type, il peut être affecté à des missions secondaires (reconnaissance et supériorité aérienne). A l’heure actuelle, seuls peuvent rentrer dans cette catégorie les F-15E (USA, Israël, Arabie Saoudite), les F-111 (Australie), les Tornado IDS (Grande-Bretagne, Arabie Saoudite, Allemagne, Italie), les Mirage 2000D et N (France), le Su-24 Fencer (Russie, Syrie, Irak, Iran, Algérie, Lybie), le Su-30 (Inde, Chine) et les Su-32 et Su-34 (Russie – prototypes).

[31] L’A-3 Skywarrior devait être le pendant naval du B-47 de l’USAF. Plus tard, l’aéronavale américaine se plaisait à démontrer que la charge utile de l’A-6 équivalait à la moitié de celle d’un B-52.

[32] A cet égard, plusieurs publications mensuelles de référence comme Jane’s, Defense Analysis, Air Forces Monthly ou, pour la Belgique, le défunt Carnets de Vol, permettent d’assurer une couverture de l’évolution d’un type d’équipement particulier et des transactions commerciales qui lui sont attachées. A un niveau supérieur, les annuaires tels que celui du SIPRI ou de l’IFRI français permettent de voir une évolution annuelle. Toutefois, dans le cas de l’A-12, la couverture médiatique et académique a largement été entravée par le secret instauré autour de l’utilisation de technologies furtives. Ces dernières n’ont été évoquées que tardivement – soit vers 1988-1989 dans la presse spécialisée, alors que les premières photos officielles d’un appareil furtif – en l’occurrence celles de F-117 ayant participé à l’opération Just Cause – n’ont été publiées que fin 1989.

[33] Pike, J., « A-12 Avenger II », http://www.fas.org/man/dod-101/sys/ac/a-12.htm, 2 May 1998.

[34] US Secretary of Justice, « McDonnell Douglas and General Dynamics v. United States. Opinion and order », n°91-1204c, 20 February 1998 ; US Departement of Defense, « Defense Department appeals court decision on A-12 case », http://www.defenselink.mil/news/Feb1998/b02201998_bt077-98.htm, 20 February 1998.

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