Chapitre 7 – Retour au cas Liddell Hart

En 1977, Liddell Hart est encore présenté très positivement dans un ouvrage que lui consacre l’historien britannique Brian Bond.[1] Mais en 1988, John J. Mearsheimer publiait une étude franchement critique sur l’inventeur de l’approche indirecte. Mearsheimer remet en évidence l’aura ternie du Britannique lors de la Seconde Guerre mondiale. Hore-Belisha, alors ministre de la Défense en Grande-Bretagne, et Liddell Hart se virent, en quelque sorte, accusés du désastre du début de la guerre sur le front de l’Ouest.[2] Pour Mearsheimer, après la guerre Liddell Hart chercha à reconstruire sa réputation et ce en employant des techniques pas très éloignées de la fraude intellectuelle. Ainsi, le livre publié aux Etats-Unis sous le titre The German Generals Talk, construit à partir d’interviews d’officiers allemands, est d’abord pointé du doigt (celui-ci avait déjà été critiqué lors de sa publication) ; n’est-ce pas plutôt Liddell Hart qui parle par la bouche de ces généraux ?[3] L’apogée de la reconstruction de la réputation de Liddell Hart correspond, pour John J. Mearsheimer, à la publication de l’ouvrage The Theory and Practice of War. Un ouvrage composé en l’honneur de Liddell Hart pour son septantième anniversaire. Les chapitres étaient signés par une brochette de célébrités dans le milieu de la défense, de l’histoire militaire et de spécialistes des questions de sécurité : André Beaufre, Peter Paret, Michael Howard, Yigal Alon, Henry Kissinger, Alastair Buchan, etc. Mearsheimer met aussi en évidence les multiples contacts de Liddell Hart avec Paul Kennedy, Briand Bond, Jay Luvaas, Corelli Barnett, etc. Liddell Hart est parvenu à se refaire une réputation en devenant une référence obligatoire lorsque l’on écrivait sur l’histoire militaire européenne de la première moitié du XXe siècle.[4]

Dans un article publié en mars 1990 dans la revue Parameters, Jay Luvaas évaluait la thèse de John J. Mearsheimer. Jay Luvaas a bien connu B.H. Liddell Hart chez qui il a vécu plusieurs semaines en 1961, alors qu’il réalisait des recherches en Grande-Bretagne. Il rend honneur à l’historien britannique mais critique néanmoins certains de ses travers. Il affirme que B.H. Liddell Hart pouvait changer d’opinion dans une conversation mais une fois son opinion publiée, jamais.[5] Enfin, pour Brian Reid, la manie de Liddell Hart de contrôler tout ce qui était publié à son propos relève surtout d’un manque de confiance en soi. Malgré tout, pour Reid, Liddell Hart et J.F.C. Fuller restent d’excellents maîtres à penser en ce qui concerne la manœuvre, l’impact de la technique sur le champ de bataille et la prospective.[6]

On assiste donc bien à une remise en cause du statut de Liddell Hart aux Etats-Unis pendant ces années. Pourtant, les Américains étaient déjà au courant des limites de la réputation de Liddell Hart. Déjà assez tôt après la Seconde Guerre mondiale, le statut de Liddell Hart « prophète de la Blitzkrieg » est remis en cause.[7] Le modèle de la Blitzkrieg ne serait pas directement lié aux idées de B.H. Liddell Hart et J.F.C. Fuller mais plutôt d’une approche générale partagée au sein de l’armée allemande, souple et peu codifiée.[8] Il y a aussi la remise en cause de l’influence de Liddell Hart sur Patton et McArthur. Il est par exemple connu que Patton a lu de très nombreux livres d’histoire militaire et, bien qu’il rencontra Liddell Hart au moins à deux reprises pendant la Seconde Guerre mondiale, il semble que c’est Liddell Hart qui revendiqua cette influence plus que Patton ne la mentionna.[9]

Néanmoins, Liddell Hart gardera ses adeptes et aura même un impact certain sur le développement de la pensée opérationnelle américaine.[10] Il est par exemple clair que les éditions du FM 100-5 de 1982, 1986 et 1993 pillent allègrement ses idées, principalement les concepts d’approche indirecte et de torrent en crue. Liddell Hart y sert de complément à Clausewitz. Alors que le Prussien accorde beaucoup d’importance à la violence sur le champ de bataille, l’historien britannique « corrige » cette tendance par l’approche indirecte. La réflexion des deux penseurs est mise en relation avec les notions d’agilité, d’initiative, de synchronisation et de profondeur. L’importance à accorder aux destructions physiques autant que morales est aussi évoquée au travers de l’historien britannique.[11] Liddell Hart fait également recette au TRADOC où il est cité par le général Starry et, plus tard, dans une circulaire de cet organisme.[12]

Ensuite, dans un article publié en 1986 dans la Military Review, Jerry D. Morelock condense le parcours du théoricien britannique. Ce texte est un excellent résumé des concepts développés par B.H. Liddell Hart : approche indirecte, torrent en crue, objectifs alternatifs, engagement limité, l’homme dans le noir – man in the dark, qui consiste à trouver l’ennemi, le fixer, manœuvrer pour le menacer, exploiter par l’attaque toute ouverture.[13] Qui plus est, Jay Luvaas, dans une critique de l’ouvrage Strategy, écrira que Liddell Hart aurait très probablement apprécié les éditions du FM 100-5 mentionnant l’approche indirecte. Toutefois, il aurait été déçu de constater que l’exemple historique qui en était donné est celui de la bataille de Vicksburg. Lors de cette bataille, Grant tenta plusieurs fois l’approche directe avant de choisir une autre méthode.[14] Notons aussi que, parfois, l’approche indirecte est mentionnée sans références explicites à Liddell Hart.[15]

Au total, on peut affirmer que le nom de Liddell Hart reste encore bien ancré dans la pensée stratégique américaine et ce malgré les critiques que l’on peut formuler à l’égard de ce dernier. Il est donc temps de se demander si cette réputation de Liddell Hart après la guerre du Vietnam a porté préjudice à Clausewitz. La réponse paraît négative. En effet, le discours stratégique américain se révèle capable de combiner des pensées à première vue complètement divergentes. A titre d’exemple, indiquons que le général R.B. Furlong s’est servi des idées de l’historien pour expliquer le concept clausewitzien de centre de gravité.[16]

De plus, le rôle que Liddell Hart a joué dans la négation de l’œuvre de Clausewitz, et sa lecture superficielle du Traité, est maintenant assez largement diffusée dans le discours stratégique américain. La mauvaise compréhension de Clausewitz par Liddell Hart et J.F.C. Fuller a été particulièrement bien décrite par Jay Luvaas. Pour ce dernier, Liddell Hart s’avère plus proche, dans son approche, de Jomini, voire même de Schlieffen qui utilisa l’exemple historique de la bataille de Cannes pour élaborer le fameux plan qui porte son nom. Si Liddell Hart et J.F.C. Fuller ont insuffisamment compris Clausewitz, c’est parce qu’ils ne l’ont pas réellement lu, ou pas assez lu.[17]

La thèse de Christopher Bassford montre la relation entre Liddell Hart et Clausewitz sous un jour différent et complète la vision de Mearsheimer. Pour lui, Liddell Hart a avant tout réaffirmé les idées de Clausewitz en les présentant sous une autre lumière. Bien sûr, certaines critiques que l’historien britannique adresse au Prussien sont devenues caricaturales et simplificatrices, mais Bassford distingue parfois une compréhension plus fine de Clausewitz par Liddell Hart. Et Christopher Bassford en vient à se demander si Liddell Hart ne fut pas gêné par la stature du Prussien pour s’affirmer lui-même.[18]

Notons aussi que le nom de Liddell Hart revient également à côté de celui de Clausewitz à propos de la problématique de la grande stratégie. Pour Martin Kitchen, Liddell Hart a introduit le niveau Grand Strategy par réaction envers Clausewitz. Alors que la stratégie est étroitement confinée à son aspect militaire, la Grand Strategy, terme aux limites floues, se charge non seulement de la stratégie en temps de guerre mais aussi en temps de paix.[19] Dans un ouvrage collectif, sous la direction de Paul M. Kennedy sur la Grand Strategy, le nom de Liddell Hart revient à plusieurs reprises, parfois aux côtés de Clausewitz. La combinaison des deux penseurs permet de poser des jalons à la fois à partir de l’idée de la guerre comme continuation de la politique, chez Clausewitz, et l’ouverture de ce paradigme par les idées de Liddell Hart sur le rôle des autres outils de la grande stratégie, la diplomatie par exemple.[20] En d’autres termes, Liddell Hart n’aurait fait qu’adapter la Formule. Notons que Paul M. Kennedy dédiera son ouvrage Strategy and Diplomacy à B.H. Liddell Hart. On trouvera aussi des références bibliographiques à des ouvrages de B.H. Liddell Hart dans The Rise and Fall of the Great Powers. Toutefois, quelques textes poseront la question de la validité de l’approche indirecte à tous les niveaux – de la tactique à la Grand Strategy.[21]

En conclusion, le discours stratégique américain a tendance à ne pas opposer Clausewitz et B.H. Liddell Hart. Aujourd’hui, aux Etats-Unis, Liddell Hart reste célèbre pour son approche indirecte. Les Américains insistent plutôt sur la différence de perspective de chacun des deux penseurs. Liddell Hart ouvre plus largement son analyse à la diplomatie, la guerre économique, la guerre navale, etc. Clausewitz centre son étude sur le phénomène de la bataille et son interaction avec le politique.[22] B.H. Liddell Hart est parfois comparé à Jomini pour son approche didactique, « prescriptive » et réductionniste.[23] Or, le discours stratégique américain recherche aussi à concilier les idées de Jomini avec celles de Clausewitz.

[1] Bond B., Liddell Hart – A Study of his Military Thought, Londres, Cassell, 1977, 289 p.

[2] Gibson I.M., « Maginot et Liddell Hart : la doctrine de la défense », dans Mead Earle E. (éd.), Les maîtres de la stratégie, vol. 2, De la fin du XIXe siècle à Hitler, (Makers of Modern Strategy, 1943 – traduit de l’américain par Annick Pélissier), Paris, Berger-Levrault, 1980, pp. 99-121. Le nom de l’auteur, Irving M. Gibson est en fait un pseudonyme pour le professeur A. Kovacs. Higham R., The Military Intellectuals in Britain : 1918-1939, New Brunswick, Rutgers University Press, 1966, p. 47.

[3] Depuis lors, la thèse selon laquelle Liddell Hart a surévalué son importance dans la création de la Blitzkrieg a encore été revue, en sa faveur, par Azar Gat : « British Influence and the Evolution of the Panzer Arm: Myth or Reality? Part I », War in History, avril 1997, pp. 150-173 ; « British Influence and the Evolution of the Panzer Arm : Myth or Reality ? Part II », War in History, juillet 1997, pp. 316-338 ; « Liddell Hart’s Theory of Armoured Warfare: Revising the Revisionists », The Journal of Strategic Studies, mars 1996, pp. 1-30.

[4] Mearsheimer J.J., Liddell Hart and the Weight of History, op. cit., pp. 208-216. John J. Mearsheimer sera sceptique envers une défense de l’OTAN par la manoeuvre. Il compare ce modèle à celui de Liddell Hart, la bataille non-sanglante – bloodless victory – et remet en cause sa validité. Id., « Maneuver, Mobile Defense, and the NATO Central Front », art. cit., pp. 104-122. Notons aussi qu’à la lueur d’un article publié en 1954 dans la revue World Politics, nous nous demandons qui, de Liddell Hart ou des généraux allemands, utilisa le plus l’autre dans le but de se réhabiliter (voir : Speier H., « German Rearmament and the Old Military Elite », World Politics, janvier 1954, pp. 147-168). On constatera également que la réputation de Liddell Hart est encore très grande en Grande-Bretagne comme le témoignent divers articles : Terraine J., « History and the Indirect Approach », Journal of the R.U.S.I., juin 1971, pp. 44-49 ; Thorne I.D.P., « Interpretations: Liddell Hart After Fifteen Years », Journal of the R.U.S.I., décembre 1985, pp. 48-51 ; O’Neill R., « Liddell Hart Unveiled », Army Quaterly and Defence Journal, janvier 1990, pp. 7-19. Ce dernier article tente de relativiser la critique de Mearsheimer.

[5] Luvaas J., « Liddell Hart and the Mearsheimer Critique: A « Pupil’s » Retrospective », Parameters, mars 1990, p. 17.

[6] Reid B.H., « J.F.C. Fuller and B.H. Liddell Hart: A Comparaison », Military Review, mai 1990, pp. 64-73.

[7] Voir par exemple : Icks R.J., « Liddell Hart: One View », Armor, novembre-décembre 1952, pp. 25-27 ; Blumenson M. & Stokesbury J.L., « The Captain Who Taught Generals », Army, avril 1970, pp. 59-63.

[8] Hughes D.J., « Abuses of German Military History », art. cit., pp. 70.

[9] Dietrich S.E., « To Be Succesful Soldier, You Must Know History – (review essay: The Patton Mind », art. cit., p. 68 ; Mearsheimer J.J., Liddell Hart and the Weight of History, op. cit., pp. 205-206. A partir de la biographie de MacArthur par William Manchester, nous n’avons aucune trace de commentaires allant dans le sens d’une influence quelconque de B.H. Liddell Hart chez l’officier américain. Manchester W., MacArthur – Un césar américain, (traduit de l’américain, American Caesar, 1978), Paris, Robert Laffont, 1981, 618 p.

[10] Ainsi, voir par exemple l’article positif de : Pickett G.B. Jr., « Basil Liddell Hart Much to Say to The ‘Army of ’76′ », Army, avril 1976, pp. 29-33 ; Swain R.M., « B.H. Liddell Hart and the Creation of a Theory of War, 1919-1933 », Armed Forces and Society, automne 1990, pp. 35-51. Un article de Liddell Hart B.H. est également republié dans la Marine Corps Gazette : « Marines and Strategy », Marine Corps Gazette, janvier 1980, pp. 22-31. Christopher Bassford semble indiquer que l’influence de Liddell Hart a été particulièrement prégnante parmi les fusiliers marins. Bassford Ch., Clausewitz in English, op. cit., p. 132.

[11] Romjue J.L., From Active Defense to AirLand Battle: The Development of Army Doctrine 1973-1982, op. cit., pp. 13 ; 56 et 70 ; Headquarters, Department of the Army, FM 100-5, Operations, 1986, p. 109 ; Holder L.D., « Offensive Tactical Operations », Military Review, décembre 1993, p. 52.

[12] Starry D.A., « To Change an Army », art. cit., pp. 21-23 ; TRADOC Pamphlet 525-5, Military Operations – Force XXI Operations, Department of the Army, HQ U.S. Army Training and Doctrine Command, Fort Monroe, VA 236551-5000, août 1st 1996.

[13] Morelock J.D., « The Legacy of Liddell Hart », Military Review, mai 1986, pp. 65-75.

[14] Jay Luvaas mentionne aussi que le problème des écrits de Liddell Hart est que ce dernier écrit comme un journaliste, un historien, un théoricien, et un réformateur, et qu’il est impossible de savoir lequel de ses personnages parle dans ses écrits. Luvaas J., « (Landmarks in Defense Literature) Strategy: The Indirect Approach By B.H. Liddell Hart (1954) », Defense Analysis, août 1992, pp. 213-215.

[15] Helms R.F., « The Indirect Approach », Military Review, septembre 1978, pp. 2-9. L’auteur cite toutefois dans sa bibliographie les Rommel Papers préfacé de Liddell Hart.

[16] Furlong R.B., « Strategymaking for the 1980’s », art. cit., pp. 9-16.

[17] Luvaas J., « Clausewitz, Fuller and Liddell Hart », dans Handel M.I., Clausewitz and Modern Strategy, op. cit., pp. 197-212. Voir aussi : Cannon M.W., « Clausewitz for Beginners », art. cit., pp. 48-57. A propos de Liddell Hart et Fuller et l’utilisation de l’histoire, voir : Gooch J., « Clio and Mars: The Use and Abuse of History », dans Perlmutter A. & Gooch J., Strategy and The Social Sciences, Londres, Frank Cass, 1981, pp. 30-34 (article initialement publié dans la revue Journal of Strategic Studies, vol. 3, n°3). Cet article s’avère très critique envers la méthode d’investigation des deux Britanniques, ici aussi comparée à celle de Jomini. Deviner le futur en étudiant le passé et ce en supposant un continuum linéaire passé/présent/futur est douteux. De plus, cette approche tend parfois à plier l’histoire au gré du schéma d’analyse de celui qui la pratique.

[18] Bassford Ch., op. cit., pp. 133-134.

[19] Kitchen M., « The Political History of Clausewitz », The Journal of Strategic Studies, mars 1988, p. 34

[20] Kennedy P.M. (dir.), Grand Strategies in War and Peace, op. cit., pp. 1-7.

[21] Baumann R.F., « Historical Framework for the Concept of Strategy « , art. cit., p. 9 ; Kennedy P.M., Strategy and Diplomacy, Londres, Fontana Press, 1983, 254 p. ; id., The Rise and Fall of the Great Powers, Londres, Unwin, 1988, 540 p. ; O’Meara Jr., « Strategy and the Military Professional – PART I », art. cit., pp. 38-45.

[22] Davison K.L. Jr., « Clausewitz and the Indirect Approach… Misreading the Master », Airpower Journal, hiver 1988, pp. 42-52. L’auteur de cet article attire l’attention sur les problèmes de sémantique qui opposent, en surface selon lui, Clausewitz et Liddell Hart. Ainsi, le terme engagement, signifierait non seulement le combat réel mais aussi virtuel. Quant au mot destruction, c’est à tort qu’il faut le concevoir dans le sens d’anéantissement. Il s’agit plutôt d’une conception qui vise une réduction plus que proportionnelle des forces ennemies.

[23] Shy J., « Jomini », dans Paret P., Makers of Modern Strategy, op. cit., p. 181.

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