Préface

Pendant la Grande Guerre, l’opinion française était imprégnée de deux idées-force. Cette guerre était une guerre française et la France, patrie du roi, se battait pour le Droit. Depuis 80 ans, l’opinion n’a que peu changé en France sur ces deux points ou, tout au moins, les changements sont forts récents, résultat à la fois des bouleversements qu’ont connus les rapports franco-allemands et des travaux des historiens pour sortir des mythes et retrouver la réalité. La réalité est que ce fut, non pas une guerre franco-allemande, mais une guerre européenne, une guerre entre les nations européennes, et que si la France y a joué un rôle particulier dans la mesure où les combats, du moins à l’ouest, se sont déroulés, pour l’essentiel, sur son territoire, chaque nation européenne, dans quelque camp qu’elle ait été, a trouvé, dans sa conscience nationale, des raisons tout à fait légitimes de se battre jusqu’au bout. C’est en définitive le conflit qui dans l’histoire a fait le plus appel aux sentiments nationaux.

Cette attitude explique facilement que pendant longtemps l’opinion et l’historiographie française se sont très largement désintéressées des autres, y compris de ceux qui se sont battus dans son camp, au simple motif qu’il était considéré comme parfaitement normal de combattre aux côtés de la patrie du Droit. Cette indifférence, relative malgré tout pour les pays importants, a été caricaturale pour les petits pays. À l’heure actuelle, combien de Français savent que le Portugal a envoyé des soldats combattre à leurs côtés. Il serait d’ailleurs cruel pour les historiens français d’établir la liste d’ouvrages consacrés à la Grande Guerre, de qualité par ailleurs, où le Portugal n’est même pas mentionné, où est totalement passé sous silence que nombre de soldats portugais y ont perdu la vie. Quant la participation à la guerre du Portugal est mentionnée, le commentaire se contente de remarquer qu’il s’agit « d’un vieil allié de l’Angleterre », sous-entendu une sorte de prolongement de l’Angleterre.

La défaillance des historiens français avait pourtant une autre cause, cachée. En fait, ils ne savaient comment en parler. Pour l’historien français de la Grande Guerre, la participation du Portugal était au fond mystérieuse. Au lieu de rester neutre comme l’Espagne, dans un conflit qui ne le concernait guère, il multiplie les gestes de mauvaise volonté envers l’Allemagne jusqu’au moment où, en 1916, cette dernière prend l’initiative de lui déclarer la guerre. Plus étonnant encore, le Portugal, comme bien d’autres belligérants « déclarés », ceux d’Amérique latine en particulier, aurait pu se contenter d’un rôle passif. Il n’en fut rien et les malheureuses unités portugaises, installées au nord du dispositif britannique, dans la « boue » des Flandres, subirent le 9 avril 1918 le terrible choc de la deuxième offensive allemande de ce printemps. C’est la bataille de la Lys.

Comment expliquer tout cela, d’autant plus que la façon dont cette participation était décrite au Portugal ne facilitait pas les choses ? Après la guerre, cette participation au conflit est devenue, en effet, au Portugal un objet d’exaltation patriotique et nationale, le culte du souvenir de la guerre, la commémoration de l’héroïsme des soldats portugais, furent aussi bien le fait des manuels scolaires que des ex-voto dans les Églises.

Pour le lecteur français, il a fallu attendre les remarquables travaux de Nuno Severiano Teixeira pour comprendre, non seulement pourquoi le Portugal s’était engagé dans la guerre, mais aussi pourquoi le tableau qui en fut peint après la guerre ne correspondait guère à ce que fut la réalité.

Dans une analyse intégrant étroitement politique extérieure et politique intérieure, Nuno Severiano Teixeira a fait surgir cette réalité. Après la Révolution de 1910 qui établit la République au Portugal, à travers des péripéties complexe la grande question pour ses partisans fut d’en asseoir la légitimité, et n’y avait-il pas meilleure assise de la légitimité que de pouvoir lier la République à une grande cause nationale ? Cette cause nationale, ce fut la guerre dans laquelle le Portugal pouvait affirmer sa personnalité. La difficulté était qu’il n’était pas possible, dans un premier temps du moins, de s’appuyer sur un consensus national. Une grande partie de la population, rurale et catholique, la majorité probablement, était étrangère à la république, et évidemment étrangère au principe national que les Républicains voulaient affirmer. Il est d’ailleurs apparemment paradoxal de constater qu’en Italie, c’était une minorité nationaliste de droite qui entraîna le pays dans la guerre, au Portugal, ce fut une minorité démocrate de gauche qui joua ce rôle¼ Identité et spécificité des nations européennes¼

On pourrait s’étonner que l’ouvrage de Nuno Severiano Teixeira s’arrête au moment où la guerre commence. Certes, la description du Portugal dans la guerre s’impose aussi, ne serait-ce que pour prolonger et confirmer les analyses précédentes, mais la magnifique démonstration est déjà faite. Le jour où le Portugal est entré dans la guerre, tout était dit ou presque. Les Républicains portugais, et parmi eux les plus avancés, même s’ils n’étaient suivis que par une fraction minoritaire de la population du pays, avaient compris que la nation portugaise, telle qu’ils la concevaient, ne pouvait exister que dans un grand combat national. Ce n’est pas pour rien que, plus tard, ce fut tout la nation qui fut amenée à communier dans le souvenir de la guerre, même si une grande partie d’entre elle y avait été indifférente ou hostile sur le moment.

Il n’y a pas de plus grand mérite pour un historien que de faire émerger une réalité souvent obscurcie, ou pis encore effacée, par la gangue des événements. Au surplus, Nuno Severiano Teixeira le fait de façon passionnante. C’est un livre dans lequel on sent vivre un pays, mais plus encore, il a su remarquablement montrer que le Portugal, longtemps considéré comme un peu en marge de l’Europe, s’est en fait parfaitement inséré dans le grand courant de la pensée européenne du XIXe siècle, cette pensée européenne inséparable de l’idée de nation¼ pour le meilleur, ou pour le pire.

Jean-Jacques Becker, Professeur émérite à l’Université de Paris X – Nanterre

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