Vingt ans d’une revue

Vingt ans, c’est peu pour une revue. On ne manque pas d’exemples de revues beaucoup plus anciennes. Dans les milieux académiques les revues quinquagénaires ou même centenaires ne sont pas rares. Mais la recherche stratégique constitue une exception, au moins en France, tant il est vrai que la faiblesse doctrinale se traduit par une instabilité institutionnelle. Dans les années soixante s’est produite une cassure dans la pensée militaire française, qui a entraîné le naufrage de la quasi-totalité des revues créées à la Belle Époque ou dans l’entre-deux-guerres. Le plus souvent, elles n’ont pas été remplacées et les tentatives de lancer des revues civiles de recherche stratégique n’ont pas abouti à des résultats durables en raison du manque d’intérêt des pouvoirs publics et des armées pour la recherche fondamentale. Il y a eu Stratégie, revue de l’Institut français d’études stratégiques, qui a duré onze années mais qui n’a pas survécu à la mort du général Beaufre, animateur de l’Institut. Il s’en est suivi un vide qui n’a été comblé qu’en 1979 avec le lancement de Stratégique par la Fondation pour les Études de Défense Nationale.

Celle-ci avait été créée par Michel Debré, ministre d’État chargé de la Défense nationale en 1972. Dans un premier temps elle s’était donnée comme but de stimuler des recherches extérieures et elle n’avait donc pas cru nécessaire de se doter d’une revue. Mais, très vite, elle comprit qu’il était nécessaire de se doter de moyens d’expression. Le général Lucien Poirier, directeur des recherches, poussa activement dans ce sens : il voulait une revue inspirée de Survival, mais aussi des Cahiers de la quinzaine qu’il avait beaucoup fréquentés et des fascicules ou petits livres inspirés des Adelphi Papers, la revue de l’International Institute of Strategic Studies de Londres.

C’est cette dernière partie du programme qui fut d’abord réalisée avec le lancement de la collection Les sept épées en 1975. Sous-titrée Cahiers de la FEDN, elle se présentait sous forme de cahiers blancs de dimensions restreintes, généralement pas plus de 150 pages. Dès le numéro 11, paru en 1978, l’incommode typographie sur deux colonnes fut abandonnée pour une présentation plus classique.

Ces Cahiers ne pouvaient traiter que d’un nombre très restreint de sujets. Depuis la disparition de Stratégie, il n’y avait plus de revue de recherche stratégique en langue française. La Fondation en prit acte et le général de Bordas, alors président, lança une revue qui prit le nom de Stratégique, substantif du XVIIIe siècle tombé en désuétude mais remis en honneur par le général Poirier dans Les voix de la stratégie, Guibert, Cahiers de La FEDN n°8, 1977.

Le premier numéro sortit au début de 1979, sa couverture était blanche, sans doute inspirée de son modèle britannique Survival, et elle comptait 144 pages et 5 articles. Dès le départ, le souhait des généraux Lucien Poirier et Maurice Prestat, ses fondateurs, était de faire de la revue un organe « de recherche fondamentale (éclairant) les fondements théoriques et les modalités pratiques des diverses stratégies » selon une phrase de l’éditorial ouvrant ce numéro 1, signé par le président de la Fondation, mais dont le style rappelle furieusement celui du général Poirier. La revue portait comme sous-titre Revue trimestrielle de recherches et d’études stratégiques, qu’elle a perdu avec le dernier numéro de 1985 sans pour autant jamais renoncer à ce qui a fait sa spécificité : accueillir des études difficiles, pas nécessairement en lien avec l’actualité, avec toute la place nécessaire, au besoin en découpant des textes trop longs en plusieurs numéros.

46 numéros sont ainsi parus du premier trimestre 1979 jusqu’au deuxième trimestre 1990, sous la direction du général Poirier, en étroite relation avec son complice le général Prestat. Durant cette première période, la revue, diffusée par la Documentation française, est restée fidèle, à quelques variations près, à sa pagination d’origine, environ 144 pages par livraison. Elle s’accompagnait de suppléments qui n’étaient autres que les cahiers Les Sept épées. Ceux-ci étaient devenus des Suppléments à la revue, alors qu’ils fonctionnaient de façon parfaitement indépendante, simplement pour bénéficier du tarif postal de la presse. La Poste finit par s’apercevoir de ce tour de passe-passe auquel la Fondation dut mettre un terme à compter du cahier n°24, après avoir réalisé quelques économies.

En 1990, Pierre Dabezies, nouveau président de la Fondation a souhaité donner une nouvelle impulsion à celle-ci et il a décidé le lancement d’une nouvelle formule de la revue. La diffusion fut confiée à Armand Colin (l’expérience se révéla fort décevante, la vente au numéro connaissant une stagnation, voire même une baisse, en raison d’une mise en place ridicule, limitée à quelques librairies). Le général Lucien Poirier est resté directeur de la rédaction, mais la gestion quotidienne a été confiée à Hervé Coutau-Bégarie, nommé rédacteur en chef. Les numéros de 144 pages environ sans sujet central ont cédé la place à des livraisons de 350 pages environ, organisées autour d’un thème central. Il n’était pas prévu, au départ, de faire des numéros aussi gros. Simplement, le rédacteur en chef, dans son inexpérience, avait passé beaucoup de commandes car on lui avait dit que les auteurs d’articles étaient prompts à promettre et longs à remettre. Dans les faits, le taux de défaillance a été beaucoup plus faible que prévu, d’où des numéros très volumineux. Nombre d’âmes charitables avaient alors pronostiqué que cela ne durerait pas, mais la cadence a été tenue pendant 2 ans et demi et aurait pu l’être sans problèmes pendant encore longtemps, si la FEDN n’avait été brutalement dissoute au printemps 1993. La nouvelle formule, ouverte avec le numéro 47 s’est donc achevée avec le numéro 56, qui fusionnait les éléments disponibles du 56 et du 57 qui venait d’être lancé.

La FEDN dissoute céda la place à une Fondation pour les Études de Défense, dont l’une des premières manifestations fut de décider qu’elle ne reprendrait pas la revue Stratégique, ni d’ailleurs les autres actifs de la FEDN destinés au pilon. Fort heureusement si l’on ose dire, la liquidatrice fut confrontée à un redressement URSSAF et l’Institut de Stratégie Comparée, qui venait de se créer autour de quelques débris de la FEDN, put se porter acquéreur de la revue et des stocks de livres avec tous les droits d’exploitation y afférents, pour une somme correspondant au redressement URSSAF, c’est-à-dire 20 000 francs. Pour la petite histoire, l’affaire ne fut pas mauvaise, puisque la revente partielle des stocks de livres de la FEDN rapporta à l’ISC 180000 francs, ce qui lui fut bien utile pour démarrer. Le surplus fut donné à un organisme de diffusion du livre français à l’étranger.

Il fallut du temps pour reconstituer une petite équipe, relancer les auteurs, et ce n’est qu’en 1995 que la revue put reparaître dans une formule proche de la présentation initiale, c’est à dire avec une pagination de l’ordre de 144 pages. La diffusion en librairie est dorénavant confiée à Économica. La formule thématique a été conservée dans la mesure du possible. Depuis 1997, la publication bénéficie du concours de la Fondation pour les Études de Défense devenue, en 1998, Fondation pour la Recherche Stratégique. Sa pagination totale est restée inchangée, environ 600 pages par an, mais en trois numéros de 200 pages, dont un double, plutôt qu’en quatre numéros de 144 pages. Depuis 1998, elle bénéficie d’un partenariat avec l’IHCC.

L’extrême modestie de ses moyens ne lui autorise qu’une très faible audience. Chaque livraison est diffusée à environ 350 exemplaires par abonnement auxquels s’ajoutent une centaine de ventes. C’est évidemment très peu mais ce n’est pas déshonorant par rapport à beaucoup de revues concurrentes ou amies (même si elles se laissent parfois aller à annoncer des chiffres sans rapport avec la réalité). Au temps de la FEDN, la diffusion a culminé à 450 abonnés payants (et autant d’institutionnels remis gratuitement).

Depuis sa fondation jusqu’au numéro 72, dernier de l’année 1998, la revue a publié x articles. Comme dans toutes les revues, le meilleur y alterne avec le moins bon. Elle a au moins le mérite d’avoir offert une tribune à des chercheurs qui n’avaient pas toujours la possibilité de se faire publier ailleurs et d’avoir contribué, dans la mesure du possible, au maintien de la recherche stratégique en langue française.

 

Hervé Coutau-Bégarie

Président

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