Stratégies irrégulières. Préface

Ce livre a une histoire. Les écoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan et la Fondation Saint-Cyr ont lancé, au printemps 2008, l’idée d’un grand colloque international couplé à la réunion annuelle du Forum des académies militaires, organisée en 2009 à Coëtquidan. Le thème retenu a été la guerre irrégulière. Il est vite apparu au conseil scientifique du colloque (dont le signataire de ces lignes faisait partie) que le thème posait de multiples questions qu’il ne serait pas possible d’évoquer, même sommaire¬ment, en un seul colloque, d’où l’idée de préparer celui-ci par un certain nombre de travaux et de manifestations destinés à enrichir et à élargir la problématique du colloque, afin que celui-ci puisse s’appuyer sur des réflexions préalables. Plusieurs partenaires ont répondu à cette invitation : le King’s College (Londres) a organisé une journée d’étude en novembre 2008, suivi par l’Institut d’Histoire du Temps Présent (CNRS). Le Centre d’Etudes Stratégiques Aérospatiales a suivi, en janvier 2009, avec des ateliers dont les actes ont été publiés dans Penser les ailes françaises (n° 19). Le Centre d’Enseignement Supérieur de la Marine a organisé, en février 2009, une journée d’étude “Guerre sur mer et irrégularité”, dont les actes ont paru dans le Bulletin d’études de la marine (n° 45). La Commission Française d’Histoire Militaire, par le canal de sa délégation Artois, a organisé deux journées d’étude sur la petite guerre, réunies dans un numéro de la Revue internationale d’histoire militaire (n° 85, mai 2009). L’Institut de Stratégie Comparée a également apporté sa contribution, avec un numéro de Stratégique (n° 93-94-95-96, mai 2009). Son succès inattendu permet sa reprise en volume, revue et augmentée de contributions nouvelles, les unes déjà parues dans d’autres numéros de Stratégique, les autres inédites.

Pour réaliser ce numéro, puis ce volume, tous les réseaux de l’Institut ont été actionnés. D’abord les deux séminaires : le séminaire d’histoire des doctrines stratégiques à l’Ecole pratique des Hautes Etudes et le séminaire de théorie stratégique au Collège Interarmées de Défense. 13 stagiaires et brevetés du Collège Interarmées de Défense ont apporté leur concours. Naturellement, les chercheurs “réguliers” de l’Institut ont répondu à cet appel. Mais aussi, des correspondants plus occasionnels en France et à l’étranger. Mention spéciale doit être faite de la Hongrie, grâce au dynamisme du professeur Ferenc Toth : pas moins de trois contributions hongroises ont pu être réunies en des délais très courts.

La contrainte majeure était, en effet, celle des délais, puisque l’objectif initial était de pouvoir mettre ce numéro à la disposition des participants au colloque de Coëtquidan, les 12 et 13 mai 2009 , alors que les appels à contribution n’ont véritablement été lancés qu’à la rentrée 2008-2009. La conséquence a été l’impossibilité d’organiser, à ce stade, une quelconque réflexion sur les textes ici réunis. Il ne s’agit que de matériaux dont l’exploitation doit maintenant être entreprise dans des enceintes diverses qui restent à définir. Le séminaire d’histoire des doctrines stratégiques de l’Ecole pratique des Hautes Etudes en a fait l’un de ses thèmes durant l’année 2009-2010 ; l’Institut organisera une journée d’étude sur “Pensée militaire et guerre irrégulière”. Il y aura aussi des initiatives émanant d’horizons différents. L’Institut Catholique d’Etudes Supérieures de la Roche-sur-Yon a organisé, en octobre 2009, un colloque sur “Les autres Vendée”. C’est une illustration de ce que l’on appelle aujourd’hui le travail en réseau, dont on parle beaucoup, mais qu’on pratique moins souvent.

Pourtant le résultat est là, puisqu’en quelques mois seulement, et avec une assise bureaucratique pour le moins légère, ce sont pas moins de 32 contributions qui ont pu être réunies. Pour cette édition en livre, d’autres sont encore venues s’y ajouter portant le total à 43 contributions. Cela prouve au moins que cette pensée stratégique française qu’on nous décrit trop souvent comme anémiée, sinon comateuse, recèle encore des réserves de dynamisme qu’il ne tient qu’à quelques initiatives bien choisies de faire sortir.

Les matériaux ici réunis sont très divers. Ils démontrent l’intérêt d’une véritable pluridisciplinarité bien comprise. La dimension historique est déterminante pour en finir avec les déclarations péremptoires, généralement peu argumentées, sur la radicale nouveauté des conflits actuels. Il y a indiscutablement des aspects nouveaux, liés tantôt à la mondialisation (changements politiques et stratégiques), tantôt à la révolution des armes et des procédés (changements techniques). Mais il y a aussi des éléments très anciens, voire archaïques, comme la résur¬gence du fanatisme religieux ou le retour des guerres paysannes. C’est le travail de l’historien que de montrer et d’évaluer les parts respectives des permanences et des innovations. Que reste-t-il des guerres irrégu¬lières du passé ? Quels enseignements peut-on encore en extraire ? Quelle est la part de nouveauté radicale ? La réflexion sur ces thèmes a commencé dans les années 1990, elle est dominée par quelques auteurs connus, avec des thèses pas toujours conciliables et, souvent, une base historique un peu trop étroite. L’un des objectifs majeurs de la recherche devrait être précisément l’élargissement de cette base historique, préalable indispensable à un raffinement théorique.

Parmi les multiples autres dimensions qu’il faudrait aborder pour une pesée globale de la guerre irrégulière, la dimension juridique, longtemps méprisée par les stratégistes, devrait être mieux prise en compte. Il y a beaucoup de travaux juridiques, mais qui restent dans la sphère des spécialistes du droit ; un effort considérable devrait être consenti dans ce domaine pour mieux appréhender cette contrainte juridique, dorénavant déterminante. Il en va de même de la contrainte médiatique : des thèmes comme la révolution de l’information ne sont pas simplement des lubies de théoriciens, ils expriment une réalité contraignante et qui pèse directement sur la conduite des guerres et particulièrement des guerres asymétriques ou irrégulières.

Le plan technico-opérationnel est évidemment décisif. C’est un lieu commun, malheureusement assez fondé, de dire que les armées régulières sont, en règle générale, peu aptes à la guerre irrégulière. Pourtant, il y a eu de multiples tentatives d’adaptation et certaines ont été couronnées de succès. Cela était vrai à l’époque des guerres coloiales, cela l’est resté, au moins partiellement, dans la deuxième moitié du XXe siècle : la guerre révolutionnaire ou asymétrique l’a souvent emporté, notamment dans les guerres les plus spectaculaires (Indochine, Algérie, Vietnam), elle n’était pas invincible pour autant : de la Grèce à la Malaisie on peut opposer quelques contre-exemples moins connus, mais qui méritent un examen attentif. Aujourd’hui, le problème se pose de nouveau. C’est un aspect peu remarqué du renouveau doctrinal des armées américaines au lendemain de la débâcle du Vietnam. Ce magnifique effort de réflexion avait une contrepartie, à savoir la volonté de tourner la page vietnamienne en partant du principe que les forces armées américaines ne se laisseraient plus entraîner dans de telles impasses. D’où la fixation sur la guerre centrale, où pouvait pleinement s’exprimer la supériorité de la puissance de feu et de la technique. Le résultat a été cette floraison de doctrines : Airland Battle, Maritime Strategy, la guerre parallèle de Warden… Mais la guerre irrégulière a quand même fini par rattraper les États-Unis en Afghanistan et en Irak et ils doivent, une nouvelle fois, s’adapter à une réalité qu’ils avaient prétendu effacer. D’où des programmes lancés dans l’urgence, aussi bien sur un plan doctrinal avec la redécouverte, faute de mieux, de l’école française de contre-insurrection, spécialement Galula et Trinquier, que sur un plan matériel, avec la multiplication des crash programs, par exemple sur la protection des personnels dans le combat urbain ou face aux engins explosifs improvisés.

Un seul volume ne peut évidemment pas couvrir un champ aussi immense et on a privilégié ici, en complément des ateliers du CESA, le problème de l’appui aérien. De la même manière, des contributions s’intéressent à des aspects, non pas marginaux, mais probablement sous-estimés. On trouvera ici deux études de fond sur l’emploi d’armes chimiques dans les conflits asymétriques et sur les prises d’otages. Ce sont deux sujets importants qui ont donné matière, encore une fois, à une littérature spécialisée ; mais, comme souvent, celle-ci reste trop peu prise en compte dans la réflexion générale.

Enfin, et peut-être surtout, fidèle à la vocation de l’Institut de Stratégie Comparée qui est de privilégier la recherche fondamentale, ce volume essaie, malgré ses limitations de tous ordres, d’esquisser quelques développements théoriques. On a souvent dit que la notion de guerre irrégulière était vague, trop vague pour fonder des analyses utilisables. Le fait est qu’on lui a préféré, dans les dernières décennies, des notions jugées plus opératoires, plus “modernes”, notamment celle de guerre asymétrique. Pourtant, le concept de guerre irrégulière se refuse à disparaître, il semble même resurgir , y compris sur un plan institutionnel avec la mise en place de groupes de travail sur la guerre irrégulière au sein des organismes doctrinaux des forces américaines. Peut-être est-il possible de donner à ce concept apparemment flou une substance ? C’est ce qu’essaie de montrer David Cumin à partir de cet auteur de référence inépuisable qu’est Carl Schmitt.

On le voit, le programme de recherche est immense. L’ISC y apporte sa première pierre avec ce volume, rendu possible par le soutien de l’IHEDN, et deux contributions historiques majeures , en attendant les actes du colloque de Coëtquidan et d’autres développements à venir. Un deuxième numéro de Stratégique sur les stratégies irrégulières est en préparation et le Corpus sur les écrivains militaires en langue française, dont la première tranche est prévue pour 2010, inclut plusieurs théoriciens de la petite guerre : La Croix, Grandmaison, Jeney, La Roche… C’est par la patiente accumulation de sources et de matériaux que l’on ouvrira la voie à une synthèse à la fois historique et stratégique, instrument de connaissance et guide pour l’action.

Ce livre n’aurait pu voir le jour sans de multiples concours. Évidemment, en premier lieu, celui de tous ceux qui ont répondu à l’appel à publication, avec un taux de retour inattendu. Isabelle Redon, comme d’habitude, a mis en forme cette masse, avec toutes les difficultés inhérentes à un document aussi lourd. L’enseigne de vaisseau (r.) Jean-François Dubos a généreusement contribué à une relecture sou¬vent ardue. Le partenariat avec la Compagnie Européenne d’Intelligence Stratégique a permis la publication du numéro de Stratégique, celui de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale permet celle du présent volume. Que tous trouvent ici l’expression de ma reconnaissance.

HERVE COUTAU-BEGARIE

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