Tombeau d’Alain Bru

We few, we happy few, we band of brothers
Shakespeare, Henry V

Pour peu qu’ils échappent au banal, nos plus proches prochains ne nous livrent que leur contour apparent. Morts, notre mémoire n’a pas besoin de les convoquer : leur visage émerge au détour d’une pensée et leurs paroles s’insinuent dans nos soliloques. Pourtant, si nous tentons de les retenir et de donner quelque épaisseur à leur ombre, si le devoir d’amitié nous sollicite de dire quel homme fut celui-ci ou celui-là dans la foule, il élude la prise.

Aussi, devrais-je hésiter à recomposer, à larges traits, la figure naguère familière du général Alain Bru ; et redouter de le perdre à jamais dans la fumée des phrases. « Words ! Words ! » dirait, avec un sourire fraternel, son éternelle cigarette au bout des doigts, celui qui approchait les choses du Monde et les jeux de l’Homme avec le sérieux du scientifique, quitte à atténuer aussitôt la gravité du propos par l’incise d’une bonne histoire…

Depuis notre première rencontre, en 1965, au Centre de prospective et d’évaluation (CPE) du Ministère des Armées où il m’introduisit auprès de notre patron, Hugues de l’Estoile, nos diverses affectations ne nous éloignèrent guère l’un de l’autre. Il cultivait ses amitiés avec l’abandon du cœur et l’attention à l’Autre que ne troublaient ni les batailles d’idées ni les ordinaires frictions des caractères.

Rares sont les hommes d’un seul tenant ayant, comme lui, reconnu très tôt leur fondamental et su construire la plus cohérente existence familiale, professionnelle et sociale. Solidité exemplaire, par l’unité et la rectitude d’un esprit organisé autour de quelques principes de conduite intellectuelle et morale dont l’évidence le protégeait contre les facilités du temps. Fortifié par sa foi éclairée, il n’était pas de ces catholiques qui donnent des leçons de théologie au pape et il s’étonnait avec une feinte ingénuité, que des contempteurs de toute église prétendissent dicter, à la sienne, des maximes moins incommodes. Mais, s’il ne mettait pas son drapeau dans sa poche, intransigeant jusqu’à la rigidité dans sa vie personnelle, il ne se montrait intolérant qu’à l’hypocrisie des belles âmes et la bêtise des méchants. Dénonçant, en passionné d’une improbable pureté et avec la plus féroce ironie, les futilités et l’exhibitionnisme d’une société en décomposition, l’inversion des valeurs usuelles justifiées par les égarements des prétendus modernes, il souffrait, dans son civisme exigeant,, des impostures du « politiquement convenable ». La phraséologie des idéologues, la corruption des politiques et le bruit des médias n’avaient pas entamé, chez lui, le culte du devoir d’Etat et du service désintéressé grâce auxquels le soldat pose silencieusement sa différence et s’immunise, par les antiques vertus de l’ordre militaire, contre les vulgaires ambitions des carriéristes et les prétentions des médiocres.

Ce polytechnicien archaïque accéda tardivement aux étoiles ; au terme d’un parcours d’officier du génie qui aurait été monotone s’il n’avait traversé l’épreuve de vérité que fut, pour sa génération, les guerres d’Indochine et d’Algérie. Trop jeune pour participer de quelque façon au second conflit mondial, il en avait été assez marqué pour que l’enchaînement des désastres, de 1940 à 1962 fût insupportable à son patriotisme ombrageaux. « Plus jamais ça ! » rageait-il, comme beaucoup d’entre-nous. Il s’impliqua donc totalement dans la restauration de la France et de ses armées à laquelle appelait de Gaulle. Breveté technique, spécialisé dans le génie atomique, son passage par le CPE lui donna l’occasion de manifester l’acuité de ses vues sur l’avenir de la chose militaire. Le fait nucléaire s’avérant déterminant, Bru offrit à notre équipe l’inestimable apport de ses compétences de scientifique et d’ingénieur en une matière encore jeune pour la plupart d’entre-nous. Aurions-nous pu construire notre modèle de dissuasion du faible au fort sans ses constants appels aux réalités de la physique nucléaire et de la balistique ?

Nous découvrîmes peu à peu, sous le voile d’une rare modestie, et d’un humour contagieux, la peu banale agilité et les pouvoirs de cet intellect constamment en alerte. Il tirait sa puissance mentale d’avoir balisé le domaine de ses certitudes : celles de ses croyances religieuses et socio-politiques, et celles de la science. Entre les deux pôles de sa vérité, il avait définitivement abandonné, aux « préposés aux choses vagues », l’inquiétant territoire des idées trop générales pour être vérifiables, des objets de pensée flous, non-assignables dans le langage rigoureux des sciences de la Nature. Aucune curiosité visible pour la philosophie, les arts de littérature et les autres ; s’il parlait d’architecture, il s’agissait de fortifications ou de construction navale. Esprit éminemment positif, teinté même de scientisme, il ne se libérait des pesanteurs du réel que par des bouffées d’opinions aussi fixées que radicales sur la tragi-comédie politique et la dérive accélérée de l’homo sapiens sapiens vers les formes les plus dégradées de l’homo vulgaris. Imprécateur, mais à voix contenue par crainte de blesser les personnes…

Car s’il cultivait l’astronomie et l’astrophysique, si aucune branche de la physique, de la chimie et de la biologie ne lui était étrangère, l’expert en sciences dures était curieux de l’humaine condition et passionnément attentif à ses variations dans l’espace et le temps. Non seulement parce que cet ingénieur savait que l’homme est l’instrument premier du combat, mais aussi parce qu’il attribuait, à l’ultime invention de la Création divine, la vocation de continuer celle-ci par la connaissance et par l’action. Tout ce que pensait et faisait Bru le renvoyait à l’Homme, en ultime instance. Il était intarissable, sur l’anthropologie, et la démographie lui offrait de beaux thèmes d’indignation fondés sur de froides mais irréfutables statistiques – toujours le mesurable ! – quand on évoquait le destin d’une France peu féconde et métissée. Et, comme il était très sensible aux phénomènes d’évolution, une surprenante culture historique l’aidait dans ses analyses comparatives ete ses projections d’avenir.

Au fil des années, une forte mais insolite personnalité se dégagea du vaste champ des possibles que suggérait son savoir. Je n’ai jamais rencontré d’esprit aussi encyclopédique en matière de sciences et de techniques intéressant l’appareil militaire. Authentique polytechnicien sachant tout, ou capable de répondre à toute question, sur les objets primaires de la pensée stratégique – les armements, matériels et soutiens spécifiques des trois armées – notre sapeur évoluait avec une égale et stupéfiante aisance dans les arsenaux et panoplies terrestres, navales, aériennes et spatiales. Les systèmes balistico-nucléaires et les armes dites spéciales lui étaient si familiers qu’il pouvait rectifier dans l’instant, avec autant de patience que de pertinence, nos trop hâtives approximations. Il déroutait souvent par d’audacieuses hypothèses d’avenir : je me souviens des effrayantes conséquences qu’il tirait, dans l’éventualité d’une guerre totale, de l’abolition de la vaccination anti-variolique… Lâchement, on préférait n’avoir pas entendu le discours apocalyptique et on se réfugiait dans une philosophie de l’histoire moins noire.

Ainsi, Bru était-il devenu, sans en prendre véritablement conscience, un incomparable expert en stratégie des moyens. Et, merveille !, sa réflexion n’isolait jamais la physique de l’armement de ses conditions de mise en œuvre et d’emploi sur le terrain. Il pensait naturellement en termes de système homme-machine, l’arme n’étant qu’une prothèse du combattant qui lui donnait sens. Dans la problématique politico-stratégique, il se postait en aval, à l’étage tactico-technique. Mais, comme Ardant du Picq, avec une telle sensibilité à la psychologie individuelle et collective, qu’il incitait la pensée amont – celle du stratège opérationnel et du politique – a une plus juste évaluation du possible sous contrainte. On ne pouvait échapper à sa critique pragmatique, fondée sur la prégnance d’une double réalité : celle des objets physiques et celle des caractères déterminant l’acte de guerre et, plus généralement, toute action politico-stratégique.

Enfin, s’il établissait les conditions d’efficacité du couple homme-armement, il n’était pas moins attentif au coût de sa réalisation et de ses opérations. N’a-t-il pas adressé au Figaro, quelques semaines seulement avant sa mort et comme un défi à la souffrance, un papier sur le coût du soldat professionnel que la nouvelle politique de défense veut substituer au conscrit ? En économie, comme en démographie, il avait à dire et en appelait au bon sens et à une information non truquée pour les besoins de causes contestables. En bon cartésien, il partait toujours du simple et, s’il s’appuyait sur le quantifiable il accédait sans effort, en esprit gouverné par la logique et par la pente des inférences rigoureuses, à la stratégie générale militaire et à son interface avec la politique nationale.

Je l’ai fréquemment consulté sur la stratégie des moyens et il corrigeait mes erreurs ou mes ignorances avec une méritoire indulgence. Je m’assurai de sa collaboration régulière à la revue Stratégique dans les années 80 et, lui fixant un sujet, un simple titre parfois, je recevais peu après une copie qui se révélait une originale leçon de choses sur la stratégie. En outre, auteur rarissime pour les directeurs de revues : il devançait, avec la meilleure grâce, mes objections aux digressions d’humeur dont il ne pouvait s’interdire de truffer ses textes, et ne s’offusquait pas qu’on les amputât. Ni recherche ni vanité d’écriture chez ce chercheur scrupuleux qui allait directement et collait aux faits et phénomènes, et qui produisait ainsi la plus robuste littérature militaire.

Comme ses observations et explications manquaient rarement de faire référence au passé, proche ou lointain, pour dire le sens, les dimensions et les causes de l’évolution des systèmes d’armes et de forces, pour éclairer les transformations de la guerre et de la stratégie qu’elle provoquait, l’idée me vint que la Fondation pour les études de défense nationale (FEDN) lui commandât une recherche approfondie sur cette évolution et ces transformations. Certes, des histoires de l’armement existaient depuis longtemps, mais ces études demeuraient sectorielles, ou trop synthétiques comme Armament and History de J.F.C. Fuller. Je souhaitais une histoire universelle et exhaustive couvrant à la fois l’ensemble et le détail des sciences et techniques appliquées à l’art militaire. Une vaste étude qui récapitulerait et organiserait toutes les connaissances, jusqu’alors éclatées, sur la stratégie des moyens ; qui décrirait et expliquerait ses phases d’évolution et de stagnation, la genèse des inventions et innovations décisives, leur développement dans l’espace et le temps ainsi que leurs conséquences opérationnelles. En bref, une généalogie de cette stratégie qui, partant des origines, conduirait pas à pas le lecteur jusqu’à l’époque contemporaine et l’introduirait aux temps futurs.

Immense entreprise de restitution des cultures scientifico-technico-militaires, jamais tentée jusqu’alors, elle supposait, à première vue, une lourde équipe d’historiens et de chercheurs experts en armements de toute nature. Mais le savoir encyclopédique et historique, ainsi que la capacité de travail d’Alain Bru, autorisaient à penser que ce chantier démesuré était à sa mesure. Il accepta mon extravagante proposition sans le moindre étonnement et se lança dans cette aventure intellectuelle très aléatoire. Durant des années, il nous livra, fascicule après fascicule, les centaines et centaines de pages de sa minuscule écriture composant le Grand Œuvre du plus surprenant auteur bicéphale – le militaire et l’ingénieur – de la bibliothèque stratégique contemporaine. Restait à collationner ce texte buissonnant et saturé, à gommer ses aspérités et les traces d’un labeur obstiné résumant toute une vie, quand la mort passa…

Le monument est là, dans sa grandiose architecture et sa profusion de détails accusant nos incompétences. Si, quand je passais commande, je ne doutais pas que mon ami soutînt victorieusement le pari, je préférais ne pas trop penser au sort qui serait réservé à l’œuvre achevée. Les obstacles étaient alors trop manifestes à sa publication in extenso. Mais cette Somme de connaissances, sur l’une des composantes de la stratégie générale militaire, défie l’usure du temps. Je m’assure donc qu’un jour viendra, peut-être proche, où elle sera un instrument de travail familier à quiconque pense stratégiquement.

Alain Bru dort dans un petit cimetière de Lozère. Terre sévère s’accordant si bien avec sa rigueur intérieure qu’il l’évoquait à chacune de nos rencontres. Il en revenait réarmé, la volonté d‘être fortifiée contre les séductions du paraître. Il se remettait au travail avec la tranquille ténacité du paysan devant le sillon toujours recommencé et la curiosité du berger pour les intouchables constellations. Le désordre du monde le touchait au vif, mais il se tenait droit, en soldat accoutumé à défendre les justes causes même perdues. Profondément enraciné dans l’histoire qui, pour lui, devait avoir un sens, il a pensé la modernité stratégique, mieux que personne, en rectifiant avec la froide raison et l’humilité du scientifique, l’imprudente assurance de nos idées aventurées. Grande leçon intemporelle, et la voix amicale n’est pas si faible que je ne l’entende malgré la terrible distance…

Lucien Poirier

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