Introduction générale

Par Fabrice Roubelat

Sobriété n’est pas austérité. Alors que l’austérité renvoie à l’âpreté, à la rudesse et même à la sécheresse, la sobriété, en référence à la tempérance dans l’usage du vin, invite à la mesure : ni excès, ni abstinence. En rapprochant sobriété et stratégie, ce dossier de Stratégique a choisi d’explorer ce qu’une utilisation mesurée de la puissance et de la force peut bien vouloir signifier. Le concept de “sobriété stratégique” qui a donné son nom à ce dossier a constitué pour les auteurs une ligne directrice pour penser la stratégie militaire, sa mise en œuvre, son contrôle, son orientation, ses moyens, avec comme intention de ne pas réduire la réflexion à la seule dimension financière.

Certes, le contexte de réduction budgétaire nous rappelle que la contrainte financière constitue pour les armées une dimension devenue centrale dans la réflexion stratégique, au point que l’austérité et le spectre du déclin viennent se mêler aux travaux sur la transformation des armées. Ces dernières années, la littérature stratégique a ainsi été marquée par les travaux qui insistent sur le contexte d’austérité budgétaire et sur leur impact tant sur les politiques de défense que sur les stratégies.

C’est une autre voie qu’a cependant choisi de suivre ce dossier. En mettant l’accent sur la sobriété plutôt que sur l’austérité, les auteurs se sont attachés à mettre l’accent sur les transformations plutôt que sur les restrictions. Ces transformations sont de différentes natures, portant sur les conflits, leurs acteurs, les moyens qu’ils utilisent, leurs modes d’organisation et de gestion. Aussi cette exploration de la “sobriété stratégique”, au sens de la conception et de la mise en œuvre de stratégies justes, a conduit les auteurs dans la recherche de la mesure, mesure de l’utilisation des moyens, mesure de l’adversaire, de ses stratégies, et de leurs évolutions.

Dans son Bréviaire stratégique, Hervé Coutau-Bégarie mettait l’accent sur le fait que la première tâche du stratège était de “proportionner ses buts militaires à l’objet politique de la guerre”. Proportionner, tel est peut-être le comportement caractéristique de la sobriété, ainsi que la recherche qui sous-tend l’ensemble des articles qui forment ce dossier de Stratégique.

Les quatre premières contributions nous proposent de nous intéresser aux limites de la stratégie, aux bornes qui peuvent être placées, pour justement être déplacées. L’article d’Anne Marchais-Roubelat et Fabrice Roubelat, “La sobriété et l’ostentation : règles, symboles et action stratégique”, suggère tout d’abord d’articuler sobriété et osten¬tation dans les règles mouvantes de l’action stratégique. Jouant tour à tour agôn et polemos, la stratégie est conduite à se transformer, ce qui invite le stratégiste à reconsidérer ses moyens et le concept d’état final recherché à travers les distorsions de l’action. Avec Joseph Henrotin, la guerre hybride pose la question des limites que les acteurs peuvent choisir délibérément de ne pas franchir. Dans son article, “Les structures de force et les stratégies des moyens des modes de combat hybrides, vecteurs de sobriété stratégique ?”, il revient ainsi sur les principes de la non-bataille de Brossollet, sur l’utilisation de forces légères. Ainsi, Joseph Henrotin nous convie à articuler les réflexions stratégiques européennes “non offensives” avec une analyse des acteurs de la guerre hybride comme le Hezbollah. Les opérations hybrides ne sont alors plus seulement une menace mais “un mode d’action en soi”.

Dans “Articuler défense et sécurité : sobriété ou escalade ?”, Jean-Charles Métras interroge le continuum sécurité-défense. Avec la militarisation des opérations de police et la policiarisation des opéra¬tions militaires se pose en effet la question de la frontière entre ces deux univers et des problématiques juridiques qui s’y rattachent. Il met en évidence les failles dans lesquelles des acteurs intersticiels, telles les sociétés privées de sécurité militaire, peuvent s’engouffrer. Avec “La persistance de la surveillance et le temps réel, nouveaux principes d’une sobriété guerrière ? L’emploi des drones dans la stratégie aérienne”, Christophe Fontaine suggère quant à lui que si l’avion et les drones apportent aujourd’hui de la proportionnalité et de la persistance, voire de la permanence, dans la conduite de l’action, cette évolution se heurte aux limites des capacités humaines à traiter des flux de données toujours croissants. Il en résulte la problématique de la gestion en temps réel, ainsi qu’une réflexion sur la subsidiarité. Il s’agit ici pour Christophe Fontaine d’éviter le “micro-management”, ainsi que les dysfonctionnements susceptibles de bloquer la chaîne décisionnelle.

Les quatre articles suivants nous font entrer dans la probléma¬tique de la sobriété stratégique à partir des dimensions économique et managériale. Dans “L’industrie de défense sous contraintes”, Jean-Pierre Saulnier nous conduit dans les transformations des industries de défense. Il explore ainsi le choc des modèles régalien et financier, deux attracteurs qui mettent sous tension les industries de défense. Au-delà des problématiques d’efficience et de maîtrise des coûts, il insiste sur les oscillations qui ont caractérisé les évolutions de ces industries depuis 1970. Jean-Pierre Saulnier ajoute la “frugalité” à la sobriété, en mettant en avant que la frugalité est ce qui permet de “produire une bonne récolte”. Avec “How Much is Enough ? Aperçus historiques sur la planification stratégique dans le Planning, Programming and Budge¬ting Execution Process (PPBE) du Pentagone”, Olivier Zajec propose ensuite d’explorer le processus de planification américain. Il montre la quête, depuis le PBBS de McNamara jusqu’au PPBE, d’une rationa¬lisation budgétaire. Il en découle une véritable interrogation sur l’efficacité de la recherche de transparence : le PPBE est-il un cauchemar bureaucratique ou une merveille managériale ?

Dans “Les résistances au contrôle de gestion dans les Armées : enjeux et perspectives”, Ludivine Redslob s’interroge sur l’accueil fait à des méthodes de management qui vont au-delà du simple contrôle budgétaire. Elle y présente des discours sans langue de bois, tant de la part des contrôleurs de gestion que des officiers, qui témoignent de la gêne vis-à-vis de cette introduction du contrôle de gestion. Ce faisant, Ludivine Redslob nous offre à la fois une représentation du contrôle de gestion par les militaires et une vision du monde militaire du point de vue d’un contrôleur de gestion. Avec Nicolas Curien, c’est le point de vue de l’économiste qui s’invite avec sa formalisation mathématique pour questionner la sobriété stratégique. Ainsi “Le gaspimili, ennemi numéro 1 de la sobriété stratégique” revisite les problématiques du calcul micro-économique en vue de l’optimisation des dépenses mili¬taires, telles qu’elles furent développées de 1986 à 1988, nous rappelant à cette occasion les malheurs de la rationalisation des choix budgétaires (RCB). Nicolas Curien nous propose aussi une définition de la sobriété, de l’austérité et du gaspillage. Il insiste ainsi sur le fait que la sobriété, d’un point de vue économique, n’implique pas l’austérité, l’abstinence ou le dépouillement, mais “juste une requête de non gaspillage, au service de l’efficacité dans l’emploi des ressources”.

À travers ces contributions se pose donc la question du dépas¬sement des horizons de la stratégie, ainsi que des modèles de manage¬ment et de choix des investissements qui peuvent être adoptés, puis être remis en cause. Car si les stratégies sont mouvantes, les modes de gestion le sont aussi.

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