Editorial

Par Olivier Zajec

Avec ce nouveau numéro consacré aux liens entre stratégie et renseignement, la revue Stratégique inaugure l’année 2014 en se penchant sur une fonction indispensable aux opérations militaires, et plus généralement à toute politique de défense. L’impor­tance prise par la fonction “connaissance et anticipation” dans les deux derniers livres blancs français de la défense – ceux de 2008 et de 2013 – témoigne indubitablement d’une centralité accrue du renseignement. La loi de programmation militaire du 18 décembre 2013, portant sur les années 2014-2019, ne laisse aucun doute sur ce point : “(…) la commu­nauté française du renseignement, peut-on y lire, sera consolidée sous l’égide du coordonnateur national du renseignement. La mutualisation des moyens et une plus grande interopérabilité entre les services seront recherchées. Les effectifs dédiés à la fonction renseignement seront mis en cohérence avec les besoins nouveaux associés à la mise en œuvre des équipements techniques et à l’analyse de flux d’informations accrus. Le renseignement fera l’objet d’une attention prioritaire et bénéficiera d’un effort financier substantiel sur la période 2014-2019”[1]. Au vrai, cette nouvelle centralité apparaît fatale, dans un monde où la recherche et la captation ciblée des informations ne se sont jamais autant jouées des frontières et des distances physiques.

L’avènement d’Internet a créé un nouveau “continent numérique” saturé de données plus ou moins bien protégées. En exploitant cette “mise en réseau” de la planète, les services de renseignement font surgir de nouveaux questionnements stratégiques. Entre toutes, l’affaire Snowden laisse affleurer les paradoxes évidents d’une activité à la fois défensive et offensive, et qui ne connaît pas de frontières rigides entre le temps de paix et le temps de guerre. Ainsi que l’écrivait récemment Sébastien Laurent, de l’université de Bordeaux-IV, “Les réactions des responsables politiques français et européens à la suite du nouveau ressac des révélations Snowden surprennent. Le souhait d’un code de bonne conduite avec les États-Unis exprimé par la chancelière alle­mande prête à sourire. Il est urgent que les dirigeants comprennent enfin la vraie nature de la diplomatie internationale qui n’est plus une relation mondaine entre gentlemen bien élevés mais un champ clos d’affrontements brutaux, souvent déloyaux, un espace qui est à propre­ment parler politique[2]. À cette dimension d’espionnage, certes classique, mais démultipliée cependant par la perspective numérique, la stratégie du renseignement ajoute la problématique de nouveaux systèmes et de nouveaux milieux de déploiement, qui renouvellent ses perspectives et ses moyens. Quelle place pour les drones et l’Espace dans la manœuvre globale du renseignement ? Quelles relations entre la nouvelle DGRI (Direction générale du renseignement intérieur) et la DGSE ? Quels moyens pour la DRM dans un cadre interarmées aux contours mouvants ? Quelle évolution pour le CNR ? Comme le note Georges-Henri Soutou dans ce numéro, le point “le plus difficile” reste bien “l’interface entre les services de renseignement et le processus gouvernemental”.

Pour prendre en partie la mesure de ces interrogations, ce numéro rassemble des chercheurs civils et militaires qui, par le biais de contributions portant sur l’histoire du renseignement, ou via des analyses stratégiques plus “immédiates”, revisitent les contours “modernes” de cet Herrendienst. L’université de Paris-Sorbonne (Paris-IV), ainsi que l’UMR IRICE se sont particulièrement impliqués dans ce dossier, comme en témoignent entre autres les contributions de Benoît Guérin, Baptiste Colom y Canals et Agathe Couderc. L’actualité scientifique du renseignement, mise en valeur par le professeur Olivier Forcade dans l’introduction de ce numéro, montre bien la nécessité de croiser les approches des historiens, des politistes et des opérationnels, de manière à saisir l’intégralité des problématiques induites par un champ d’étude extrêmement vaste.

Dans cette optique, la rédaction de Stratégique est particulière­ment heureuse de pouvoir proposer à ses lecteurs l’interview exclusive d’un des responsables majeurs de la communauté française du rensei­gnement actuelle. Le général Christophe Gomart, commandant la Direction du Renseignement Militaire (DRM) nous a fait l’honneur de répondre à nos questions, au cours d’un entretien avec le président de l’Institut de Stratégie Comparée, le professeur Soutou. Il inaugure ainsi la nouvelle rubrique permanente de Stratégique, intitulée “L’Entretien stratégique”, qui s’insèrera désormais de manière habituelle entre les articles du dossier thématique et les varia. Les acteurs interrogés dans cette rubrique seront des responsables militaires, politiques et univer­sitaires de haut niveau, et leur intervention aura, sauf exception, un lien direct avec le dossier du numéro correspondant.

Ces entretiens ne sont pas la seule innovation pour Stratégique et l’ISC, un an et demi après la disparition du regretté Hervé Coutau-Bégarie. L’identité visuelle symbolisée par le nouveau logo de l’Institut, tout comme la maquette repensée de la revue, s’accompa­gnent en effet d’autres changements récents, dans des domaines complémentaires.

Sur le plan statutaire tout d’abord, les trois instituts constituant l’Institut de Stratégie et des Conflits – Commission Française d’Histoire Militaire (ISC-CFHM) ont décidé d’un commun accord de reprendre leur autonomie respective. L’Institut d’Histoire des Conflits Contem­porains (IHCC), la Commission française d’Histoire militaire (CFHM) et l’Institut de Stratégie Comparée (ISC), constatant pour des raisons administratives et pratiques la nécessité de cette évolution, ont voté en assemblée générale cette clarification amicale. Elle ne change rien à la vie pratique de l’Institut de Stratégie Comparée, puisque les statuts de l’ISC-CFHM laissaient une totale gestion financière et décisionnelle à chaque entité, sous le “chapeau” administratif commun.

Sur le plan de la diffusion et de la notoriété, un accord commer­cial a été récemment conclu par l’ISC avec Cairn.info, une base de donnée en ligne qui publie et diffuse les principales revues de sciences humaines et sociales françaises[3]. En complément de l’abonnement à la version papier de la revue (abonnement que nous invitons nos lecteurs à renouveler à temps pour ne manquer aucun numéro), la possibilité sera donc ouverte d’acquérir les articles de Stratégique sur Cairn à l’unité, pour un prix modique. Ce contenu numérique payant concer­nera en permanence les deux années les plus récentes de la revue. Passé ce délai, les numéros passeront en accès libre sur le site de l’ISC[4]. Le succès de ce dernier, entièrement repensé et remonté grâce au travail herculéen de Joseph Henrotin, ne se dément pas. Mis en ligne en 1998 et premier du genre en France, le site de l’ISC a dépassé les 20 millions de pages vues (pour environ 60 millions de hits) et les 6 millions de visiteurs[5].

Dans le même temps, les chercheurs de l’ISC ont publié de nombreux ouvrages, apportant leur pierre au chantier stratégique national. En 2013, dans “Bibliothèque stratégique” chez Economica, a été publié Approches de la géopolitique. De l’antiquité au xxie siècle, sous la direction de Hervé Coutau-Bégarie (†) et Martin Motte, chargé de recherche à l’ISC. Le professeur Bruno Colson, maître de recherches à l’ISC, vient de donner un magistral Leipzig. La Bataille des nations – 16-19 octobre 1813 (Perrin, Paris, 2013, 497 p.), œuvre fondamentale qui a reçu le prix de la fondation Napoléon. Joseph Henrotin, chargé de recherches de l’ISC et membre du comité de rédaction de Stratégique, est l’auteur, toujours en 2013, de la première biographie en français du stratégiste anglais Julian Corbett (éditions Argos). Bernard Pénisson, membre de l’ISC et enseignant à l’ESCEM de Tours-Poitiers, a écrit quant à lui une très utile Histoire de la pensée stratégique aux éditions Ellipse, qui nous est parvenue trop tard pour être chroniquée dans le présent numéro, mais qui le sera dans le n° 106, consacré à la Surprise stratégique, qui paraîtra en mars 2014 sous la coordination de Jean-Philippe Baulon. Quant à la somme essentielle de Jean-Jacques Langendorf sur la pensée militaire prussienne, publiée elle aussi chez Economica, elle fait l’objet d’une recension très complète de Laurent Schang dans le présent numéro.

Enfin, pour conclure cette liste des initiatives témoignant du dynamisme de l’ISC, le président Soutou, fort du succès de la journée d’étude organisée en hommage à Hervé Coutau-Bégarie en février 2013, a décidé de programmer de nouveaux travaux de recherches publics, dès 2014. Avec le concours précieux du vice-président de l’ISC, Olivier Boré de Loisy, deux journées d’étude sur la stratégie maritime seront organisées en juillet 2014 à Toulon.

La Stratégie connaît actuellement un regain d’intérêt extrême­ment marqué en France. Un grand nombre d’ouvrages sont publiés, souvent par de jeunes chercheurs, et rencontrent leur public. L’année 2014 verra encore augmenter cette visibilité de l’histoire militaire et de la stratégie, avec de très nombreuses publications et manifestations scientifiques. Dans ce contexte, et comme on peut le constater, l’Institut de Stratégie Comparée reste digne du rôle pionnier qu’il a tenu pendant vingt ans grâce aux efforts d’Hervé Coutau-Bégarie, en se maintenant au premier rang de l’effort commun de légitimation et d’approfondissement de la discipline stratégique.

Nous vous souhaitons une excellente lecture.


[1]        JORF n° 0294 du 19 décembre 2013, p. 20570, texte n° 1. LOI n° 2013-1168 du 18 décembre 2013 relative à la programmation militaire pour les années 2014 à 2019 et portant diverses dispositions concernant la défense et la sécurité nationale. Voir en particulier “1.3.3. Les cinq fonctions stratégiques, les contrats opérationnels et les capacités militaires associées”.

[2]        Sébastien Laurent, “Des « alliances » fragilisées”, Le Monde, 30 octobre 2013.

[4]        Il est à noter que les éditoriaux, l’Entretien stratégique, ainsi que les recensions et les notes de lecture, resteront en accès libre et gratuit sur Cairn.

[5]        Sa nouvelle adresse : http://www.institut-strategie.fr/

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