Actualité scientifique du renseignement

Par Olivier Forcade

Le renseignement est tardivement entré dans la stratégie. Distinct de la reconnaissance, que les armes mettaient en œuvre de longue date dans l’histoire de la guerre, il a été progressivement incorporé aux doctrines stratégiques et à la conduite opérationnelle au cours de la Première Guerre mondiale, sans que les armées allemandes ou alliées ne lui doivent leurs succès et leurs échecs en 1914. Au-delà des surprises stratégiques de l’entrée en guerre, les nouveautés du renseignement dans la Grande Guerre furent la prise en compte définitive du renseignement technique, d’abord du chiffre, puis des écoutes, enfin les coopérations interalliées d’état-major en vue de l’exploitation du renseignement militaire au niveau stratégique en 1918[1]. Entré dans la planification opérationnelle en France, Allemagne et Grande-Bretagne au tournant de la Première Guerre mondiale, le renseignement est placé au cœur des stratégies alliées durant la Seconde Guerre mondiale, conforté dans les doctrines de dissuasion et par les systèmes d’armes de l’âge stratégique nucléaire[2]. Dès lors, il ne cesse d’être central dans les différentes dimensions aérienne et spatiale, navale, terrestre de l’action stratégique jusqu’à l’opérationnel militaire dans les conflits depuis 1990. Enfin, il s’impose comme une donnée incontournable des relations entre les acteurs du système international, quoique absent du droit conventionnel en temps de paix, largement toléré et mis en usage par les différents acteurs étatiques et non étatiques[3].

Longtemps, le renseignement est demeuré à l’écart de la vie démocratique, comme mis à distance de la décision publique. L’insti­tutionnalisation du domaine des activités secrètes, quoique relevant de la souveraineté d’État, a ainsi été tardive dans tous les États démo­cratiques. En France, cette situation a pu constituer, sous la Ve Répu­blique, une réponse délibérée de pouvoirs se satisfaisant d’un contrôle exécutif d’autant plus efficace qu’il n’était ni théorisé ni défini, y compris dans le domaine de la Défense nationale. Pourtant, le débat sur les défis et les usages du renseignement n’a jamais eu autant de vigueur dans l’actualité internationale et dans l’horizon quotidien de nos concitoyens[4].

Pour la première fois depuis les révisions politiques de la Défense nationale de 1972 et de 1994, le renseignement a été placé par la volonté politique en première ligne d’une stratégie à long terme pour répondre aux menaces contre la France et les Français. Après la loi du 23 janvier 2006 relative à la lutte contre le terrorisme, la rédaction du Livre blanc du gouvernement sur la sécurité intérieure face au terro­risme a contribué à définir une stratégie d’action parachevée en 2008 avec le Livre blanc de la Défense et de la Sécurité nationale[5]. Avec un développement propre consacré aux fonctions “connaissance et anti­cipation”, c’est la première fois dans un livre blanc qu’un chapitre entier était dévolu à la fonction du renseignement, désormais pensé dans une sécurité globale, intérieure, civile comme économique[6]. Le Livre blanc de 2008 a établi plusieurs préconisations touchant à l’organisation et la coordination, aux effectifs humains et à leur recrutement/formation, aux investissements techniques. Pour l’essen­tiel, Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2013 a avalisé ces apports en rappelant l’importance de la fonction “antici­pation et connaissance” comme l’intégration du renseignement dans les différents moyens de la stratégie, enchaînant une logique de maintien des efforts budgétaires consacrés au renseignement national dans la loi de programmation militaire 2014-2019[7].

C’est pourquoi il faut saluer cette livraison de la revue Stratégique qui fait écho, sinon répond, aux préconisations du Livre blanc de 2013 : “La démarche prospective de l’État doit pouvoir s’appuyer sur une réflexion stratégique indépendante, pluridiscipli­naire, originale, intégrant la recherche universitaire comme celle des instituts spécialisés[8].

Longtemps parent pauvre de la recherche universitaire française après 1945, le renseignement a été marginalement et tardivement irrigué par des études de défense, de stratégie et de polémologie, de relations internationales et de droit, les études d’économie et gestion se saisissant des enjeux de l’intelligence économique avant qu’il ne commence à se développer en France dans les années 1990 et, surtout, 2000[9]. Le domaine du renseignement a ainsi émergé comme un terri­toire de recherche des sciences humaines et sociales, installant l’Uni­versité Paris IV-Sorbonne comme l’acteur majeur du renouvellement du champ, à partir de l’approche historique des relations interna­tionales, en particulier des questions de défense et de sécurité nationale, projetant des programmes interdisciplinaires dans le cadre de l’Institut Mars (Marine, Armées, Renseignement, Sécurité)[10]. Ainsi est-il désor­mais possible de parler d’une actualité scientifique universitaire dans le domaine du renseignement, en particulier dans l’activité de recherche (doctorat, habilitation à diriger les recherches), en se référant aux derniers travaux soutenus lors de la seule année 2013, et aux recherches au seuil d’être soutenues en 2014.

On rappellera la magistrale recherche de Françoise Thom, fruit de vingt années de recherche, consacrée à Beria, publiée aux éditions du Cerf en octobre 2013, en renvoyant à la belle étude qu’elle consacre dans ce numéro à “Staline et le renseignement”[11]. Sa recherche met au premier plan l’histoire stratégique et politique, à la fois policière et militaire du NKVD, qui mit sur pied 15 divisions en 1941, en écrivant l’histoire de l’État totalitaire non via le “centre” du renseignement, mais par ses périphéries, approche qui la démarque de l’historiographie anglo-saxonne du renseignement qui exploite les archives de la centrale (Andrew, Gordievski, Le KGB contre l’Occident, 1990 et Andrew, Mitrokhine, Le KGB contre l’Ouest, 2000). Ce renversement d’appro­che et d’écriture historique, par les archives des Guépeou régionales de l’empire soviétique, notamment géorgienne et baltes, expose les pratiques et les rouages humains et administratifs du renseignement de l’État soviétique dans le contrôle intérieur et extérieur des organes de pouvoir et de sécurité. Le renseignement n’est donc pas premièrement pensé en termes de stratégie ni aux fins de l’action stratégique, y compris en temps de guerre. Françoise Thom démontre que Staline centralise seul le renseignement, s’interdisant un outil d’analyse qui se retourna contre l’URSS d’une manière générale, en particulier en juin 1941. Pour Beria, le renseignement fut, à l’intérieur, un outil de la conquête du pouvoir et de sa conservation ; à l’étranger, le renseigne­ment fut pour Beria un instrument de négociation qui lui donnait des contacts officieux alors que ses attributions officielles lui interdisaient toute diplomatie extérieure. D’où la lutte féroce avec Staline à partir de 1943 pour le contrôler, la création du Smerch donné à Abakoumov en avril 1943, contre-espionnage militaire concurrent vital pour gagner la guerre donc garder le pouvoir, et la mise à l’écart progressive de Beria du NKVD, qu’il doit abandonner en décembre 1945 à Krouglov. Françoise Thom démontre que Beria avait bien compris la capacité d’animation des coopérations militaires et de la diplomatie par le renseignement, par exemple avec Dulles en Suisse. À la sortie de la guerre, il y avait ainsi en URSS, hormis l’appareil diplomatique, trois outils pour agir à l’étranger proche, l’Armée rouge, le Komintern et le NKVD.

Les travaux récents de François David et de Guillaume Bourgeois nous semblent également illustrer les renouvellements les plus récents de la recherche historique française.

Maître de conférences à l’Université de Lyon 2, François David a présenté, dans son dossier d’habilitation à diriger les recherches, un mémoire de recherche inédit consacré à l’institutionnalisation de la CIA de 1945 à 1961[12]. L’origine de la CIA s’inscrit dans le débat de la réorganisation de la sécurité nationale à la sortie de la Seconde Guerre mondiale et au début de la guerre froide, à l’âge stratégique nucléaire. La CIA, démontre François David, est née de et pour la guerre froide. Elle est d’autre part une conquête du pouvoir présidentiel sur les administrations de la défense, de la diplomatie et de la sécurité inté­rieure. Elle est enfin le fruit des tensions institutionnelles et adminis­tratives propres au système politique américain, dont jouèrent diffé­remment Truman et Eisenhower pour imposer leur stratégie de sécurité et projeter une organisation de la sécurité nationale dans un tempo qui n’était ni celui du Congrès ni ceux des lobbies. Ainsi, le renseignement américain est rapidement devenu un enjeu politique de la sécurité nationale et un ressort de la stratégie américaine visant à faire des États-Unis un sanctuaire à l’abri des surprises telle l’attaque japonaise du 7 décembre 1941. Dans une recherche constante de la sécurité absolue, le renseignement n’était plus le fruit des concurrences bureau­cratiques des différents départements ministériels militaires, policiers, diplomatiques mais un instrument de sécurité nationale qui associait jusqu’aux universitaires et aux avocats dans l’élaboration des évalua­tions nationales du renseignement (National Intelligence Estimates), à l’instar de la figure de Sherman Kent.

D’autre part, la constitution, dans les quinze premières années de la guerre froide, d’une “communauté américaine du renseignement” offre l’exemple précoce d’une réflexion politique et stratégique incor­porant largement les moyens secrets à l’action intérieure et extérieure de l’État fédéral. L’étude de François David souligne que la synthèse de ce renseignement national et stratégique ne peut totalement s’extraire du policy-making de l’administration présidentielle, nonob­stant le rôle central du conseil de sécurité nationale créé en 1947 et chargé notamment d’opérer la synthèse au profit du président des États-Unis. Le rôle du conseiller pour la sécurité nationale a progressivement été d’orienter la production du renseignement national et stratégique pour l’élever au-dessus de l’intérêt premier des départements minis­tériels. La préparation des plans ou planification des opérations secrètes relevait au début des années 1950 de l’Office of Policy Coordination (premier service action) au sein de la CIA, puis du directoire des plans en liaison avec le Joint Chiefs of Staff et le département d’État. D’emblée, l’enjeu fut bien le contrôle exécutif a priori en repoussant le contrôle externe du Congrès a posteriori. L’Office of National Esti­mates établit l’analyse du renseignement et diffuse sa synthèse à ses 200 destinataires environ. Producteurs et consommateurs du renseigne­ment le font entrer dans le raisonnement stratégique durant toute la guerre froide, depuis le plan d’orientation de la recherche jusqu’à l’exploitation du renseignement. On peut alors parler d’un modèle américain du renseignement qui diffère largement du modèle national russe ou européen.

Depuis le Freedom of information Act (1966), l’ouverture des archives aux États-Unis a conduit, d’une manière raisonnée qui n’ignorait pas l’influence, à la déclassification des archives secrètes par le Centre historique de la CIA et par le département d’État mettant en ligne ses archives (Foreign Relations of the United States). Cette possi­bilité offre aux chercheurs d’examiner par exemple l’analyse de la politique extérieure des États par la communauté du renseignement américaine : la thèse en cours de Benoît Guérin examine ainsi l’analyse de la politique extérieure chinoise par le renseignement américain[13]. Par une autre approche, la thèse en cours de Julien Florent s’attache à l’étude de l’action d’influence et des actions secrètes dans les organisa­tions internationales depuis la Société des nations jusqu’à l’ONU[14]. Enfin, Baptiste Colom y Canals investigue les évolutions du renseigne­ment aérien en France depuis 1945 jusqu’à la sortie de guerre froide. L’enjeu de sa thèse de doctorat est d’apprécier les adaptations du renseignement aux évolutions techniques des systèmes d’armes et des doctrines dans les différents types de conflits de la guerre froide et des années 1990[15].

La recherche de Guillaume Bourgeois, maître de conférences à l’Université de Poitiers, sur La légende de l’Orchestre rouge, opère la synthèse de deux études[16]. Il y a l’histoire des réseaux du Komintern traqués par les organes de sécurité et de renseignement du Reich, par ailleurs contrôlés et instrumentalisés par le Centre à Moscou dans ses jeux de subversion et d’intoxication de l’Allemagne, enchâssant les destinées tragiques de militants, Henri Robinson, Anatoli Gourevitch et celle cynique de Léopold Trepper qui, arrêté par les Allemands, livre son réseau de renseignement. Il y a en second lieu l’histoire de la mémoire vive et morte de L’Orchestre rouge, dont il montre la cons­truction politique, relayée par le livre de Gilles Perrault en 1967 et avant que Trepper ne cherche lui-même à fixer un récit définitif de l’histoire du réseau en 1975. L’originalité tient bien ici à la juxta­position de l’histoire qui s’est faite et de la légende que bâtit Trepper de son héroïsme supposé face à la trahison des agents du réseau qu’il animait, inversant la vérité. Le Funkspiel ne permit pas un basculement stratégique, l’intoxication faisant passer au second plan l’analyse et l’exploitation du renseignement obtenu par les agents du réseau. La subversion de L’Orchestre rouge ne fut en définitive qu’une mystifica­tion, la légende de l’Orchestre rouge participant de la propagande victorieuse de l’URSS sur le nazisme devant l’opinion internationale en Occident. Cette recherche revient sur l’enjeu du contre-espionnage et de son intégration ou pas à l’action stratégique. À ce titre, la thèse soutenue en décembre 2013 par Gaby Aron Castaing, consacrée au Contrôle général de la surveillance du territoire et la lutte contre l’espionnage et la trahison (1934-1942)[17], approfondit une dimension essentielle de la problématique que nous venons de balayer.

En 2014, l’actualité de la recherche place au premier plan les études des systèmes de renseignement, des dispositifs de renseignement nationaux et des coopérations internationales qui orientent les missions des agences de renseignement et de sécurité. D’autre part, l’environ­nement juridique des activités de renseignement, l’analyse de la planifi­cation du renseignement national et stratégique, les conditions d’usage, sinon d’éthique ou de philosophie du secret dans les États offrent des champs d’exploration actuels dynamiques.

Ce numéro de Stratégique, en mettant en rapport cette recherche et les préoccupations actuelles des opérationnels et des décideurs, participe d’un dialogue indispensable à notre compréhension générale du renseignement et de ses dynamiques sociales, politiques et stratégiques.

Olivier Forcade, Université de Paris IV-Sorbonne-UMR Irice



[1] Sur ce sujet, la thèse de doctorat de François Romon intitulée Les Écoutes et le Groupement des contrôles radioélectriques en France pendant la Seconde Guerre mondiale, inscrite à l’Université de Paris IV-Sorbonne en 2009, devrait être soutenue en 2014.

[2] INHESJ, Cahiers de la Sécurité, “Le défi du renseignement”, n° 13, juillet-septembre 2010.

[3] Fabien Lafouasse, L’Espionnage dans le droit international, Paris, Nouveau monde éditions, “Le Grand Jeu”, 2012, 492 p.

[4] Olivier Forcade, “Les réformes du renseignement en France en 2007-2012”, in Annuaire français de relations internationales, Paris, La Documentation française, vol. XIV, 2013, pp. 617-631.

[5] SGDN, La France face au terrorisme. Livre blanc du gouvernement sur la sécurité intérieure face au terrorisme, La Documentation française, 2006, 144 p.

[6] Défense et Sécurité nationale. Le Livre blanc, Paris, Odile Jacob-La Documen­tation française, juin 2008, pp. 133-149. L’enjeu affirmé a été d’offrir une logique “d’anticipation aux plus hautes autorités de l’État, à la diplomatie, aux armées, à la sécurité intérieure et civile pour acquérir une marge d’appréciation, d’autonomie et de décision”.

[7] Le Livre blanc. Défense et sécurité nationale, Paris, La Documentation française, 2013, 160 p., notamment pp. 70-75.

[8] Le Livre blanc. Défense et sécurité nationale, op. cit., p. 74.

[9] Olivier Chopin (dir.), Étudier le renseignement. État de l’art et perspectives de recherche, Paris, IRSEM, 2011, 263 p. et annexes.

[10] Olivier Forcade, “Objets, approches et problématiques d’une histoire française du renseignement : un champ historiographique en construction”, in Histoire, Écono­mie et Société, juin 2012, pp. 99-110.

[11]  Cf. supra. Françoise Thom, Beria. Le Janus du Kremlin, Paris, Editions du Cerf, 2013, 924 p., ouvrage issu de son mémoire de recherche d’habilitation à diriger les recherches soutenue à l’Université de Paris IV-Sorbonne, De l’URSS à la Russie (1929-2011). Politique intérieure, politique étrangère, les imbrications, Université de Paris IV-Sorbonne, 3 vol., 28 juin 2011.

[12] François David, Diplomatie, sécurité et défense. Pouvoir, puissance et influence en relations internationales au prisme de la France et des États-Unis, Université de Paris IV-Sorbonne, 3 vol., dont un volume de recherche inédite, L’Aigle et le Vautour. L’institutionnalisation de la CIA 1945-1961, 680 p., 16 novembre 2013.

[13] Benoît Guérin, La Politique extérieure de la Chine populaire de 1949 à 1971 : perceptions de la communauté américaine de renseignement, thèse inscrite à l’Univer­sité de Paris IV-Sorbonne, 2012. Cf. supra.

[14] Julien Florent, Diplomatie et renseignement. L’espionnage et ses pratiques dans les organisations internationales de 1920 à la Guerre froide, thèse de doctorat inscrite à l’Université de Paris IV-Sorbonne en 2011.

[15] Baptiste Colom y Canals, Le Renseignement aérien en France de 1945 aux années 1990, thèse de doctorat inscrite à l’Université de Paris IV-Sorbonne en 2010, soutenance prévue en 2014. Cf. supra.

[16] Guillaume Bourgeois, Le Secret dans le monde communiste, Université de Paris IV-Sorbonne, 5 vol., dont un volume de recherche, La Légende de l’Orchestre rouge, 647 p., 6 décembre 2013.

[17] Gaby Aron Castaing, Le Contrôle général de la surveillance du territoire et la lutte contre l’espionnage et la trahison (1934-1942), 2 vol., 756 p. et 243 p. thèse de doctorat d’histoire contemporaine soutenue devant l’Université de Bourgogne, 9 décembre 2013.

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