Introduction générale. Surprise stratégique, surprise en stratégie

Par Jean-Philippe Baulon 

A chaque livre blanc sa surprise. Trois documents se sont succédés ces vingt dernières années pour énoncer les principes de la politique de défense de la France – un rythme qui tranche avec la remarquable longévité du premier d’entre eux, rédigé en 1972 sur la base de choix opérés dans les années 1960 – et chacun a été justifié par des transformations soudaines, inattendues, de l’environnement interna­tional, facteurs d’instabilité et d’incertitudes. En 1994, la fin de la bipolarité et la disparition d’une menace directe aux frontières du pays s’accompagnaient du retour de la guerre en Europe. En 2008, l’émer­gence d’un terrorisme capable de frapper puissamment, au cœur de sociétés occidentales vulnérables, contribuait à justifier une insistance accrue sur les capacités d’anticipation. En 2013, il fallait bien constater que les révolutions arabes de 2011 faisaient entrer les États situés à la périphérie méridionale de l’Europe dans une période de bouleverse­ments profonds à l’issue incertaine.Mais la surprise désigne-t-elle simplement une transformation inattendue de l’environnement international ? Oui, si l’on retient une appréciation large de la stratégie, comme champ où s’articulent le politique et le militaire. Non, si l’on revient à son essence, c’est-à-dire à la stratégie comme discipline vouée à l’étude de la confrontation des volontés, conformément à la définition d’Hervé Coutau-Bégarie, elle-même dérivée d’une expression forgée par le général Beaufre : “La stratégie est la dialectique des intelligences, dans un milieu conflictuel, fondée sur l’utilisation ou la menace d’utilisation de la force à des fins politiques[1]. La surprise en stratégie constitue alors la recherche d’un avantage dans un conflit, un avantage si possible décisif qui débouche sur une rupture pour approcher la victoire. En infligeant un choc à l’adversaire, elle lui ôte l’initiative et le contraint en urgence, sur le fil, à modifier son dispositif comme à réviser ses plans. La surprise, à ce titre, est incontournable en stratégie ; elle en constitue l’un des principes. On ajoutera même que, pour un belligérant, l’importance de ce principe croît avec la faiblesse de ses moyens : une manière de compenser un rapport de force défavorable est justement de recourir à la surprise, en créant par exemple localement et brièvement des situations inattendues de supériorité.

Il est étonnant que la surprise n’ait inspiré qu’une littérature limitée en langue française, une situation que l’on peut opposer au cas anglo-saxon et, plus particulièrement à celui des États-Unis où l’écho de Pearl Harbor n’a jamais cessé de résonner, du célèbre ouvrage de Roberta Wohlstetter aux récentes interprétations sur l’incapacité des services américains à anticiper les attentats du 11 septembre. Hervé Coutau-Bégarie a bien entendu présenté la notion et ses enjeux dans les éditions de son traité qui se sont succédées depuis 1999. Le général Georgelin, par des interventions remarquées à la fin des années 2000, a ramené la surprise au centre du débat stratégique. Corentin Brustlein, en 2008, a publié sur le sujet une analyse dense et des plus stimulantes grâce à une maîtrise ferme de la littérature en langue anglaise[2]. Plu­sieurs travaux historiques ont aussi fourni de brillantes études de cas sur Pearl Harbor, l’offensive du Têt ou la guerre du Kippour[3]. Pour finir, la question de la surprise a alimenté les échanges dans la blogos­phère consacrée aux questions de défense et à la stratégie, une blogos­phère foisonnante et de qualité dont certains participants éminents ont accepté de contribuer à ce numéro 106 de la revue. Car, pour sa part, Stratégique n’avait pas encore apporté sa pierre à l’édifice en consa­crant une de ses livraisons à la surprise. Mais le présent dossier ne comble pas seulement un manque dans la liste d’ores et déjà substan­tielle des thèmes traités dans la revue, depuis sa reprise par l’Institut de Stratégie Comparée en 1995. En premier lieu, il souhaite rappeler des constats désormais solides. Ensuite, il entend dégager de nouvelles perspectives de réflexion.

Au chapitre des acquis, il est tout d’abord possible de rappeler deux points majeurs sur les éléments qui déterminent la surprise. La surprise stratégique résulte d’une intention et nécessite des préparatifs, des mesures de secret, voire – et c’est même là que se joue la réali­sation de l’effet attendu – des manœuvres de déception destinées à tromper l’adversaire. Ceci s’accompagne évidemment chez la victime de défaillances du système de renseignement, lesquelles se vérifient souvent moins dans la collecte du renseignement que dans le travail ultérieur d’analyse et d’exploitation[4]. Des anticipations limitées ou erronées résultent de trois types de facteurs qui peuvent se combiner : un facteur technique (l’insuffisance du système de collecte des infor­mations), un facteur bureaucratique (une organisation déficiente de l’appareil de renseignement : cloisonnement, compétition, manque d’accès au décideur) et un facteur doctrinal voire culturel (le poids d’un système de représentations empêchant d’étudier tout l’éventail des possibles) ; notons que des travaux récents sur Pearl Harbor et la guerre du Kippour invitent à réévaluer vigoureusement le poids de ce dernier facteur[5].

Ensuite, le terme de surprise désigne une grande diversité de situations. Car la surprise est préparée et subie à tous les niveaux du conflit. On la repère donc à l’échelle stratégique, mais aussi à l’échelle opérative et à l’échelle tactique. En outre, la surprise est de nature différente selon le ou les éléments sur lesquels s’appuie celui qui la prépare : elle peut ainsi être technique, géographique, temporelle ou doctrinale[6]. L’ennemi, autrement dit, n’agit pas avec les moyens qui lui étaient attribués, sur le lieu où on l’attendait, au jour qui était prévu et selon les principes qu’on lui connaissait. Ces vérités marquées au coin du bon sens, on le sait, n’empêchèrent pas le haut commandement français de frôler la catastrophe en septembre 1914, après le contourne­ment de son dispositif grâce au mouvement réalisé par les armées allemandes en Belgique, ni de sombrer en mai-juin 1940 après la percée de la Wehrmacht dans les Ardennes.

Enfin, et c’est peut-être le plus important, la surprise détermine rarement la victoire. La victime d’une surprise peut ainsi absorber le choc, modifier en hâte son dispositif et ses plans pour manœuvrer en défensive, se rétablir, infliger à l’adversaire un coup d’arrêt puis mener une contre-offensive. De la bataille de la Marne en septembre 1914 à la traversée du canal de Suez par Tsahal en octobre 1973, les exemples de rétablissement au niveau opératif ne manquent pas. Quant au succès d’une opération menée par surprise, il débouche à l’occasion sur une situation stratégique très défavorable. Par exemple, l’attaque de Pearl Harbor est une indéniable victoire japonaise, obtenue grâce à des plans audacieux et à des préparatifs méticuleux, mais elle ne prive les États-Unis de l’initiative militaire que durant quelques mois ; dès mai-juin 1942, les Japonais sont arrêtés dans la mer de Corail et à Midway. Surtout, l’entrée des États-Unis dans le conflit déclenche la mobilisa­tion de l’énorme potentiel industriel américain au service de l’effort de guerre, cause d’une supériorité matérielle écrasante et au final détermi­nante. Inversement, une opération militaire menée par surprise peut tourner au désastre militaire tout en se révélant être un succès straté­gique, comme l’illustre la bataille du Têt dont le Viêt-Cong sort certes laminé mais non sans voir obtenu un basculement définitif de l’opinion américaine contre la guerre du Viêt-nam[7].

Ces problématiques de la surprise stratégique, les contributions à ce dossier ont l’ambition d’en approfondir la compréhension en suivant quatre axes. 1) Une approche générale est proposée par Georges-Henri Soutou et Corentin Brustlein qui analysent les problèmes, l’un de la surprise politico-diplomatique, l’autre de l’impact de l’innovation. 2) Suit une étude par milieu, Martin Motte posant la question de la sur­prise dans la stratégie navale, à travers le cas des sous-marins dans la Grande Guerre, et Jérôme de Lespinois abordant le domaine de la stratégie aérienne. 3) Les spécificités de la surprise dans les conflits non conventionnels sont traitées par Jean-Philippe Baulon, qui évalue la place de la surprise dans la dissuasion nucléaire, Stéphane Mantoux, qui en montre l’importance dans les conflits irréguliers à partir de l’offensive du Têt, et Olivier Kempf, qui propose une analyse sur la cyberstratégie. 4) Enfin, les enjeux de l’indispensable préparation à affronter la surprise, autrement dit de la résilience et de la prospective, sont soulevés par Joseph Henrotin et Fabrice Roubelat.

Au travers de ces contributions, on pourra se convaincre que penser la surprise stratégique ne se réduit ni à décrire l’incertitude, consubstantielle à l’activité militaire et aux évolutions de l’environne­ment international, ni à rechercher la clé pour ainsi dire infaillible du succès des entreprises militaires ou diplomatiques. Il s’agit plutôt d’envisager comment employer raisonnablement les forces disponibles – à des fins d’action ou de dissuasion, maintenir la sûreté de son dispositif et la sécurité de la nation, obtenir l’initiative et conserver la plus grande liberté d’action possible. En somme, dans un monde où – exception faite de l’Union européenne – les rapports de force restent déterminants, penser la surprise revient non seulement à définir les moyens nécessaires pour anticiper et se protéger, mais aussi à s’interro­ger sur l’opportunité de maintenir une volonté de peser.


[1] Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, Economica, 2011, 7e éd., p. 78.

[2] Corentin Brustlein, La Surprise stratégique. De la notion aux implications, Focus stratégique n° 10, Paris, IFRI, 2008.

[3] Hélène Harter, Pearl Harbor. 7 décembre 1941, Paris, Tallandier, 2011 ; Stéphane Mantoux, L’Offensive du Têt : 30 janvier-mai 1968, Paris, Tallandier, 2013 ; Marius Schattner et Frédérique Schillo, La Guerre du Kippour n’aura pas lieu. Comment Israël s’est fait surprendre, Waterloo, André Versaille éditeur, 2013 ; Pierre Razoux, La Guerre israélo-arabe d’octobre 1973. Une nouvelle donne militaire au Proche-Orient, Paris, Economica, 1999.

[4] Georges-Henri Soutou, “La stratégie du renseignement”, Stratégique, n° 105, janvier 2014, pp. 21-40.

[5] Lire aussi l’article de Martin Motte dans ce dossier : “Une surprenante surprise : les U-Boote dans la Grande Guerre”, pp. 45-60.

[6] Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, Economica, 2011, pp. 414-415.

[7] Lire l’article de Stéphane Mantoux dans ce dossier : “L’offensive du Têt : la surprise au service d’un choc stratégique”, pp. 95-110.

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