La petite guerre au XVIIIe siècle. L’exemple des campagnes de Flandre de la guerre de Succession d’Autriche, mises en perspective dans la pensée française et européenne

Chapitre Premier
Une certaine désaffection[1]

I – À la ville et à la cour

1. La part de la petite guerre dans les nouvelles du temps

À lire Barbier, on a parfois l’impression que l’intérêt de la cour, à Versailles, et de la bonne société parisienne pour les militaires et les opérations militaires était sporadique, même en temps de guerre. Au mois de novembre 1742 par exemple, Barbier dans son Journal s’étend d’abord un peu sur des fautes supposées du maréchal de Maillebois, à qui le roi aurait donné l’ordre de revenir à Paris[2]. Cette nouvelle de l’armée n’était pas de nature à le captiver bien longtemps cependant, car l’auteur poursuit : “Mais il y a en Cour une nouvelle bien plus intéressante. On dit que le roi s’est brouillé avec madame la comtesse de Mailly[3]. Et de gloser ensuite sur les déboires amoureux du roi pendant plus d’une page[4]. Il est vrai que, concernant les opérations militaires, l’hiver était en principe plus calme. Il est vrai aussi que les nouvelles de l’armée, pendant la guerre de Succession d’Autriche, furent concurrencées dans le Journal par les bruits qui couraient sur la vie des seigneurs de la cour et sur celle du roi ; par les nouvelles du barreau (puisque Barbier était avocat au parlement de Paris), la vie du parlement, sa lutte contre le gouvernement et contre le clergé ; par les querelles du jansénisme et du molinisme… À la décharge de Barbier comme des autres notables parisiens qui commentaient les nouvelles, il fallait compter avec l’éloignement des théâtres d’opération et la lenteur des communications. Il fallait compter aussi avec la censure royale : n’arrivaient facilement que les nouvelles favorables aux armes du roi de France. Des nouvellistes colportant de mauvaises nouvelles étaient embastillés. À mesure que l’année 1742 avança, cette année où les armées françaises s’enlisèrent, il devint difficile de glâner des infor­mations un tant soit peu précises : “Nous sommes à la fin de juillet. On ne sait rien de positif de ce qui se fait en Bohême”, note par exemple Barbier[5].

En réalité, l’exemple de la guerre de Succession d’Autriche montre que, le plus souvent, les affaires militaires sont très présentes dans le Journal de Barbier. Il est peu de mois où il n’en est question, d’une manière ou d’une autre ; notre chroniqueur est attentif à rendre compte de l’avancée des opérations militaires en Allemagne, en Flan­dre, en Italie, mais aussi en Écosse lors de la rébellion des Jacobites emmenés par Charles-Édouard Stuart (en 1746). Et les menées des troupes irrégulières autrichiennes, comme des hussards, ont leur part dans le Journal, autant que les sources d’information auxquelles l’auteur eut accès le permettaient. Il faut rappeler que l’intérêt du public pour la guerre fut en quelque sorte forcé de mois en mois entre 1744 et 1748 (années favorables aux armes du roi de France) puisque, à la fin de chaque siège comme à chaque victoire, le roi ordonnait à Paris des réjouissances : un Te Deum chanté, un feu d’artifice en place de Grève, l’illumination des maisons et, souvent, des feux de joie dans les rues.

Le témoignage de Barbier est donc précieux, à deux titres : petit-fils d’un avocat au parlement de Paris et fils d’un avocat au Châtelet, Edmond-Jean-François Barbier était lui-même avocat au parlement de Paris, et ses avis faisaient autorité au barreau. Il participa à l’élection du prévôt des marchands en 1750. Bref, il était un représentant de la bonne bourgeoisie. Or, on sait le rôle de la bourgeoisie d’une part, de Paris d’autre part, dans la formation de l’“opinion publique” au xviiie siècle : “Même conçues ailleurs, les idées passaient fatalement par Paris pour y être vulgarisées”, écrit Jean Chagniot ; et encore : “Après avoir réduit au silence l’aristocratie, le pouvoir se trouve constamment censuré par l’écrivain et par l’avocat[6]. Le Journal est précieux aussi parce que l’auteur ne se contente pas de livrer son avis sur les affaires du temps ; il se fait l’écho des bruits de la ville et de la cour ; par lui, on peut approcher les avis et les réactions des notables parisiens et des seigneurs de la cour à l’égard du fait militaire, voire, de la petite guerre. Comme le Journal resta manuscrit, il ne subit pas la censure. Ce que l’on n’y trouve pas, c’était ce que l’on ne savait pas, ou ce qui n’intéressait pas.

Concernant les affaires militaires, Barbier tirait ses connaissances essentiellement des gazettes, dont “la” Gazette, créée par Théophraste Renaudot en 1631 (qui devint Gazette de France en 1762, mais était nommée ainsi bien avant, dans le langage courant)[7]. À Paris circulaient déjà en effet de nombreux journaux ; journaux français, mais aussi feuilles étrangères, rédigées en français, relayées jusque dans le royaume par les fermiers des Postes et vendues par des libraires parisiens. Parmi les gazettes hollandaises, Paris recevait au milieu du xviiie siècle deux à trois fois par semaine les gazettes de La Haye, d’Amsterdam, de Leyde et d’Utrecht[8]. Ces journaux étaient contrôlés autant que faire se pouvait par le pouvoir royal, mais ils livraient tout de même des faits d’actualité ; voire, ils pouvaient être les vecteurs d’une certaine désinformation en temps de guerre : au début de sa relation de la campagne de 1745, d’Espagnac tourne en ridicule les “menteries” que le “Gazetier d’Utrecht” aurait colportées au détriment des Français tout au long de ladite campagne[9]. Soucieux de la vérité des faits, Barbier n’hésite pas à rectifier au long de son Journal les informations qui lui paraissent fausses. Les nouvelles directes étaient les plus abondantes au début ou à la fin des campagnes, quand les officiers présents à Paris pouvaient raconter ce que l’on n’avait jusque-là pas réussi à savoir de l’armée ; à moins que des actions d’éclat fussent parvenues à Paris au milieu d’une campagne, par des courriers relayés par des assemblées de “nouvellistes” dans les jardins et les cafés. Barbier eut aussi la chance de voir des lettres d’officiers en­voyées de Flandre. Il avait, d’autre part, des parents officiers à l’armée. Enfin, sans être du meilleur monde, il y avait ses entrées ; il fréquenta des ministres[10].

À partir du printemps de 1741, l’armée du roi de Prusse Frédéric II étant en Silésie, et l’entrée en conflit se profilant pour la France, Barbier s’intéresse à la guerre de campagne, et rapporte jusqu’aux “petites rencontres” de hussards : “…le roi de Prusse est entré dans Breslaw, capitale de la Silésie, & s’est fait reconnaître & proclamer par tous les corps duc de Silésie. Le comte de Neuperg, général des troupes autrichiennes, n’a pas pu empêcher ce coup. Son armée n’est pas éloignée de celle du roi de Prusse, mais il n’y a eu que de petites rencontres de hussards” (août 1741)[11]. À la fin de novembre 1741, après que les Français, sous la direction du comte de Saxe, se furent emparés de Prague par escalade, Barbier suit l’actualité militaire, où l’on ne voit plus saillir d’action d’éclat, mais il n’omet pas la mention d’affaires mineures : “Les choses sont toujours dans le même état ; chacun des généraux veut de son côté s’emparer des postes avantageux. Nous n’avons pas encore plusieurs places forte [sic] de la Bohême, & cela se passe en rencontres particulières, où l’on se bat bien de part et d’autre[12]. On n’est pas plus avancé en décembre : “…le comte de Neuperg tient toujours la campagne & fait de derniers efforts pour fatiguer notre armée & pour tâcher de nous surprendre[13]. La petite guerre des ennemis affleure de façon plus prégnante dans le Journal en février et mars 1742, ainsi qu’un premier jugement de Barbier (“cela ne décide rien”) :

… dans la Bohême, les Autrichiens se sont emparés de deux postes avantageux que nous avons imprudemment abandonnés, en sorte qu’il s’en faut bien que l’Empereur [Charles VII] soit paisible possesseur du royaume de Bohême, dans lequel il y a continuellement de petites affaires entre les houssards de la reine de Hongrie, dont elle a un grand nombre dispersés de tous côtés, & nos troupes ; les uns & les autres ont alternativement des avantages. On en tue toujours quelques-uns, on se fait des prisonniers, mais tout cela, joint aux maladies & au grand froid, en tenant continuellement la campagne, n’a servi qu’à diminuer considérablement les troupes que nous avons envoyées en Allemagne dans l’Autriche, & cela ne décide rien pour le projet qui est à exécuter[14].

On voit encore à travers le Journal, en juillet et août 1744, les hussards et les pandours du prince Charles de Lorraine[15] ravager l’Alsace. Quand Barbier n’est pas à rapporter les cruautés de ces hussards (voir le chapitre suivant), qu’il qualifie d’“enfants perdus[16], il reconnaît que ce sont “de bonnes troupes[17]. Deux ans plus tard, après que l’armée du prince Charles a décampé et repassé la Meuse, dans la nuit du 28 au 29 août 1746, elle a pris le chemin de Luxembourg, et ce sont encore des partis de hussards et de pandours que l’on craint en Lorraine et, même, jusqu’en Champagne, au rapport de Barbier[18]. De bonnes troupes également, militairement parlant, sont ces barbets, autres irréguliers, capables d’entraver les entreprises des Franco-Espagnols sur le théâtre d’opérations italien (septembre 1744) :

M. le prince de Conti est toujours après le siège de Coni avec don Philippe. On dit que cela ne va pas trop bien de ce côté-là : que nos troupes manquent de vivres, qu’on ne peut tirer que de la Provence ; & quoique nous soyons maîtres des passages des montagnes, outre que le chemin est long & difficile, on est incommodé par les barbets, qui sont des troupes irrégulières du roi de Sardaigne, au moins aussi incommodes dans ces pays de montagne que les pandours de la reine de Hongrie[19].

Les troupes légères étaient des troupes efficaces à la guerre, qui incommodaient l’adversaire ; voire, qui faisaient peur. Un jugement de Barbier fait d’admiration et de crainte, telle est en effet l’impression qui émane de la lecture du Journal. De ce point de vue, il en est de même à l’égard des troupes légères françaises, la cruauté en moins. À part les Volontaires de Saxe, à l’occasion de la revue de novembre 1748 (voir ci-après), les seules troupes légères au service de France que cite Barbier dans son Journal sont les Grassins. Mais il les cite à plusieurs reprises en 1745 et 1746 (lors du combat de Melle ; et au début de février 1746, lors du siège de Bruxelles[20]), ce qui montre sans conteste la renommée dont ils jouirent alors, jusqu’à Paris. C’est à l’occasion du combat de Melle, près d’Alost, le 8 juillet 1745[21], juste avant l’escalade de Gand le 10, que le Journal fait la plus grande place au rôle des Grassins, pour en louer les hauts faits. Le marquis du Chaila[22], lieutenant-général, avait été détaché par le maréchal de Saxe avec trois brigades de cavalerie, deux brigades d’infanterie et le régiment de Grassin, pour aller jeter un pont sur l’Escaut au-dessous de Gand. Les Grassins, qui faisaient son avant-garde, furent cernés par 6 000 hommes des ennemis, qui les bloquèrent dans une cense[23], pour les empêcher d’aller prévenir Du Chaila et l’attaquer plus aisément par surprise. “M. de Grassin, pressé dans ce château, commente Barbier, a demandé gens de bonne volonté pour aller avertir M. du Chayla. Il s’agissait de traverser et de passer au milieu des ennemis ; il s’en est présenté plusieurs pour risquer l’aventure, et il en est parti quinze dont il n’en est, dit-on, arrivé que cinq à M. du Chayla. Le Roi leur a fait donner à chacun cent louis[24]. Dans le mémoire officiel de la campagne rédigé dans les bureaux de la Guerre à Versailles, on lit : “L’action fut très vive et d’avantageuse qu’elle parut d’abord pour les ennemis, elle finit entièrement à la gloire des troupes du Roy. Les ennemis obligés de se retirer furent poursuivis par les Grassin[25]. C’est cette action, rappor­tée par la Gazette de France à la date du 17 juillet[26], qui illustre les compliments de Barbier à l’endroit des Grassins : “Les Grassins ont fait des merveilles ; ce régiment, fabriqué d’abord de déserteurs et de vagabonds de Paris, devient formidable[27]. Ce qui est assez déroutant, c’est que Barbier ne parle pas, dans son Journal, d’autres troupes légères au service de France que les Grassins, pour les campagnes de Flandre. Car, alors que le combat de Melle est le seul épisode où le régiment de Grassin est cité dans ladite Gazette pour les années 1744-1748, d’autres affaires de détachements y sont présentes. Le régiment des hussards de Beausobre, qui fut l’un des plus actifs en Flandre, fait l’objet de trois notices, en août 1745, puis en février et juin 1746 (victoires du comte de Beausobre sur des détachements ennemis à Walhem en février 1746[28], et à Aarschot en juin de la même année[29]). Fut-ce un hasard ? Ou la concurrence d’autres nouvelles ? D’une manière générale, il faut rappeler que les corps étrangers de l’armée française (au nombre desquels étaient comptés les hussards) étaient plutôt mal vus de la population[30]. Peut-être peut-on voir là un facteur explicatif.

Si Barbier se mêlait souvent sérieusement de tactique et de stratégie, une grande partie du public parisien retint plus, de certaines opérations relatives à la petite guerre, la matière à commenter légèrement les éventuelles tensions entre les décideurs qui les mettaient en œuvre. On le voit quand Barbier rapporte l’échec de la surprise de Saint-Ghislain[31], le 30 décembre 1745[32]. Le maréchal de Saxe avait formé le projet de cette surprise en attendant des conditions climatiques favorables pour une entreprise d’une tout autre ampleur, le siège de Bruxelles. À Paris, on disait que l’attaque de Saint-Ghislain échoua à cause des vicissitudes de la météorologie et du retard de l’artillerie, qui s’était empêtrée dans de mauvais chemins. Les informations de notre avocat n’étaient pas mauvaises. Deux troupes avaient été commandées pour l’attaque. L’une, aux ordres de M. de Phelippes[33], devait partir de Maubeuge ; l’autre, aux ordres de M. de Danois[34], partait de Condé. Phelippes se trouva bien au lieu de rendez-vous à quatre heures du matin, non loin de Mons. Mais il y attendit vainement Danois jusqu’à neuf heures : celui-ci avait été fourvoyé par de mauvais guides et sa troupe s’était commise dans des marais dont il avait été difficile de sortir. L’opération fut annulée, Phelippes ne disposant pas, à lui seul, de troupes suffisantes pour la tenter[35]. Il ne faudrait pas tant nous attarder sur la tactique, cette fois. Barbier ne rapporte cette affaire que pour pointer l’intérêt que prit le public aux querelles entre un général d’armée (De Saxe) et un ministre (le comte d’Argenson). Et il pouvait en ce sens y avoir une raison bien moins ennuyeuse à l’abandon de la tentative sur Saint-Ghislain : le maréchal de Saxe ayant informé le roi de son projet, tous les colonels eurent l’ordre de partir pour la Flandre. Maurice de Saxe n’avait aucunement besoin de leur présence. L’ordre de leur départ aurait été donné par le comte d’Argenson pour éventer le secret de l’opération. De sorte que, quand les troupes françaises se présentèrent devant Saint-Ghislain, la place était en défense. Le projet sur Saint-Ghislain, à Paris, était le fond du décor, la matière de la “brouillerie”. C’est de cette dernière que l’“on parle fort, depuis quelques jours” ; c’est elle dont on dit aujourd’hui, conclut Barbier, qu’elle est apaisée[36].

De la même façon, si Paris applaudit à la stratégie du maréchal de Saxe, qui renonça en août 1746 à la bataille, préférant vaincre les Alliés par les entraves mises à leurs subsistances[37], ce ne fut pas, semble-t-il, parce que le “monde” comprit la position inattaquable du prince Charles campé derrière la Mehaigne. Certes, au mois d’octobre, Barbier résume fidèlement le contenu de “la lettre du roi” et du “mandement” publiés à l’occasion de la prise de Namur : on y trouve un éloge de la conduite des opérations par Maurice de Saxe, qui sut achever la conquête des Pays-Bas avec prudence, sans effusion de sang, en faisant reculer par une pression frontale 90 000 hommes des Alliés. Mais ce qui est surtout important, semble-t-il, c’est que cela “donne sur les doigts indirectement au prince de Conti[38].  Parce que la manœuvre du mois d’août 1746, visant à entreprendre le siège de Namur, était une toile de fond. Les conversations parisiennes concernant les affaires de la guerre, au mois d’août, tournaient toutes autour du retour du prince de Conti à Paris puis à Versailles, les 14 et 15. Ce voyage a beaucoup étonné tout Paris et engendré de grands raisonnements, dit notre avocat. On commentait le désaccord entre le prince du sang et le maréchal. Le premier voulait engager la bataille contre les Alliés après la prise de Charleroi le 2 août ; De Saxe ne le souhaitait pas. “Tout le monde blâme fort M. le prince de Conti, qui, dans cette occasion, aurait dû s’ins­truire dans l’art militaire sous un homme tel que M. le maréchal de Saxe[39].

Par malheur, la revue des Volontaires de Saxe que fit le roi, en présence du maréchal de Saxe, leur colonel, sur un terrain proche de l’Étoile des Champs-Élysées, en novembre 1748, ne fit pas grand effet sur beaucoup de Parisiens parce qu’il fut difficile, de loin, de voir quoi que ce fût. Barbier, qui y était, en fait un compte-rendu commenté dans son Journal[40]. Il s’intéresse à la composition du régiment, fait de uhlans ou lanciers (qu’il nomme “houlans”) et de dragons. Le caractère inha­bituel des uniformes marqua les spectateurs : Barbier retient les bande­roles de couleurs variées au bout des piques des uhlans, qui distin­guaient la compagnie blanche, la compagnie jaune… La compagnie de nègres, compagnie colonelle du régiment, fit aussi impression. “Cette troupe [uhlans et dragons] a non seulement passé en revue devant le roi, mais ils [sic] ont fait tous leurs exercices et de petits combats par escadrons contre escadrons”, les dragons faisant valoir la vitesse de leurs petits chevaux. La revue dura près de deux heures et demie.

Elle aurait pu être instructive.

Mais les spectateurs qui s’y pressaient ne purent, pour beaucoup, accéder à l’intérieur de l’enceinte. Un service d’ordre formé des régiments des gardes françaises et des gardes suisses filtrait les entrées de carrosses : ceux de la cour, des princes et princesses, des ministres, des ambassadeurs, pouvaient seuls passer. Même à pied, tout le monde n’était pas autorisé à passer. Notre avocat ne put voir grand-chose. L’exercice des dragons “était fort curieux pour ceux qui ont pu le voir, écrit-il, ce qui était difficile à cause de la grandeur de l’enceinte”. La pluie se mit de la partie à quatre heures de l’après-midi et Barbier fut alors plus occupé à considérer l’embarras que cela causa aux dames qui étaient venues à pied, qu’à essayer de distinguer quoi que ce fût.

Barbier ne fut donc pas convaincu par la démonstration d’adres­se. Les considérations financières l’emportent dans la conclusion de son récit : “Ce régiment qui, je crois, est plus curieux qu’utile, doit coûter cher au roi, d’autant que les houlans ont été annoncés comme étant sur le pied de gentilshommes”. Au reste, ce fut pour faire plaisir au maréchal de Saxe que le roi fit cette revue. Et les propriétaires du terrain durent en faire les frais, puisqu’elle eut lieu au milieu de terres ensemencées et de vignes, qui furent bien endommagées, sans grand espoir d’indemnisation, de l’avis de Barbier.

De tout ce qui précède, il ressort que, s’il n’y avait pas d’indif­férence, la connaissance des troupes légères françaises et de leurs réali­sations, entre 1744 et 1748, resta lacunaire, ce qui ne pouvait qu’engen­drer ou perpétuer toutes sortes de préjugés.

2. Des hordes barbares ? Une réprobation morale

Lindor, jeune officier de seize ans, doit partir incessamment pour l’armée. Il souhaite dire au revoir à sa cousine, la jeune Madame Lisban, dont il est amoureux. En attendant l’arrivée de Madame Lisban, Lindor s’entretient avec la soubrette, Marton, à qui il fait la cour, et réclame des compliments pour son uniforme. Marton le trouve char­mant ; cela ne suffit pas ; Lindor veut paraître formidable. Et, par manière de plaisanterie, il entend punir Marton de sa trop timide admiration. Voulant lui montrer sa puissance, il termine la scène en la menaçant : “Point de quartier, je vais te traiter en hussard !”. C’est ainsi que, pour les parterres et les loges des théâtres, à la cour et à la ville, Rochon de Chabannes présentait en 1762, au détour d’une pièce au sujet traité légèrement, par une réplique fugitive, un de ces spécia­listes de la petite guerre, un hussard[41].

Heureusement proposait aux spectateurs une intrigue construite avec les mêmes ficelles que les “impromptus de garnison” qui, hérités du règne de Louis XIV, eurent du succès jusqu’à la défaite de la guerre de Sept Ans, aussi bien dans le cadre du théâtre aux armées qu’à Paris (au théâtre de la Foire Saint-Laurent) : on y trouve le thème général et récurrent de la victoire de l’officier français à qui rien ne résiste, ni les ennemis dans le domaine guerrier, ni les femmes dans le registre amoureux. Souvent commandé par et pour des militaires à l’occasion d’un événement d’actualité, ce genre théâtral glorieux connut son apogée avec Charles-Simon Favart. Ce dernier dirigea à partir de 1745 la troupe qui suivit le maréchal de Saxe en Flandre. Mais, hormis celle que nous avons relevée, les allusions à la petite guerre dans les divertissements proposés au public au xviiie siècle semblent avoir été rares. La seconde moitié du xviiie siècle, après 1763, privilégia d’une part des sujets dramatiques en accord avec les vues ministérielles, qui mettaient en valeur le “bon soldat” ou l’aversion de la désertion ; d’autre part des sujets historiques, propres à rappeler des victoires françaises ; et enfin des sujets inspirés des Lumières, qui attiraient la sympathie ou la compassion du public à l’égard d’un déserteur malheureux ou d’un militaire philosophe épargnant le sang autant que possible et acquérant ses grades au mérite[42]

Les Parisiens applaudissaient la pièce de Rochon de Chabannes. Ils pouvaient retenir, de la guerre des hussards et des troupes légères[43], une conduite morale plus que douteuse : les hussards seraient des cavaliers sans pitié, qui défiaient les lois de la guerre d’un siècle qui se voulait désormais siècle de raison. Les hussards au service du roi Louis XV avaient des chances d’être ainsi assimilés à leurs homologues au service autrichien et à des minorités ethniques utilisées par l’impératrice Marie-Thérèse ; même si des efforts de discipline sérieux améliorèrent la tenue des spécialistes de la petite guerre au service de France : “Mr de Grassin qui en connoissoit les conséquences [du laxisme face au pillage] par expérience, ne manquoit jamais de faire conduire au grand prévôt, ou de faire passer par les armes, lorsqu’il étoit trop éloigné de l’armée, les soldats ou les cavaliers qui quittoient leur troupe dans une action ou dans une marche, pour aller butiner[44].

Ces préventions se trouvaient confortées quand affleurait dans l’actualité le comportement cruel des hussards et des irréguliers de l’armée autrichienne, comme ce fut le cas en mai 1742 :

On se plaint fort, écrit Barbier, des procédés de la reine de Hongrie depuis peu. Un parti de deux mille hussards a retourné à Munich en Bavière pour piller. Sur la résis­tance qui a été faite par les habitants, on dit qu’ils ont brûlé un faubourg de la ville, massacré vieillards, femmes & enfants, violé dans les couvents, enfin des cruautés qui ne s’exercent que par les barbares, & cela dans la ville capitale d’un Empereur [Charles VII], élu unanimement par le corps électoral ; & l’on peut dire, sans prévention, de celui qui avait droit à l’Empire. Le roi de Prusse, les autres puissances & le corps germanique ont été indignés de ces cruautés. Il est à craindre pour la Reine qu’on ne s’en venge sur les pays qui lui sont destinés[45].

Comportement cruel aussi durant l’été 1744 en Alsace. Pour freiner la progression des Français en Flandre, où les sièges de Menin, d’Ypres et de Furnes furent menés rondement, les Autrichiens pénétrè­rent en Alsace et menacèrent la Lorraine. Ils laissèrent là les irréguliers de leur armée se livrer à des saccages, pillant et brûlant les récoltes et les villages. “Le bourgeois est affligé du passage du Rhin & des ravages que font les houssards & les pandours[46] du prince Charles”, écrit Barbier. Il détaille les déprédations dont il a eu vent. Ils ont “…tué & massacré, violé des couvents de religieuses qu’ils renvoyaient toutes nues au milieu des champs, & mille cruautés de toute espèce[47]. Barbier ne versait pourtant pas dans le sensationnel, en principe. Son jugement était, en général, empreint de sagesse et de modération[48]. Souvent, il faisait preuve d’esprit critique vis-à-vis des jugements parisiens. On peut donc croire qu’il n’exagérait en rien les bruits qui circulaient dans Paris, ni la façon dont le public était offusqué. Au reste, le comte de Beausobre qui, lui, avait vu les irréguliers hongrois et croates à l’œuvre en 1742 et 1743, quand il était en Bohême aide maréchal général des logis de l’armée, ne cache pas dans l’un de ses journaux de campagnes combien les hussards et pandours ennemis étaient alors cruels, encouragés dans leurs excès par leurs supérieurs même ; si bien que les Français ne leur faisaient quartier que lorsqu’ils étaient sûrs de la victoire[49]. Beausobre, officier, ne confond pas les pratiques des troupes au service de l’Autriche avec celles des troupes légères de France ; amalgame qui risquait fort d’être le fait, en revanche, de la société parisienne mal informée.

On trouve des évocations tout aussi éloquentes chez Voltaire et chez Vauvenargues. Voltaire, dans le Siècle de Louis XV, raconte qu’en 1743, les partis hongrois menaçaient la Lorraine, et que le partisan Menzel[50] fit placarder des manifestes engageant les populations d’Alsace, de Franche-Comté, des Trois Évêchés [Metz, Toul et Verdun], à se rallier à la reine de Hongrie. “Il menaçait les habitants qui prendraient les armes, de les faire pendre, après les avoir forcés de se couper eux-mêmes le nez et les oreilles”. Pratiques dignes d’un soldat d’Attila, dit Voltaire[51]. Le marquis de Vauvenargues[52] était un ami de Voltaire. Dans son Éloge de Louis XV, c’est avec éloquence et sensibilité tout à la fois qu’il célèbre la résistance française en 1744 en Alsace :

…Regardez comme en un moment l’insolence de l’ennemi nous a fait partout des soldats ! À peine il menace en son camp, l’humble laboureur prend les armes, le peuple abandonne ses bourgs, une redoutable jeunesse marche fièrement sur le Rhin. O fleuve ! Un carnage subit a vengé vos bords des rapines et des attentats du Croate. Ainsi puissent tous ces brigands, qui s’étaient promis vos dépouilles, trouver leur tombeau sous vos ondes[53].

Favart encore, fils d’un pâtissier parisien, mais devenu directeur de la troupe de théâtre de Maurice de Saxe, avait en ces années un témoignage à apporter sur les dangers que faisaient courir aux civils, comme aux militaires à l’armée, ces hussards hongrois à la réputation surfaite. Il avait coutume d’envoyer des bulletins en France. Sans doute narra-t-il à ses proches les mésaventures dont souffrit sa troupe de comédiens en Flandre : on dit que son escorte (qui lui avait été fournie par De Saxe pour la protection de ses voitures de la comédie) fut attaquée un jour par un parti de hussards ennemis ; six hommes de l’escorte seulement y survécurent. Le moins blessé aurait reçu quatre coups de sabre et devait, pour raconter le combat, relever une partie de son nez et de sa joue qui avaient été sabrés et qui lui tombaient sur la bouche ! C’est du moins ce que rapporte Henri Malo[54]. Que l’épisode fût vrai ou pas, il dut courir des histoires semblables dans Paris et ailleurs au cours de la guerre. Justement, on apprend par une lettre du comte d’Argenson de mars 1746 qu’une actrice française du théâtre de Bruxelles serait aux mains des hussards ennemis. D’Argenson demande au marquis du Chaila de prendre des mesures pour qu’elle puisse revenir à Bruxelles : “[…] Je prends trop d’interest a vos plaisirs et a ceux de votre garnison pour ne pas sentir le vuide que l’enlevement de la Delle auguste va causer a votre théâtre ; pour peu que vous vouliez bien vous employer en sa faveur auprès de Mr de Waldeck, je le crois assez galant pour vous la renvoyer avec ce qu’on aura pu rassembler de ses Bijoux”. Et d’Argenson est bien fâché du non respect de ce que l’on nommait à l’époque “le droit des gens[55] par ces hussards : “Si les hussards autrichiens pensoient comme nos officiers, elle auroit eû de quoy payer sa rançon sans rien debourcer. […]”[56].

La fureur débridée des hussards hongrois, dont les échos arrivaient à Paris, était désormais en décalage par rapport aux normes de la violence admises au xviiie siècle dans la bonne société, véhiculées par les philosophes qui fréquentaient les salons littéraires parisiens, tout comme beaucoup d’officiers. Leur vision était sans doute irénique par rapport à la réalité de l’ensemble du royaume : dans le monde paysan – la majorité, encore, de la population, tout au long du siècle –, les rixes sanglantes, voire mortelles, expression spontanée de mentalités frustes, restèrent monnaie courante, même si elles étaient en voie de diminution du fait des progrès de l’administration monarchique[57]. L’urbanité et les bonnes manières demeuraient l’apanage d’une minorité élitaire[58]. Il reste que le siècle des Lumières gémissait sur les horreurs de la guerre. Vauvenargues, “ce jeune militaire philosophe” ainsi que le qualifiait Voltaire[59], donne le ton dans son Éloge de Louis XV. Voltaire enchérit dans le Siècle de Louis XV : la bataille de Rocoux, après le rappel des positions respectives des armées et du nom des morts de marque, ne fait pas l’objet d’un récit tactique, mais de réflexions morales : “Cette bataille ne fut que du sang inutilement répandu, et une calamité de plus pour tous les partis. Aucun ne gagna ni ne perdit de terrain […]”. Voltaire termine le récit de la campagne dans la même veine, d’une façon plus générale : les belligérants prirent leurs quartiers d’hiver, “repos auquel la saison d’ordinaire force les hommes dans ces pays, en attendant que le printemps ramène les cruautés et les malheurs que l’hiver a suspendus[60]. Selon les Encyclopédistes, la guerre pouvait seulement se justifier, en théorie, par le droit à la conservation de ses biens, de la part d’un État comme de la part des particuliers ; c’est ce qu’exprime en 1772 Guibert, cet autre militaire philosophe[61]. Pour le chevalier de Jaucourt[62], la guerre, une fois déclarée, doit être menée de la façon la plus juste possible. Par la force des choses, certains actes qui seraient punis en temps de paix sont tolérés en temps de guerre, comme la levée de contributions. Cependant, au-delà des prescriptions relatives au droit de la guerre, qui est encore insuffisant, les combattants doivent être convaincus que la vraie gloire ne découle pas d’une conquête brutale, mais d’une conduite honnête et juste : “La loi de nature met néanmoins des bornes à ce droit [de la guerre] ; elle veut que l’on considère si tels ou tels actes d’hostilité contre un ennemi sont dignes de l’humanité ou même de la générosité[63].

Les troupes irrégulières employées par l’Autriche n’avaient pas besoin de se voir accuser de nouveaux méfaits en 1744. Elles traînaient déjà derrière elles, dans la littérature militaire comme dans la littérature générale, une bien piètre réputation depuis le début du xviiie siècle.

Pour qui voulait se documenter dans la deuxième moitié du siècle sur ces guerriers, il y avait d’abord les dictionnaires : celui de Trévoux et l’Encyclopédie, par exemple, pour ce qui est des dictionnaires les plus généraux. Il n’est pas nécessaire d’approfondir la recherche jusqu’à se demander qui étaient ces Sclavons, ces Waradins, Licaniens, Rasciens, Banalistes, dont Grandmaison égrène les noms comme autant de responsables des maux de l’armée française en 1742 et 1743[64]. Il y a de fortes chances pour que les Parisiens n’en aient pas entendu parler, ou ne s’y soient pas arrêtés. Barbier retient les déprédations des hussards et des “pandours” en 1744 ; nous avons vu Voltaire s’étendre sur les violences des Hongrois, tandis que, à l’occasion du passage intempestif du Rhin, Vauvenargues vouait aux gémonies les Croates de triste mémoire. Cela suffit. Les “houssards” sont définis de façon exactement semblable dans l’Encyclopédie comme dans le Dictionnaire de Trévoux : une milice à cheval en Pologne et en Hongrie, opposée à la cavalerie ottomane[65]. Si Guillaume Le Blond[66], rédacteur des articles militaires de l’Encyclopédie, évite les amalgames et souligne que dans les corps de hussards de France, la discipline était “exacte” et la subordination “grande[67], la description de l’apparence physique des hussards en général avait de quoi faire frémir : la tête rasée, ne laissant qu’un petit toupet de cheveux du côté droit. Et leur manière de combattre, sabrer à droite et à gauche à l’aide d’une large lame, courbe ou droite, avec de grands cris, était tout aussi impressionnante. Qui se basait sur le Dictionnaire de Trévoux, pouvait très vite assimiler les pratiques de tous les hussards, sans distinction de pays ni d’époque : on y lit que ces hussards étaient au service du roi (de France) et à celui de l’empereur (du Saint Empire Romain Germanique) ; qu’ils étaient originaires de Hongrie, vêtus en partie de peaux de tigres, et “grands pilleurs”. Les pandours, soldats irréguliers au service de la reine de Hongrie, Sclavons originaires des bords de la Drave et de la Save[68], seraient aussi “fort propres pour le pillage[69]. À l’article “Hongrois”, les mots du Dictionnaire sont sans nuance pour traduire la cruauté historique de ce peuple, dans ses combattants : appelés au service du roi de Germanie à partir de la fin du ixe siècle, ils “mangeaient de la chair crue, buvaient du sang, coupaient en pièces les cœurs des hommes qu’ils avaient pris, et les mangeaient comme un remède”. Les femmes autant que les hommes étaient sans pitié. Et le Dictionnaire souligne la parenté de ce peuple avec les Turcs et les “Tartares” ; ces Tartares, peuple oriental que le chevalier de Jaucourt fait descendre de Tamerlan, de Gengis Khan et d’Attila[70]. La filiation n’appelait aucun commen­taire. Chacun avait une idée, au xviiie siècle, de ce qu’était faire la guerre “à la tartare” : piller, ravager, tout balayer sur son passage ; “cruelle et barbare façon de faire la guerre[71]. Si le général n’entretient pas la subordination dans son armée, “il n’aura qu’une troupe de Tartares qui agiront plutôt pour le pillage que pour la gloire[72]. On disait aussi parfois, faire “la guerre de Turc à Maure”, dans le même sens[73]. Il est vrai que Turpin de Crissé, en 1769, entendit faire un sort aux préjugés en soulignant la différence entre les hussards au service de France, d’un côté, et les Tartares, de l’autre : quoique la tactique fût la même, les hussards et les troupes légères au service de France étaient soumis à une stricte discipline ; c’est pourquoi ils rendaient bien plus de services au roi que les Tartares n’en rendaient aux Turcs, ces Tartares ne vivant que de rapines, et s’acquittant ainsi moins bien de leurs missions. Turpin de Crissé donne ici un avis semblable à celui de Guillaume Le Blond dans L’Encyclopédie. Le seul fait d’éprouver le besoin de mettre ces choses au clair, dans la seconde moitié du xviiie siècle encore, témoigne que la suspicion de la société française à l’égard des hussards, même au service de France, avait la vie dure[74].

Pourquoi aller si loin chercher les méfaits des auteurs de la petite guerre, qui alimentaient une mauvaise réputation des troupes légères bien ancrée au milieu du xviiie siècle encore, quand le 16 septembre 1747, la mise à sac de la ville de Berg-op-Zoom, contre laquelle le comte de Löwendal avait ordonné l’assaut de grand matin, ternissait l’image de l’armée française dans son ensemble ? De fait, la France s’en offusqua, mais moins qu’on aurait pu l’attendre. “…nos troupes, grenadiers, sont entrés dans cette place comme des lions en fureur ; ils ont passé au fil de l’épée plus de trois mille hommes et fait quinze cents prisonniers. Ils ont massacré, violé et pillé la ville”, écrit Barbier sans concession[75]. En dépit de la relation très politique de la Gazette de Paris, Barbier n’est pas dupe et ne croit pas que tout ait été fait pour éviter le meurtre et le pillage :

…nos officiers conviennent en général que nos troupes sont plus cruelles et plus âpres au pillage qu’aucune autre, et il est à croire, dans cette occasion, qu’on aura fait semblant de mettre ordre, et qu’on les a laissées faire pendant trois ou quatre heures, tant pour punir les Hol­landais et les Zélandais principalement, que pour satis­faire et récompenser nos soldat des fatigues et des risques de ce siège[76].

Le chroniqueur rapporte fidèlement les déprédations, mais on ne lit pas dans son Journal que “le bourgeois est affligé”, comme lors du passage du Rhin par les troupes du prince Charles en 1744. Louis XV donna le ton, qui nomma Löwendal maréchal de France pour la prise de Berg-op-Zoom. A posteriori, Voltaire, si prompt à condamner la guerre, est plus historiographe[77] que philosophe quand il rend compte de la prise de Berg-op-Zoom, n’émettant aucun jugement de valeur sur le pillage, louant en revanche le savoir-faire du soldat français pour ces genres de coups de main où l’agilité et l’impétuosité faisaient tout[78]. Il est probable que, aux yeux de l’ensemble de la population, les exactions qui suivirent l’assaut contre Berg-op-Zoom furent considérées seule­ment comme une exception, l’excès – condamnable, certes – d’une armée en campagne, non comme l’imitation de pratiques orientales, fruits d’une autre culture de la guerre, barbare. Et la réaction différente de la bourgeoisie parisienne, à l’encontre des violences des hussards hongrois d’un côté (en juillet 1744), et à l’égard des pillages à Berg-op-Zoom de l’autre, relève certes d’un réflexe national (on est plus enclin à la clémence envers ses propres troupes qu’envers celles de l’ennemi ; on s’afflige plus des défaites de ses propres troupes que de celles de l’ennemi) ; mais on peut y voir aussi, peut-être, la prévention qui existait contre les troupes légères.

Il ne faut pas s’étonner, donc, qu’un traité de fortification passagère (celui de Lecointe, paru en 1759), qui faisait aussi une grande place à la manière de défendre et d’attaquer les petits postes, effraya Madame de Pompadour, qui y vit, assure E.-G. Léonard, une résur­gence des guerres de religion. Elle fit surveiller son auteur[79]. La défiance face aux troupes légères et à la petite guerre, au milieu du xviiie siècle, ressortissait à la fois : aux représentations liées aux pratiques de peuples orientaux dont la tradition guerrière choquait moralement, désormais, les sensibilités de la société civile urbaine et lettrée, dans une France qui se voulait policée ; et aux représentations liées à une guerre civile (les guerres de religion) qui engendra aussi des atrocités et dont la nation gardait le souvenir[80].

Les conclusions doivent rester nuancées. Sans doute une périodi­sation des sensibilités, des jugements, des manifestations d’intérêt (ou de désintérêt) face à la petite guerre et aux troupes légères serait-elle nécessaire ; nous verrons en effet que les motivations à l’écriture des traités de petite guerre varièrent au long des décennies[81] ; nous verrons que la politique de la cour à l’égard des troupes légères manifesta des hésitations, des avancées et des reculs[82]. Il faut faire la part, donc, dans la seconde moitié du siècle, de la curiosité intellectuelle d’un Malesher­bes, esprit éclairé, qui soutint la publication de l’Encyclopédie, et dont la bibliothèque recelait un exemplaire des traités de petite guerre de Grandmaison et de Jeney[83]. Il faut noter encore les réflexions d’un philosophe tout aussi réputé que Voltaire, Rousseau, qui recommande la tactique de “petite guerre” (il emploie l’expression) pour l’armée polonaise, dans ses Considérations sur le gouvernement de Pologne, écrites en 1772 et publiées en 1782 (quatre ans après sa mort) :

Je ne voudrois point qu’elle [la cavalerie polonaise] imitât servilement la tactique des autres nations. Je voudrois qu’elle s’en fît une qui lui fût propre, qui développât et perfectionnât ses dispositions naturelles et nationales ; qu’elle s’exerçat surtout à la vitesse et à la légèreté, à se rompre, s’éparpiller, et se rassembler sans peine et sans confusion ; qu’elle excellât dans ce qu’on appelle la petite guerre, dans toutes les manœuvres qui conviennent à des troupes légères, dans l’art d’inonder un pays comme un torrent, d’atteindre partout, et de n’être jamais atteinte, d’agir toujours de concert quoique séparée, de couper les communications, d’intercepter les convois, de charger les arrière-gardes, d’enlever des gardes avancées, de sur­prendre des détachemens, de harceler de grands corps qui marchent et campent réunis ; qu’elle prît la manière des anciens Parthes comme elle en a la valeur, et qu’elle apprît comme eux à vaincre et détruire les armées les mieux disciplinées sans jamais livrer de bataille et sans leur laisser le moment de respirer ; […][84].

Il reste que, au milieu du xviiie siècle, la société civile parisienne ne percevait la guerre que très imparfaitement, de loin ; elle n’en était pas le témoin ; d’où la persistance de préjugés. La société militaire, elle, ne versait pas dans l’amalgame. Le mépris des hussards et des troupes légères fut tenace toutefois chez de nombreux officiers, pour d’autres raisons.

II – Une tactique dénigrée

1. La formation routinière des officiers

J’étais Général dans mon cabinet,

et je n’étais pas capitaine à la guerre

Jean-Jacques de Beausobre,

Maximes raisonnées sur la guerre…[85]

Jusqu’à la guerre de Sept Ans au moins, a fortiori pendant la guerre de Succession d’Autriche, beaucoup d’officiers voyaient dans l’occupation d’un pays par des sièges méthodiques la meilleure façon d’emporter la décision ; et, dans le combat en ligne, la façon la plus honorable de faire la guerre. Ils restaient enferrés dans un académisme que l’on peut qualifier de routine tactique, hérité de la guerre de positions du règne précédent, qui triompha après la mort de Turenne. Le comte de Guibert, partisan résolu de la guerre de mouvement pour forcer l’ennemi à combattre et abréger les campagnes, donne une définition édifiante des guerres de la première moitié du xviiie siècle :

Dans les pays couverts de places, comme la Flandre, la guerre prit un caractère de routine, qui n’est certainement pas celui du génie. On peut à peu près calculer ce que chaque campagne devait produire. Une ou deux batailles, la plupart du temps conduites et décidées par le hasard, s’y donnent ou s’y reçoivent, soit pour couvrir des places, soit pour préparer et couvrir des sièges. Celui qui les perd, se retire derrière les places, et celui qui les gagne, fait ou finit tranquillement quelques sièges[86].

Au total, beaucoup de sang versé et des belligérants épuisés payaient cher quelques places conquises, conclut Guibert.

Un inventaire dressé par un dénommé M. de Chalup en août 1759 est riche d’enseignements au sujet de la routine tactique. Nous sommes alors en pleine guerre de Sept Ans. Les Français viennent de perdre la bataille de Minden le 1er du mois et parmi les nombreux morts, l’armée déplore la perte du marquis de Bovet, mestre de camp et chef d’une brigade de carabiniers. Chalup, aide-major du corps, procède dans les semaines qui suivent à la vente à l’encan de l’équipage de cet officier supérieur. Parmi les ouvrages possédés par Bovet, le premier que cite Chalup dans son inventaire est l’Art de la guerre de Puységur (était-ce celui qu’il connaissait le mieux ? qu’il estimait le plus ? Ou était-ce un hasard ?). Au titre des quelques autres ouvrages militaires, on trouve des manuels de fortification (dont l’œuvre de Vauban) et de géométrie, des ordonnances royales sur l’exercice des troupes, un annuaire des troupes de France. Les Mémoires de Monte­cuccoli constituent le seul volume moins académique de cette bibliothèque[87].

Or, l’Art de la guerre par principes et par règles, ouvrage posthume du maréchal de Puységur, publié par son fils en 1748, était le condensé d’un art figé, datant du règne de Louis XIV, privilégiant, du point de vue tactique, un long exposé de la composition des corps de bataille, des exercices et des évolutions : disposition des compagnies et des officiers dans un bataillon, manière de former un escadron, formes possibles d’un bataillon, règles à suivre pour faire marcher ces batail­lons et ces escadrons, avec utilisation des quarts de conversion. Ces mouvements bien formels étaient ordonnés à la fin de mettre l’armée en bataille ou de la préparer à entreprendre un siège ; le tout était appuyé sur des exemples tirés des guerres antiques ou de celles que dirigea Turenne sous Louis XIV (ces aspects tactiques forment la première partie de l’ouvrage de Puységur). Du point de vue stratégique, Puységur soutenait que “sans faire la guerre et sans troupes on peut apprendre toutes les parties de l’art militaire, et en faire l’application sur le terrain[88]. Il s’attachait à le montrer à travers l’échafaudage d’une guerre fictive entre la Seine et la Loire. C’était ce que l’on a appelé la stratégie de cabinet. Les théoriciens de la petite guerre du xviiie siècle s’inscrivaient en contrepoint de tout cela, martelant la nécessité d’allier la théorie à la pratique, convaincus que le meilleur exercice pour une troupe était l’accoutumance aux escarmouches quotidiennes… Et ils décrivaient tout autre chose que des sièges et des batailles.

Peu avant sa mort, Puységur jouissait encore d’un grand ascen­dant à la cour. En automne 1742, un mémoire écrit par un ancien mousquetaire, sur les moyens de débloquer Prague, plut au cardinal de Fleury, et eut paraît-il une influence sur les mouvements opérés par le maréchal de Maillebois. Barbier semble savoir que “Le Cardinal s’est laissé toucher, & l’a renvoyé [cet ancien mousquetaire, un certain M. de Meslé] à travailler avec le maréchal de Puységur, qui est son homme, & les ministres de Breteuil[89] et Amelot[90][91].

Une quinzaine d’années plus tard (en 1758), le baron de Traverse, brigadier[92] des armées du roi, publia un ouvrage qui ne prétendait pas à l’originalité mais entendait donner au jeune officier les rudiments nécessaires à l’apprentissage de l’art militaire. L’un des deux volumes est consacré pour l’essentiel à commenter la première partie de l’Art de la guerre par principes et par règles. Quant à la deuxième partie de Puységur, elle est au nombre des traités théoriques et mémoires historiques conseillés par Traverse pour commencer l’“étude militaire”, à côté de classiques parus dans la première moitié du xviiie siècle (les Mémoires de Feuquière, et ceux de Montecuccoli ; les écrits de Quincy ; les Réflexions militaires de Santa-Cruz ; les célèbres Commentaires de Folard) ; à côté de classiques du xviie siècle (Rohan) et du xvie siècle (Montluc) ; à côté des inévitables références antiques (Frontin, Polyen, César, Végèce, Xénophon, Thucydide, Polybe)[93]. On ne s’écarte pas ici des auteurs les plus connus et les plus cités au milieu du xviiie siècle. Parmi tous ces conseils de lecture, Puységur se trouve même être l’auteur le plus récemment publié. Traverse n’élargit pas l’horizon de ses lecteurs à des publications récentes de ses collègues militaires écrivains, dont certaines étaient de qualité, comme l’Essai sur l’art de la guerre de Turpin de Crissé (1754). Turpin était de ceux qui, avec le baron d’Espagnac (Essai sur les grandes opérations de la guerre, 1755), comprirent le mieux, parce qu’ils l’avaient pratiquée, toute l’importance de la petite guerre dans une campagne ; d’Espagnac y ajoutait une vision lucide des défauts de la guerre de sièges et de ses lenteurs[94]. Les deux auteurs étaient sur la même longueur d’onde : d’Espagnac entame le deuxième tome de son traité par la copie d’“Instructions pour les détachements” contenus dans l’Essai sur l’art de la guerre.

Il n’y a pas de référence non plus, chez Traverse, au traité de fortification passagère de Clairac, par exemple (1749). Pourtant, la fortification vient avant tous les autres domaines de l’art militaire dans les conseils du brigadier, avec un ouvrage de Guillaume Le Blond, et surtout celui du maréchal de Vauban[95]. Ce qui était du ressort de la petite guerre ne tient pas grande place dans le traité de Traverse. C’est presque illogique, dans la mesure où cette guerre de campagne était celle à laquelle étaient confrontés les officiers en formation à qui il s’adresse, quand ils faisaient leurs premières armes à la guerre. On ne s’attend donc pas plus à voir citée La petite guerre de Grandmaison, publiée deux ans auparavant (en 1756). Or Traverse, si instruit, ne pouvait pas en ignorer l’existence. Le traité de Grandmaison n’était pas passé inaperçu : d’Authville des Amourettes, qui avait publié une édition annotée de la Politique militaire de Hay du Chastelet un an avant la parution de l’ouvrage de Traverse, y inclut une note qui attire l’attention sur le traité de ce partisan déjà célèbre, pour dire qu’il vient de paraître et qu’il le recommande chaudement, tout en faisant aussi l’éloge de Grandmaison, son auteur[96]. On comprend assez, sans qu’il soit besoin de poursuivre, que Traverse ne s’éloignait pas de l’acadé­misme ambiant. Il suivait en cela l’avis exprimé par M. de Vergy, le traducteur des Réflexions militaires de Santa-Cruz de Marzenado : celles-ci contiennent d’utiles développements sur la guerre de surprises et d’embuscades ; mais Vergy annonce dans sa préface en 1735 : “Je donnerai successivement les autres traités avant de parler des batailles et des sièges, qui sont les principaux sujets de l’art militaire, et sur lesquels l’auteur s’est étendu davantage[97].

 L’Art de la guerre de Puységur fut longtemps une sorte de référence obligée, parmi d’autres. Un théoricien de la petite guerre comme Saint-Geniès le mentionne dans la liste des sources avec lesquelles il travailla pour rédiger son Art de la guerre pratique[98].

Si la routine tactique trouva un auditoire tout au long du xviiie siècle, ce ne fut pas faute d’avoir été l’objet de critiques de la part de théoriciens de la petite guerre, et d’autres. Le comte de Beausobre, dans ses Maximes, écrit pour encourager ses hussards à l’étude, certes, mais aussi pour “que l’on s’arrache du désordre et de l’arbitraire que l’ignorance habituelle avaient consacrés[99]. Dans un projet de préface qu’il ne retint finalement pas, il écrit encore plus explicitement : “Peut-etre meme que ces principes [qu’il souhaite inculquer à ses hussards] se feront insensiblement connoitre plus loin, et que les préjugés et l’aveugle routine leur feront place[100]. On lit encore, de façon plus particulière, dans la préface du tome II, que la connaissance de tous les classiques de l’art militaire, si elle n’était corrigée par l’expérience personnelle, ne serait pas d’un très grand secours pour apprendre l’art de la petite guerre, et l’art de la guerre dans son ensemble : “J’en ai été totalement la dupe au commencement de la prémière guerre que j’ai faite, dit-il. Plein d’une lecture immense sur la science de la guerre, je n’en connaissais pas les Élémens, le métier. J’étais Général dans mon cabinet, et je n’étais pas Capitaine à la guerre[101]. En dernière analyse, c’était bien cela, la routine : s’en tenir à ce qui a été dit et pratiqué avant soi, sans le corriger par l’expérience du temps présent, dont les circonstances sont nécessairement différentes de celui d’antan. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la lamentation de Beausobre sur l’impé­ritie des hussards français pendant la campagne du Main, en 1743, avant la bataille de Dettingen. La réalité du temps, c’était l’inexistence de régiments de hussards dans l’armée anglaise, en face. On n’était plus affronté aux Hongrois coupeurs de têtes. Il ne fallait donc pas être aussi timoré ! “… quels coups éclatans, dit Beausobre, quelle fortune n’auraient pas fait nos Régiments d’hussards[102], si l’aplication [sic], la connaissance du païs, l’emulation eussent été de la partie ! Quelques petites captures, la millième partie de ce qu’ils pouvaient faire, ont été le prix de la routine ; mais nul coup, nulle action sur ces troupes, qui ne savaient point encor garder leurs communications et leurs der­rières ; nul trait d’habileté[103].

On en restait sans doute, dans l’armée française, à des souvenirs du genre de ceux qui sont rapportés par Jeckof Ben Saddi, chroniqueur de la première phase de la guerre de Succession d’Autriche. Il raconte qu’un jour, au début de 1743 (alors que l’armée était sous les ordres du maréchal François-Marie de Broglie), un hussard rencontra six soldats français sur son chemin. Ceux-ci, se mettant à genoux, demandèrent grâce. Un quiproquo causa la perte de ces hommes : le hussard comprit qu’en disant “cras” (“demain”, en latin), ils demandaient à être tués le lendemain seulement. Le hussard hongrois aurait répondu : “Non cras, sed hodie Kopf ab[104], et leur aurait sabré la tête. Et les Français en conçurent une telle frayeur, dit Ben Saddi, qu’ils se cachaient désormais dans les rochers et les cavernes dès qu’ils voyaient de loin un hussard[105].

C’est la conception de la routine qui distinguait le projet du baron de Traverse de celui du baron d’Espagnac. Le premier ne prétendait pas apporter d’idées nouvelles, mais disait avoir choisi les bonnes et les avoir présentées de façon concise[106]. C’est ce qu’il fit avec les Commentaires de Folard sur Polybe. Et c’est ainsi que l’on peut être qualifié d’auteur routinier en proposant les extraits d’un autre auteur qui, en son temps, ne le fut point, parce qu’il remettait en cause ce qui était communément admis ! “En un mot, j’ai pris de lui [Folard], ainsi que de divers autres Auteurs sur la Guerre, ce que j’ai cru être bon, & me suis émancipé quelques fois d’y mettre du mien[107]. Le second (d’Espagnac) reprend souvent également les réflexions d’auteurs qui l’ont frappé. Mais d’Espagnac s’autorisait des remarques sur ce qui lui paraissait contraire à l’expérience. Et c’est ainsi qu’il allait jusqu’à qualifier de routine les vues novatrices (en leur temps) de Folard sur la colonne d’infanterie[108]. La colonne d’infanterie massive préconisée par Folard avait montré ses limites à Fontenoy[109]

Une condamnation de la routine encore se trouve à la fin du siècle chez La Roche et Cessac. Le comte de La Roche la comprend de manière restrictive, comme une éducation militaire “bornée, pour la plûpart des gentilshommes, aux exercices des Académies[110]. Lacuée de Cessac la vilipende simplement à travers un exemple : l’habitude qui était alors en vigueur dans l’armée française, contre toute logique d’efficacité, de distribuer les missions à la guerre aux officiers à tour de rôle, quelle que fût l’expérience[111].

Les théoriciens de la petite guerre pouvaient avoir un sujet de consolation : la France n’avait pas l’exclusivité de la routine (et la métropole non plus, concernant la France[112]), dont le vent funeste souf­flait sur toute l’Europe occidentale. Trois espaces et deux périodes seulement donneront une illustration, à la fois, de l’académisme straté­gique issu de l’époque louis-quatorzienne et, à la fois, de la routine tactique et du manque de réalisme dans la formation des officiers. Le premier exemple nous mène en Autriche à la fin des années 1730. Cet État, qui venait de perdre le prince Eugène, ne sortit pas grandi de la guerre qui l’opposa aux Turcs entre 1737 et 1739[113]. Beausobre, qui était attaché militaire du roi de France auprès de l’empereur Charles VI durant ce conflit et campait au quartier général, n’est pas tendre avec le commandement autrichien qu’il vit faire la guerre : “Quels succès peut-on donc esperer d’une guerre entreprise sans ces calculs [de la part à accorder respectivement au hasard et à la décision, à la guerre], par un Prince qui reste dans son cabinet, ne pensant que d’après les opinions des hommes qui l’aprochent, et conduite par des généraux qui sont à la merci de l’intérêt et de la fourbe des chefs de Bureau[114] ? Telle est celle-ci[115]. Une fustigation de la stratégie de cabinet à la Puységur. Quant aux publications en matière de tactique et de stratégie, elles furent pauvres en Autriche au xviiie siècle, les Autrichiens considérant l’art du général comme une chose personnelle et secrète, faisant partie intégrante de la nature des grands commandants, plus que comme un corpus de connaissances accessible à n’importe quel officier supérieur intelligent et assidu[116].

La Prusse est le théâtre du deuxième exemple. En 1760 y parut une traduction de l’Art de la guerre pratique de Saint-Geniès. Le traducteur espérait que cette initiative pourrait servir à la jeunesse militaire qui, de son temps encore, ne subissait, pour tout apprentissage de la guerre, que l’enseignement du maniement des armes et des exercices bien formels liés au positionnement du soldat dans les rangs et les files du bataillon[117]. On croit voir dans la peinture de cet apprentissage une application pratique de la première partie de l’Art de la guerre de Puységur. Le maniement des armes et les évolutions étaient utiles, mais ne suffisaient pas. Comme nous l’avons vu, le comte de la Roche porta dix ans plus tard contre les exercices académiques un jugement similaire.

Le troisième exemple nous fait traverser la Manche. Dans la seconde moitié du xviiie siècle toujours, Henry Lloyd[118] choisit de s’expatrier d’Angleterre pour, dit le traducteur des Mémoires militaires et politiques, échapper à la pesanteur du système de promotion qui faisait primer l’intrigue sur le talent. “Il [le talent supérieur] doit obéir [en Angleterre] à de vieux enfans qui, sans avoir étudié leur profession, entêtés de vieilles routines qu’ils appellent de l’expérience, et se prévalant d’une longue existence qu’ils prennent pour une longue vie, s’attachent à traverser, à piquer, à ridiculiser le génie naissant qu’ils haïssent, parce qu’ils sont forcés de l’estimer plus qu’eux-mêmes[119]. C’est la même définition de la routine que dans les écrits de d’Espa­gnac : les hommes restent tels qu’en leur jeunesse, sans accepter la valeur des nouvelles idées tactiques issues des changements dans la conduite de la guerre, eux-mêmes liés à l’expérience des conflits. Or, le général Lloyd était tout éloigné de la routine tactique ambiante, accordant une grande importance à la petite guerre dans une campagne. Il servit dans l’armée autrichienne pendant la guerre de Sept Ans et raconte que, durant toute la campagne de 1760, il se tint si près de l’armée prussienne, accompagné de 200 chasseurs et 100 dragons, qu’il ne la perdit jamais des yeux ; exemple du savoir-faire de l’armée autri­chienne dans les reconnaissances et la guerre d’avant-postes[120]… Du point de vue de l’éducation militaire, de l’autre côté de la Manche, les ouvrages britanniques les plus lus des officiers traitaient surtout de la discipline militaire, tels ceux de Humphrey Bland ou de Campbell Dalrymple[121]. Des manuels sans doute bons dans leur domaine, et nécessaires, mais qui préparaient peu à faire la guerre, la petite comme la grande. Le traducteur anglais de Frédéric II, en 1762, ne disait pas autre chose[122].

Si le jeune officier ne lisait que des traités destinés aux généraux (s’il restait général dans son cabinet, mais point capitaine à la guerre), s’il suivait uniquement les conseils de lecture du baron de Traverse et n’avait pas la curiosité de s’atteler à des traités de petite guerre qui commençaient à paraître dans les années 1750 pour en expliquer la tactique – celle-ci ne s’improvisait pas –, il risquait, à la suite de beau­coup d’autres officiers : d’une part, de considérer la petite guerre comme un mode de combat grossier, contraire à l’éthique de la nobles­se française ; d’autre part, de considérer cette même tactique comme un mode de combat suffisamment simple pour être pratiqué indifférem­ment par toutes les troupes de l’armée française.

2. La tactique de la petite guerre, perçue par ses détracteurs

Alors qu’on cherchait dans la première moitié du xviiie siècle à rendre son rôle à l’offensive pour sortir du blocage tactique, alors que Folard croyait à l’efficacité du choc et du mouvement et faisait des émules avec sa colonne d’infanterie massive, la petite guerre aurait dû emporter les suffrages des officiers, théoriciens ou non, elle qui basait aussi sa force sur la mobilité et sur la vivacité de l’attaque. Ce ne fut pas le cas, bien souvent.

La petite guerre vit remettre en cause, dans la deuxième moitié du xviiie siècle, à la fois ses principes tactiques et son utilité straté­gique. Du point de vue tactique, elle subissait les reproches sur deux fronts : premièrement, le manque de discipline dans l’attaque ; héritée de la construction de l’État moderne, la “maxime de l’ordre[123] louis-quatorzienne imprégnait les esprits militaires. Deuxièmement, on lui reprochait le mépris des canons de l’honneur militaire hérités du Moyen Âge ; ceux-ci imprégnaient l’esprit de la noblesse.

Les exemples, que nous avons vus, de la bibliothèque du marquis de Bovet, et du corpus d’ouvrages conseillés par le baron de Traverse, montrent qu’on lisait encore à l’époque de la guerre de Sept Ans des traités du début du siècle. Guignard, qui, en 1725, résume les connais­sances du temps en matière d’art militaire, explique que les hussards ont l’habitude de combattre en un groupe confus. Ils n’avancent donc pas en rangs ni en escadrons bien réglés. De ce groupe de hussards partent, comme des flèches, des cavaliers destinés à remplir des objets particuliers. Leur mission accomplie, ils se rallient, mais toujours en un même groupe confus, pour repartir à la charge ou se retirer[124]. Les hussards étaient là les héritiers des Orientaux, Turcs et Tartares, qui ne connaissaient que deux manières d’attaquer l’armée adverse : soit par la formation en croissant, qui permettait de déborder les ailes de l’ennemi mais supposait des effectifs considérables ; soit par la charge en une masse désordonnée en poussant de grands cris[125]. Le chevalier de Jaucourt, dans l’Encyclopédie, fait remarquer qu’“en allant à l’action, ils [les Tartares] se partagent sans aucun rang, en autant de troupes qu’il y a d’hordes particulières qui composent leur armée” ; manière “singulière” de combattre, selon lui[126].

 La tactique des hussards ne changea pas beaucoup, semble-t-il, au long du xviiie siècle. Guillaume Le Blond la décrit ainsi dans l’Encyclopédie : “Leur manière [des hussards] la plus ordinaire de combattre, est d’envelopper l’ennemi, de l’effrayer par leurs cris et leurs divers mouvemens. Comme ils sont fort adroits à manier leurs chevaux qui sont de petite taille, qu’ils ont les étriers fort courts, et les éperons près des flancs du cheval, ils les forcent à courir plus vîte que la grosse cavalerie. Ils s’élèvent au-dessus de leurs selles, et sont dangereux, sur-tout contre les fuyards[127].

Il y avait là de quoi choquer les tenants de la routine du temps de Guignard : les évolutions de l’armée sur le terrain étaient très strictes ; la mobilité de l’armée était faible ; les soldats marchaient en une longue file et combattaient en une longue ligne. L’ordonnance des troupes dans la bataille, le nombre de rangs (en profondeur) et de files (sur l’étendue du front), tout cela fit l’objet de disputes théoriques dans la première moitié du siècle[128].

Il y avait là, aussi, de quoi gêner les officiers qui, plus avant dans le siècle, réfléchissaient aux progrès possibles de la tactique en vue de favoriser l’offensive. Ils avaient devant les yeux, dans les années 1770, les efforts entrepris par Maurice de Saxe puis par Frédéric II pour répondre, chacun à sa manière, à cet objectif. Le premier avait innové par la formation de détachements permanents qui accroissaient la mobilité de l’armée ; le second inventa l’ordre oblique, dans l’optique de rendre les batailles plus décisives. Guibert reprit et développa l’idée de faire marcher sur un même front plusieurs divisions autonomes, pouvant chacune résister à une première charge – système que le maréchal de Broglie (Victor-François, deuxième duc de Broglie) avait ébauché pendant la guerre de Sept Ans[129]. Tous ces perfectionnements ne pouvaient fonctionner que sur la base d’une solide discipline. La discipline avait, certes, progressé dans les troupes légères au milieu du xviiie siècle ; la discipline au corps, contre les débordements des fantassins, des dragons ou des hussards suivant le cas. Mais, dans les innovations susnommées, il s’agissait de discipline dans les marches et dans l’action, un effort pour garder les rangs dans le combat ; parce que, aussi, on réfléchissait à la meilleure façon d’arriver promptement à la bataille, une bataille capable cette fois d’emporter la décision dans la campagne. Là résidait le hiatus : les troupes légères n’avaient pas vocation à combattre sur le champ de bataille ; après avoir décrit le mode de combat des hussards, Guignard poursuivait : “Comme ils sont uniquement destinez pour ces sortes de manœuvres, on les dispense de tout autre service”. Ce que ne comprenaient pas les détracteurs des troupes légères.

Selon les théoriciens de la petite guerre, celle-ci, faite d’attaques brusques et inopinées pour surprendre l’ennemi, correspondait bien au caractère français, fait de vivacité et de fougue[130]. Ils n’innovaient pas vraiment. Ces traits du tempérament français furent mis en valeur par Folard le premier, dans ses Nouvelles découvertes sur la guerre en 1724 et surtout dans son Histoire de Polybe en 1727[131]. Il fut le premier aussi à conseiller l’emploi d’une tactique qui y fût appropriée : l’offen­sive dans la bataille, les Français ayant avantage à attaquer les premiers ; le choc d’une colonne d’infanterie massive, pour tirer parti de l’impétuosité. Mais Folard ne réservait pas ses réflexions à la seule bataille. Et, quand on réussit à suivre le fil de sa pensée dans le relatif désordre des chapitres de son Histoire sur Polybe, entre les longueurs et les digressions, on voit la grande place accordée aux harcèlements des assiégés face aux assiégeants ainsi qu’aux surprises des places[132]. On trouve même sous la plume de Folard l’adhésion à cette maxime que “tant qu’on peut vaincre par la ruse, il ne falloit pas emploier la force[133]. Toutes entreprises qui répondaient aussi à l’impétuosité du tempérament français.

Les théoriciens qui reprirent cette idée d’un caractère différencié des nations européennes, à exploiter dans les choix tactiques, s’attachèrent surtout à son application dans la bataille. En 1766, Joly de Maizeroy alliait la petite guerre à la grande dans la réponse au caractère français, encourageant ses compatriotes à dresser des embuscades de batailles : il s’agissait, en retirant en arrière par exemple une des ailes de l’armée, d’engager une partie des troupes ennemies à suivre, pour les faire verser dans un piège préparé à l’avance. “Le Français est plus aisé qu’aucun autre à faire tomber dans ces sortes de pièges ; ardent, impé­tueux, ennemi de toutes précautions, il va droit à son objet sans soupçonner l’ennemi capable d’aucun détour[134]. Mesnil-Durand en revanche, arc-bouté sur une controverse entre l’ordre mince et l’ordre profond, ne considérait que la bataille et réduisit la pensée de Folard, en matière d’adaptation au caractère national, à un schéma simple : l’offensive, le choc, la colonne. Sans la distinction, faite par Folard, entre la noblesse militaire, naturellement dotée des vertus guerrières énoncées, et le reste des soldats ; et en réservant exclusivement à la nation française l’utilisation de cette tactique. Le trait, dans les années 1770, était forcé en vue de s’opposer à toute influence possible de la Prusse sur la tactique française. Aussi Mesnil-Durand prêtait-il le flanc à la critique, et elle vint de la part du comte de Guibert, dans sa Défense du système de guerre moderne (1779), où il répondait à Mesnil-Durand certes, mais aussi à tous ses devanciers, sur la question du génie national : sans évacuer l’hypothèse d’un caractère français tumultueux fait pour l’offensive, il soulignait les défaites historiques liées à l’indis­cipline des Français (mais Folard ne niait pas la nécessité de la disci­pline !), l’inconstance qui accompagnait souvent la première ardeur ; il y ajoutait l’argument qu’au surplus, le courage n’était pas un monopole français, et il conseillait, de façon originale, d’adopter un ordre de bataille qui fût propre à pallier les défauts d’une nation, plutôt qu’à favoriser ses atouts[135]. Signe de l’esprit du temps, qui n’était pas celui de Folard, on l’a vu, les penseurs militaires les plus en vue – dont ne faisaient pas partie les théoriciens de la petite guerre –, réduisaient la dispute autour de l’application tactique d’un hypothétique caractère national des Français à une discussion sur les ordres de bataille.

Or, non seulement les hussards et autres troupes légères atta­quaient en un amalgame confus de troupes, “mais ils ne peuvent tenir contre des escadrons en ordre de bataille” (Encyclopédie, article “hussard”). La bataille étant considérée comme la grande affaire du temps, une troupe peu capable de s’y faire valoir ne pouvait qu’être méprisée. La cavalerie et l’infanterie légères ne refusaient pas le combat, mais elles se battaient par la surprise, l’embuscade, en attaquant l’ennemi lorsqu’il était faible et en se dérobant lorsqu’il était fort[136]. Cela pouvait sembler peu glorieux, lâche même, à une noblesse habituée culturellement à un tout autre code de l’honneur militaire, aussi bien à l’échelle de l’armée – la bataille frontale –, qu’à l’échelle individuelle – l’héritage chevaleresque du duel. “Le point d’honneur chez les François est un motif qui demande le Grand Jour”, dit Beausobre[137]. À la petite guerre au contraire, le combattant tirait sou­vent sans qu’on le vît, tels les hommes du comte de Beausobre visant les bateliers depuis les rives de la Meuse à la fin du mois d’août 1746[138]. Tout cela correspondait mal “à l’esprit du rationalisme straté­gique empirique”, selon l’expression de Jean-Paul Charnay[139].

Évidemment, il y eut des exceptions. Boussanelle, capitaine au régiment de cavalerie de Saint-Aignan, assimile les dragons aux hussards et aux troupes légères, quant à la légèreté[140]. Or, il y eut des occasions où les dragons remportèrent des succès de front contre la “cavalerie” (c’est-à-dire, la cavalerie de ligne) : le 8 octobre 1761 par exemple, le comte de Caraman, à la tête de 300 dragons, chargea avec succès 300 cavaliers à Eschershausen. De tels succès, selon Bous­sanelle, furent ponctuels et inopinés, et ne pouvaient remettre en cause la supériorité, nous dirions structurelle, de la cavalerie lourde sur les dragons et les troupes légères. C’est à l’exceptionnelle valeur des troupes et à la qualité des chefs que Boussanelle attribue ces victoires conjoncturelles. Car dragons, hussards et troupes légères doivent “le céder à la franche cavalerie, supérieure de taille, d’armure et de chaussure[141]. Boussanelle remet ces troupes à ce qu’il pense être leur place, qu’il conçoit comme différente, mais aussi inférieure : on le voit, classiquement, résumer les missions de petite guerre, escarmouches, protection des retraites, etc., comme n’étant pas du ressort des “grandes affaires[142]. Il ne remet cependant pas en cause leur utilité, donc leur existence.

Paradoxalement, la petite guerre, dans son mode d’approche du combat, présentait une survivance de l’époque chevaleresque, quand les armées modernes au contraire s’affrontaient en masse : l’importance retrouvée de l’individu dans l’action, où il n’était pas qu’un fantassin ou un cavalier parmi d’autres fantassins et cavaliers dans un rang. Il n’était pas suffisant, pour rendre utiles les qualités personnelles du combattant français, qu’on rendît sa place à l’offensive et au choc dans la bataille, comme le croyait Mesnil-Durand, qui pensait aussi que seule une discipline outrancière à l’instar des étrangers rendait “les soldats des machines, et les officiers des automates” et, de là, augmentait l’effi­cacité des uns et des autres[143]. La petite guerre revêtait une dimension humaine qui disparaissait dans la bataille, qu’elle privilégiât le feu ou le choc. C’est pourquoi l’on avait plus de chances de pouvoir faire remar­quer sa bravoure dans un corps de troupes légères[144].

Du point de vue stratégique, Guibert juge que les troupes légères “ne remplissent point d’objet décisif[145] dans leur style de guerre. Qui plus est, si l’ennemi attaque en force, elles ont besoin d’être soutenues pour ne pas plier. Et elles ne participent pas à la bataille[146]. Des préven­tions à l’égard de la tactique de la guerre d’escarmouches, on passait ici à la critique de ceux qui en étaient les spécialistes.

3. La critique théorique des troupes légères

Si le comte de Guibert ne fut pas le seul, au xviiie siècle, à trouver des inconvénients aux troupes légères, c’est sa critique qui suscita des réactions, parce que l’auteur se veut méthodique dans sa démonstration et que son œuvre eut de son temps du retentissement. Une partie de la bonne société s’intéressait en effet à l’histoire et à l’art militaire au point de lire des traités spécialisés. À sa parution, l’Essai général de tactique fut reçu avec enthousiasme dans les salons litté­raires et philosophiques. Ainsi en témoigne Voltaire : “Je ne sais si vous avez lu, écrivait-il à l’un de ses correspondants, M. d’Argental, la Tactique de M. de Guibert, ou du moins le Discours préliminaire. Ce livre est plein de grandes idées, […]. J’ai eu l’auteur chez moi, je ne sais pas s’il sera un Corneille ou un Turenne, mais il me paraît fait pour être grand en quelque genre qu’il travaille[147]. Parce que Guibert est aujourd’hui considéré comme l’un des penseurs phares de cette période, c’est sa critique que l’on retient[148].

Des troupes à la tactique en apparence si rudimentaire ne pouvaient raisonnablement (puisque Guibert entendait élaborer un système de guerre foncièrement rationnel) être efficaces. Guibert, à l’encontre des théoriciens de la petite guerre et d’autres officiers[149], refuse de croire que ce qu’il appelle “cette quantité de milice harce­lante” détruisit les armées françaises en Bohême et en Bavière durant la guerre de Succession d’Autriche. Pour lui, ces armées avaient été victimes de leurs fautes et du climat[150].

Inefficaces sur le terrain, les troupes légères devenaient inutiles dans l’armée. Aussi l’officier philosophe veut-il les supprimer, après leur avoir ôté toutes les occasions d’agir. Pour cela, il souhaite que les armées soient moins chargées, moins embarrassées dans des bagages qui les retardent. Il souhaite en outre que l’armée ne combatte plus en se dispersant par détachements, car ceux-ci doivent sans cesse être protégés par des troupes légères. Et, si ces modifications de l’armée sont utopiques à court terme, Guibert conseille du moins aux généraux de se passer de troupes légères. Quant aux harcèlements, escarmouches et autres missions des troupes légères, s’ils s’avèrent malgré tout nécessaires, ce serait aux régiments de ligne de les remplir[151]. On trouve ici l’application d’une idée récurrente tout au long de l’Essai : la volonté de retour à des principes simples dans tout l’art de la guerre. L’utilisation de troupes régulières pour remplir aussi le service des troupes légères semble à Guibert moins compliqué[152]. Qu’un officier d’infanterie ou de cavalerie régulière sût s’y prendre en petite guerre prolonge aussi ce que dit Guibert à propos de la tactique de la cava­lerie : “tout officier qui a le génie de la guerre, doit savoir com­mander et connoître les manœuvres des deux armes [c’est-à-dire, infanterie et cavalerie]”[153]. De là à connaître aussi la tactique des troupes légères, il n’y avait qu’un pas. Poursuivant le fil de cette idée, Guibert, lorsqu’il envisage l’hypothèse du maintien d’un corps de troupes légères, prévoit que les dragons puissent combattre aussi à pied (en quoi il n’innove pas, puisque c’était déjà leur institution).

Si Guibert ne voit pas d’inconvénient à remplacer les troupes légères, dans leur service, par des troupes de ligne, c’est que toutes ces troupes ne se distinguaient pas extérieurement entre elles : les mêmes recrues, le même armement, la même façon de les habiller, la même discipline. C’était un argument de poids, visiblement, car Guibert y revient à deux reprises[154]. Mais il avait tort au moins pour les hussards qui, s’ils avaient vu leur recrutement hongrois diminuer tout au long du siècle, réservaient le service dans leurs rangs par préférence aux étrangers, Alsaciens ou Lorrains allemands[155]. Qui plus est, soutient Guibert, l’infanterie comme la cavalerie légères ne reçoivent pas d’édu­cation relative à leur genre de service, contrairement à ce qui devrait être : apprendre à nager, à courir, à supporter la faim, à résister plus longtemps que les autres aux fatigues. Ces défauts existaient certaine­ment, puisque les théoriciens de la petite guerre engagent à une plus grande adéquation de l’entraînement aux missions. Guibert, lui, se sert de l’argument pour conseiller la suppression des troupes légères : on voit là deux réactions opposées en vue de résoudre un même problème. Et cela, tout simplement parce que les théoriciens de la petite guerre présupposaient dans leur exposé une armée et un système de guerre tels qu’existants.

Si le service des troupes légères, loin d’être trop spécifique, pouvait fort bien être rempli par des régiments de ligne, il n’y avait aucune raison de considérer la petite guerre comme la meilleure école de guerre : elle ne consistait après tout qu’à la conduite de quelques troupes, à éclairer un pays, à effectuer des opérations de second ordre. Guibert trouve dangereux d’assimiler ainsi la guerre de partis à l’art de conduire des armées entières et de gagner les batailles. Dans le système qu’il construit, arriver le plus rapidement à la bataille pour écourter la guerre est en effet le but qu’il poursuit. L’expérience acquise dans les troupes légères pourrait tout au plus donner de bons chefs d’avant-garde, de bons lieutenants de généraux, mais jamais de grands chefs de guerre comme Turenne ou Luxembourg[156]. Guibert allait ici directe­ment à l’encontre du baron de Wüst, qui voulait prouver quatre ans auparavant exactement le contraire en faisant usage des mêmes noms illustres[157] !

Le mépris des troupes légères et de leur tactique fut souvent au xviiie siècle le fruit de la routine, nous l’avons vu. L’élaboration d’un système de guerre tout opposé à la routine, contre laquelle s’insurge aussi Guibert[158], aboutit cependant dans l’Essai à une remise en cause des troupes légères et à une tentative d’éradication de la petite guerre par l’élimination de ses causes. Pour Guibert, c’était l’utilisation même des troupes légères qui constituait la routine : “Qui empêchera un jour un général, homme de génie, commandant cinquante mille hommes contre une armée de même force, de s’écarter de la routine établie, de ne pas avoir sur ces cinquante mille hommes dix mille hommes de troupes légères, ou de les constituer de manière qu’elles fassent au besoin le service de ligne, et qu’elles tiennent rang dans les dispo­sitions de combat ?[159]. La contradiction apparente se résout si l’on se rappelle que Guibert entendait modifier le système de guerre dans son entier, dans ses buts comme dans ses moyens. Dans la guerre telle qu’elle se pratiquait au xviiie siècle, guerre de positions appuyée sur des places fortes servant de gage de négociation à la paix, les troupes légères et la petite guerre avaient leur place, pour maintenir les commu­nications. C’était l’existence de ce système qui était pour Guibert la manifestation de la routine. Mais, au sein de ce système, la défense de la petite guerre et des troupes légères pouvait légitimement, aux yeux des théoriciens (de la petite guerre), apparaître aussi comme l’inverse de la routine, celle-ci consistant à se poser en contempteur de ces corps qui ne combattaient pas dans le cadre des grandes affaires de la guerre, ou jugées telles. Turpin de Crissé, qui combattit les idées de Guibert en 1779, se plaçait aussi dans cette perspective : à propos de l’usage à faire des troupes légères, il écrit qu’“il doit dériver de la manière actuelle de faire la guerre[160].

Le comte de Guibert atténue sa critique, in fine, par des conseils pour composer un corps de troupes légères, si l’on voulait en garder. Les réactions face à ses prises de position, toutefois, se manifestèrent bientôt dans la littérature militaire. Elles vinrent de la part d’officiers de hussards, en France et à l’étranger.

Le comte Turpin de Crissé[161] fut le premier à réfuter méthodi­quement les critiques de Guibert, dans ses Commentaires sur les insti­tutions militaires de Végèce (1779) :

Je ne puis me taire sur ce qu’un Auteur moderne voudroit que l’on proscrivît de nos armées les troupes légeres à pied & à cheval, connues sous le nom de légions. J’espere que cette proscription ne sera pas sans appel ; que les Militaires, plus expérimentés que lui, n’adopteront pas l’opinion d’un jeune homme[162] qui annonce des talens ; mais qui n’a pas assez de pratique de la guerre pour avoir des idées sûres & fixes sur la bonté & l’utilité des diffé­rentes especes de troupes[163].

Turpin ne cite pas le nom de Guibert, mais le secret est de Polichinelle. Les assertions du jeune auteur y sont explicitement expri­mées. Turpin dit entreprendre la réfutation non par esprit de polémique, mais “par amour pour le bien, l’utilité et la tranquillité des armées”. Il use pour cela du bon sens, de l’histoire, de l’expérience, sans exclure parfois l’ironie.

Il faut dire que certains arguments du comte de Guibert prêtaient le flanc à la critique. La question vestimentaire en particulier. Devait-on supprimer les troupes légères parce qu’elles étaient vêtues de la même manière que les autres troupes ? Pour Guibert, ce n’était que l’élément d’un ensemble, révélateur d’une similitude plus profonde. Turpin prend la balle au bond : “S’il n’y a que cela qui le choque [la ressemblance de la tenue vestimentaire], il est aisé de le satisfaire : on peut les travestir en Chinois, en Tartares ou en Turcs ; mais qu’importe l’habit, si leur façon de combattre ou de faire la guerre remplit l’objet pour lequel elles ont été instituées[164]. Plus sérieusement, la similitude des troupes légères par rapport aux troupes de ligne, dans leur recrutement, serait pour Turpin de Crissé plutôt rassurante, puisqu’elle attestait que les hommes étaient de la même qualité, quand les armés à la légère des Anciens étaient plutôt recrutés parmi les plus pauvres du peuple[165].

Turpin de Crissé convient que des troupes de ligne pourraient remplir les missions de petite guerre à la place des troupes légères. Il y met cependant deux objections : l’une, que le service des troupes légères est plus difficile qu’on ne croit, et qu’il faudrait beaucoup de temps avant que les troupes régulières y soient performantes ; l’autre, qu’une troupe légère unique et mixte (d’infanterie et de cavalerie) aura toujours plus de cohésion, et donc d’efficacité dans l’action, que des hommes qui auront été réunis ensemble pour l’occasion, tirés de différents régiments[166].

Puisque le comte de Guibert usait de comparaisons avec les armées antiques, Turpin lui répond aussi sur ce terrain. “Les Anciens”, disait Guibert ; et de citer l’exemple de la campagne de César en Afrique, où le service des éclaireurs était fait par des hommes tirés de la légion[167]. Turpin se sert, lui, de l’exemple des luttes entre les Romains et les Carthaginois, quand Scipion d’un côté, Asdrubal de l’autre, rivalisaient dans l’utilisation de la cavalerie légère numide, au iie siècle avant J.-C.[168].

L’ancien colonel de hussards ajoute à sa défense le poids de l’expérience, en particulier les exploits restés célèbres des hussards et des troupes légères de l’armée du maréchal de Saxe en Flandre (1744-1748)[169]. Surtout, il s’agit selon lui de faire preuve de réalisme : les armées étant nombreuses et encombrées d’équipages, les troupes légè­res y sont encore nécessaires pour garder les communications. Les petites armées que Guibert appelait de ses vœux étaient, de fait, loin d’être en place dans les années 1770.

Enfin, Turpin de Crissé reconnaît que les troupes de ligne doivent être aguerries avant d’arriver sur le champ de bataille. Cet aguerrissement se fait selon lui par des sièges pour ce qui regarde l’infanterie, et des détachements pour la cavalerie. Mais Guibert ne pouvait proposer une telle solution, lui qui récusait la guerre de sièges et trouvait beaucoup d’inconvénients à la guerre par détachements. Turpin termine son exposé en rappelant le service que l’on peut atten­dre de troupes légères un jour de bataille, si elles sont bien comman­dées : dans la poursuite de l’ennemi si l’on est victorieux, ou la protection de la retraite si l’on est vaincu[170].

En France toujours, le baron de Bohan se fit aussi le défenseur des troupes légères et le critique de Guibert, dans son Examen critique du militaire français (1781). Accusateur de la routine, Bohan annonce dans un “Chapitre préliminaire” vouloir être un “scrupuleux examina­teur des opinions généralement reçues”, qu’il n’hésitera pas à com­battre “lorsque, sans être démontrées vraies, elles n’auront pour tout mérite que leur usage et leur antiquité”. Quant à la nécessité d’un corps de cavalerie particulière spécialement affecté à la guerre de détail, Bohan s’efface devant des avis qui faisaient autorité : celui du maréchal Victor-François de Broglie ; celui du roi de Prusse Frédéric II. “…elle [l’autorité du roi de Prusse] est la première du monde pour l’auteur de l’Essai [Guibert]. Eh bien, ce roi guerrier n’a que 65 escadrons de cuirassiers, mais il a 70 escadrons de dragons et 100 escadrons d’hussards”, écrit-il[171].

Un an plus tard, le général de Warnery[172], qui avait lu les ouvrages de Turpin de Crissé[173], poursuivit le commentaire de l’Essai général de tactique par des Remarques. Il y était très critique aussi, ayant été lui-même colonel de hussards au service de Prusse, sur la vision que le jeune officier français avait des troupes légères de son temps, et de celles des temps passés. Les arguments de Warnery complètent ceux de Turpin. Comme si le fait avait été convenu, il ne s’attache quasiment qu’à des points que celui-ci avait laissés de côté, en lui reprenant seulement le thème de la difficulté du service de la petite guerre, qui demande “un génie particulier” et ne s’acquiert pas du jour au lendemain. Sur la perspective de confier bientôt tout le service des troupes légères à des troupes de ligne, Warnery est plus optimiste que Turpin : quand ce dernier ne faisait qu’espérer que les militaires d’expérience n’adopteraient pas incontinent les idées du jeune homme, Warnery est serein : “à dire le vrai, je crois que dans ceci Guibert ne fera pas des proselytes[174].

C’est surtout sur le sujet des références historiques que Warnery prend Guibert en défaut. Les connaissances de Guibert en la matière étaient plutôt approximatives. Dire que Gustave-Adolphe et Turenne n’avaient pas de troupes légères[175], c’était oublier les arquebusiers à cheval qui furent utilisés par les armées européennes pendant la guerre de Trente Ans, et les Croates de l’armée de l’empereur germanique, et les carabins de l’armée française[176]… Warnery se contente de quelques rectifications. Nous ajouterons que Guibert avait aussi écrit trop rapide­ment le passage retraçant l’historique des hussards et des compagnies franches en France, donnant au premier régiment de hussards le nom de “Mortagni” [Mortany] et faisant fi de l’aventure de Cornberg ; plaçant chronologiquement, à tort[177], les premières compagnies franches après l’introduction des hussards[178].

Le deuxième thème sur lequel s’étend Warnery est celui de la petite guerre à prendre comme école de guerre, voire pour les futurs généraux. Là, ses lectures et sa propre expérience parlent d’elles-mêmes ; l’affirmation de Guibert lui paraît tellement insoutenable qu’il s’exclame : “Tout doucement ! Un officier qui voit presque tous les jours l’ennemi, qui apprend à connoître le terrain, & à en juger […] ne peut-il pas mieux s’instruire qu’un autre, qui quelquefois dans une Campagne ne voit pas l’ennemi & reste dans le Camp…” ; et de citer Hadik, Nadasdy, qui furent hussards ; Loudon, qui fut Croate à pied ; Lacy, qui fit ses premières armes avec des Croates[179] ; Villars, que l’auteur eut l’occasion de voir en Italie, et qui disait avoir appris la guerre en accompagnant des partisans[180]. Certes, les troupes légères avaient besoin d’être soutenues à l’occasion ; personne ne le niait, ni Turpin ni Warnery. Mais les troupes de ligne avaient aussi parfois besoin d’un soutien. Finalement, il fallait que chaque sorte de troupes fît son métier, qui était différent[181].

Malgré tout, les idées de Guibert dans leur ensemble firent florès au-delà des frontières de France. Dans son Catalogue raisonné, publié au début du xixe siècle mais quasiment achevé plus de vingt ans aupa­ravant, le prince de Ligne[182] ne tarit pas d’éloges sur l’Essai général de tactique, qu’il considère comme le meilleur livre de sa bibliothèque. Il reconnaît aussi les grands mérites de Boussanelle, mais reste sévère envers des théoriciens de la petite guerre comme La Croix ou Jeney[183]. Il ne faudrait pas en déduire de sa part un rejet de la petite guerre, non plus qu’un quelconque esprit partisan et encore moins un esprit de routine. Le prince de Ligne ne se voulait d’aucun système en particu­lier. Certes, dans la forme, la réflexion brillante de Guibert ne pouvait se mesurer aux recettes de La Croix. Mais le traité de Jeney fut jugé en son temps un des meilleurs ouvrages dans sa spécialité. Le prince de Ligne était d’autre part très laudatif envers les Instructions pour les troupes légères de Frédéric II. S’il fut donc “à la pointe des idées mili­taires de son temps[184], il n’échappa pas à quelques contra­dictions, liées à la manière expéditive et sarcastique avec laquelle il avait l’habitude de juger beaucoup d’auteurs, avec plus ou moins de raisons, ce dont Jeney, entre autres, fit les frais.

La critique des troupes légères et de leur service par le comte de Guibert ne portait que sur des considérations tactiques. Les réflexions du comte de Beausobre (le point d’honneur “demande le grand jour[185]) laissaient cependant entrevoir d’autres motifs de dépréciation de la petite guerre aux yeux de nombreux officiers, liés à des préjugés sociaux.

III – Préjugés et préséances : une désaffection d’ordre social

1. Une guerre de l’ombre : des missions dépréciées

Supprimer les troupes légères, dont les actions ne sont jamais décisives, conseillait le comte de Guibert… Les tâches qu’on leur confiait étaient donc auxiliaires ; des tâches indignes d’officiers avan­cés dans leur carrière. En ce temps où les clivages de la société étaient fondés sur la dignité, une guerre “petite” parce qu’à elle seule elle ne pouvait emporter la décision, une pratique guerrière de second plan, à l’appui de la grande guerre, avait tout lieu d’être dédaignée par nombre d’officiers. Et elle l’était : pour ne citer qu’un exemple, Sionville, dans ses Œuvres militaires, vise les jeunes officiers que la haute naissance et les talents préparent aux plus grandes destinées ; il enjoint à chacun d’eux de ne “point regarder au-dessous de lui l’étude ni la pratique de cette Partie-ci [la petite guerre]”, s’il veut connaître à fond la science de la guerre[186]. Sionville, pour les rassurer sur le caractère honorable de cette tactique, pense à cet exemple qui fut repris par Warnery[187], celui de Villars, qui n’avait pas son pareil, dit-il, avant qu’il fût officier général, pour surprendre un poste ou dresser une embuscade[188].

Il ne faudrait pas blâmer trop vite ces jeunes officiers à la morgue un peu trop affichée. Leurs supérieurs leur avaient souvent montré le chemin. Sans entamer une étude sémiologique approfondie dans l’armée du roi, quelques signes ne trompent pas. En 1749 par exemple, l’avocat Barbier compatissait comme tout un chacun au sort peu envia­ble de beaucoup de sous-lieutenants, de lieutenants et même de capi­taines, qui furent réformés avec leurs corps et se retrouvèrent sans emploi et sans ressources. Mais il fait observer en même temps que “Cela doit apprendre aux jeunes gens des familles bourgeoises, qui sont à portée de choisir différentes professions pour gagner leur vie, de ne pas se livrer si imprudemment au métier militaire qui les flatte d’abord par le brillant et la fainéantise, et dans lequel on obtient aisément des places en temps de guerre que l’on a besoin de trou­pes[189]. La petite guerre n’était certes pas en phase avec ces carrières coruscantes que l’on faisait miroiter.

D’autre part, la dérive du point d’honneur en un formalisme du rang s’observait non seulement à l’égard du type de guerre jugé hono­rable, mais aussi par l’attachement aux préséances au sein des corps de spécialistes de la petite guerre, comme dans les autres régi­ments. Cet attachement aux préséances était d’abord présent chez les officiers supérieurs. En juillet 1757 s’éleva une vive querelle entre le régiment des Volontaires de Flandre et celui des Volontaires du Hainaut pour décider de qui aurait le pas sur l’autre[190]. Le régiment des Volontaires de Flandre en effet, formé en 1749 de l’amalgame des arquebusiers de Grassin, des fusiliers de la Morlière et des Volontaires Bretons, fut scindé en avril 1757 en Volontaires de Flandre d’un côté, et Volontaires du Hainaut de l’autre. Les officiers du régiment du Hainaut contestèrent la primauté accordée par le roi à celui de Flandre. Ils arguaient que le leur comprenait la brigade issue de l’ancien régiment de Grassin (créé en janvier 1744) et, donc, était plus ancien que le régiment de Flandre, qui gardait la brigade issue de l’ancien régiment de la Morlière (créé en octobre 1745). Ce rang de leur régiment n’était pas un détail pour le colonel des Volontaires du Hainaut (Bourgmary[191]) et les capitaines signataires de la réclamation au roi (au nombre desquels, le capitaine de Grandmaison, major, auteur l’année précédente du traité de petite guerre qu’on lui connaît). Les mots sont forts pour qualifier le préjudice présumé : “si au contraire ce régiment […] nous précède, nous sommes humiliés”. À travers cette question du rang, la fierté de servir à la petite guerre était touchée. Et pour tous les soldats aussi, ce serait une vraie “mortification”. Car à l’armée, comme ailleurs, “il y a des usages qu’il faut respecter”. Il est bon que le soldat s’attache à “l’honneur de son corps”, après la gloire de son prince et la prospérité de sa patrie ; cet honneur est sauf quand le rang, qui découle de l’ancienneté suivant les coutumes militaires, est respecté… Le roi (par décision du 1er août suivant) n’écouta pas leur plainte et maintint le régiment de Flandre au premier rang, par la raison que les anciens régiments de Grassin et de la Morlière avaient été dissous à la formation des Volontaires de Flandre et ne pouvaient donc être pris comme argument.

Ce défaut (l’importance accordée au rang, jugée parfois excessi­ve dès le xviiie siècle, donc), le comte de La Roche le relève aussi chez les officiers subalternes. Ainsi, dans une troupe légère en campagne, l’appel des hommes par compagnie, plusieurs fois par jour, était essen­tiel, selon La Roche, pour la bonne discipline du corps. Cet appel, réglementaire, était mal observé, parce que “Le capitaine regarde cette formalité comme au-dessous de lui[192].

Cette mentalité des officiers était dommageable à la petite guerre plus qu’aux autres services militaires, parce que les nécessités du service y commandaient souvent les décisions, au risque de choquer les préjugés coutumiers ou sociaux. Et cela, sur deux plans : d’abord, la délicatesse d’une mission pouvait amener un chef de corps à choisir, pour la diriger, un officier ayant les qualités requises, au détriment de celui dont c’était le tour d’aller en détachement. Les officiers aussi bien que les soldats étaient censés aller en détachement à tour de rôle[193]. Durant le siège de Berg-op-Zoom, le comte de Saint-Germain ayant demandé à Beausobre 200 hussards de son régiment pour une mission, celui-ci écrit dans ses notes de services militaires, “je les luy envoyai selon le tour de rolle[194]. L’attribution d’un commandement au mérite pour aller en parti était cependant fréquent, dès le début du siècle[195]. La Roche, en 1770, encourage les colonels de troupes légères à généraliser cette pratique de ne choisir, pour quelque opération que ce soit, qu’“un officier bien expérimenté et bien intelligent dans l’art de la petite guerre[196]. Pourquoi ? Parce que, d’une part, les détachements restaient souvent séparés du reste de l’armée pendant un certain temps (il n’était pas rare qu’ils partissent plusieurs jours, sans pouvoir joindre leur chef, à cause du nécessaire secret, ou à cause du brouillard tactique, ou à cause de l’éloignement de la mission) ; parce que, d’autre part, de leurs résultats dépendait la sécurité du général, voire le succès d’entreprises de plus grande envergure. Toutefois, La Roche conseille d’user d’entre­gent dans le choix des officiers pour éviter de vexer les susceptibilités, quitte à envoyer tous les officiers dans des expéditions mineures, par prétexte pour ne disposer au corps que de ceux que l’on destine à une mission d’importance[197]. Le maréchal de Saxe procédait aussi par choix personnel, suivant les circonstances : le 20 août 1746, il écrivit au comte d’Argenson qu’il venait de détacher M. de Saint-Pern[198] pour aller chercher un convoi de pain qui devait arriver le 21 à Tirlemont. Il précisait au ministre qu’il ne choisissait pas les officiers généraux “à leur tour” pour ce genre de mission importante[199]. Il était là en accord avec ce qu’il avait écrit treize ans auparavant dans ses Rêveries, où il conseillait de choisir au mérite les chefs des armés à la légère[200].

L’urgence de la mission (puisque la célérité, facteur de surprise, était essentielle à la petite guerre) pouvait amener un officier à aller en parti à la tête d’une troupe dont le nombre était différent de celui qu’il aurait dû commander du fait de son grade. C’était là le deuxième domaine dans lequel les nécessités du service primaient sur le rang.

Ce n’était pas exceptionnel non plus. Avant d’en donner des exemples, rappelons qu’il y avait, certes, des règles. Pour ce qui concerne la force, en effet, de chacun de ces détachements, qui “doivent être composés de troupes légères ou de hussards” dit Guillaume Le Blond, le collaborateur de l’Encyclopédie donne 2 000 ou 3 000 hom­mes pour un lieutenant-général, un maréchal de camp ou un brigadier ; 800 au maximum pour un colonel d’infanterie (et 300 ou 400 dans la cavalerie) ; jamais moins de 50 pour un capitaine ; 30 pour un lieute­nant ; 10, 12 ou 15 pour un sergent[201]. La Chesnaye, dans son Diction­naire militaire, complète utilement ces données : 20 hommes pour un sous-lieutenant ; 45 à 50 pour un capitaine ; 400 à 500 pour un lieutenant-colonel ; au-delà de 500, et jusqu’à 800, pour un colonel. La Chesnaye recopie intégralement, dans ce paragraphe, le passage afférent du code militaire de Michel[202].

Parfois, le chef d’un parti commandait plus de troupes que son grade ne le requérait : “un colonel de hussards, dit Beausobre, peut avoir sous ses ordres jusqu’à deux, trois ou quatre Escadrons[203], ou dix à douze troupes[204], ce qui peut arriver à un capitaine dans plusieurs cas[205]. De même, Cessac prévoit, dans le cadre de l’attaque d’un village, une réserve, et il la subdivise en quatre troupes, qui ont chacune un commandant particulier ; mais si elles sont réunies au cours de l’opération, elles obéiront alors à l’officier le plus ancien et du grade le plus élevé[206]. Il y avait là, de la part de Cessac, une réponse par la coutume à une situation inédite née des vicissitudes d’une expédition. Se trouvaient alliés, dans ce cas, l’anticonformisme de la petite guerre (commandement d’une troupe en inadéquation avec le grade) et la règle vécue par l’armée dans son ensemble (la priorité au plus ancien, du grade le plus élevé).

Le plus souvent, cependant, l’inadéquation jouait en sens inver­se : commandement d’une troupe moins nombreuse que ne le requérait le grade, du fait, par exemple, de la multiplicité et de la dispersion d’expéditions concomitantes faites par des hommes tirés de la même compagnie. C’est pour ces raisons (nombreuses missions à remplir, et nécessité de prévoir un officier par mission), qu’il rappelle, en 1743, que le maréchal de Belle-Isle souhaitait un plus grand nombre d’offi­ciers dans les compagnies franches que dans les autres troupes : non compris le capitaine commandant de la compagnie ainsi que le premier et le second lieutenant, il faudrait un capitaine et deux lieutenants réformés pour cinquante hommes, soit onze officiers en tout. Il proposait donc d’augmenter de deux capitaines réformés le nombre des officiers fixé par les ordonnances. Par ordonnances du 5 août 1741, les compagnies franches d’infanterie et de dragons avaient en effet été portées chacune à 150 hommes et 9 officiers, à savoir, 1 capitaine en pied, 1 capitaine réformé, 2 lieutenants en pied et 5 lieutenants réformés[207]. Le comte de Belle-Isle avait déjà attiré l’attention, dans un mémoire de 1734, sur la nécessité de prévoir plus d’officiers dans les compagnies franches[208]… Les mêmes écarts (commandement d’une troupe en inadéquation avec le grade) avaient cours au niveau des officiers supérieurs : “On met quelquefois des colonels ou des lieutenans colonels à un moindre nombre d’hommes, que celui qu’on a dit : cela dépend du commandant de la place”, écrit La Chesnaye[209].

Les écarts par rapport au règlement étaient souvent mal perçus, et ne pouvaient qu’augmenter le peu d’enthousiasme de beaucoup d’officiers à servir dans les troupes légères : à propos du nombre d’hommes à commander pour aller en détachement, La Chesnaye écrit qu’“il ne faut pourtant pas s’attacher si scrupuleusement à ce nombre, qu’on fasse difficulté de marcher avec un moindre nombre dans des occasions, où le service du Roi pourroit le demander”. Il recopie pres­que mot pour mot ce que disait déjà le major Michel au début du siècle[210].

2. Une guerre de vilains : des chefs et une troupe méprisés

Il y avait cependant plus grave, pour la bonne réputation des troupes légères aux yeux des officiers de bonne noblesse, que ces “disputes ou jalousies sur l’honneur[211] (relatives au service), même fréquentes. L’origine sociale de certains chefs de troupes légères, le rang des hussards et des troupes légères dans l’armée, la provenance des recrues, qui n’excluait pas les déserteurs, tout cela n’était pas propre à encourager le service de la petite guerre.

Occupons-nous tout d’abord de la question de l’origine sociale. À côté du sentiment de déshonneur lié au décalage entre le grade et les missions exista aussi un sentiment de dévaluation de la fonction, parce que des officiers d’origine modeste y servaient aussi. Au début de la guerre de Succession d’Autriche, on manqua d’officiers compétents pour prendre la tête de compagnies de troupes légères. On s’attarda moins à regarder d’où ils venaient. Souvent, ce furent donc des officiers de basse extraction sociale qui eurent à conduire des détachements à la petite guerre. Les chances de promotion y étaient plus grandes qu’ail­leurs. On connaît le cas de Jean-Chrétien Fischer, palefrenier du comte d’Armentières, qui se fit remarquer à la fin de 1742 en Bohême en entraînant des volontaires contre les hussards ennemis qui venaient enlever des chevaux menés au pâturage sur les îles de la Moldau[212]. Il fut autorisé en 1743 à lever une troupe de chasseurs à son nom (offi­cialisée en novembre 1744), qui servit ensuite en Flandre puis dans la guerre de Sept Ans en Allemagne. Or, à l’époque, des officiers de bonne noblesse avaient de la réticence à servir au côté d’autres issus du tiers, a fortiori quand s’éleva au sein de l’armée, dans les années 1780, ce que l’on a appelé la réaction nobiliaire[213]. Certes, la popularité de Fischer ne cessa jamais de grandir au sein de l’armée au fil des campagnes, et il n’eut jamais de mal, dit-on, à remettre sa troupe au complet. Dans un premier temps, la cour sut reconnaître ses mérites et il fut promu lieutenant-colonel (1747) puis brigadier (1759). Mais il était l’objet, de la part de certains officiers généraux, de mépris et d’une antipathie liés en partie à l’origine modeste de ce roturier brigadier. Le maréchal de Soubise et le duc de Broglie (Victor-François) ne l’appré­ciaient pas. En dépit de ses succès à la guerre, Fischer fut invité par Louis XV à remettre le commandement de son corps de chasseurs au marquis de Conflans en avril 1761, lui-même n’en demeurant que le lieutenant-colonel[214]. La destinée de Fischer et les motifs de son “délaissement”, comme on disait à l’époque, sont réels. Mais le raison­nement ne doit pas être étendu sans nuance, en particulier pour ce qui concerne les officiers subalternes, qui s’insurgeaient plus contre l’intrusion de l’argent pour l’obtention des grades que contre l’origine sociale de leurs pairs[215].

Revenons aux questions de rang, au-delà des querelles internes aux corps de troupes légères, que nous avons évoquées (celles-ci ne remettaient pas en cause le type de troupes – légères –, mais seulement la place que l’on y tenait, pour le service) : le rang des hussards et des corps de troupes légères au sein de l’armée n’aidait pas non plus à une haute estime. Cette fois, c’était de l’estime des troupes légères dans leur ensemble qu’il s’agissait. Les hussards, du fait de leur apparition tardive dans l’armée française, prirent le dernier rang dans la cavalerie ; au départ, ce fut parce qu’un régiment seul ne pouvait justifier la création d’une arme à part. Les régiments créés ultérieurement vinrent prendre rang à la suite du premier dans la cavalerie, avant que ne fût créée l’arme des hussards le 22 novembre 1778. Ainsi, dans le classement transcrit par Nicolas d’Héricourt en 1739, les trois régi­ments de hussards présents dans l’armée française à cette date (dans l’ordre de la liste, Rattsky, n° 57, Berchény, n° 59, Esterhazy, n° 60) viennent après tous les autres régiments de cavalerie (avec la mention particulière Hussart en italique à la suite de leur nom). Seul, le régiment de cavalerie d’Asfeld est intercalé entre celui de Rattsky et celui de Berchény[216]. “Les hussards ne peuvent réclamer en France une origine bien ancienne et n’ont à ce titre aucun droit sur une préémi­nence de rang”, lit-on dans un document de 1778. Cette année-là, le duc de Chartres devint colonel général de l’arme nouvelle des hussards et ceux-ci prirent rang après la cavalerie et avant les dragons[217].

Quant aux troupes légères, elles avaient un rang entre elles, mais n’en avaient point dans l’armée. Un mémoire manuscrit sur le rang des troupes légères, daté de 1762 environ, nous enseigne que, avant la guerre de Succession d’Autriche, les compagnies franches n’avaient pas de rang dans l’armée parce qu’elles ne formaient pas de régiments, et parce qu’elles ne servaient jamais avec les troupes de ligne. Quand furent créés des régiments de Volontaires, puis des Légions, la situation resta pourtant la même, pour la raison que ces corps “ne campent point en ligne, ne servent point avec les troupes reglées et n’ont ny drapeaux, ny guidons”. L’auteur du mémoire proposait au ministre que les choses restent telles, et le ministre de la Guerre (le duc de Choiseul, alors) apposa de sa main la mention “approuvé[218].

L’établissement progressif d’un esprit du corps et de traditions bien ancrées, sources d’honneur à servir, était affecté, dans les forma­tions de troupes légères, par leur réforme, c’est-à-dire leur suppression à la fin des conflits (puisqu’on les réformait en priorité). Ce fut le cas des compagnies franches dans la première moitié du xviiie siècle. En 1735 (à la fin des opérations militaires de la guerre de Succession de Pologne), le comte de Belle-Isle se prononçait, dans un courrier au ministre, pour la conservation de compagnies franches et d’“un pied de hussards raisonnable”, à savoir six escadrons, ou au moins cinq, contre deux prévus par le ministère (tout en réduisant bien sûr le nombre de hussards par compagnie). Cela n’avait pas été le cas à l’issue de la guerre de Succession d’Espagne, où la France n’avait gardé sur pied qu’un seul régiment de hussards, celui de Rattsky[219]. D’Authville des Amourettes[220], au milieu du siècle, se plaint encore de ce défaut de l’armée française : “Malgré l’avantage considérable qu’on peut tirer des troupes légères, il est sans doute des motifs plus puissans qui obligent lors de la paix de les reformer, ou de les reduire en si petit nombre qu’il faut les renouveller entierement en tems de guerre. Il seroit cependant bien à desirer que des troupes faittes pour combattre sans cesse fussent aguerries, exercées, disciplinées, formées et instruites longtems avant que de les exposer vis a vis de l’ennemi…[221].

Naturellement, dans les régiments de hussards, la cohésion du groupe était entretenue par la relative unité du recrutement géogra­phique (recrues d’origine hongroise d’abord, puis surtout d’Alsace, de Lorraine allemande et d’Allemagne dans la deuxième moitié du xviiie siècle), et par des coutumes particulières qui en découlaient, notamment leur habillement, différent de celui du reste des troupes de l’armée royale. Bohan conseille de ne rien y changer, “ne fût-ce que par la seule raison qu’ils tiennent à leurs usages, et que les changements ne doivent jamais être que la suite d’une nécessité bien démontrée[222].

L’honneur qu’il y avait pour un officier à servir dans un corps pouvait être affecté, aussi, dans le cas des formations de troupes légères et de hussards, par le recrutement de ces troupes, où l’on trouvait nombre de déserteurs de l’armée ennemie. Le premier régiment de hussards de l’armée française, celui de Cornberg, avait été formé de déserteurs de l’armée impériale[223]. Pour composer ou augmenter un régiment de hussards au service de France en temps de guerre contre l’Autriche, il était difficile qu’il en fût autrement, les hussards devant être recrutés parmi des Hongrois, autant que possible. Or, depuis 1526, les souverains autrichiens successifs furent aussi rois du royaume électif de Hongrie. Tout en ayant accepté d’être mis à la tête d’un nouveau régiment de hussards en 1743 (donc en pleine guerre), et sans remettre en cause l’efficacité tactique des Hongrois, le comte de Beausobre se méfiait des hussards de cette nation au service de France, parce qu’ils étaient le plus souvent des déserteurs, C’était l’argument principal qui sous-tendait sa méfiance. Il l’expose à la fois dans ses Maximes et dans ses Notes sur mes services militaires[224]. Un déserteur, par peur d’être pendu s’il était pris par l’ennemi à nouveau, ne prendrait pas de risques et ne pourrait qu’être timoré dans l’action. Beausobre ne fut pas le seul à porter ce jugement au xviiie siècle. Le comte de Turpin, par exemple, également mestre de camp d’un régiment de hussards et auteur de plusieurs ouvrages sur l’art de la guerre (celui-là même que nous avons vu défendre les troupes légères contre l’avis de Guibert), pensait de même[225]. Les simples cavaliers hussards auraient dû être, selon lui, recrutés plutôt en Alsace, en Lorraine allemande, en Palatinat ou au Luxembourg ; quant aux officiers hussards, il recommande de les recruter en Hongrie, mais en temps de paix. D’autre part, les hussards hongrois, ayant de la famille et des amis chez l’ennemi, “s’abouchaient avec eux quand ils étaient dans des postes respectifs[226]. Les fraterni­sations entre ennemis étaient coutumières chez les officiers comme dans la troupe. Beausobre donne des détails sur ces pratiques dans ses Maximes[227] : les hussards, quand ils étaient à portée de se parler, criaient et se répondaient “parole” et, par ce mot, concluaient une sorte de trêve. Notre colonel de hussards le vit faire fréquemment en Bohême ; et encore en Flandre dans son propre régiment, sans mauvaise intention, de la part du capitaine hongrois Banyay[228], qui avait reçu un trompette d’un poste de hussards ennemis. Évidemment, ces trêves portaient en elles tous les risques de trahison. Il fallait donc les proscrire par des peines sévères : qualification de crime de haute trahison pour les officiers ; pour les hussards, menace d’être “décimés” (une proportion condamnée à mort[229], et le reste envoyé aux galères[230]). Enfin, pour clore la liste des défauts relevés par Beausobre chez les Hongrois, il n’y aurait eu chez ces derniers aucun attachement pour le roi ni pour la France[231]. Mais le décalage entre le discours sur les Hongrois et les pratiques de recrutement montre la difficulté qu’il y avait, en temps de guerre, à compléter les compagnies ; on n’était pas si regardant en réalité sur la provenance des recrues. Alors qu’on a vu Beausobre énumérer les défauts des déserteurs dans ses Notes, il conseille dans ses Maximes de ne pas hésiter à engager certains prison­niers (d’une manière générale, sans précision de nationalité) : “Si, parmi les prisoniers [sic] vous avés distingué des braves, faites-leur amitié et tâchés de les engager à prendre parti dans le régiment[232]. Le comte de La Roche n’exclut pas non plus la possibilité d’engager des déserteurs ennemis dans le régiment de troupes légères qu’il propose de former. La prudence cependant est de rigueur. Ces déserteurs arrivés au corps doivent être surveillés, adjoints à des cavaliers bien montés, si eux-mêmes sont arrivés à cheval ; cela, de façon à prévenir une nouvelle désertion de leur part, s’ils ont été envoyés par les ennemis en vue d’espionner… La Roche suggère même, finalement, de réserver ces déserteurs au service des places, à moins qu’on ne manque vraiment de recrues[233].

À côté de ces arrivées ponctuelles accueillies avec plus ou moins de réserve par les colonels des régiments de troupes légères, des compagnies franches entières furent même formées de déserteurs. Ce fut le cas en particulier de la compagnie des Croates, celle qui fut attaquée le 2 août 1746 à l’orée du bois des Cinq Étoiles par des hussards ennemis, et qui fut massacrée[234]. En fait, il s’agissait d’un corps mixte[235], levé en mai 1746 (et dont l’existence se poursuivit jusqu’en 1748, date à laquelle il fut licencié). Ce corps était composé, d’une part, de cavaliers pandours déserteurs des troupes de la reine de Hongrie, enrôlés par crainte des déprédations qu’ils pourraient perpétrer dans le pays si on les laissait sans contrôle ; et, d’autre part, d’une compagnie d’infanterie croate de 240 hommes, levée dans les mêmes conditions[236]. L’emploi de déserteurs dans les troupes légères n’avait rien d’exceptionnel, donc, et la pratique fut la même chez les Alliés pendant la guerre de Succession d’Autriche. Un officier supérieur de l’armée autrichienne, dans une lettre écrite le 29 décembre 1745, se demandait l’objet du déploiement de forces des Français qui se prépa­rait alors. Des détachements venaient de prendre Alost, et l’officier suppute, se faisant le porte-parole de l’opinion, que leur objectif sera ensuite de s’emparer du château de Grimbergen, à une demi-lieue de Vilvorde. Ce château, apprend-on, “est confié à la garde d’une compa­gnie franche, que le duc de Cumberland[237] a formée de déserteurs français[238]. Sans doute s’agit-il de la compagnie de Ferret, dont l’officier supérieur précité parle à nouveau dans un courrier du 7 janvier suivant comme ayant été “formée l’année dernière par le duc de Cumberland”, le capitaine Ferret ayant déserté du service de France[239].

Conclusion

Toutes les compagnies franches et tous les régiments de Volon­taires n’étaient pas composés de déserteurs. Et, si les préjugés des officiers les éloignaient souvent, au milieu du xviiie siècle, du service dans les corps de troupes légères[240], que ce fût pour des raisons tactiques ou des raisons sociales, ce n’était pas le cas au début du xviiie siècle, ni à la fin du xviie siècle. Nous avons vu le général de Warnery écrire que le maréchal de Villars, entre autres, s’était forgé des qualités de général, dans sa jeunesse, par une guerre de partis dont il ne récusait pas le caractère formateur. De même, les craintes que pouvaient inspirer les troupes légères dans les mentalités, au sein de la population civile lettrée, étaient liées à l’évolution des normes de la violence, à un moment où les soldats français furent affrontés de plus en plus, dans les guerres de la première moitié du xviiie siècle, à ces hussards hongrois et à ces fantassins croates utilisés dans l’armée impériale. Prendre la mesure des changements intervenus et expliquer cette perception de la petite guerre au milieu du xviiie siècle nécessite un retour en arrière et une observation de cette même petite guerre, alors “guerre de partis”, au xviie siècle.



[1]     Pour les équivalences de mesures avec le système décimal, on se reportera à l’annexe 1.

[2]     Le maréchal de Maillebois, dont l’indécision aboutit au repli de son armée sur le Danube en octobre 1742, fut disgracié le même mois et remplacé par le maréchal de Broglie.

[3]     Louise Julie de Nesle, comtesse de Mailly, aînée des cinq filles du marquis de Nesle (morte en 1751). Maîtresse de Louis XV de 1733 à 1742.

[4]     E.J.F. Barbier, Journal d’un avocat de Paris, t. V (1738-1742), Clermont-Ferrand, éditions Paleo (Sources de l’histoire de France), 2004, pp. 273-275. Cette édition est la plus récente du texte intégral du Journal de Barbier (1689-1771), qui couvre les années 1718 à 1763. Nous avons utilisé aussi, pour la notice sur Barbier, la 1ère édition, qui est incomplète : Barbier, Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV (éd. La Villegille, 1847-1851). Dans cette dernière édition, les nombreuses coupures, par rapport au manuscrit de la Bibliothèque nationale, “portent principalement sur les faits relatifs à la guerre et à la politique extérieure”. Cf. Ludovic Lalanne, “Observations sur le Journal de l’avocat Barbier”, Bibliothèque de l’École des Chartes (revue d’érudition), t. I, 3e série, Paris, J.B. Dumoulin, 1849, pp. 172-191 (ici p. 172-173).

[5]     Barbier, Journal…, t. V (Paleo, 2004), p. 242.

[6]     J. Chagniot, Paris et l’armée au xviiie siècle, Paris, Economica, 1985, pp. 26-27 (“2. Du point de vue parisien à l’opinion commune”), ici p. 26 ; pp. 525-556 (“La percep­tion du fait militaire à Paris”), ici p. 525.

[7]     Pour un panorama des périodiques disponibles à cette époque, on peut consulter avec profit : Jean Sgard (dir.), Dictionnaire des journaux, 1600-1789, Paris, Univer­sitas, 1991, 4 vol. (1ère partie de la série : Dictionnaire de la presse) ; à compléter par : Jean Sgard, Bibliographie de la presse classique, 1600-1789, Genève, Slatkine, 1984.

[8]     Claude Bellanger et alii (dir.), Histoire générale de la presse française, Paris, PUF, 1969, 5 vol., vol. I : Des origines à 1814, pp. 285-291. Les auteurs citent aussi un commentaire de Barbier sur ces gazettes étrangères (p. 286), dont la tenue était inégale.

[9]     [D’Espagnac], Relation de la campagne… de l’an M.DCC.XLV (1748), pp. 21-22.

[10]    Barbier, Journal…, t. VIII (Paleo, 2006), p. 26 : il annonce que la paix est faite, à Aix-la-Chapelle, et il le sait de source sûre : “Ce que j’ai appris de plus positif, chez un ministre d’État et ensuite dans le monde,…”. Selon Michel Antoine, il fréquentait en particulier Saint-Florentin, secrétaire d’État de la Maison du Roi. Cf. M. Antoine, “Edmond Jean François Barbier (1689-1771), avocat et chroniqueur”, Revue de la SIHPA (Société internationale d’histoire de la profession d’avocat), Toulouse, SIHPA, n° 3 [1991], pp. 23-34.

[11]    Barbier, Journal…, t. V (Paleo, 2004), p. 182.

[12]    Ibid., p. 197.

[13]    Ibid., p. 204.

[14]    Ibid., p. 217.

[15]    Charles-Alexandre, prince de Lorraine (1712-1780), frère de l’empereur germani­que François Ier, feld-maréchal au service de l’Autriche. Il commanda en 1746 l’armée des Alliés (Autrichiens, Anglais, Hollandais, Hanovriens, Hessois) en Flandre ; il exerça d’autre part, de 1743 à sa mort, les fonctions de gouverneur des Pays-Bas autrichiens.

[16]    Barbier, Journal…, t. VI (Paleo, 2005), p. 142.

[17]    Ibid.

[18]    Barbier, Journal…, t. VII (Paleo, 2005), p. 175.

[19]    Barbier, Journal…, t. VI (Paleo, 2005), p. 149.

[20]    Barbier, Journal…, t. VII (Paleo, 2005), p. 122.

[21]    SHD-DAT, 1M 173 bis, pp. 50-51. Barbier date, à tort, ce combat du 10 juillet (Journal, t. VII, Paleo, 2005, p. 62).

[22]    Nicolas-Joseph-Balthazard de Langlade, marquis du Chaila (1686-1754), promu lieutenant-général le 1er mars 1738. Il fit toutes les campagnes de Flandre de la guerre de Succession d’Autriche et obtint en novembre 1748 le commandement des Pays-Bas conquis.

[23]    Ce terme, que l’on rencontre fréquemment dans les écrits du xviiie siècle, n’est plus usité aujourd’hui. Le Dictionnaire de Trévoux définit la cense comme une “petite métairie qu’on donne à ferme, qu’on acense” (éd. de 1752, t. II, p. 407).

[24]    Barbier, Journal…, t. VII (Paleo, 2005), pp. 61-63, ici p. 63.

[25]    SHD-DAT, 1M 173 bis, pp. 50-51.

[26]    Anatole de Granges de Surgères (marquis), Répertoire historique et biographique de la Gazette de France, 1631-1790, Paris, Librairie Henri Leclerc, 1902-1906, 4 t.

[27]    Barbier, Journal…, t. VII (Paleo, 2005), p. 63.

[28]    Recueil de toutes les gazettes…, Paris, 1746, n° 7.

[29]    Ibid., 1746, n° 24.

[30]    Léonard, L’Armée et ses problèmes… (1958), p. 232.

[31]    Sur la Haine, entre Condé et Mons. Pour un résumé de cette tentative, consulter : Lelièvre, “Une tentative de surprise sur Saint-Ghislain, en décembre 1745”, Miettes d’histoire de Saint-Ghislain, I (1967), pp. 3-6.

[32]    Barbier, Journal…, t. VII (Paleo, 2005), pp. 120-121.

[33]    Nicolas-Léon Phelippes de La Houssaye, lieutenant-général, gouverneur de Maubeuge (SHD-DAT, 1M 176, pièce n° 7, p. 208 : “lieutenants-généraux qui seront employés dans les places” ; Voir aussi la notice le concernant dans Pinard, Chronologie historique militaire, 1760-1778).

[34]    François de Cernay, comte Le Danois, lieutenant-général, commandant à Valenciennes et à Condé (ibid.). Les sources le nomment plus fréquemment “comte Danois” ou “comte de Danois”.

[35]    SHD-DAT, 1M 173 bis, pp. 135-137.

[36]    Les relations entre le comte d’Argenson et Maurice de Saxe étaient effectivement assez fraîches en décembre 1745. Le désaccord durait au moins, avec des hauts et des bas, depuis le début de la campagne : divergences de choix stratégiques ; contrariété du maréchal d’être commandé à la guerre par un ministre… Le comte de Löwendal fut l’artisan de la réconciliation en février 1746, mais les rapports restèrent médiocres entre d’Argenson et de Saxe. Voir : Y. Combeau, Le Comte d’Argenson… (1999), pp. 136-137.

[37]    Voir infra, 3e partie, chap. II, II : “Le maréchal de Saxe maître d’œuvre…”.

[38]    Barbier, Journal…, t. VII (Paleo, 2005), p. 185.

[39]    Ibid., p. 171.

[40]    Barbier, Journal…, t. VIII (Paleo, 2006), pp. 51-54.

[41]    Rochon de Chabannes, Heureusement, comédie en un acte et en vers. Représentée pour la première fois par les comédiens ordinaires du Roi, le 29 novembre 1762 ; Paris, Sébastien Jorry, 1762, scène VII. Jacques Truchet (“Le reflet de la guerre dans le théâtre français de l’époque [de la guerre de Sept Ans]”, Dix-huitième Siècle, 1981, pp. 222-232) met cette pièce au nombre de celles qui sacrifièrent alors à la vision de la “guerre en dentelles”, ici autour du thème bien connu du départ de militaires.

[42]    Anne Boës, “Les militaires dans le théâtre français, 1746-1789”, in : Paul Viallaneix et Jean Ehrard (dir.), La Bataille, l’armée, la gloire : 1745-1871. Actes du colloque international de Clermont-Ferrand, Clermont-Ferrand, Association des publications de la Faculté de lettres et sciences humaines, 1985, pp. 45-58.

[43]    La “petite guerre” était une expression de spécialistes, que l’on trouve seulement sous la plume des officiers (sauf exceptions : voir Rousseau, infra). Chez les mémorialistes de la guerre de Succession d’Autriche, elle est utilisée par d’Espagnac, par le chevalier de Ray ; pas par Voltaire.

[44]    Grandmaison, La Petite guerre (1756), pp. 208-209. Voir aussi infra, 3e partie, chap. III, III, 3 : “Vers l’honorabilité de la troupe…”.

[45]    Barbier, Journal…, t. V (Paleo, 2004), pp. 226-227.

[46]    Définition infra, même chapitre.

[47]    Barbier, Journal…, t. VI (Paleo, 2005), pp. 130-131. Le saccage de Saverne est rapporté aussi, quoique plus sobrement, par un ingénieur du roi, M. Franquet. Voir : Leuridant, “Le journal de Franquet…” [Publication de source], Annales du Cercle Royal Archéologique d’Ath et de la Région, VIII (1922), p. 32.

[48]    C’était l’avis de l’abbé Barbier d’Increville, parent du chroniqueur, qui eut l’occasion de le fréquenter. Cf. Barbier, Journal…, t. I (J. Renouard et Cie, 1847), notice sur Barbier, d’A. de La Villegille, p. XXIV.

[49]    ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/18, Bohême, 1742-1743, ms, p. 432, note a.

[50]    Johan Daniel von Menzel (1698-1743) décline ses nom et qualité au début du manifeste du 20 août 1743 : “Moy Jean Daniel Baron de Mentzel colonel et chef du nouveau régiment de hussards carabiniers portant mousquetons, et commandant d’un camp volant de l’armée combinée des hauts Alliés” (SHD-DAT, 1M 172, p. 237). On trouve aussi un passage le concernant dans E. A. Bégin, Histoire des duchés de Lorraine et de Bar, et des Trois Évêchés (Meurthe, Meuse, Moselle, Vosges), t. II, Nancy, Vidart et Jullien, et Paris, Veuve Charles-Bechet, 1833, pp. 350-351, dont voici un extrait, sur sa mort : “Mentzel fut tué sous les murs de Sarrebruck ; ses bandits se retirèrent, et les craintes ayant cessé, Stanislas [ancien roi de Pologne], suivi de la cour, revint à Lunéville au mois d’octobre [1743]”. Les exigences de contributions excessives de Menzel en Alsace, en Lorraine et dans les Trois Évêchés sont évoquées aussi dans : Campagne de Monsieur le Maréchal Duc de Coigny en Allemagne l’an M.DCC.XLIII…, 3e partie, Amsterdam, Marc Michel Rey, 1761, p. 188 ; et dans : Mémoires du marquis d’Argenson, ministre sous Louis XV, dans : Collection des Mémoires relatifs à la Révolution française, Paris, Baudouin Frères, 1825, pp. 8-9.

[51]    Voltaire, Siècle de Louis XV (1769), t. I, pp. 156 et 165.

[52]    Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues (1715-1747), capitaine dans le régiment du Roi, écrivain et moraliste.

[53]    Vauvenargues, Œuvres complètes, nouvelle éd., Paris, J.L.J. Brière, Libraire, 1821, 3 vol., vol. 3, Eloge de Louis XV, pp. 261-262.

[54]    Henri Malo, La Vie ardente de Maurice de Saxe (1928). H. Malo n’indique pas ses sources.

[55]    Le véritable fondateur du droit de la nature et des gens, selon Guillaume Bacot (La Doctrine de la guerre juste, Paris, Economica, 1989, p. 56) ne fut pas tant Grotius que l’Allemand Pufendorf (1632-1694). Celui-ci inaugura même l’expression, qui constitua le titre de son ouvrage publié en 1672 ; donc, bien avant le livre d’Emmerich de Vattel (Droit des gens…, 1758).

[56]    SHD-DAT, A1 3136, n° 132, lettre de d’Argenson à du Chaila, de Versailles le 15 mars 1746.

[57]    Robert Muchembled, Société, cultures et mentalités dans la France moderne, xvie-xviiie siècle, Paris, A. Colin, 1994 (2e éd.), pp. 63-67 ; du même, Une histoire de la violence. De la fin du Moyen-Age à nos jours, Paris, éd. du Seuil, 2008, notamment pp. 286-307 (“Violences populaires et frustrations juvéniles”), et 309-376 (“La violence apprivoisée. 1650-1960”). Il est cependant difficile d’évaluer le niveau de violence sévissant dans la société civile. Cf. Benoît Garnot, “La violence dans la France moderne : une violence apprivoisée ?”, dans Des institutions et des hommes. Mélanges offerts au professeur Maurice Gresset, Presses universitaires de Franche-Comté, 2007, pp. 93-100.

[58]    A. Corvisier, L’Armée française de la fin du xviie siècle… (1964), vol. I, pp. 73 sq., notamment pp. 77-80 ; John U. Nef, La Guerre et le progrès humain (trad. française par Armand Rebillon), Paris, Alsatia, 1954, p. 351.

[59]    Vauvenargues, Œuvres complètes (1821), t. I, p. LI, note inédite écrite de la main de Voltaire.

[60]    Voltaire, Siècle de Louis XV (1769), t. I, p. 275. Les armées, en principe, ne combattaient pas l’hiver ; une campagne militaire commençait en mai et se terminait en octobre. Mais le maréchal de Saxe mena en janvier 1746 une campagne d’hiver, pour prendre Bruxelles.

[61]    Guibert, Essai… (L’Herne, 1977), p. 386.

[62]    Louis de Jaucourt (1704-1779), médecin, écrivain et philosophe.

[63]    Encyclopédie, article “Guerre. Droit naturel et politique” (écrit par Jaucourt). Cité par : Jean Ehrard, “L’Encyclopédie et la guerre”, in : Paul Viallaneix et Jean Ehrard (dir.), La Bataille, l’armée, la gloire, 1745-1871. Actes du colloque international de Clermont-Ferrand…, (1985), op. cit., pp. 93-101 (ici, p. 96).

[64]    Grandmaison, La Petite guerre (1756), p. 5.

[65]    Dictionnaire de Trévoux (1752, réédité en 1771) art. “Houssard” ; Encyclopédie… Mis en ordre et publié par M. Diderot… et par M. d’Alembert (1751-1780), art. “Hussard”.

[66]    Guillaume Le Blond (1704-1781). Auteur de nombreux ouvrages de castramétation et de tactique, rédacteur des articles militaires de l’Encyclopédie, il fut professeur de mathématique des pages de la Grande Écurie du Roi à partir de 1736, puis maître de mathématiques des Enfants de France de 1755 à 1778. Madame Victoire, une des filles de Louis XV, le prit comme secrétaire de son cabinet à partir de 1777.

[67]    Dans ce paragraphe, Le Blond recopie textuellement La Chesnaye. Voir : La Chesnaye, Dictionnaire militaire… (1751), art. “Hussard”.

[68]    Affluents du Danube (zone jalonnée aujourd’hui par la Slovénie, la Croatie, la Hongrie, la Bosnie-Herzégovine et la Serbie).

[69]    Dictionnaire de Trévoux (1752), article “Pandour”.

[70]    Encyclopédie… (1751-1780), article “Tartares ou Tatars”.

[71]    Lloyd, Mémoires militaires… (1801), p. 272 (dans la 4e partie, chap. III, “De la ligne d’opérations”).

[72]    Turpin de Crissé, Essai… (1754), t. I, Discours préliminaire.

[73]    Guignard, L’École de Mars (1725), t. II, p. 388.

[74]    Turpin de Crissé, Commentaires sur les Mémoires de Montecuculi (1769), t. III, p. 300, note.

[75]    Barbier, Journal…, t. VII (Paleo, 2005), p. 251.

[76]    Ibid., p. 252.

[77]    Voltaire fut nommé historiographe du roi Louis XV le 1er avril 1745.

[78]    Voltaire, Siècle de Louis XV (1769), t. II, pp. 79-80.

[79]    Léonard, L’Armée et ses problèmes… (1958), p. 209. J. Chagniot doute de la pertinence des réflexions d’É.-G. Léonard à l’égard d’un lien entre écrits sur la petite guerre et résurgence de la résistance cévenole. Cf. J. Chagniot, Guerre et société… (2001), p. 310 : “Émile Léonard croit voir dans la petite guerre du xviiie siècle une forme de ‘guerre totale’, dont les Camisards avaient donné l’exemple. Selon lui, Folard, qui écrivit l’un des premiers traités sur les partis de guerre, aurait puisé son inspiration en Languedoc chez le marquis d’Aubais, un gardien de la tradition céve­nole. C’est là que se serait aussi formé un peu plus tard Jean-Louis Lecointe, auteur en 1759 d’un ouvrage dans lequel la petite guerre devenait la meilleure école du combat. […] Mais l’attachement d’E. Léonard à sa patrie languedocienne et à la foi réformée risque de nous égarer. Le traité de Folard, qui semble d’ailleurs perdu, fut rédigé vingt ans avant que les Camisards ne prennent les armes”.

[80]    Sur le rôle des guerres de religion dans l’éclipse relative de l’expression “petite guerre”, voir infra, 1ère partie, chap. II, I, 2 : “Essai de définition…”.

[81]    Voir infra, chap. III, II, 1 : “Pourquoi écrire sur la petite guerre ?”.

[82]    Voir infra, la conclusion générale.

[83]    Catalogue des livres de la bibliothèque de feu Chrétien-Guillaume Lamoignon-Malesherbes, disposé par Jean-Luc Nyon, Paris, J.-L. Nyon aîné, 1797, chapitre “Art militaire” (non paginé), n° 2744 (pour Grandmaison, éd. 1756), et n° 2745 (pour Jeney, éd. 1759), sur 42 ouvrages en tout concernant l’art militaire (n° 2715 à 2757 du catalogue).

[84]    Jean-Jacques Rousseau, Considérations sur le gouvernement de Pologne, et sur sa réformation projetée en avril 1772 [1ère éd. 1782], in : Œuvres complètes de J.-J. Rousseau, Paris, Ch. Lahure / Hachette, 1856, t. III, pp. 49 (dans le chap. XII : “Système militaire”). Rousseau appelle de ses vœux en Pologne une armée de milice, comme en Suisse.

[85]    ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/15, Maximes… (1743-1748), t. II (vol. I), p. 3.

[86]    Cité par : Van Egroo, “La guerre de Succession d’Autriche. Leçons et réflexions”, Bulletin belge des sciences militaires, 18e année, octobre 1937, t. II, n° 4, p. 355.

[87]    Document déposé aux Archives départementales de l’Isère, et publié dans le Carnet de la Sabretache (1902, 10e vol., p. 417-424), sous le titre : “L’équipage d’un chef de brigade de carabiniers sous Louis XV”.

[88]    Jacques de Chastenet de Puységur (marquis), l’Art de la guerre par principes et par règles (mis au jour par M. le Marquis de Puységur son fils, maréchal des camps et armées du roy), Paris, C.-A. Jombert, 1749 (2 t.), t. I, chap. XVIII. Puységur mourut en 1743. Une première édition parut en 1748.

[89]    François-Victor Le Tonnelier de Breteuil (1686-1743), secrétaire d’État de la Guerre (1723-1726 puis 1740-1743).

[90]    Jean-Jacques Amelot de Chaillou (1689-1749), secrétaire d’État des Affaires étrangères (1737-1744).

[91]    Barbier, Journal, t. V (Paleo, 2004), p. 253.

[92]    Le grade “brigadier” est, suivant le contexte, un grade de “bas-officier” (appella­tion ancienne des sous-officiers) ou un grade d’officier supérieur (au-dessus du colonel). Il s’agit ici du second cas.

[93]    Traverse, Étude militaire (1758), 2 t., t. II, avant-propos, pp. XII-XIV.

[94]    Ces deux traits saillants de la sagacité de d’Espagnac en matière de tactique et de stratégie sont mis en valeur dans : J.-P. Bois, “Le baron d’Espagnac (1713-1783)”, in : Etat et société en France... Mélanges offerts à Yves Durand (2000), pp. 130-131.

[95]    Traverse, Étude militaire (1758), t. II, p. XII.

[96]    Hay du Chastelet, Politique militaire… [par C.-L. d’Authville des Amourettes] (éd. de 1757), p. 116.

[97]    Santa-Cruz, Réflexions militaires… (1735), t. I, préface, p. XIV.

[98]    Saint-Geniès, L’Art de la guerre… (1754), t. II, pp. VI-VII.

[99]    ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/15, Maximes… (1743-1748), t. I, préface, p. 2.

[100] Ibid., n° 59 de l’ancien classement (dans une enveloppe contenant les n° 51 à 62 du fonds).

[101] Ibid., 2.2.6/15, Maximes… (1743-1748), t. II (vol. I), p. 3.

[102] La France comptait alors trois régiments de hussards : ceux d’Essöffy (ancienne­ment Rattsky), de Berchény et de David (anciennement Esterhazy).

[103] ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/15, Maximes… (1743-1748), t. II (vol. I), préface, p. 27.

[104]Tête coupée non pas demain, mais aujourd’hui”.

[105] Ben Saddi, Die Bücher der Chronicta…, Erstes Buch (1744), 2e partie, pp. 27-28 (chap. VI : “Wie die Franzosen von dem Feldhauptmann Carl aus Bayern und Deutschland vertrieben worden ; Und wie ein Husar sechs Franzosen die Köpfe abgehauen”). La recommandation de Jeney est donc sage. Ce théoricien de la petite guerre veut qu’un partisan sache le latin. Voir : Jeney, Le Partisan (1759), p. 8.

[106] Traverse, Étude militaire (1758), t. I, Supplément à l’étude militaire,… (en fin de vol.), avant-propos, p. 4.

[107] Ibid., t. II, Avant-propos, p. XV.

[108] D’Espagnac, Essai sur les grandes opérations… (1735), t. I, avant-propos, pp. I-II.

[109] J.-P. Bois, Fontenoy, 1745… (1996), pp. 88-97.

[110] La Roche, Essai… (1770), t. II, p. 207.

[111] Cessac, Le Guide des officiers… (1785), t. I, p. 11.

[112] Cf. Jean Bérenger, “Relations des troupes réglées, troupes de terre et troupes de marine, avec les Canadiens (1755-1759)”, RHA, 1979, n° 1, pp. 67-94 (notamment p. 80). La principale friction entre officiers de métropole et officiers canadiens venait de leur façon de faire la guerre. Les officiers arrivés de métropole avec leurs certitudes s’insurgeaient contre les méthodes de la guerre à l’indienne.

[113] En 1737 et en 1738, des contre-offensives turques mirent à mal les succès obtenus d’abord par les Autrichiens. La campagne de 1739 fut catastrophique pour l’Autriche. Le traité de Belgrade (1739) céda à l’Empire ottoman cette ville et quasiment tous les territoires acquis en 1718.

[114] Les généraux Seckendorf et Königsegg “se révélèrent des commandants d’armée incapables”, dans la guerre turque de 1737-1739. Voir : J. Bérenger, Histoire de l’em­pire des Habsbourg, 1273-1918 (1990), p. 441.

[115] ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/17, Mon journal de la guerre de Turquie, avril 1740, 1 vol. manuscrit, copie mise au net, Préface, p. 12.

[116] C. Duffy, The Army of Maria Theresia… (1977), p. 143.

[117] Saint-Geniès, Des Herrn von Saint-Geniès praktische Kriegskunst (1760), [p. 5] : “… so kann diese Wissenschaft [c’est-à-dire, le contenu du traité de Saint-Geniès] einst dem Fleibe junger Leute nützlich werden, die sich bey ihrem Anfange des Dienstes nur blob mit den Wendungen der Musquete beschäfftigen, und alsdenn dieses und die Beschäfftigungen in Reih und Gliedern für den ganzen Umfang desselben halten”.

[118] Le Britannique Henry Lloyd (1720-1783) servit militairement plusieurs princes d’Europe au cours de sa carrière, services ponctués de retours en Angleterre : combat­tant aux côtés des Français pendant la guerre de Succession d’Autriche (1745 et 1747), il se mit ensuite au service du roi de Prusse, puis revint en France (1754), passa au service de l’Autriche, puis encore de la Prusse (1760), puis de la Russie (1773). Il avait atteint le grade de major-général dans l’armée autrichienne. Il fut en outre chargé, au cours de sa vie, de plusieurs missions diplomatiques.

[119] Henry Lloyd, Mémoires militaires… (an IX-1801), pp. XXI-XXIV. Lloyd peut être considéré comme le principal écrivain militaire anglais du xviiie siècle.

[120] Ex. rapporté par : Denison, Geschichte der Cavallerie… (1879), p. 306.

[121] Humphrey Bland, A Treatise of military Discipline…, 8th ed. rev., Londres, 1759 (1ère éd. en 1727) ; Campbell Dalrymple, A military essay containing reflections on the Raising, Arming, Cloathing, and Discipline of the British Infantry and Cavalry…, Londres, 1761. Voir à ce sujet :

Ira D. Gruber, “British strategy. The theory and practice of eighteenth century warfare”, in : Higginbotham (edited by), Reconsiderations on the Revolutionary War, Londres/Westport (Connecticut), Greenwood Press, 1978, pp. 14-31 (ici note 11, p. 168) ; J.A. Houlding, Fit for service. The training of the British army (1981, reprint, 2000), pp. 170-171 ; S. Picaud, “‘Partisan warfare’, ‘war in detachment’ : la ‘petite guerre’, vue d’Angleterre (xviiie siècle)”, Stratégique, n° 84, 4/2001, pp. 13-59.

[122] Frédéric II, Military instructions… Translated by an officer (1762), p. XIII.

[123] Hubert Méthivier, L’Ancien Régime en France, xvie, xviie, xviiie siècles, Paris, PUF, 1981, pp. 312 sq.

[124] Guignard, L’École de Mars (1725), t. II, livre V, pp. 57-58.

[125] F. Gambiez et M. Suire, L’Épée de Damoclès… (1967), pp. 45-55 (“Le style indirect des armées : les Mongols”).

[126] Encyclopédie… (1751-1780), article “Tartares ou Tatars”.

[127] Ibid., article “Hussard”.

[128] J.-P. Bois, Maurice de Saxe (1992), pp. 208-218. J.-P. Bois remet la pensée de Maurice de Saxe dans le contexte de la réflexion tactique du temps. Voir aussi les croquis des pp. 214-217 : ordonnance des troupes selon la “routine” (sur deux lignes), selon Puységur, selon le chevalier de Folard et selon Maurice de Saxe.

[129] Guibert, Essai… (L’Herne, 1977), 2e partie (“Grande tactique”), pp. 354 et 361-362.

[130] Voir infra, 1ère partie, chap. III, II, 1 : “Pourquoi écrire… ?”.

[131] J. Chagniot, “Le mépris du feu, ou le facteur national dans la pensée de Folard et de ses disciples”, in : Le Soldat, la stratégie, la mort. Mélanges offerts à André Corvisier (1989), pp. 118-127.

[132] Folard, Histoire de Polybe (éd. 1753), t. V, pp. 71-76, 105-115, 178-190, 347-364, passim.

[133] Ibid., t. IV, p. 197.

[134] Joly de Maizeroy, Cours de tactique… (1766), t. II, p. 78.

[135] Guibert, Défense du système de guerre moderne, in : Œuvres militaires (an XII-1803), t. III, pp. 215-224 : “Le système de M. de M… D… est-il favorable au génie et au caractère de la nation ?”.

[136] Méthode de combat décrite par exemple par Beausobre : ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/15, Maximes… (1743-1748), t. II, vol. 1, p. 10.

[137] Ibid., 2.2.6/8, Élémens de tactique, du comte de Beausobre, ms, 2e partie, s.d., p. 377.

[138] Voir infra, 2e partie, chap. III, II, 3 : “D’Anvers aux Cinq Etoiles…”.

[139] J.-P. Charnay, “Homologies et hétérogénéités des stratégies terrestre et navale, au début de l’ère industrielle (propositions méthodologiques)”, RIHM, Paris, 1977, n° 37 (fascicule 3), p. 16.

[140] Boussanelle, Réflexions militaires (1764), p. 9. Le statut des dragons n’était pas net : Si Boussanelle met les dragons au même plan que les hussards et les troupes légères, Guibert les considère plutôt comme cavalerie de ligne. Cf. Guibert, Essai… (L’Herne, 1977), p. 314.

[141] Boussanelle, Réflexions militaires (1764), pp. 10-12.

[142] Ibid., p. 9.

[143] Pensée de Mesnil-Durand citée et résumée dans : Guibert, Défense…, in : Œuvres militaires (an XII-1803), t. III, p. 216.

[144] Voir infra, chap. III, I, 2, a : “Le sang-froid à la petite guerre…”.

[145] Sur cette question, voir infra, 2e partie, chap. III, conclusion ; et 3e partie, chap. II, conclusion.

[146] Guibert, Essai… (L’Herne, 1977), 1ère partie, p. 312. L’Essai général de tactique fut publié anonymement et clandestinement à Amsterdam en 1770 et à Londres en 1772, puis fut autorisé en France en 1773. Voir : Raymond Mas, “L’Essai général de tactique (1772) de Guibert ou le rationalisme des Lumières face à la guerre”, in : La Bataille, l’armée, la gloire : 1745-1871. Actes du colloque international de Clermont-Ferrand… (1985), op. cit., p. 119.

[147] Jacques Vivent, “Un précurseur de la tactique moderne : le comte de Guibert”, RHA, n° 3, septembre 1953, p. 39. Sur l’accueil chaleureux de la Tactique de Guibert dans les cercles intellectuels parisiens, voir aussi : Azar Gat, The origins of military thought, Oxford, Clarendon Press, 1989, pp. 48-49. Jacques-Antoine-Hippolyte, comte de Guibert (1743-1790), participa à la guerre de Sept Ans, puis à l’expédition de Corse en 1768. Il obtint au retour une commission de colonel. Il fut promu brigadier en décembre 1781 et maréchal de camp en 1788. Il fut rapporteur du conseil de la Guerre de 1787 à 1789. Il est considéré comme le modèle de l’officier philosophe.

[148] Voir par exemple : Walter Laqueur, The guerrilla reader… (1977), p. 13 ; Morde­chai Gichon, “The influence of classical warfare on military thought and matters…”, Actas XVII Congreso internacional de ciencias historicas (Madrid, 1992), pp. 251-252.

[149] ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/15 (Beausobre), Maximes… (1743-1748), t. II, pp. 26-27 ; Grandmaison, La Petite guerre (1756), pp. 4-5 ; Bohan, Examen critique… (1781), pp. 30-31.

[150] Guibert, Essai… (L’Herne, 1977), p. 310.

[151] Ibid., p. 314.

[152] Ibid., p. 311.

[153] Ibid., p. 281.

[154] Ibid., pp. 308 et 313.

[155] Les hussards d’origine belge furent moins nombreux qu’on pourrait le penser dans les régiments français. Pour la période 1713-1733, cette origine concerne encore 28 des 233 hussards du régiment de Rattsky – plus 3 Luxembourgeois – (5e rang après les 48 Alsaciens, 48 Hongrois, 42 Allemands et 32 Français, sur 233 hussards recensés). Mais dans le régiment de Berchény, entre 1720 et 1734, on compte 6 Belges et 6 Luxem­bourgeois, pour 82 Alsaciens, 64 Hongrois, 41 Allemands, 21 Transylvains (sur 249 hussards recensés). À la fin du xviiie siècle, des statistiques concernant l’ensemble des cinq régiments sur pied font apparaître 57,6 % d’Alsaciens, 26,24 % de Lorrains allemands et Barrois, 4,78 % de Français, 2,71 % d’“étrangers et Allemands”, mais seulement 0,34 % de hussards de “Flandre, Hainaut, Artois”. Tableaux établis par Gérard Chaduc dans : Les hussards et la France (éd. Complexe, 1993), pp. 25-27.

[156] Guibert, Essai… (L’Herne, 1977), p. 311.

[157] De Wüst, L’Art militaire… (1768), pp. 13-17.

[158] Guibert, Essai… (L’Herne, 1977), par ex. pp. 310-311, à propos de l’augmentation, jugée inconsidérée, des troupes légères pendant la guerre de Sept Ans : “…Car dans toutes nos constitutions sans principes, tout se fait par imitation et par engouement”.

[159] Guibert, Essai… (L’Herne, 1977), p. 312.

[160] Turpin de Crissé, Commentaires sur… Végèce (1779), t. III, p. 15.

[161] Lancelot, comte Turpin de Crissé (1726-1793). Colonel propriétaire en 1747 d’un régiment de hussards à son nom (anciennement régiment de hussards de David, ce régiment continua sous le nom de Hussards de Chamborant à partir de 1761) ; maréchal de camp en 1761, lieutenant-général en 1780. Il émigra en 1792 et mourut à Vienne en 1793. Très cultivé dans l’art militaire, il fut aussi dans l’esprit du temps, en publiant les Amusements philosophiques et littéraires de deux amis en 1754, précédé d’une épître à Jean-Jacques Rousseau. Sur Turpin de Crissé, voir entre autres : Damien Picherit, L’Art de la guerre dans les écrits de Lancelot Turpin de Crissé, mémoire de maîtrise (dir. J.-P. Bois), Université de Nantes, 2000, 2 vol. dactylogr. ; Ferenc Tóth, “Lancelot Turpin de Crissé, un ami des Hongrois”, Tours, Académie des Sciences, Arts et Belles lettres de Touraine, Mémoires 2004, pp. 111-117.

[162] Jacques de Guibert aurait commencé à écrire sa Tactique à l’âge de 24 ans. Cf. Eugène Carrias, La Pensée militaire française, s.l., PUF, 1960, p. 178.

[163] Turpin de Crissé, Commentaires sur… Végèce (1779), t. III, p. 14.

[164] Ibid., pp. 15-16.

[165] Sur l’origine sociale des vélites dans l’Antiquité romaine, voir aussi : Saint-Geniès, L’Officier partisan (1766), t. I, préliminaire 2, p. VIII.

[166] Turpin de Crissé, Commentaires sur… Végèce (1779), t. III, pp. 17, 19, 20.

[167] Guibert, Essai… (L’Herne, 1977), pp. 308-309.

[168] Turpin de Crissé, Commentaires sur… Végèce (1779), t. III, p. 20. Référence aux cava­liers légers numides aussi chez Beausobre : ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/15, Maximes… (1743-1748), t. II, pp. 9-10.

[169] Turpin de Crissé, Commentaires sur… Végèce (1779), t. III, p. 18.

[170] Ibid., pp. 22-23.

[171] Bohan, Examen critique… (1781), chap. III (“Plan d’une constitution militaire permanente”), pp. 31-32.

[172] Charles-Emmanuel de Warnery, d’origine suisse. Warnery s’engagea d’abord, en 1734, au service du roi de Piémont-Sardaigne. Après la guerre de Succession de Polo­gne, il se mit au service de l’Autriche, puis à celui de la Russie en tant que capitaine en 1738, puis au service de la Prusse en 1742, où il devint colonel de hussards. Il demanda et obtint son congé en 1760, avec le grade de général-major. Enfin, le roi de Pologne le prit comme aide de camp à partir de 1766. Voir : Michel Chabloz, “Le général de Warnery (1720-1786). Remarques sur la cavalerie”, Histoire et Défense. Les cahiers de Montpellier, n° 18, II-1988, pp. 77-87. Voir aussi un épisode romancé qui le met en scène comme lieutenant-colonel de hussards prussiens en 1756, dans une opération sur le terrain, in : Walther Beckmann, Das Buch vom unbekannten Soldaten. Fronterleb­nisse aus drei Jahrhunderten, Berlin, Buchmeister Verlag, 1942, pp. 11-16.

[173] Il publia, en 1779, des Commentaires sur les commentaires du comte de Turpin sur Montecuccoli.

[174] Warnery, Remarques sur l’Essai général de tactique de Guibert (1782), p. 141.

[175] Guibert, Essai… (L’Herne, 1977), p. 309.

[176] Warnery, Remarques sur l’Essai général de tactique… (1782), pp. 134-137. Voir aussi infra, chap. II, II, 3 : “Le problème des troupes dites ‘légères’”.

[177] Voir : V. Sapin-Lignières, Les Troupes légères de l’Ancien Régime (1979). Voir aussi infra, chap. II, II, 3.

[178] Guibert, Essai… (L’Herne, 1977), p. 310.

[179] Général comte Andreas Hadik (1710-1790), colonel d’un régiment de hussards à partir de 1744 ; général comte Franz von Nadasdy (1708-1783) ; baron Gédéon-Ernest von Loudon (1716-1790) ; maréchal comte Franz Moritz Lacy (1725-1801). Tous étaient au service de l’Autriche au xviiie siècle.

[180] Warnery, Remarques sur l’Essai général de tactique… (1782), pp. 139-140.

[181] Ibid., pp. 146-147 ; Bohan, Examen critique… (1781), p. 32.

[182] Charles-Joseph de Ligne (1735-1814), général autrichien d’origine belge. Voir : Bruno Colson, L’Art de la guerre de Machiavel à Clausewitz, Namur, Bibliothèque universitaire Moretus Plantin, 1999, pp. 192-196.

[183] Charles-Joseph de Ligne, Catalogue raisonné des livres militaires… (t. 28 des Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires, 1805), p. 133 (pour Guibert), p. 55 (pour Boussanelle), p. 337 (pour La Croix), p. 259-260 (pour Jeney). De Ligne travailla une dizaine d’années à ce catalogue et le termina en 1783.

[184] B. Colson, “Les lectures militaires du prince Charles-Joseph de Ligne d’après le Catalogue raisonné de sa bibliothèque”, Nouvelles Annales Prince de Ligne, t. XIV (2001), pp. 9-78 (ici, p. 67). D’après B. Colson, le Catalogue raisonné ne connut qu’une seule édition.

[185] Cf. supra, 2 : “La tactique de la petite guerre, perçue par ses détracteurs”.

[186] Sionville, Œuvres militaires (1756), t. I, pp. 160-161 (“Choix des officiers et des hommes d’un corps de troupes légères”). Même réticence sociale relevée par La Ches­naye (Dictionnaire militaire, 1751, art. “Parti”).

[187] Voir supra, II, 3 : “La critique théorique des troupes légères”.

[188] Sionville, Œuvres militaires (1756), t. I p. 161.

[189] Barbier, Journal…, t. VIII (Paleo, 2006), p. 82.

[190] “Réclamation des Volontaires de Flandres pour avoir le pas sur ceux de Haynault en 1757. Et décision du Roi à cet égard”, Carnet de la Sabretache, 1901, 9e vol., pp. 490-494. Les rédacteurs du Carnet ont inversé malencontreusement les noms des régiments. L’article est en effet la reproduction d’un document d’archive dont le titre est conforme au contenu : “Mémoire de MM. Les officiers du régiment des volontaires de Haynault, composé du régiment de Grassin et de moitié de celui des Bretons Volon­taires. À Monseigneur le comte d’Estrées, commandant en chef de l’armée du roy”. Mémoire transcrit aussi (sans erreur) dans : Sapin-Lignières, Les Troupes légères de l’Ancien Régime (1979), notice 109, pp. 212-213.

[191] François-Henry de Thiersaint de Bourgmary (1716- ?). Il commanda le régiment des Volontaires du Hainaut durant toute la campagne de 1757. Mais, ayant été fait prisonnier à Minden, il quitta son régiment au mois de décembre 1758, et ne servit plus ensuite. Cf. sa notice dans Pinard (1760-1778, t. VIII, pp. 499-500). Voir aussi sa fiche dans : SHD-DAT, Xc 86, liasse “Volontaires de Flandre…”, cahier relié de 42 p. contenant les états de service des officiers des Volontaires de Flandre et daté, au crayon de bois, de 1750.

[192] La Roche, Essai… (1770), t. I, chap. III (“De la discipline”), p. 44.

[193] Feuquière, Mémoires (1750), t. II, p. 386 ; ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/15, Maximes… (1743-1748), vol. 1, t. I, p. 70 (à propos du tour pour être de piquet dans son régiment de hussards) ; La Chesnaye, Dictionnaire militaire (1751), art. “Détachemens à l’armée”.

[194] ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/13, Notes… (1716-1763), p. 94.

[195] Feuquière, Mémoires (1750), t. II, chap. LXII (“Des partis de guerre”), p. 386.

[196] La Roche, Essai… (1770), t. I, chap. XI : “Des détachemens. Et dans lequel on trouvera le moyen que le chef du Corps peut mettre en usage lorsqu’il aura besoin d’un officier distingué et de confiance, et que ce ne seroit pas à son tour de marcher”, p. 153.

[197] Ibid., t. I, pp. 159-164.

[198] Judes-Vincent, marquis de Saint-Pern (1694-1761), brigadier d’infanterie (février 1743), maréchal de camp (juin 1745), lieutenant-général (mai 1748).

[199] SHD-DAT, A1 3140, n° 144.

[200] De Saxe, Mémoires… (Dresde, 1757), p. 64. Voir aussi infra, 3e partie, chap. II, I, 3, c : “Une synthèse : entre classicisme et innovation”.

[201] Encyclopédie… (1751-1780), art. “Détachement”.

[202] La Chesnaye, Dictionnaire militaire (1751), art. “Détachemens” ; Michel, Les Ordonnances militaires… (1707), pp. 79-81.

[203] Sur le nombre d’hommes que comprenait un escadron au xviiie siècle, voir l’annexe 1.

[204] Par “troupe”, Beausobre entend 50 chevaux, réduits à 48 par commodité. Cf. ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/15, Maximes… (1743-1748), vol. I, t. II, p. 76, note a.

[205] Ibid., t. II, préface, p. 1.

[206] Cessac, Le Guide des officiers… (1785), t. II, pp. 57-58.

[207] SHD-DAT, Xc 84, liasse “Correspondance”, mémoire manuscrit de trois pages intitulé “Compagnies franches” et daté de mai 1743.

[208] Ibid., 26 mars 1734, “Copie d’un mémoire du Cte de Belle-Isle sur les compagnies franches”, 2 p.

[209] La Chesnaye, Dictionnaire militaire (1751), art. “Détachemens”.

[210] La Chesnaye, Ibid. ; Michel, Les Ordonnances militaires… (1707), p. 80.

[211] La Chesnaye, Dictionnaire militaire (éd. de 1745), t. I, art. “Escalade”, p. 428.

[212] Susane, Histoire de l’infanterie française (1876), t. I, pp. 237-238.

[213] David D. Bien, “The army in the French Enlightenment : reform, reaction and revolution”, Past and Present (a journal of historical studies), Oxford, n° 85, Novem­ber 1979, pp. 68-98. Pour expliquer les réformes de l’armée dans les années 1780, l’auteur s’interroge sur l’influence du double courant intellectuel qui traversa la noblesse française : l’esprit libéral marqué par la philosophie des Lumières ; la réaction conservatrice, avec une plus grande insistance sur les preuves de noblesse.

[214] Sur les chasseurs de Fischer, voir : capitaine Oré, “Fischer et l’origine des chasseurs” (chap. 2), Revue de cavalerie, tome LI, avril-septembre 1910, pp. 512-543.

[215] Voir infra, chap. III, I, 1 : “Une guerre de ‘grands capitaines’… ?”.

[216] D’Héricourt, Élémens de l’art militaire (1739), chap. IV, “Rang des régimens de cavalerie”, pp. 6-7. En 1752, le rang des différents régiments de hussards dans la cavalerie s’établissait comme suit (d’après : Lucien Mouillard, Les Régiments sous Louis XV, 1882, p. 86) : n° 57, Linden ; n° 59, Berchény ; n° 60, Turpin ; n° 61, Beausobre ; n° 63, Raugrave ; n° 64, Polleretzky ; n° 67, Ferrary.

[217] “Observations sur le rang des hussards” (1778), document manuscrit reproduit dans le Carnet de la Sabretache, 1894, 2e vol., pp. 492-493.

[218] SHD-DAT, 1M 1721, doc. n° 8, “Mémoire sur le rang des troupes légères”, anonyme, vers 1762, 2 p. 

[219] “Lettre du comte de Belle-Isle au ministre de la guerre, 1735”, pp. 490-492.

[220] Cet auteur était qualifié pour parler de son sujet : il fut “Capitaine d’hussards au Régiment des Bretons volontaires” à compter du 1er novembre 1746. Cf. SHD-DAT, Xc 86, liasse “Volontaires de Flandre”, cahier broché contenant les états de service des officiers des Volontaires de Flandre et daté au crayon de bois de 1750 (42 p.), 1 page pour chaque officier (ici : “Le sieur Charles Louis d’Authville des Amourettes”, né en 1715). C’est lui qui publia en 1756 un Essai sur la cavalerie, et qui livra une édition commentée de la Politique militaire de Hay du Chastelet, en 1757.

[221] SHD-DAT, 1M 1721, n° 11, “Des troupes légères”, par M. d’Authville, sans date (avec un point d’interrogation est inscrit : 1751), 6 folios, ici fol. 6, verso.

[222] Bohan, Examen critique… (1781), p. 90.

[223] Voir par exemple : Mouillard, Les Régiments sous Louis XV (1882), p. 85.

[224] ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/15, Maximes… (1743-1748), t. II, p. 26 ; ibid., 2.2.6/13, Notes… (1716-1763), pp. 48-49.

[225] On le lit dans un manuscrit écrit peu après 1748, conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal (Paris) et publié en partie par M. Ferenc Tóth (“Éloge des hussards hongrois en France : un manuscrit inédit du comte Lancelot Turpin de Crissé”, Enquêtes et Documents n° 25, Nantes, Ouest Editions, 1998, p. 149-165 ; ici p. 161).

[226] ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/13, Notes… (1716-1763), p. 49.

[227] Ibid., 2.2.6/15, Maximes… (1743-1748), t. I, pp. 101-102.

[228] Pour un état de tous les capitaines hongrois présents dans le régiment de Beausobre, voir la 2e partie, III, I, 1 : “Le recrutement géographique : ‘faire des Hongrois’ ?”.

[229] Beausobre préconisait donc un traitement semblable à celui qu’encouraient les déserteurs depuis l’ordonnance du 2 juillet 1716 : quand plusieurs coupables étaient repris en même temps, on les tirait au sort trois par trois ; l’un était passé par les armes, tandis que les autres étaient condamnés aux galères. Cf. André Corvisier (dir.), Histoire militaire de la France (1992), t. II, p. 46.

[230] Les galères françaises ne furent désarmées qu’en 1748. Après 1748, les condamnés “aux galères” allaient en fait travailler dans les arsenaux.

[231] ACV, P Nelty de Beausobre, 2.2.6/13, Notes… (1716-1763), p. 49.

[232] Ibid., 2.2.6/15, Maximes… (1743-1748), t. III, p. 188.

[233] La Roche, Essai… (1770), t. I, pp. 61-64.

[234] Voir infra, 3e partie, chap. II, II, 2 : “De la fin du siège de Charleroi…”.

[235] Un paragraphe est consacré à ce corps dans : Sapin-Lignières, “Hussards et troupes légères”, Vivat Hussar, n° 18, 1983, pp. 63-67 (ici, p. 65). L’auteur ne donne pas les effectifs des compagnies.

[236] La composition de la compagnie d’infanterie croate et sa date de levée sont données par exemple dans : SHD-DAT, Xc 84, liasse “Correspondance”, doc. 7 (1 page), daté du 5 mai 1746.

[237] William-Augustus, duc de Cumberland (1721-1765), 3e fils du roi d’Angleterre George II, général anglais. Il commanda les Alliés en Flandre pendant les campagnes de 1745, 1747 et 1748.

[238] J.-F. Willems, “Lettres historiques des années 1745 et 1746…”, [publication de sources], Revue de Bruxelles, septembre 1837, p. 55.

[239] Ibid., pp. 59-60.

[240] Cf. le plaidoyer de La Croix (qui s’insurge contre ces préjugés) : Traité… (1752), pp. 22-24. Passage cité infra, chap. III, II, 1 : “Pourquoi écrire… ? ”.

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