La guerre irrégulière

Introduction 

Hew Strachan

Comprendre la guerre irrégulière nécessite d’associer les intelligences des soldats et celles des universitaires. Il nous faut également établir un vocabulaire commun. Grande-Bretagne et États-Unis sont deux nations divisées par une même langue : des mêmes mots nous pouvons faire un usage différent, créant l’apparence d’une compréhension commune alors que l’illusion du consensus ne fait qu’aggraver l’incompréhension mutuelle. Les différences entre le français et l’anglais sont manifestes mais, préci­sément parce que chacune doit s’efforcer davantage de sonder les significations chez l’autre, de cet effort peut résulter un accord plus grand accord sur l’importance réelle des mots utilisés. Dans le cas du couple “guerre irrégulière / irregular war”, il nous faut non seulement comprendre le phénomène lui-même, mais aussi ce que nous voulons exprimer quand nous utilisons la formule. La guerre irrégulière a été la norme pour les armées occidentales non seulement depuis le 11 sep­tembre ou les conflits d’Irak et d’Afghanistan, ou depuis la fin de la guerre froide, mais depuis 1945. Les guerres irrégulières sont par con­séquent fréquentes. Un rapport de la RAND Corporation datant de 2006 établissait que sur plus de 190 pays dans le monde plus de la moitié étaient exposés à un risque de guerre irrégulière ou en avaient fait récemment l’expérience[1].

Qu’elles soient fréquentes ne constitue pas en soi un signe spéci­fique dans l’ensemble des guerres. En réalité, ce trait pourrait même suggérer l’idée contraire – que nous avons utilisé un titre “attrape-tout” à des guerres dont la seule caractéristique commune est de ne pas être régulière selon le sens généralement admis dans le monde occidental.

La guerre régulière c’est la guerre selon les règles. Ces règles sont juridiques mais aussi, comme l’a souligné H. Coutau-Bégarie, stratégiques[2]. Le 11 mai 2009, Le Monde présentait un reportage sur la rébellion au Tchad. L’éditorial titrait simplement “La guerre sans fin”. C’est l’une des raisons de nous préoccuper des guerres irrégulières : leur caractéristique est d’être longues et de ne pas se conclure. Par conséquent, elles ne se conforment pas aux interprétations dominantes dans l’idée occidentale de la guerre. Victor David Hanson a établi un lien entre la démocratie athénienne et de courtes campagnes, menées avec des forces écrasantes destinées à atteindre un succès décisif à travers la recherche de la bataille. Son ouvrage, qui interprète de façon très sélective une période historique très longue, a essuyé à juste titre sa part de critique. Toutefois, intellectuellement sinon historiquement, nous savons de quoi parle Hanson, et qui se trouve en relation avec notre idée de la guerre irrégulière[3]. Le modèle de la guerre régulière, c’est une guerre courte, avec des fins claires autant en termes d’objec­tifs que de résultats, quoique souvent dans un sens étroitement militaire et opérationnel.

Le corollaire de l’argumentation de Hanson est que la guerre pratiquée dans l’Antiquité – au moins par les forces qui n’étaient pas athéniennes ou même grecques – était plus souvent irrégulière que régulière. Selon les anthropologues, la forme coutumière du combat au Paléolithique et au Néolithique, c’était la guérilla[4]. En d’autres termes, la guerre dans sa condition primitive, la “guerre avant la guerre”, était affaire d’escarmouches et non de batailles, de lutte prolongée et incessante sur les marges[5]. C’est le genre de choses qui rendit la guerre avant 1648 intéressante, tout au moins selon Clausewitz[6]. Les guerres conduites jusqu’à la paix de Westphalie, qui conclut la guerre de Trente Ans, furent menées avant que la guerre n’acquît la panoplie de normes, de règles et de conventions qui la rendirent régulière. La guerre dans sa forme plus primitive révélait son essence – une affaire déterminée par la violence et le choc des volontés.

La guerre irrégulière se définit elle-même négativement : elle n’est pas la guerre régulière. Mais cette définition pourrait être retour­née. C’est la guerre irrégulière qui pourrait être le schéma normal de la guerre, le type dominant dans le passé, et la guerre régulière l’excep­tion. Si bien que notre préoccupation actuelle au sujet de la guerre irrégulière pourrait bien ne pas refléter une multiplication des guerres irrégulières, mais une raréfaction des guerres régulières par comparai­son avec notre vision théorique du passé récent et spécialement de l’Europe de 1648 à 1945, faisant des guerres irrégulières, le phénomène saillant. D’où notre confusion au plan stratégique : le vocabulaire que nous utilisons pour décrire la guerre s’est trouvé façonné par les guerres de l’Europe moderne, et nous avons tendance à utiliser les concepts opérationnels de la guerre régulière, alors que, la plupart du temps, ce ne sont pas les guerres que nous menons.

Bien que notre compréhension de la guerre régulière depuis 1945 se soit trouvée déterminée par les deux guerres mondiales, ces der­nières n’étaient pas des guerres régulières. Aussi bien les a-t-on bapti­sées “guerres totales”. La formule “guerre totale” elle-même n’a pris cours en France qu’avec la rhétorique accompagnant la remobilisation de 1917-1918. Bien que nos notions de la guerre régulière soient le produit de ces “guerres totales”, nous devons nous rappeler qu’on en compta seulement deux, et qu’une seule, la deuxième guerre mondiale, fut régulière décrite comme totale tout au long de son déroulement[7]. En d’autres termes, l’occurrence de la guerre est (heureusement) très irré­gulière. Deuxièmement, et c’est plus important, la conduite de la guerre totale fut, immédiatement, à la fois régulière et irrégulière.

Durant la première guerre mondiale, les marines combinèrent formes régulières et irrégulières de la guerre, se prenant pour cibles non seulement mutuellement dans la poursuite de l’action navale, mais aussi en visant les civils et les approvisionnements en nourriture dont cette dernière dépendait. La Déclaration de Londres (1909) avait introduit une définition stricte de la contrebande, afin de promouvoir la neutralité du commerce entre belligérants, mais la Grande-Bretagne refusa de la ratifier, adoptant à partir de 1914 une définition large, bloquant le commerce des neutres et interdisant à l’ennemi les approvi­sionnements vitaux non militaires autant que les munitions. L’Allema­gne menait sa propre guerre économique en employant des sous-marins pour couler des navires neutres et avec eux les équipages. Ainsi, entre 1914 et 1918 les marines, ainsi qu’elles l’avaient fait avant le traité de Paris de 1856, opérèrent aux marges de la légalité et l’enfreignirent même[8]. Sur terre l’histoire ne fut pas très différente. Des deux côtés, on utilisa la subversion et la rébellion pour miner l’adversaire. Les Alle­mands soutinrent l’insurrection dans les colonies britanniques et fran­çaises, et en 1917 pesèrent de tout leur poids en faveur des Bolchéviks dans l’espoir qu’ils retireraient la Russie de la guerre. En 1918, les Alliés eux-mêmes soutenaient les mouvements nationalistes au sein de l’empire austro-hongrois et finançaient les socialistes indépendants en Allemagne.

La deuxième guerre mondiale n’offrit pas un visage différent pour ce qui est de l’irrégularité. Avec la guerre de partisans en Europe de l’Est et en Union soviétique, on viola les lois de la guerre, couvrant des génocides. Les pratiques qu’y apprit l’armée allemande se diffu­sèrent en Europe de l’Ouest en 1944-1945, quand les mouvements de résistance passèrent à l’action ouverte, notamment en France, et la guerre civile éclata en Italie et en Grèce. Les organisations créées par les Britanniques et les Américains, le Special Operations Executive (SOE) et l’Office of Strategic Services (OSS), bien que souvent enga­gées dans des guerres de chapelles entre elles, avec d’autres services impliqués dans l’action clandestine, adoptèrent plus particulièrement les méthodes de la guerre irrégulière dans le contexte de la guerre totale.

Depuis 1945 ont eu lieu de nombreuses guerres que nous som­mes probablement heureux de décrire comme des guerres régu­lières – en d’autres termes des guerres qui ne furent pas totales et mirent aux prises des forces armées organisées et équipées identique­ment : parmi celles-ci la guerre indo-pakistanaise de 1971, la guerre israélo-arabe de 1973, la guerre anglo-argentine de 1982, et la guerre du Golfe de 1991. Il ne s’agit pas de dire qu’elles furent conduites sans “irrégularités”. L’envoi par le fond, en dehors de la zone formelle d’exclusion, du croiseur argentin Belgrano par le sous-marin britannique HMS Con­queror souleva un débat sur la légalité de l’acte. Le bombardement de Bagdad pendant la guerre du Golfe, malgré tous les efforts de la coalition pour éviter les pertes civiles, occasionna la mort de femmes et d’enfants innocents. Dans l’ensemble pourtant, des deux côtés dans ces guerres on se battit armée contre armée. Plus encore, ces quatre guerres possèdent une caractéristique commune : elles furent courtes. La possi­bilité pour les guerres régulières de le demeurer repose sur la disposi­tion des deux parties à rechercher une décision à travers la bataille. La guerre prolongée est le fait d’une des parties qui refuse cette bataille décisive, ou qui en rejette le verdict, si décisif qu’il paraisse. Une fois la guerre engagée dans la durée, alors elle devient irrégulière, comme en Irak après l’invasion initiale de 2003.

Le défi numéro 1 est de remplacer un cadre conceptuel défini par la guerre régulière et la guerre totale par un autre défini par la guerre irrégulière, de sortes que les prescriptions stratégiques ne reposent pas sur l’héritage de la deuxième guerre mondiale et de son successeur intellectuel, la guerre froide, mais sur l’expérience dominante de la guerre contemporaine. Enfermés dans un stéréotype régulier de la “guerre moderne”, nous avons sombré dans la confusion concernant la nature de la guerre irrégulière. Le United States Field Manual 3‑24 consacré aux operations de contre-insurrection, publié en 2006, a établi une liste de six types décorrélés de guerre irrégulière, liste unifiée essentiellement par le fait que chaque type correspond à quelque chose que les États-Unis n’aiment pas[9]. Le caractère ouvert de telles caté­gories est source de confusion, non seulement à propos de la nature de la guerre irrégulière mais également du combattant irrégulier. Les listes comprennent les contrebandiers, les criminels et les brigands, en même temps que des candidats plus naturels, comme les insurgés et les seigneurs de la guerre. Même nous, nous pourrions être des combat­tants irréguliers, malgré le dédain que nous professons à l’égard de la guerre irrégulière.

Le 11 mai 2009, le journal britannique The Guardian a rapporté dans la même édition quatre récits de guerre irrégulière. Trois concer­naient des conflits en cours : les opérations de l’armée pakistanaise dans la vallée de la Swat, où l’on estime que peut-être 1,3 million de personnes de la frontière Nord-Ouest auraient été déplacées ; une frappe de l’armée de l’Air américaine à Farah, qui aurait occasionné la mort de 147 civils ; et les opérations de l’armée du Sri Lanka contre les Tamouls le samedi précédent, occasionnant chez les civils 378 morts et 1 212 blessés. Figurait aussi un article se rapportant à une période ancienne, selon lequel les vétérans Mau Mau envisageaient de poursui­vre le gouvernement britannique pour avoir été torturés et maltraités alors qu’ils étaient sous garde britannique pendant l’insurrection kénya­ne des années cinquante. Le trait commun à ces quatre reportages : ce sont les forces régulières que l’on accusait de violer les règles, et d’utiliser des méthodes irrégulières.

Le débat n’est pas neuf. Exactement de la même façon que SOE et OSS avaient été constitués pendant la deuxième guerre mondiale pour lutter contre le feu par le feu, l’armée britannique en Palestine entraînait les Juifs aux méthodes insurrectionnelles avant 1948, per­mettant la formation de l’Irgoun, qui tourna ensuite les méthodes terro­ristes ainsi apprises contre les Britanniques eux-mêmes. Les forces spé­ciales d’aujourd’hui, et avant tout le Special Air Service, font remonter leur origine à la deuxième guerre mondiale mais, alors qu’à cette époque ils utilisaient les méthodes de la guérilla contre les forces régulières, ils le font maintenant de plus en plus contre les irréguliers.

Le passé n’a pas toujours ressemblé à ce qu’on fait voir de lui quand il passe au filtre de préoccupations présentes, et, de la même manière, une interprétation sélective du passé risque de ne pas être un très bon guide pour le présent – sans parler de l’avenir. Ce problème touche au cœur du débat au sein des forces armées en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis. La doctrine de contre-insurrection est largement dominée (pour des raisons compréhensibles et valables) par les besoins des forces terrestres, et se trouve façonnée par leurs expériences historiques. Le manuel américain FM 3-24 est de tonalité rétrospective, s’appuyant particulièrement sur l’expérience française en Algérie et britannique en Malaisie. Le manuel britannique de contre-insurrection, en cours de révision en 2009, n’a pas une approche très différente. L’histoire est un instrument essentiel pour développer le jugement, replacer dans le contexte, susciter des questions : elle devrait faire partie de l’équipement de tout rédacteur doctrinal. Mais, utilisée sans réflexion, elle peut se révéler un piètre guide. Des leçons du passé on peut tirer des réponses stéréotypées masquant l’évolution de la situation sur le terrain. La guerre aujourd’hui en Irak ou en Afghanistan est différente de celle conduite il y a un demi-siècle en Algérie ou en Malaisie.

À titre illustratif, on cite fréquemment dans les travaux actuels sur la guerre irrégulière le livre de Charles Callwell, Small wars : their principles and practises, mieux connu dans sa troisième édition publiée en 1906. Le livre de Callwell traitait de la guerre coloniale au xixe siècle[10], et en tant que guide pour la contre-insurrection moderne, il doit être lu avec prudence. Trois ans après sa parution en 1909, l’état-major de l’armée de Terre britannique publiait le premier manuel officiel consacré à la doctrine opérationnelle, le Field Service Regulations. Un chapitre spécifique était consacré au défi posé par ce qu’il appelait la “guerre non-civilisée” (uncivilised war), en d’autres termes celle qui défiait les règles de la guerre européenne ou “civilisée”. Cette dernière était le fait des armées respectant les lois et attentes éthiques de la guerre. L’armée britannique se trouvait prise entre la théorie de la grande guerre, les guerres régulières livrées en Europe, et la pratique de la petite guerre coloniale. Aujourd’hui, sous l’influence de David Kilcullen, nous pourrions être portés à faire un découpage anthropolo­gique et culturel de notre matière[11]. En 1909, les soldats britanniques opéraient un découpage géographique. La guerre contre les opposants non civilisés s’appliquait aux zones de jungle ou de montagne. L’élé­ment central du Field Service Regulations n’était pas l’existence de deux sortes de guerres – la grande et la petite, la régulière et l’irrégu­lière – il y avait simplement la guerre. C’est un point qu’il nous faut considérer si nous voulons vraiment nous confronter à la guerre irrégu­lière devenue norme. Comme Robyin Read l’a souligné à propos de l’utilisation de la puissance aérienne en guerre irrègulière, nous avons besoin d’une vision unifiée de la guerre[12].

Le présupposé inhérent aux opérations de contre-insurrection avant 1914 était que la guerre dans les colonies, comme la guerre en Europe, serait courte, car l’insurgé pourrait être amené à la bataille. En pillant les villages et en détruisant les récoltes, l’armée impériale forçait les combattants irréguliers à adopter les méthodes de combat favorites de la guerre régulière. Leurs maisons et moyens d’existence détruits, une longue guerre exposait le combattant irrégulier à la famine et à l’extinction. Aussi, au contraire des guerres irrégulières actuelles, le temps travaillait en faveur des forces régulières, non des forces irrégulières. Dès lors, la guerre coloniale, à la différence des opérations de contre-insurrection d’aujourd’hui, était rarement gourmande en effectifs. Qu’elles livrassent des guerres régulières et irrégulières, les armées voyaient dans la technologie et la discipline des multiplicateurs de force cruciaux[13]. L’armée britannique de 1909 utilisait une batterie unique de concepts, les principes de la guerre, pour analyser toutes les guerres, et de la sorte le Field Service Regulations faisait entre les guerres “civilisées” et “non civilisées” des différences de degré et non de nature.

Cette indistinction entre guerres régulière et irrégulière était encore plus caractéristique en mer. La mer était, et demeure, l’espace originel “ingouverné”, où prospèrent pirates et mercenaires, et où les trois distinctions centrales de la guerre terrestre au xixe et au xxe siècles étaient moins évidentes : entre guerre et paix, entre combattant et non-combattant, entre la guerre et le crime. Les États manœuvraient leur marines le long de ces marges et en dehors. L’effort pour interdire le mercenariat avec le traité de Paris de 1856 avait rencontré l’échec en 1917. En France, la “Jeune Ecole”, comme Martin Motte l’a montré, reconnaissait que la cible d’attaque naturelle pour une marine plus faible était l’économie de l’adversaire, et les Allemands mirent cela en pratique avec la guerre sous-marine illimitée des U-boats[14]. La guerre navale régulière échouait et les marines régulières adoptaient des méthodes irrégulières. Aujourd’hui, la piraterie en mer est une activité criminelle, et non une “course” parrainée par des États (pas plus que le terrorisme), mais les États y répondent à l’aide de mesures militaires régulières et de résolutions du Conseil de Sécurité des Nations unies.

La puissance aérienne, elle aussi, a opéré à la charnière de la régularité et de l’irrégularité. Au début du xxe siècle, l’avion, comme le navire de premier rang, représentait un paroxysme de la puissance étatique, du capitalisme et de la croissance économique, de la domina­tion de l’Europe et de l’“Ouest”. Mais, dans les années qui suivirent la première guerre mondiale, il fut utilisé par l’Italie en Libye, par la Grande-Bretagne au Moyen-Orient et à la frontière nord-ouest de l’Inde, et par la France en Afrique du Nord et en Syrie pour le contrôle de populations indigènes et au mépris des lois ordinaires de la guerre. Les opérations de contre-insurrection contemporaines dépendent de la puissance aérienne pour le soutien logistique, l’appui-feu rapproché, le renseignement et la dissuasion. Les frappes aériennes sont un moyen de punir et par conséquent de menacer une population tentée par l’insur­rection ; parce qu’elle menace les concentrations de forces au sol, elle est aussi un moyen d’empêcher les irréguliers de passer à des formes de guerre plus régulières. Mais en modelant ainsi la guerre irrégulière, la puissance aérienne expulse les combattants irréguliers des zones rurales où il est plus facile de les poursuivre et de les atteindre, au profit des zones urbaines, où ils peuvent se dissimuler au sein de la population. Comme en 1909, la géographie est une clef de la guerre irrégulière, mais la puissance aérienne s’en trouve plus susceptible de provoquer des victimes au sein de la population civile. Les États-Unis ont répondu en faisant effort sur la précision, un exemple net de la façon dont la technologie peut se révéler autant un multiplicateur de force dans la guerre régulière comme dans l’irrégulière : le 7 juin 2006, Abu Musab al-Zarqawi, le chef d’Al-Qaeda en Irak, fut tué par une frappe aérienne de F-16. Le “surge” en Irak, l’année suivante, fut bien davantage marqué dans les airs qu’au sol. À l’augmentation de 20 % des forces terrestres il faut comparer l’augmentation de 400 % des frappes aérien­nes en 2007[15].

Les défis de la guerre irrégulière sont avant tout des défis pour nous-mêmes – ce qui est de simple logique à propos d’un terme que nous, et non nos adversaires, avons voulu adopter. Ils sont juridiques. Comment les lois des conflits armés s’adaptent-elles à un conflit qui n’est ni purement la guerre ni sans ambiguïté la paix ? Depuis, notam­ment, les protocoles additionnels à la Convention de Genève (1977), le droit des conflits armés a consacré une grande attention au statut juridi­que des guérilleros et des insurgés. Mais quel est le statut juridi­que des forces armées d’une coalition engagées dans des opérations “autres que la guerre” ? Quelle est la situation des contractants mili­taires privés travaillant au profit d’États dans de tels conflits ? Les défis sont égale­ment conceptuels. Comment définit-on l’ennemi ? Est-il un criminel ou un combattant ? Ce sont nos problèmes, pas les siens. Et la question la plus importante de toutes : qu’est-ce que la guerre ? Si la guerre irrégulière est devenue régulière, si la guerre non-convention­nelle est devenue conventionnelle, ceux qui s’en remettent toujours aux idées stratégiques développées dans la suite des deux guerres mon­diales doivent entreprendre une importante refonte intellectuelle de leurs con­ceptions. Voilà des défis pour la formation militaire et les établisse­ments qui l’organisent et la promeuvent. C’est dans ces lieux que la sagesse combinée des soldats et des universitaires se montrera la plus efficace.

 



[1]        Austin Long, On “Other War” : Lessons from Five Decades of RAND Counterin­surgency Research, Santa Monica CA, 2006 ; voir aussi Erik V. Larson, Derek Eaton, Brian Nichiporuk, Thomas S. Szayer, Assessing Irregular War : a Framework for Intelligence Analysis, Santa Monica CA, 2008.

[2]        Cf. la contribution de Hervé Coutau-Bégarie et de Olivier Zajec dans ce volume.

[3]        Victor Davis Hanson, Why the West Has Won : Carnage and Culture from Sala­mis to Vietnam, Londres, 2001 ; parmi les critiques, cf. John Lynn, Battle : a History of Combat and Culture, Boulder CO, 2003.

[4]        Cf. la contribution de Christian Malis dans ce volume.

[5]        John Keeley, Warfare before Civilization, New York, 1996.

[6]        Hans Rothfels, Carl von Clausewitz : Krieg und Politik, Berlin, 1920.

[7]        Hew Strachan, “On total war and modern war”, International History Review, XXII, 2000, pp. 341-70.

[8]        Voir notamment la contribution de Martin Motte au séminaire du 10 décembre 2008 consacré à l’irrégularité sur mer (CESM, Paris, École militaire) ; voir aussi John W. Coogan, The End of Neutrality : the United States, Britain, and Maritime Rights, 1899-1915, Ithaca NY, 1981.

[9]        United States, Department of the Army, Counterinsurgency : Field Manual 3-24, Washington DC, 2006 ; également publié par Chicago University Press, 2007.

[10]       Traduction française, Charles Callwell, Petites guerres, Paris, ISC-Économica, 1996.

[11]       David Kilcullen, The Accidental Guerrilla : Fighting Small Wars in the Midst of a Big One, Londres, 2009.

[12]       Robyn Read, atelier du CESA, Paris, École militaire, 2 décembre 2008 ; voir aussi Vincent Desportes, La Guerre probable, Paris, 2007.

[13]       Tous ces thèmes se retrouvent dans Charles Callwell, Small Wars : Their Princi­ples and Practice, 3e éd., Londres, 1906.

[14]       Martin Motte, Une éducation géostratégique : la pensée navale française de la Jeune École à 1914, Paris, 2004.

[15]       Voir la discussion dans l’atelier sur la puissance aérienne, spécialement la contri­bution de Benjamin Lambeth.

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