Chapitre XIX – LE BLOCUS DE DJIBOUTI PENDANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE

En mai 1939, une série de conversations franco-britanniques à Aden avait mis en relief l’importance stratégique de la côte française des Somalis, actuellement la République de Djibouti, pour les Alliés. Nos représentants s’étaient montrés confiants quant à leurs possibilités de garder les lignes d’approche directes de l’Ethiopie mais craignaient une avance italienne par la Somalie britannique qui se terminerait par une attaque sur Djibouti en passant par Zeilah.

Il fut convenu que les Britanniques nous aideraient pour nous permettre de prendre les meilleures dispositions tactiques et que nous pourrions, si nécessaire, opérer un mouvement vers l’avant en Somalie Anglaise.

L’intention première de Londres était d’abandonner le Somaliland si celui-ci était envahi mais, en décembre 1939, les chefs d’état-major britanniques décidèrent, sur la recommandation du général Wavell de la défendre en accroissant les effectifs, et en s’appuyant sur la côte française des Somalis où le général Legentilhomme, commandant les Troupes du Territoire, était également commandant interallié local et dépendait stratégiquement du G.Q.H. Middle East.

A la déclaration de guerre de l’Italie, le 10 juin 1940, 300 officiers et 8 000 hommes dotés d’un bon matériel constituaient les troupes de défense de Djibouti. On était persuadé que les Italiens n’avaient aucun intérêt à s’emparer du territoire dont le port eût été aussitôt bloqué par les Anglais. D’ailleurs, Mussolini avait prescrit au Duc d’Aoste, commandant en chef Italien en Afrique orientale, une stratégie purement défensive. Il faut dire également que notre commandement n’avait aucune idée offensive contre les forces italiennes d’Ethiopie dont l’importance numérique lui apparaissait considérable. Cette attitude ne fut pas particulièrement heureuse mais elle procédait d’un état d’esprit franco-britannique issu des conversations tenues à Aden l’année précédente.

Pour se préparer à des hostilités qu’ils jugeaient capables de se prolonger, le gouverneur Deschamps et le général Legentilhomme avaient pris de nombreuses mesures et Djibouti avait été transformé en camp retranché muni de solides défenses extérieures. De nombreuses familles avaient été évacuées sur Madagascar, Beyrouth et même sur l’Indochine. L’échange des personnels français et italien du Chemin de Fer Franco-Ethiopien avait été effectué.

Après le 23 juin le général Legentilhomme n’avait pas reconnu l’armistice et voulait continuer la lutte d’une manière que l’on pouvait qualifier d’indépendante car il ne s’était pas encore rallié à la France Libre. Il était, en fait, grâce à l’importance de son commandement, le maître de la situation à Djibouti et en désaccord avec la plupart des pouvoirs administratifs et des milieux d’affaires de la ville. Ceux-ci, malgré une motion du Conseil administratif du 17 juin, qui précédant l’annonce officielle de l’armistice, avait préconisé la continuation de la lutte, étaient revenus rapidement sur leurs intentions de fermeté et ne cherchaient plus qu’à appliquer les directives du gouvernement de Vichy sans essayer de prendre le moindre risque.

La position du général Legentilhomme était de ce fait inconfortable et Vichy avait décidé de le remplacer par le général Aymé tandis que le gouverneur Deschamp avait reçu comme successeur le général Germain, venu par un avion italien à travers l’Afrique orientale.

Cet officier général était muni des pleins pouvoirs civils et militaires pour appliquer en Côte française des Somalis les décisions de l’armistice. Après quelques jours d’attente à Guélilé, sur la frontière, le général Germain faisait son entrée à Djibouti le 25 juillet et le 2 août, le général Legentilhomme passait au Somaliland avec quelques hommes.

Le 4 août, les troupes italiennes, complètement libres sur leur flanc, envahissaient le Somaliland que les Britanniques, privés de l’appui des troupes françaises, devaient rapidement évacuer.

Cette décision de retirer de la guerre, à un moment aussi crucial, un territoire aussi important sur le plan stratégique, que la Côte française des Somalis et étroitement imbriqué dans le dispositif interallié du Moyen-Orient, fut une erreur incroyable. La souveraineté de Vichy, exercée après le rapide départ du général Germain par le gouverneur Nouailhetas, se traduisit par une méconnaissance complète des intérêts supérieurs de notre pays et se révéla d’une médiocrité totale.

Le ralliement à Vichy de ce territoire priva la France du rôle qu’elle devait jouer en mer Rouge et les 8 000 hommes de troupes d’active de haute valeur, très bien armés et bien équipés pour l’époque, se révélèrent parfaitement inutiles jusqu’en décembre 1942, où ils purent reprendre la lutte. Leur intervention en 1941, au moment de l’offensive britannique contre l’Afrique orientale Italienne aurait été décisive vers Assab ou Addis Abbeba et cette participation à la guerre avec les alliés eût donné à notre pays une position éminente en Afrique orientale à la fin des hostilités.

L’isolement volontaire dans lequel s’enferma ce territoire et le blocus qui s’ensuivit donnèrent aux événements de Djibouti, jusqu’en 1942, une tournure ridicule peu en rapport avec les grandes convulsions qui secouaient le monde. Il est vraiment regrettable que le général Legentilhomme et ses successeurs n’aient pas eu l’audace de saisir au vol l’occasion que l’Histoire leur offrait.

Le véritable blocus de Djibouti commença vers la fin de mars 1941 lorsque les Anglais reprirent le Somaliland et coupèrent la voie ferrée. Jusqu’à cette date, les trains avec l’Afrique orientale Italienne assuraient un ravitaillement précaire mais encore suffisant qui s’améliorait quelquefois par des transports maritimes en provenance du Yémen. Les liaisons avec la France s’effectuaient via Beyrouth avec des hydravions à long rayon d’action qui transportaient le courrier et les denrées de première nécessité.

Ces considérations, toutes locales, ne furent pas du goût du général de Gaulle qui, depuis novembre 1940, essayait de ramener la Côte française des Somalis dans la guerre aux côtés des Alliés. Le général Legentilhomme, qui avait rejoint dans l’intervalle la France Libre devait prendre le commandement d’une division dont l’objectif était, s’il s’avérait que l’entreprise était possible sans effusion de sang, de faire pression sur la Côte française des Somalis et de la rallier. En fait, les éléments de cette division ne pouvaient intervenir avant que l’Afrique orientale Italienne eut été défaite et ils prirent part brillamment aux combats d’Erythrée qui précipitèrent sa capitulation. Une mission diplomatique de la France Libre, installée d’abord à Aden et à Nairobi et ensuite, à Addis Abebba, près du Commandement anglais préparait également le ralliement.

L’idée du général de Gaulle était de donner à la France Combattante une place stratégique d’une importance considérable dans cette guerre mondiale et d’utiliser les 8 000 hommes de Djibouti dans la lutte contre l’Axe sur tous les fronts. Le ravitaillement de Djibouti aurait été, de ce fait, pratiquement réglé, et les intérêts de notre pays fortement soutenus par une participation accrue à la décision finale. Les événements qui se déroulèrent, fin 1942, prouvèrent que cette appréciation de la situation était parfaitement exacte et la population de Djibouti, tant européenne qu’autochtone, facilita dans sa grande majorité le ralliement du territoire.

Grâce au général Catroux qui intervint avec vigueur, suivant les instructions du général de Gaulle auprès du général Wawell, les tractations entre le gouverneur de Djibouti et Aden échouèrent et le véritable blocus fut entrepris par les Britanniques appuyés par des éléments de la France Libre.

Malgré la fin de ce litige et le blocus rigoureux, les Britanniques continuèrent à faire des avances au gouverneur Nouailhetas pour reprendre les pourparlers et tentèrent, à plusieurs reprises d’évincer la France Libre de Djibouti. La vigilance des représentants du général de Gaulle, aussi bien au Moyen-Orient qu’en Afrique centrale, entrava cette manoeuvre dont les conséquences lointaines et mystérieuses auraient pu remettre en cause le principe même de notre présence en mer Rouge.

Le blocus de Djibouti plongea le territoire dans une période très dure. Grâce aux voyages aventureux de navires de guerre français et de boutres venus de Madagascar, de la complicité de marchands yéménites qui acheminaient par boutres des cargaisons de vivres du Yémen sur Obock, et de quelques avions venus de France, le ravitaillement du territoire, réduit au strict minimum, put se maintenir tant bien que mal jusqu’aux événements de novembre 1942.

L’arrivée des Alliés en Afrique du Nord, véritable « bissectrice » de la guerre et la prise du pouvoir à Alger par l’amiral Darlan provoquèrent à Djibouti de sérieux remous.

Le 21 octobre 1942, le gouverneur Nouailhetas avait été rappelé à Vichy : on trouvait en haut lieu qu’il avait trop de contacts avec les Anglais… Il avait passé ses pouvoirs au général Truffert commandant les troupes. Ce dernier faisait montre d’un esprit irréductible et refusait, après le 30 novembre, de se rallier au gouvernement d’Alger. Aussi, le 3 décembre, deux bataillons, accompagnés de civils, quittèrent le Territoire et passèrent au Somaliland. La grande majorité des militaires et des civils de Djibouti, impressionnés par l’envahissement de la zone libre et le sabordage de la flotte à Toulon, refusèrent d’obéir au général Truffert. Ils l’obligèrent à démissionner et à passer ses pouvoirs au général Dupont, son adjoint. Il s’ensuivit une période très embrouillée ou pendant quelques jours, le Secrétaire général du Territoire, partisan du général Truffert, se fit remettre les pouvoirs du général Dupont, mais dut les abandonner rapidement sous la pression des civils et des militaires qui menaçaient de quitter le Territoire pour rejoindre les Alliés.

Après s’être fait confirmer comme gouverneur par Vichy, le 18 décembre, le général prit contact avec le Consul des U.S.A. à Aden et avec le Haut Commandement Britannique pour essayer de conserver le Territoire sous l’obédience de Vichy tout en demandant aux Alliés de garantir sa neutralité.

Ces prétentions de la dernière heure étaient aussi fragiles que vaines et le 6 décembre 1942, les troupes de la France libre, regroupées en Ethiopie sous le commandement des colonels Appert et Raynal gagnaient Djibouti par le train. Le 28 décembre, M. Chancel, Délégué du général de Gaulle, signait avec le général Dupont et le général Fowkes, représentant le Haut Commandement britannique, un accord qui transférait le Territoire au Comité National Français et le 30 décembre, le gouverneur Bayardelle, nommé par le général de Gaulle, prenait ses fonctions.

« Le ralliement de la Somalie revêtait une notable importance. De ce fait, tous les territoires de l’océan Indien étaient entrés dans la guerre, apportant aux Occidentaux des positions stratégiques qui couvriraient l’Afrique et l’Orient en cas de réapparition de la menace japonaise. La ville même de Djibouti allait jouer, à nouveau son rôle de port de transit à l’entrée de la mer Rouge et du débouché de l’Abyssinie. En outre, la France Combattante trouvait dans les 300 officiers, les 8 000 hommes et le matériel qui garnissait le point d’appui, un précieux renfort pour nos troupes engagées en Libye et pour celles que nous nous disposions à reformer à Madagascar. Enfin, dans l’ordre politique, il était significatif qu’au cours de ces mêmes semaines où le système d’Alger étalait sa confusion, le Comité National eût réussi à ramener dans l’unité et dans la guerre des territoires aussi lointains et aussi convoités »240.

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Notes:

240 Général de Gaulle,Mémoires de Guerre, L’Unité, 1942-1944.

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